NVO : « Services publics, une utilité vitale »

Nouvelle Vie Ouvrière – CGT – mai 2020

Entretien réalisé par Nathalie Carmeni

Que retenir de la crise Covid actuelle et des revendications de « Plus jamais ça! » qu’elle suscite ?

Anicet Le Pors– Personnellement je pense qu’il faut aborder avec prudence la question de la portée des événements que nous vivons. D’abord, parce que l’histoire n’est jamais linéaire et le futur, pas nécessairement la simple suite de l’existant un pu modifié ou bouleversé. Il ne faudrait évidemment pas céder au pessimisme  qu’a pu engendrer la crise, mais on ne saurait non plus s’en remettre au pouvoir qui a fait la démonstration d’une rare incompétence dans la gestion des affaires publiques. En dépit de la gravité de la situation, il n’a pas changé fondamentalement d’orientation derrière des discours de circonstance. Cela dit, la situation lui impose une certaine réserve. Au surplus le besoin de services publics modernes ne cesse de croitre et il est contraint de les prendre partiellement en compte pour ne pas mettre en cause son pouvoir politique. Déjà, avant la crise, sous la pression des mouvements sociaux, Emmanuel Macron avait du renoncer à la suppression des 120 000 emplois de fonctionnaires promise durant sa campagne électorale. 

Cette crise offre-t-elle l’opportunité de sacraliser les services publics et le statut des fonctionnaires ? 

Il appartient, selon moi, aux forces de la transformation progressiste de la société de prendre l’initiative. Pour défendre les garanties conquises par les luttes, mais aussi pour engager les réformes nécessaires en raison de l’évolution de besoins sociaux croissants, des développements technologiques et des changements  des sociétés au niveau national aussi bien que mondial. Les statuts, qu’ils soient législatifs comme dans la fonction  publique, ou réglementaires (décrets) dans les entreprises publiques sont ces garanties. Mais ce ne sont pas des textes sacrés, il faut donc qu’ils évoluent avec la société. C’est dans cet esprit, par exemple,  qu’a été introduite dans le statut général des fonctionnaires en 1983 le principe de mobilité comme garantie fondamentale. Une mobilité choisie, assortie d’un système de formation continue permettant des changements de métiers dans une multi-carrière couvrant toute la vie professionnelle.  Pour cela il convient de faire des choix de base très clairs, à savoir : préférer la loi au contrat, la fonction au métier, l’efficacité sociale à la performance individuelle.  

A rebours, donc, de toutes les dernières réformes ?  

Précisément. Par la réforme du code du travail, les gouvernements qui se sont succédé au cours des dernières décennies ont voulu faire du contrat individuel de droit privé négocié de gré à gré la référence sociale majeure du salariat, susceptible d’être appliqué e au public comme au privé. Cette réforme qui avait été amorcée sous le quinquennat Hollande, a été poursuivie par une attaque en règle contre les personnels à statuts, d’abord les cheminots privés de statut  pour les nouveaux entrants, puis contre le statut général des fonctionnaires profondément dénaturé par une loi du 6 août 2019. Dans la crise, la démonstration de l’utilité vitale des services publics a été démontrée, dans la santé, l’éducation, la recherche, mais aussi dans les collectivités locales et les autres administrations et organismes publics. Cette reconnaissance doit maintenant se traduire par des politiques publiques concrètes.

Comment les syndicats de services publics devraient-ils envisager le monde d’après ?

Il ne m’appartient pas de me substituer aux syndicats dans l’orientation de leur action. Mais la fonction publique et les services publics dans leur ensemble sont formés de travailleurs collectifs dont les représentants doivent être étroitement associés à la définition et à la mise en œuvre de l’action publique. Ensuite, il faut prendre conscience que les services publics sont une réalité structurelle. Ainsi leurs agents sont organisés en corps ouen cadres en fonction de  leurs qualifications et rémunérés selon des grilles indiciaires qui n’ont pas été revalorisées depuis des décennies. Il faut les revaloriser de façon importante et durable, et non par des primes « à la Blanquer » dans l’éducation nationale. Enfin, tous les salariés du public qui œuvrent au service de l’intérêt général inscrivent leur travail dans le long terme, et c’dst à cet horizon qu’il faut concevoir leur avenir et non à celui des comptes publics annuels de Bercy. Le XXIe siècle sera celui des interdépendances, de la coopération internationale, des solidarités mondiales. Cela porte un nom en France : le service public, et met en bonne place notre pays, qui a forgé  au fil des siècles une solide expérience en la matière, pour apporter une contribution éminente à toute l’humanité.

Service public : et après ?

Les éditions ARCANES 17, 28 avril 2020

On a quelque peine à imaginer dans le contexte du Covi 19 ce que peut être l’état d’esprit de ce secrétaire d’État auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics, chargé de la fonction publique, mais honteux d’en faire état dans l’énoncé de sa qualification ministérielle. Il doit en effet, avec le concours de son administration de proximité (la direction générale de l’administration et de la fonction publique)  élaborer, comme si de rien était, les projets de sept ordonnances et de la soixantaine de décrets en Conseil d’État prévus par la loi du 6 août 2019 dite de « transformation sociale », mais qui a en réalité contractualisé, managérialisé, dévoyé la conception française de la fonction publique. Et ce, dans une situation où les services publics, après avoir joué leur rôle d’ « amortisseur social » durant la crise financière de 2008, s’affirment aujourd’hui dans la pandémie comme le cœur des fonctions vitales de la nation. Soyons sans inquiétude, le secrétaire d’État ne pousse pas sa réflexion jusque-là. Adepte d’une stricte application du principe hiérarchique, il exécute sans broncher.

Il ne fait pas de doute cependant qu’après la pandémie et le confinement les choses ne seront plus tout à fait comme avant. Dans quelle mesure ? Telle est la question et nul ne peut se hasarder à prévoir avec trop d’assurance sur l’ampleur du changement qui interviendra. Les dominants, qui le demeurent, s’efforceront sans doute d’en limiter la portée  jusqu’au point au-delà duquel leur ascendant politique serait menacé. Les partis politiques peinent à concevoir l’avenir faute d’un travail idéologique suffisant et d’une élaboration programmatique sérieuse. Le spontanéisme social est sans boussole, les idéologies de substitution et leurs gourous prospèrent. Dès lors, il est de la responsabilité de chaque citoyen et de chaque citoyenne d’apporter sa contribution à l’avènement des temps modernes, en responsabilité et en conscience. Au sein du mouvement social, il revient notamment aux organisations syndicales de faire l’effort nécessaire de renouvellement de la pensée et de l’action. Ce texte se veut une contribution personnelle concernant la fonction publique et le service public. 

 

1. Sur la spécificité de la fonction publique

Par son importance économique et sociale comme par son contenu juridique, la fonction publique constitue la base principale sur laquelle doit se développer la réflexion. Je renvoie à cette fin au texte « Régression et modernité » du 15 novembre 2019 : introduction à l’assemblée générale annuelle du Centre départemental de gestion du Nord dont une synthèse est sur ce blog. Je ne rappellerai pas ici l’analyse de la politique du gouvernement en matière de fonction publique, mais seulement les orientations qui me semblent devoir être mises en avant. Seront ensuite examinées les conditions de convergence des analyses au sein de cette fonction publique à « trois versants », puis sur la base élargie de l’ensemble des services publics, enfin des secteurs public et privé.

