COMMENT PEUT-ON ÊTRE LÉONARD ? – Bretagne-Ile de France, février 2008

« LE LÉON » Histoire et Géographie contemporaine par Louis Élégoët

Les Léonards ont souvent été marqués par ce que Louis Élégoët appelle une « identité négative » que leurs voisins se sont chargés de stigmatiser, mais que les Léonards eux-mêmes ont entretenue en raison de leur relatif enclavement et de l’usage quasi-exclusif, en milieu rural, d’une langue qu’ils ressentaient comme un signe d’arriération. Le maire de Lambézellec, les visant particulièrement, dit à leur sujet en 1839 : « Le paysan armoricain est ce qu’on appelle un arriéré ; il est plus vieux de trois siècles ; à certains égards il est encore au Moyen Âge ». À la même époque, Edouard Corbière est plus abrupt encore après une visite en Léon : « Il est honteux que la France au XIX° siècle ait encore des sauvages ». Le Léonard n’a pas très bonne réputation aux yeux des Trégorois et des Cornouaillais ; ils plaisantent sur celui-ci qui « porte un chapelet dans une main pendant que l’autre fouille dans la poche du voisin ». Il est vrai qu’il le leur rend bien, opposant un mépris définitif à ces mécréants dont la foi est si mal assurée. Louis Élégoët, dans un magnifique ouvrage, bien documenté et abondamment illustré d’une iconographie recherchée, tente une définition plus objective : « …austère, plutôt grave, discipliné, respectueux de la hiérarchie comme de l’ordre établi et attaché à la religion et au clergé. Il se présente à la fois comme économe de son temps, de son argent et de ses paroles ». Et il complète le portrait en remarquant : « À la différence du catéchisme français, le catéchisme breton insistait sur la valeur rédemptrice du travail » (1).

Une longue histoire

Il n’est pas certain que les jeunes du Léon se reconnaissent aujourd’hui sous ces traits, mais il ne devrait pas leur être indifférent d’apprendre qu’il sont, sur cette dernière marche de la Basse Bretagne, l’aboutissement d’une longue histoire. Cette terre bordée par la mer au nord et à l’ouest, à l’est (Haut Léon) par les abords de Morlaix et au sud-est par les contreforts des Monts d’Arrée, n’existe pas d’hier. On y a retrouvé des instruments de pierre, des « bifaces », remontant à 350 000 ans. 2 000 ans avant notre ère, on y fabriquait des haches en cuivre, des objets en bronze, le cuivre venant d’Espagne, l’or d’Irlande, l’argent d’Andalousie. Les premiers Celtes s’y installent huit siècles avant notre ère, rameau du groupe indo-européen dont le berceau était en Ukraine. Les premières cités sont créées après la défaite de Vercingétorix, l’Armorique dépend alors de l’une des trois régions de la Gaule, la Lyonnaise, chef-lieu Lyon. Isolement tout relatif donc, car les courants migratoires dans les deux sens ne cesseront pas, certes avec beaucoup d’inégalités des flux, tout au long de cette histoire. Cela dit aussi pour relativiser certains intégrismes identitaires d’aujourd’hui.

Sous la protection des seigneurs 

Si le Léon a bien changé, il présente encore de nombreuses traces de son passé. Les Celtes s’y installent par groupes successifs du V° au X° siècle. La christianisation commence. Les lieux paroissiaux prennent le nom de plou (peuple, du latin plebs). De nombreuses croix bordent les chemins ; beaucoup sont toujours en place. Jusqu’au XVIII° siècle, périodes noires et périodes de relative prospérité vont alterner. Les Léonards, comme dans l’ensemble du monde féodal, vont se placer sous la protection de seigneurs. La majorité de la population est composée de paysans, métayers ou serfs. Les périodes d’épidémie et de disette vont revenir périodiquement, provoquant d’importantes vagues de mortalité, avec par exemple une régression d’un quart de la population de 1380 à 1430. Les inégalités sont fortes, aussi bien parmi les paysans qu’au sein de la noblesse, certains nobles étant même réduits à exercer des métiers « ignobles », tels que tailleurs de pierre. Le clergé est très nombreux, mais de médiocre qualité. Bien des prêtres sont jugés ignares, alcooliques, beaucoup vivent en concubinage. Dans un contexte aussi désespérant, la hantise de la mort et de l’au-delà est très forte.