1.1. La fonction publique est une réalité collective

La fonction publique est constituée d’un ensemble de travailleurs collectifs exerçant des fonctions spécifiques au service de l’intérêt général. Aucune transformation démocratique et efficace ne peut aboutir durablement sans l’engagement des fonctionnaires et le concours de leurs organisations syndicales dont la capacité de négocier avec le gouvernement doit être respectée (art. 8 du titre premier  du statut général, loi du 13 juillet 1983).

Le statut actuel doit être assaini des dénaturations subies au cours des dernières décennies. Sur cette base pourrait être réalisée une véritable codification qui pourrait comporter des dispositions transposables, au moins dans leur esprit,  aux autres personnels à statuts.

Les choix de base doivent être clairs : préférer la loi au contrat, la fonction au métier, l’efficacité sociale à la performance individuelle.

Cela doit conduire à une évolution du statut, le mettant en conformité avec l’évolution des besoins, des technologies et des relations internationales.

1.2. La fonction publique est une réalité structurelle

Il s’agit d’organiser rationnellement les travailleurs collectifs selon les spécialités et qualifications. Cela devrait entrainer la refonte de l’ensemble des grilles indiciaires qui n’ont pas évolué depuis des décennies. C’est la véritable solution pour rétablir les situations dégrafées de certaines professions (assistants sociaux, enseignants, soignants, chercheurs, etc.), par des revalorisations indiciaires importantes et pérennes (et non par des primes discriminatoires et fugaces à la Blanquer).

Cette remise en ordre est nécessaire pour engager une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences portant notamment sur les points suivants : redéfinition des corps, des cadres et des grades, organisation de multi-carrières et des systèmes de formation correspondants, définition stricte du recours aux personnels contractuels, réformes indemnitaires, mise en œuvre de la garantie de mobilité, égalité hommes-femmes, mise en place humaine du numérique, etc.

La réforme de la haute fonction publique serait alors analysée comme une conséquence de cette réforme d’ensemble[1].

1.3. La fonction publique est une réalité de long terme

La politique actuelle brouille les finalités du public (intérêt général) et du privé, accroit de ce fait le risque de conflits d’intérêts, conduit à une captation de l’action publique par la finance. À l’inverse, une démarche rationnelle doit prendre appui sur les enseignements de l’histoire (les tendances lourdes de l’expansion administrative, la socialisation des financements des besoins fondamentaux et de la cohésion sociale, la maturation des concepts et principes), cultiver la rationalité des choix de l’action publique, veiller au respect de l’éthique républicaine. Il y a là deux lignes stratégiques opposées. Au-delà du « Ici et maintenant » du néolibéralisme, il convient d’ouvrir la perspective sur tout le XXIe siècle.

Une conséquence pratique et symbolique : l’avenir de la fonction publique (comme de tous les services publics) ne peut être soumis au principe de l’annualité budgétaire : de façon pratique et symbolique, il faut sortir la fonction publique de Bercy. Il est aussi nécessaire de progresser théoriquement et fonctionnellement sur des questions comme celles de l’efficacité sociale, de l’articulation des dispositions du droit du travail entre secteurs publics et privés.

Enfin, et la situation actuelle y invite, il faut s’interroger sur l’évolution du monde et du genre humain. Contrairement aux thuriféraires du néolibéralisme qui proclament la fin de l’histoire et la victoire définitive du capitalisme, tous les éléments du présent contexte conduisent au contraire à miser sur les interdépendances, les coopérations et les solidarités, c’est-à-dire … les services publics. C’est pourquoi il est rationnel et raisonnable d’avancer l’hypothèse d’un  XXIe siècle « âge d’or du service public »[2].

2. Sur une stratégie de convergence statutaire

Les considérations qui précèdent chargent les salariés du secteur public d’une responsabilité particulière qui les oblige vis-à-vis de l’ensemble des salariés.  Alors que les dominants actuels sont parvenus à faire du contrat individuel de droit privé la référence sociale majeure du salariat, il convient d’inverser cette logique et de faire des statuts législatifs et réglementaires cette référence. Une telle stratégie pourrait s’ordonner selon les trois stades suivants.

2.1. Convergence des trois versants de la fonction publique

Le 24 janvier 2017 la CGT a organisé, au niveau confédéral une journée d’étude pour marquer le 70eanniversaire du statut général des fonctionnaires créé par la loi du 19 octobre 1946, regardé comme statut fondateur de la conception moderne de la fonction publique française. Cette initiative a souligné l’unité des trois versants relatifs à l’État, aux collectivités territoriales et aux établissements publics hospitaliers, établie par le statut fédérateur initié par la loi du 13 juillet 1983, autour de trois thèmes : égalité, indépendance, responsabilité. L’affirmation de l’unité juridique a posé les questions d’une réflexion commune sur le service public sur l’unité de démarche revendicative dans le respect des spécificités  des fonctions publiques.

Il ne semble pas pour autant que des progrès substantiels aient été réalisés depuis dans le sens de la convergence des réflexions et des démarches. L’appréciation de la situation reste essentiellement du ressort des organisations syndicales sectorielles. On peut aussi s’interroger sur le rôle qu’une organisation commune plus poussée pourrait jouer dans le contexte de crise actuel et dans l’avenir. Plus généralement : quelle fonction publique voulons-nous pour ce XXIe siècle s’il promet d’être celui de la promotion des services publics ? L’analyse présentée dans la première partie de ce texte pourrait s’inscrire dans ce débat.

2.2. Convergence statutaire des agents des services publics 

Les services publics rassemblent les 5,5 millions de fonctionnaires ou assimilés (un cinquième), les agents des entreprises publiques et des  établissements et organismes publics divers que l’on peut évaluer à environ 800 000 salariés, l’effectif étant variable selon la définition du service public que l’on retient. L’ensemble représente environ 25% de la population active. Mais d’autres dépenses publiques doivent être prises en considération, comme celles de l’assurance chômage ou l’indemnisation du chômage partiel dans la crise actuelle. Au total, c’est sans doute la moitié des salariés qui, aujourd’hui, est rémunérée sur fonds publics. Démentant les annonces répétées des néolibéraux, la dépense publique, les prélèvements obligatoires et l’endettement national poursuivent leur croissance inexorable dans une crise systémique.

Cela devrait conduire à mettre au premier rang de l’action publique la question de la propriété publique et corrélativement celle des statuts des agents des services publics hors fonction publique. Ceux-ci se sont le plus souvent vus reconnaître un statut à partir de dispositions prévues par les lois de nationalisation renvoyant à des décrets le soin d’en établir les dispositions réglementaires. Ces salariés ont cependant été considérés avec les fonctionnaires comme « personnels à statuts ». Il est donc assez naturel de réfléchir à la convergence des situations et des actions concernant l’ensemble de ces salariés dont la vocation est de servir l’intérêt général dans des activités de services, de productions ou de recherches. Ces réflexions ont été développées dans les différentes entreprises publiques tout comme dans les fonctions publiques[3]. Dès lors, on peut penser que leur mise en commun et leur développement gagneraient à être partagés au bénéfice de la satisfaction de l’ensemble des besoins fondamentaux de la population. Quel secteur public, quels services publics et quels statuts législatifs ou réglementaires devons- nous concevoir dans le XXIe siècle ?