L’âge d’or du lin et du blé noir

Toutefois, le Léon connaît un âge d’or aux XVI° et XVII° siècles, grâce principalement à la fabrication de toiles en lin, mais aussi au développement de la culture du blé noir (sarrazin), à la décision de Colbert de développer le port de Brest, à l’immigration de populations venues de Normandie et de la région parisienne, à l’essor du transport maritime. L’emprise du clergé se renforce, mettant en place ce que l’on a pu considérer comme une véritable « civilisation paroissiale » stimulant, la prospérité aidant, une création artistique religieuse d’une densité sans équivalent en France, sous la forme notamment d’enclos paroissiaux. Le XVIII° siècle sera sombre avec un début de décadence de l’artisanat toilier, les épidémies, les famines et la dégradation des relations entre les nobles et les paysans d’une part, entre les bourgeois et les nobles d’autre part. Brest, apparaît comme une enclave « française » en Léon ; des bourgeois venus d’ailleurs s’y installent. Alors que la campagne reste arriérée, on parle français en ville et on y est sensible aux philosophes des Lumières ; en fait, deux civilisations se côtoient. Mais la dominante reste la forte emprise du clergé, désormais mieux formé et agissant sous l’autorité d’évêques à forte personnalité dont l’autorité est considérable sur toute la vie sociale.

Des députés au Club des Jacobins

La révolution des Bonnets rouges en 1675 aura peu d’incidence dans le Léon et Louis Élégoët ne s’étend pas sur la période de la Révolution française, peut être parce qu’elle n’a pas eu sur place autant d’effets directs que dans d’autres régions. Pourtant il souligne que la rédaction des cahiers de doléances y a été très active et que les députés léonards envoyés avec enthousiasme aux États généraux de Versailles en avril 1789 ont développé une belle activité au sein du Club breton (qui se fondra ultérieurement au sein du Club des Jacobins). C’est surtout la vigoureuse opposition à la Constitution civile du clergé qui marquera la période : 89 % des prêtres léonards refuseront de prêter serment (contre 45 % dans l’ensemble de la France) et des révoltes se produiront en 1793, vite matées (mais sans grand dommage) par des troupes venues de Brest, ce qui laissera néanmoins des traces. Le Léon connaîtra ensuite, tout au long du XIX° siècle et jusqu’au milieu du XX° siècle, une longue régression due à l’enclavement, à la surpopulation et à l’effondrement de l’artisanat textile qui ne sera compensé par aucune industrialisation significative. Malgré certains progrès techniques en fin de période dans l’agriculture (batteuse, écrémeuse), le pays accumulera un important retard dans tous les domaines, entraînant beaucoup de misère, une importante mendicité et une forte émigration, en région parisienne notamment, comme on le sait.

« Terre des prêtres »

Ce sous-développement léonard séculaire sera aggravé par la saignée de la première guerre mondiale : 13 000 Léonards seront tués, près d’un quart des appelés (contre 16 % dans toute la France). Paradoxalement, cette guerre sera favorable à une certaine ouverture des populations aux autres et encouragera l’émancipation féminine. Mais le Léon reste avant tout la « terre des prêtres », une sorte de théocratie locale à l’exception de Brest, considérée comme « l’anti-Léon » par le géographe-historien Yves Le Gallo (2). En 1957, 69 % des séminaristes en formation à Quimper proviennent du Léon, alors que sa population ne représente que 40 % du Finistère. Certaines paroisses sont particulièrement prolifiques : 52 % des religieuses du Léon sont issues de cinq cantons qui ne représentent que le quart de la population. Cette emprise cléricale sur la vie sociale pèsera directement sur la vie politique lorsque Léon XIII décidera en 1892 le ralliement de l’Église à la République : les élus seront alors nécessairement désignés par le clergé et les consignes de vote parfois données en chaire. Tout cela explique le choix longtemps dominant de l’ « école chrétienne » dans le Léon, dont on ne saurait dire qu’il soit sans effet encore aujourd’hui.