2.3. Convergence public-privé

Et encore au-delà ne faudrait-il pas que les personnels des services publics s’intéressent plus directement au travailleurs du secteur privé, ne serait-ce que pour contester l’idée répandue et entretenue par les adversaires du service public assimilant la fonction publique à une privilégiature ? En 2009, la CGT avait pris position en faveur d’un « nouveau statut du travail salarié »[4]. Une réponse aurait pu être la généralisation, au motif de l’égalité, des conventions collectives couvrant le privé comme le public assorties de la généralisation des contrats individuels. Cela conduirait à tirer l’ensemble des salariés vers le bas, à aligner le public sur le privé ainsi que le tente le gouvernement actuel. 

La solution retenue a été celle de la reconnaissance, dans le cadre d’un progrès d’ensemble de la condition salariale, de la spécificité du service public justifiant notamment l’existence d’un statut général des fonctionnaires bénéfique pour ceux-ci comme pour tous les citoyens et citoyennes[5]. Il ne s’agit pas pour autant d’une généralisation de l’application de statuts à l’ensemble des travailleurs, mais plutôt d’assurer la convergence de leurs situations statutaires respectives ce qui passe principalement par le renforcement des garanties législatives régissant leur condition et non le développement de positions contractuelles précaires[6]. Cette globalisation de la question statutaire appelle, à l’évidence, un travail de grande ampleur.


[1]Voir néanmoins : « Faut-il supprimer l’ENA ? », L’Humanité, 26 avril 22019.

[2]G. Aschieri et A. Le Pors, La fonction publique du XXIesiècle, Paris, Éditions de l’Atelier, 2015.

[3]Voir, par exemple, à l’initiative de l’Institut d’histoire sociale Mines-Énergie CGT, « 1946-2016 : de la nationalisation à la déréglementation. Et maintenant ?», Cahiers de l’IHSME, Colloque des 21-22 juin 2016.

[4]« Nouveau statut du travail salarié », Le Peuple, 17 juin 2009.

[5]Repères revendicatifs, fiche n°6, 2011.

[6]A. Le Pors, « Pour un statut des travailleurs salariés du secteur privé », Revue du droit du travail, mars 2010

L’incontournable service public

POUR n° 223 –  avril 2020

POUR n° 223 – avril 2020

« LE XXI° SIECLE, « ÂGE D’OR » DU SERVICE PUBLIC »

Conseiller d’État honoraire, ancien ministre de la Fonction publique, Anicet Le Pors analyse les dernières déclarations du président de la République sur l’État-providence. Et dit combien il croit dans le service public pour notre siècle.

Le président Macron dans ses récents discours place l’Etat providence et les services publics comme le meilleur rempart contre les effets de la crise sanitaire : s’agit il d’un tournant ?

Anicet Le Pors : Je ne crois pas du tout, ici, à la sincérité du Président de la République, ni qu’il s’agisse dans son esprit d’un tournant. Il prend simplement en compte l’état actuel de l’opinion publique favorable à celles et ceux qui – dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la recherche et bien d’autres encore – incarnent des services publics qui répondent aux besoins vitaux de la Nation. Rappelons nous Nicolas Sarkozy : il prétendait en 2007 réduire le champ du statut général des fonctionnaires par des contrats de droit privé négociés de gré à gré avant d’être contraint de reculer par la crise financière  de 2008 et d’abonder dans le sens de l’opinion publique qui voyait bien en quoi la France bénéficiait avec un service public étendu d’un véritable  « amortisseur social » de la crise. Aujourd’hui bis repetita, et au-delà de la posture, Emmanuel Macron se garde bien de revenir sur les atteintes qu’il a portées aux statuts des agents du service public durant la première moitié de son quinquennat.

Le Président vous parait il sincère, au regard de son action des précédentes années, comme conseiller du Président Hollande, ministre puis chef de l’Etat?

ALP : Le Président Emmanuel Macron me paraît accomplir ce pourquoi il a été promu par les dominants de la société : l’alignement du public sur le privé via la modification du code du Travail faisant du  contrat individuel de droit privé la référence sociale majeure. C’est une stratégie claire, amorcée sous le précédent quinquennat, avant même l’arrivée d’Emmanuel Macron au gouvernement, mais qui lui a permis, élu président de supprimer d’abord le statut réglementaire de s cheminots avant de s’en prendre au statut législatif des fonctionnaires, la loi dite de transformation de la fonction publique du 6 août 2019. Le discours managérial en cours brouille les finalités du secteur public, porteur de l’intérêt général et du secteur privé, obéissant à l’impératif du profit. Les dénaturations statutaires accroissent le risque de conflits d’intérêt et, par là, d’indépendance de l’administration. On assiste ainsi à une sorte de captation de l’action publique par les intérêts financiers privés. C’est aussi une remise en cause de la conception française du fonctionnaire-citoyen (opposée à celle du fonctionnaires-sujet)  et à sa pleine responsabilité dans l’exercice des fonctions qui lui sont confiées, ce qui implique des garanties d’emploi, de protection sociale de retraite, d’intégrité.

Pourquoi le XXIe  siècle sera l’ « âge d’or » du service public ?

Gérard Aschieri, ancien secrétaire général de la FSU et moi n’avons pas choisi ce terme pour enjoliver mais parce qu’il correspond à notre conviction. La fonction publique, est d’abord une  réalité collective, un ensemble organisé de fonctions collectives représentant un cinquième de la population active. C’est pourquoi in faut que le gouvernement s’appuie sur le droit de négociation reconnu aux organisations syndicales, préférer la loi au contrat, la fonction au métier, l’efficacité sociale au contrôle de la performance individuelle. Ensuite, la fonction publique est une réalité structurelle. Cela implique, que soit mise en œuvre une gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences sur la base d’un classement juste des qualifications. Ainsi le déclassement officiellement reconnu des personnels enseignants, soignants, de la recherche doit, à mon avis, être réparé, non par des primes discriminatoires à la Blanquer mais par des revalorisations indiciaires substantielles et pérennes. Enfin, la fonction publique est une réalité qui doit être réfléchie sur le long terme et non dans le corset du principe de l’annualité budgétaire : il faut sortir la Fonction publique de Bercy ! D’aucuns voudraient nous faire croire que ce serait la fin de l’histoire, que le libéralisme l’aurait définitivement emporté. La réponse est dans la crise.  Notre siècle est au contraire engagé, sous nos yeux quand bien même c’est douloureusement, dans la voie des interdépendances, des collaborations, des solidarités portées au niveau mondial, ce qui porte un nom en France : le service public.

Tribune pénibilité : une politique régressive pour la Fonction publique

Alternatives Économiques – 21 janvier 2020

Le gouvernement a annoncé récemment son intention de supprimer le dispositif appelés « catégorie active» dans la Fonction publique, au nom d’une nouvelle prise en compte de la pénibilité commune à tous. En effet les fonctionnaires sont classés en deux catégories : les « sédentaires » et les « actifs » et ces derniers  (policiers, pénitentiaires, certains personnels de santé, contrôleurs aériens, sapeurs pompiers par exemple) peuvent bénéficier de conditions de départ à la retraite aménagées  en raison de la pénibilité de leurs activités (  57 ans en général jusqu’à 52 ans pour l’âge minimum), sous réserve d’avoir effectué un certain nombre d’années de service dans la dite catégorie.

Pénibilité individualisée

On aurait pu sans doute discuter pour savoir si la liste de corps concernés est toujours pertinente,- encore que lorsqu’on en regarde la liste il est difficile de nier la pénibilité particulière des métiers concernés ; on aurait pu réfléchir aux critères qui, compte tenu de l’évolution de travail des agents du service public et de la comparaison avec les salariés du privé, permettent de classer tel ou tel métier comme « actif »  et éventuellment en ajouter de nouveaux: pour ne prendre qu’un exemple, on sait aujourd’hui la pénibilité particulière du travail en école maternelle (voir là dessus notamment les travaux de Domnique Cau Bareille).  On aurait pu négocier d’y intégrer les contractuels aujourd’hui exclus. Mais la ligne gouvernementale, exprimée d’ailleurs par le Président de la République, est que la pénibilité ne peut pas relever de catégories mais de critères individuels. En fait il ne s’agit de rien d’autre qu’un nouvel avatar d’une politique de régressions à courtes vues qui vise notamment la Fonction Publique.

Comme la loi du 6 aout dernier, dite de « transformation de la Fonction Publique » , comme le projet de loi sur les retraites, il s’agit de s’en prendre à des garanties collectives et solidaires au profit de mesures individuelles bien moins protectrices, dont on nous dira peut-être ensuite qu’elles sont trop complexes et qu’il faut les réduire : l’expérience des critères de pénibilité introduits il y a quelques années dans le privé l’illustre bien.

Les modernes Diafoirus qui sont aux manettes ajoutent donc la saignée à la purge sous prétexte de guérir un malade dont ils ignorent la réalité et les besoins et inventent les maladies. Leur but est en réaliré  de saper profondément un édifice étroitement lié à l’histoire de notre République et qui, contrairement à leurs croyances, est véritablement moderne.

Socle commun de droits

En effet s’il existe une Fonction Publique avec un statut et des règles communes à tous c’est parce que l’action publique a besoin d’agents  qui travaillent ensemble pour prendre en charge l’intérêt général et qu’il le fassent dans le respect d’un certain nombre de principes fondamentaux: égalité, pérennité, responsabilité, indépendance par rapport aux intérêts particuliers. Et les garanties  dont ils bénéficient sont étroitement liées à ce besoin et à ces principes.

Comment envisager une action collective efficace sans un socle commun de droits et de devoirs qui permettent à la fois solidarités, comparabilité et responsabilité ? Il n’est pas jusqu’à la mobilité dont se réclament sans cesse nos gouvernants qui ne nécessite ce commun : peut on imaginer que les agents changeront aisément de lieu de travail, de fonction, de métier s’ils n’ont pas de visibilité sur leurs droits et sur les conséquences de ces changements? Alors que les besoins des services publics aujourd’hui nécessitent de plus en plus travail en commun, échanges et transversalité, quel sens cela a-t-il de jouer la mise en concurrence et l’individualisation des situations?

Ces dispositions sont tout sauf novatrices : elles nous ramenent à une époque où les agents publics étaient sujets et non citoyens, et où on leur demandait simplement d’exécuter et se taire. Elles ne répondent à aucun des besoins d’une société de plus en plus fracturée en quête de justice et de cohésion; elles tournent le dos aux besoins et aux défis de l’avenir qui impliquent de mieux penser l’intérêt général et les communs dans un monde globalisé.

Ces reculs, ces coups de boutoir obstinés sont nocifs  et déstabilisants pour les agents alors qu’on a besoin que tous ensemble continuent de s’investir comme ils l’ont toujours fait pour faire fonctionner des services publics indispensables à notre société. Mais au delà des agents ils sont une menace pour chacun des citoyens et au final pour notre démocratie.

Gérard Aschieri ancien secrétaire général de la FSU est membre du CESE

Anicet Le Pors, ancien ministre de la Fonction Publique

Co-auteurs de « La Fonction Publique du XXIème siècle » (2015, Éditions de l’Atelier)

La retraite des fonctionnaires référence sociale majeure

La spécificité du service public

Le statut général fondateur  des fonctionnaires (SGF) de la loi du 19 octobre 1946 était porteur de l’idée qui émanait du programme du Conseil National de la Résistance (CNR) selon laquelle l’intérêt général devant l’emporter sur les intérêts particuliers, les serviteurs de cet intérêt général devaient disposer de garanties les protégeant des pressions économiques, des injonctions politiques partisanes, de l’arbitraire hiérarchique, conditions nécessaires d’une administration intègre, neutre et efficace.  C’est pourquoi on s’étonnera peut être aujourd’hui de devoir rappeler que c’est dans le SGF (art. 32) que l’on trouve pour la première fois une définition du « minimum vital » (ancêtre du SMIC) et que celui-ci était utilisé dans le même article pour fixer à 120% de ce minimum la limite inférieure des  traitements dans la fonction publique de l’État. C’est dire en quelle estime étaient tenus les fonctionnaires par les autorités issues de la Libération.

C’est dans le même esprit que leur furent accordées d’autres garanties en matière d’emploi, de protection sociale et de retraite.  Ainsi l’article 140 du SGF d’alors prévoit qu’un décret soumis à ratification du Parlement avant la fin de l’année 1946 devrait procéder à l’organisation d’institutions sociales dans les administrations ou services publics et à « la fixation des règles applicables aux fonctionnaires en matière de sécurité sociale, en ce qui concerne notamment les risques maladie, maternité, invalidité, décès ». Il était également précisé que des lois ultérieures réformeraient la situation existante en « prévoyant notamment qu’en aucun cas le montant de la pension d’ancienneté ne peut être inférieure au minimum vital et garantissant les droits des femmes fonctionnaires ». Question de pleine actualité en 2020[1]. Ces dispositions firent effectivement l’objet de lois au cours des deux années suivantes. Furent aussi consacrés des régimes spéciaux au nom de l’intérêt général et de la spécificité des fonctions et activités exercées par les personnels des administrations et des services publics dont les personnels furent couverts non par des contrats mais par des statuts, les uns législatifs (fonctionnaires) les autres réglementaires (entreprises publiques).

Ce n’est toutefois pas dans le cadre du SGF qu’ont été  mises en place les dispositions correspondantes en matière de retraites des fonctionnaires, mais par le Code des pensions civiles et militaires créé en  1951. La pension y est conçue non comme une récompense, mais en raison des services rendus par le fonctionnaire jusqu’à la cessation de ses fonctions, calculée en prenant en compte le niveau, la nature et la durée de celles-ci, afin de lui garantir, après la situation d’activité, des conditions de vie dignes eu égard aux services rendus pour le bien commun. Le financement de la retraite relevait du budget de l’État et la pension ne devait pas tarder à être considérée par la juridiction administrative comme le prolongement du traitement d’activité, ayant la nature d’un salaire. Le régime spécial de l’Institution de régime complémentaire des agents non titulaires de l’État et des collectivités publiques (IRCANTEC)  sera créé en 1970. Dès 1945, les agents des collectivités territoriales et les personnels hospitaliers avaient été affiliés à la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL), tandis que le régime de retraite des ouvriers de l’État datant de 1928 était réformé en 1964. 