Le grand chambardement

Si révolution il y a eu dans le Léon, c’est au cours des soixante dernières années. Un chambardement dans tous les domaines. Révolution agricole en premier lieu, avec le soutien de l’État, sous l’impulsion d’un syndicalisme paysan particulièrement vigoureux et d’une action de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC) réussissant un amalgame efficace de la religion, du progrès technique et de la réussite individuelle finalement regardée, à l’instar des pays sous influence protestante, comme un signe d’élection divine. Révolution industrielle et dans le secteur des services, conduisant à une « rurbanisation » étendue. Révolution culturelle bien connue et particulièrement réussie par son ouverture aux autres cultures. Dans le même temps, la pratique religieuse s’effondre, passant de 80 % de pratiquants de la messe dominicale à moins de 10 % dans les localités autrefois les plus pieuses. Un tel bouleversement, dans une période aussi courte ne pouvait manquer de créer un trouble profond : le taux de suicides est deux fois supérieur à la moyenne nationale dans le Léon. Mais on voudra retenir surtout avec Yves Le Gallo cette « ruée vers l’instruction » marquée, en particulier, par la création de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO) en 1970.

Perdu ou sauvé ?

Ce qui me remet en mémoire – que l’on veuille bien excuser ce souvenir personnel mais qui n’est pas sans rapport avec tout ce qui vient d’être dit – cette circonstance où j’étais reçu le 28 janvier 1984 par Yves Le Gallo, précisément, à l’UBO. Il rappelait que Plouguerneau, d’où était natif mon grand père paternel, avait donné cent prêtres au diocèse de Quimper entre 1803 et 1964, et que Plouvien, où j’avais mes origines, n’en avait suscité que douze durant la même période. Il en concluait : « On doit se demander dès lors, comment dans ce pays où l’Église captait, happait les intelligences, il se fait que, porté comme vous l’étiez nécessairement à la méditation, peut être à l’oraison, vous n’avez pas été le treizième homme de Dieu – gwaz Doue – de Plouvien. Votre biographie, que j’ai soigneusement étudiée, donne la réponse : vous êtes né à Paris. Vous étiez donc perdu. D’autres diront : il était sauvé. »

Anicet Le Pors

(1) Louis Élégoët, Le Léon, histoire et géographie contemporaine, Éditions Palantines, 296 p., octobre 2007.

(2) Auteur d’un remarquable ouvrage : Yves Le Gallo, La Bretagne, Arthaud, 1969.

Un commentaire sur “COMMENT PEUT-ON ÊTRE LÉONARD ? – Bretagne-Ile de France, février 2008

  1. Bonjour,

    Et merci pour ce mot.
    J’ai lu du Plouguernéen Ellegoët ‘ils étaint bretons et il fallait parler français ».
    (Son épouse est une camarade de Notre Fille : E. N. de Rennes et donc « hussardes noires » en Ille et Vilaine….ce qui aurait tué littéralement leurs arrières grands mères !!! )
    De Le Gallo : des cours d’alcoologie en Fac de Médecine de Brest en 86 = un régal.
    Les Familles Le Pors sont bien connues de ma Soeur qui était agent d’assurances à Plouguerneau. ( Lilia … !!! )
    Ce texte que je viens de lire ,en suivant votre guidance, est une réalité vécue par nous,enfants.
    Epoque presque révolue …mais société délabrée aussi =
    plus de jeannettes ni d’éclaireurs d’un côté.
    Plus de croisés ni de « patro » de l’autre !

    Amicalement

    Jean Louis Bars
    médecin retraité-Brest-

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