Un régime transparent

Outre la légitimation de la spécificité du régime de retraite des fonctionnaires (comme corollaire de celle du SGF) par la loi, l’importance des effectifs des salariés concernés au sein de la population active et retraitée, l’ampleur du dispositif juridique, la qualité du modèle de solidarité par la répartition retenu tient à sa transparence qui en fait une dimension de la démocratie. La construction originelle a été maintes fois modifiée, ce qui rend l’exposé complet difficile, mais si avant d’évoquer les principales réformes intervenues dans le régime des retraites depuis la deuxième guerre mondiale on s’en tient aux caractéristiques principales on  peut le résumer ainsi. Un jeune fonctionnaire intégrant la fonction publique vers l’âge de 20 ans va se voir appliquer le statut particulier du corps pour lequel il a concouru et il sera classé à l’indice de début de la grille indiciaire de ce corps. Connaissant la valeur du pont d’indice (pratiquement bloquée depuis 2010), il pourra donc calculer sa rémunération à tous les niveaux jusqu’à l’indice terminal de sa carrière.

Ainsi, jusqu’au début des années 2000, il peut à tout moment  – toute chose égale par ailleurs – calculer le montant de sa retraite : dans la limite de 37 annuités et demie de services, et à raison de 2% du traitement (le plus élevé) des six derniers mos par annuité, sa retraite s’élève ainsi à 75% de ce traitement de fin de carrière. C’est simple, transparent  et … rassurant. On ajoute que les primes ne sont pas prises en compte dans ce calcul et que le fonctionnaire a cotisé pour la retraite à hauteur de quelque 6% (à l’origine) de son traitement pendant toute sa carrière. Mais cette présentation, pour être aisément compréhensible, n’est cependant qu’approximative étant donné de nombreuses dérogations ou modifications des paramètres intervenues au fil du temps.  Il reste que la possibilité statutaire d’effectuer une carrière complète excédant le plus souvent les 37 ans ½ et la prise en compte comme assiette le traitement le plus élevé pouvait constituer une référence forte pour les salariés du secteur privé. Certes, ils ne pouvaient se référer à leur dernier salaire qui n’était pas toujours le plis élevé et le caractère plus aléatoire de leur vie professionnelle ne pouvait être utilement invoqué, mais les caractéristiques d’une assiette favorable s’imposaient par référence au régime des fonctionnaires : les meilleures années rémunérées sur une période significative aussi courte que possible, dix ans plutôt que vingt-cinq ans et, a fortiori l’ensemble de la vie professionnelle comme prévu dans le régime de  retraite par points.

On rappellera aussi que les fonctionnaires sont classés en deux catégories : les « sédentaires » et les « actifs », ces derniers  (policiers, pénitentiaires, certains personnels de santé, contrôleurs aériens) pouvant bénéficier de conditions de départ à la retraite aménagées  en raison de la pénibilité de leurs activités, jusqu’à 52 ans pour l’âge minimum, par exemple. Cette distinction catégorielle est remise en cause par le projet gouvernemental.

Des régressions répétitives

Ce modèle a été contesté par les libéraux pour qui les formes statutaires ou les systèmes réglementés sont en contradiction avec les axiomes de l’économie libérale, surtout dans une phase néolibérale dont la dérégulation est le principe. Il l’est également par une idéologie réformiste qui ne conteste pas le capitalisme dans ses fondements mais privilégie la justice distributive qui banalise la distinction public-privé. Ces deux  lignes idéologiques s’expriment dans les champs politiques, syndicaux et associatifs. On les retrouve dans des démarches successives ou conjointes concernant le SGF comme les régimes de retraites.

S’agissant des régimes des retraites en général et celui des fonctionnaires en particulier, la remise en cause a été engagée à l’initiative de Michel Rocard, premier ministre, qui publie en 1991 un Livre blanc posant le problème d’une réforme d’ensemble du système de retraite. La démarche est ensuite poursuivie avec un rapport sur le sujet du commissaire général du Plan Jean-Michel Charpin.  En 1993, le gouvernement Balladur engage à son tour une réforme des retraites du secteur privé : pour le calcul de la retraite sont prises en compte les vingt-cinq meilleures années au lieu des dix meilleures, augmentation de la durée de cotisations, l’indexation se fera désormais sur les prix et non plus sur les salaires. Nouvelles régressions sous le gouvernement Raffarin et Fillon. Au bout du compte s’agissant des fonctionnaires, dans la majorité des cas, le nombre d’annuités nécessaires pour obtenir une retraite complète est porté de 37 ½ à 40 puis 42 ans, l’âge minimum pour en bénéficier de 60 à 62 ans dans la perspective de 63 ans avec la loi Touraine au cours du quinquennat Hollande, l’évolution du montant des pensions est déconnectée de l’évolution des mesures  indiciaires bénéficiant le cas échéant aux  fonctionnaires en activité.  

Un changement qualitatif

La réforme Macron est d’une autre nature. Elle poursuit certes une régression sur les paramètres avec notamment l’introduction de la notion d’âge-pivot (puis d’équilibre) assorti de bonus ou de malus visant à allonger la durée de la vie au travail, mais elle opère surtout une profonde transformation qualitative avec la substitution d’ un système « universel » de retraites à points au système actuel paramétrique (quand bien même ce serait dans une démarche régressive comme celles développées depuis 1991) défini clairement par la loi et le décret, notamment en ce qui concerne le système de retraite des fonctionnaires. La réforme prétend enfermer le raisonnement dans un quantum des dépenses de retraite de 14 % du PIB voire moins, raisonnement totalement irrationnel dans une perspective de croissance démographique et de valeur créée par travailleur. Le gouvernement soutient aussi qu’elle va réduire les inégalités, elle va au contraire les aggraver comme le montrent les études sur ce point[2]. Il est regrettable qu’il ait fallu ce projet de réforme pour que les pouvoirs publics admettent la réalité du  déclassement des enseignants, des personnels de santé et de recherche. C’est en réalité une régression qui tire vers le bas les salariés du public comme du privé  ainsi que l’avait effectué la réforme du code du travail en faisant du contrat individuel de droit privé négocié de gré à gré la référence sociale majeure contre les statuts, prolongé par la suppression du statut des cheminots, puis par la loi de transformation de la fonction publique du 6 août 2019.

Le projet de loi fait apparemment jouer le rôle central au conseil d’administration d’une Caisse nationale de retraite universelle, mais sous la contrainte des projections financières du système et sous la surveillance du gouvernement.  Si celui-ci laisse dire qu’il a retiré du projet la notion d’âge-pivot par référence au système actuel, il impose un âge d’équilibre qui a la même vocation : prolonger la vie au travail pour obtenir une retraite complète alors qu’un tiers des salariés seulement sont encore au travail entre 60 et 64 ans. Dans ces conditions l’âge légal minimum devient virtuel. Autour de l’âge d’équilibre minorations et majorations seront fixes par le conseil d’administration de  la Caisse nationale et, à défaut par décret. La valeur du point sera également déterminée par ce conseil d’administration compte tenu des projection financières du système. S’il est prévu que la valeur du point ne pourra pas baisser, les valeurs du point  d’acquisition et de service seront fixées par défaut en tenant compte de l’évolution du revenu moyen par tête. Toutefois, à titre transitoire des modalités seront prévues notamment pour ne pas nuire à l’équilibre financier. La catégorie active qui permettait des départs anticipés pour certaines catégories de fonctionnaires est supprimée et remplacée par une appréciation individuelle de la pénibilité dans des conditions restrictives. Il s’agit donc d’un système d’une extrême complexité qui n’est pas encore abouti dans l’attente, en premier lieu, des résultats de la conférence sur le financement attendus pour la fin mars. On est très loin de la totale lisibilité du régime de retraite des fonctionnaires exposé précédemment.

Les fonctionnaires ciblés

Les fonctionnaires seront les grands perdants de la réforme car leur SGF (même dénaturé par la récente loi) et leur régime spécifique de retraite constituent une référence sociale insupportable pour le néolibéralisme[3]. Avec la réforme, ils perdent toute visibilité sur le montant et la date de leur    retraite. Ils ne peuvent faire confiance aux autorités politiques qui ont bloqué la valeur du pont d’indice déterminant leur rémunération (pourquoi ne procèderaient-elles pas de même avec les points de retraite ?). La prise en compte incertaine de rémunérations antérieures à l’entrée dans la fonction publique, comme celles des débuts de carrière  et des primes  (lesquelles ont souvent été des expédients pour refuser des revalorisations indiciaires), quelques bonifications familiales, ne garantissent en rien la compensation des pertes occasionnées par le nouveau système, ni une correction des inégalités existantes alors qu’il serait possible de le faire avec le système existant par la voie réglementaire et avec les moyens financiers nécessaires, en ce qui concerne notamment les catégories de fonctionnaires sous-classées évoquées précédemment (enseignants, hospitaliers, chercheurs). Plus généralement apparaît la nécessité qu’il y aurait à revoir l’ensemble des grilles indiciaires pour tenir compte de l’élévation d’ensemble des qualifications Les conséquences de la réforme seront aggravées pour les femmes, déjà très discriminées (carrières discontinues, temps partiel, prise en compte insuffisante des maternités, déclassements professionnels, etc.), très majoritaires dans la fonction publique, en particulier dans la catégorie C.

Si chaque citoyen et chaque citoyenne peut développer sa réflexion  sur l’analyse de la situation et les remèdes à lui apporter, seules les organisations syndicales sont légitimes à porter des revendications tenant compte à la fois des objectifs poursuivis et des moyens qui peuvent être mis en œuvre. Ainsi, dans une déclaration commune les organisations syndicales de la fonction publique  CGT, Fédération autonome, Force Ouvrière, FSU, Solidaires ont mis en avant les revendications suivantes : augmentation des retraites dans les cadres existants :  code des pensions et de la CNRACL ; retraite à 60 ans et maintien de la catégorie active ; revalorisation salariale du pont d’indice et augmentation uniforme de points d’indice ; création d’emplois statutaires et plan de titularisation des contractuels ; défense des missions publiques et abandon des externalisations et des privatisations ; renforcement du statut et abrogation de la loi du 6 août 2019.

Sur la portée du dialogue social

Les conditions dans lesquelles cette réforme a été engagée pourraient préjugent celles qui présideraient à sa gestion : des concertations formelles mais pas de véritables négociations avec des syndicats méprisés, pas d’évaluation rigoureuse des financements, pas d’étude d’impact sérieuse (comme ce fut également le cas pour la loi de transformation de la fonction publique). Si la responsabilité propre du président de la République est assumée et est présentée comme une preuve de sa détermination, il est surtout l’instrument complaisant d‘instances internationales (Banque mondiale, Organisation de coopération et de développement économiques OCDE, Union européenne) prônant ensemble  la réduction de la dépense publique et l’alignement du public sur le privé par tous les moyens, dont la compression des retraites, la suppression des systèmes prédéfinis comme celui des fonctionnaires. Dès lors, la voie est ouverte au remplacement de la répartition par la capitalisation, au bénéfice des compagnies d’assurances complémentaires et des fonds de pension américains. Quelle portée peut alors avoir le dialogue social dans de telles conditions ?

Les promoteurs du projet entendent le circonscrire aux contraintes financières : part du PIB intangible consacrée aux retraites, résorption d’un déficit (contesté) à moyen terme, âge pivot, valeurs des points, etc. Ils usent d’un argument qui se voudrait décisif mais qui ne fait que souligner la nécessité d’améliorer le système : dans l’après guerre il y avait trois actifs pour un retraité et il n’y en aurait plus que 1,7 aujourd’hui. Des raisonnements étriqués de même nature sont tenus pour les politiques sociales concernant les protections relatives à la maladie ou au chômage. Dès lors, il faut élargir la réflexion et le raisonnement en se dégageant de contraintes artificiellement imposées et commencer en posant une question simple : l’argent existe-t-il aujourd’hui en France pour assurer la satisfaction des besoins fondamentaux ? Question qui se dédouble elle même : les richesses créées sont elles suffisantes et sont-elles justement réparties ?

Sur le premier point on peut affirmer que dans notre pays la richesse créée par habitant est la plus élevée jamais atteinte (PIB  en francs/euros constants divisé par le nombre d’habitants), chaque habitant est 20% à 30 % potentiellement plus riche en 2019 qu’il y a 20 ou 30 ans selon la date de référence. Comment se fait-il alors qu’aujourd’hui il soit plus difficile de vivre dignement, que les protections sociales soient plus difficiles à couvrir qu’hier ? La réponse est dans le second point : la répartition des richesses. Le « tournant libéral » du printemps 19 83 qui a marqué en France le début du cycle néolibéral a été suivi d’une forte diminution de la part des rémunérations salariales dans la valeur ajourée : 5 à 8 points selon les ensembles d’entreprises considérés[4]. Ce décrochage des salaires n’a pas été résorbé au cours des quinze années suivantes et on doute qu’il le soit aujourd’hui vu la croissance des profits annoncés au cours des dernières années. En conclusion, il y a de l’argent, mais sa répartition profite au capital et non au travail. On peut douter que la conférence de financement annoncée par le premier ministre sur proposition de la CFDT s’intéresse à cette question de fond et actualise notre connaissance sur le partage des richesses produites par les Français. Qui a peur des chiffres ?


[1] G. Aschieri et A. Le Pors, La fonction publique du XXIe siècle, Éditions de l’Atelier, 2015.

[2] Voir notamment : T. Amossé, sociologue administrateur de l’INSEE et J. Cayouette-Ramblière, sociologue à l’INED, « Les fonctionnaires sacrifiés sur l’autel du système universel de retraite », Libération, 14 janvier 2020.

[3] A. Le Pors, « Les fonctionnaires, voilà l’ennemi », Le Monde diplomatique, avril 2018.

[4] Centre d’analyse stratégique, « Faut-il rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée et des profits en faveur des salariés ? »,  La note de veille n° 133, mai 2009. Cette analyse a été fondée sur un rapport du directeur général de l’INSEE, Jean-Philippe Cotis commandé par Nicolas Sarkozy.

Régression et modernité

Conférence régionale pour l’emploi territorial

Centre de gestion de la Fonction publique territoriale



« Les agents publics de demain »

Centre départemental de gestion des des Hauts-de-France – Lille, 15 novembre 2019

Je remercie Monsieur le Président Marc Godefroy pour son invitation, Madame Mathilde Icard pour la parfaite organisation de cette rencontre et c’est avec un grand plaisir que je salue Monsieur Michel Hutiart, Président de la Fédération nationale des centres départementaux de gestion auquel me lie un compagnonnage déjà ancien et toujours chaleureux et amical.J’ai bien précisé aux organisateurs qu’ils ne pouvaient pas compter sur moi pour faire le service après vente de la loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique. Ils ont bien boulu m’en donner acte et préférer la priorité au débat. Je les en remercie. Et c’est dans cet esprit que je critiquerai  l’amorce du programme qui nous a été distribué selon lequel il s’agirait « du passage du singulier au pluriel, d’un statut aux statuts des agents publics … ». Non, je considère pour ma part et je verse cette opinion au débat, qu’il y a bien des situations variées dans la fonction publique, mais qu’il n’y a qu’un statut général des fonctionnaires (SGF) et des contrats.

La loi du 6 août a surtout le caractère d’une loi cadre, vu l’ampleur du renvoi à de multiples textes réglementaire qui ne verront le jour qu’au cours des deux ou trois prochaines années. Ce n’est qu’à ce moment là que nous pourrons apprécier précisément son contenu. Néanmoins, nous pouvons faire aujourd’hui un diagnostic partiel et avancer des propositions, car une autre fonction publique que celle qui nous est présentée est possible.

La régression

La loi du 6 août est l’aboutissement d’une démarche chaotique. Dès 1987, la loi Galland a tenté de faire revenir la fonction publique territoriale vers un système de l’emploi liant étroitement l’agent public à son métier. En 2003, après la cohabitation Jospin-Chirac, le rapport annuel du Conseil d’État a proposé de faire du contrat « une source autonome du droit de la fonction publique ». L’idée a été reprise en septembre 2007 par le Président Nicolas Sarkozy souhaitant promouvoir « le contrat de droit privé négocié de gré à gré ». Un livre blanc du conseiller d’État Jean-Ludovic Silicani lui a été remis en avril 2008 en pleine crise financière. L’avis général a été alors que da réforme était inopportune dans la crise car, avec un secteur public étendu, la France disposait d’un « amortisseur social » efficace de la crise. Malgré cela Emmanuel Macron au cours de sa campagne présidentielle a jugé le statut général des fonctionnaire « inapproprié », (s’attirant aussitôt la réplique de Martine Aubry : « Macron, ras l’bol ! »), puis dénoncé en août 2017 les insiders, les personnels à statuts. Simultanément, pendant les trente années qui ont suivi l’adoption du statut de 1983, on a pu compter 225 modifications législatives du SGF, le plus souvent des dénaturations, prouvant malgré tout la solidité et d’adaptabilité du statut.

Chaotique également le cheminement de la loi du 6 août. Le Premier ministre Édouard Philippe a lancé le 13 octobre 2017 une opération complexe Comité action publique 2022 dite CAP22, qui devait produire un rapport de propositions fin mars 2018. Mais, par référence à ce qui précède, le gouvernement savait très bien ce qu’il voulait faire et il n’avait nul besoin de CAP22. Dès le 1er février 2018 effectivement, le Premier ministre a annoncé les réformes qu’il entendait promouvoir : développement massif du recours aux contractuels, plans de départs consécutifs à la suppression de mission ou à leur transfert au secteur privé, ruptures conventionnelles, rémunération dite au mérite.  De fait, un rapport réputé être celui de cAP22 a émergé en juillet 2018, mais il n’a jamais été cautionné par le Gouvernement. Si on a pris CAP 22 au sérieux c’est un fiasco. Si on l’a pris pour un leurre – ce qui est mon avis – c’est un manque de respect.

Toutefois, cette démarche chaotique recouvre une stratégie claire.

La réforme du code du travail, amorcée sous le quinquennat précédent,  a eu pour principal effet de faire descendre dans la hiérarchie des normes la relation salariale  au niveau du contrat de droit privé individuel susceptible de constituer la référence sociale déterminante pour le privé comme pour le public (en 1982, j’avais dit vouloir faire  du SGF la référence sociale pour tous les salariés, ce qui ne signifiait pas une volonté de transformer tous les salariés en fonctionnaires). La voie était alors ouverte pour le lancement de la croisade anti-statutaire. Elle s’est attaquée d’abord au statut réglementaire des cheminots et, le Gouvernement étant parvenu à ses fins, au statut général des fonctionnaires.

La réforme principale comme on pouvait s’y attendre est la possibilité de recourir aux contractuels à tous niveaux, y compris aux postes de direction les plus élevés.  Cette possibilité va se combiner avec le développement d’un phénomène qui s’est développé au cours des dernières années : le « rétro-pantouflage ». Le pantouflage était la pratique de hauts fonctionnaires émigrant vers le privé. Ce que l’on observe aujourd’hui c’est leur retour fréquent dans le public avec carnets d’adresses et méthodes de gestion puisées dans le secteur privé. Le Président de la République en est un exemple.

L’autre réforme importante est l’affaiblissement des organismes de représentation et de concertation des personnels. Le motif est de lever les obstacles aux détenteurs du pouvoir hiérarchique. Les commissions administratives paritaires (CAP) ne seront plus compétentes pour examiner les mobilités, les affectations, les avancements, les promotions. Les comités techniques (CT) qui n’étaient plus paritaires depuis quelques années, et étaient devenus de ce fait des instances d’enregistrement, seront fusionnés avec les comités d’hygiène, de sécurité et de conditions de travail (CHSCT) en comités sociaux (CS)  qui devront appliquer des lignes directrices de gestion (LDG). On se limitera à ces deux réformes majeures, les ruptures conventionnelles, les plans de départ, la rémunération au mérite, n’auront leur pleine signification que lorsque les textes réglementaires verront le jour.

Le Conseil d’État avait formulé de nombreuses réserves et critiques du projet, regrettant notamment les insuffisances concernant l’étude d’impact, appelant de nombreuses précisions. Le Gouvernement s’est efforcé de donner une apparence avenante à ses réformes en mettant en avant certains thèmes. D’abord celui de la déontologie qui est une émanation de la notion de « droit souple » américain et qui a pour expression des chartes et des codes qui ne sont pas normatifs et, par là, conviennent mieux à l’économie de marché. Ensuite, le thème du dialogue social dont l’expérience nous apprend que l’on parle d’autant plus du dialogue social qu’il n’y a pas de dialogue social, alors on dialogue sur le dialogue. Enfin, l’ampleur du renvoi des dispositions de la réforme au pouvoir réglementaire, c’est-à-dire exécutif. Le secrétaire d’État lui même, a évalué à 50 le nombre de renvois à des décrets en Conseil d’État. Crest le signe d’une extraordinaire bureaucratie, courante lorsque l’on s’éloigne des principes. Ces annonces en  trompe-l’œil ne sauraient cependant masquer les enjeux.

C’est premièrement celui de la confiance.  Cette réforme n’a été réclamée ni par l’opinion publique, ni par les fonctionnaires, ni par les gilets jaunes, ni par les élus dont les associations s’opposent frontalement à la politique du Gouvernement à leur égard. Mais surtout elle est dénoncée par toutes les organisations syndicales et je rappelle que le statut de 1983 avait bénéficié du soutien de toutes ces organisations. Peut-on réaliser de grandes réformes, efficaces et démocratiques sans la confiance des acteurs ?

Deuxièmement, c’est un enjeu de transparence et de démocratie. Cette réforme aira de graves conséquences. Elle brouille les finalités de l’action publique en y introduisant des finalités de rentabilité de l’entreprise privée. Pat là elle accroit le risque de conflits d’intérêts. Il s’ensuit une captation de l’action publique par la finance au mépris de l’intérêt général.

Troisièmement,  cette réforme tourne le dos à la conception française du service public et de la fonction publique fondée sur l’idée du fonctionnaire-citoyen et le système de la carrière.

Alors que faire ?

La modernité

  Il convient de replacer la réflexion sur l’avenir de la fonction publique sur ses bases spécifiques. : la fonction publique appelle un effort collectif, elle est une réalité structurelle, elle doit par nature être réfléchie sur le long terme.

La fonction publique résulte d’un effort collectif. C’est pourquoi elle ne peut se passer d’une contribution des instances intermédiaires que dont les organisations syndicales auxquelles a été reconnu en 1983 la capacité de négociation (art. 8 et suivants de la loi du 13 juillets 1983). La réforme actuelle leur enlève toutes leurs compétences traditionnelles : elles avaient déjà perdu depuis 1983 la capacité de discuter des rémunérations du fait de la suppression des l’indexation des salaires et des prix, on leur ôte aujourd’hui la passibilité de discuter des avancements et de la mobilité. Que leur resterait-il ? La discipline, c’est indigne.

Il n’y a pas de texte sacré, une loi qui ne s’adapte pas à l’évolution du monde risque de se scléroser et est vouée à la disparition. Mais une modernisation statutaire suppose un assainissement de l’état actuel par l’épuration des dénaturations qui ont défiguré le statut depuis trente-six ans. Ce n’est qu’ensuite qu’il sera opportun de réaliser une codification souhaitable.

Dans cet effort collectif, il convient de faire des choix clairs : préférer la loi au contrat, la fonction au métier, l’efficacité sociale (sur laquelle je reviendrai) à la performance individuelle dirigée contre l’agent et non vers les finalités d’intérêt général.

La fonction publique est une réalité structurelle. À l’automne 2016, j’ai eu l’occasion de présenter au Conseil économique social et environnemental (CESE), dix chantiers de réformes structurelles de la fonction publique. J’en reprendrai ici quelques unes. Depuis des décennies, les classements indiciaires de la fonction publique n’ont pas changé alors que les techniques, les qualifications, les besoins, les contextes ont été profondément modifiés. La modernité implique un reclassement, avec revalorisation d’ensemble des corps, cadres et grilles indiciaires. C’est la condition pour que puisse être mise en place une réelle gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences, avec une traduction effective du principe de mobilité reconnu comme garantie fondamentale en 1983, la mise en place de bi ou multi-carrières, les systèmes de formation continue d’ampleur nécessaire. Alors pourraient être précisés, aussi bien les emplois permanents devant être occupés par des fonctionnaires que les emplois de contractuels.

Parmi les autres chantiers deux d’entre eux me semblent devoir être considérés comme prioritaires. Celui de l’égalité hommes-femmes où le champ des mesures discrétionnaires est très large. Des mesures peuvent ainsi être rapidement prises pour faciliter l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs des fonctions publiques. Dans le même temps une attention particulière doit être accordée à la précarité qui touche spécialement les femmes dans les activités d’exécution de la catégorie C. La mutation numérique est aussi de la plus grande importance en raison du champ d’application majeur que constitue l’administration, et du fait des conséquences de cette évolution sur les conditions de travail des agents et les relations avec les usagers.

Par une incidente, en réponse à une journaliste, le Président de la République  a annoncé, dans une conférence de presse au printemps dernier, la suppression de l’École nationale d’administration. Ce n’est pas une manière sérieuse d’aborder la question de la formation initiale et continue des fonctionnaires des trois versants de la fonction publique. La création de l’ENA a été une réforme progressiste à la Libération, mais son enseignement a été progressivement dévoyé par l’idéologie managériale. Ce n’est pas en confiant à l’ancien président de la Ligue française de football (nouvelle diversion et nouveau leurre), que l’on pourra dégager les traits d’une réforme pourtant nécessaire, mais en repensant l’ensemble de la politique de formation des fonctionnaires et particulièrement celle de l’encadrement. Sa liaison avec l’Université doit être repensée, un tronc commun des aspirants hauts fonctionnaires doit être créé, centré sur la conception du service public républicain, avec des écoles d’application spécialisées dans les trois versants, les systèmes indiciaires et indemnitaires harmonisés, la mobilité encouragée, les « tours extérieurs » étendus, le passage vers le privé rendu très onéreux et irréversible.

La réflexion sur l’avenir de la fonction publique doit se développer sur le long terme. Plus généralement, on peut déduire de tout ce qui précède que, dans la crise il faut reconquérir les terrains de l’histoire du service public, de la rationalité, de l’éthique républicaine. Il faut, pour cela, redonner aux collectivités publiques des moyens d’expertise permettant d’ouvrir des perspectives à moyen et long terme. La fonction publique n’existe plus aujourd’hui dans les intitulés ministériels, elle est incluse dans les comptes publics, ce qui revient à la réduire à un coût, à une dépense, alors qu’elle est avant tout un ensemble de services publics finalisés par l’intérêt général. De même la fonction publique me peut être soumise au seul principe de l’annualité budgétaire. Ce non sens doit se traduire par une revendication simple : il faut définitivement sortir la fonction publique de Bercy !

Le service public participe de la sécularisation du pouvoir politique, de l’autonomisation de l’appareil d’État, de l’expansion administrative, de la socialisation des financements sociaux. Il pote de nouvelles exigences sur des questions fondamentales. Par exemple, l’adéquation à établir entre secteur public (propriété publique) et service public contrairement à la thèse soutenue par plusieurs rapports accréditant l’idée que l’essentiel serait la gestion et non la propriété et que l’on pourrait donc développer de manière générale des services publics « hors sol ». Ou encore, fonder la complémentarité et la solidarité des secteurs public et privé en faisant remonter la hiérarchie des normes au salariat privé par un renforcement de sa base législative dans le code du travail pour parvenir à une véritable sécurité sociale professionnelle. Sur in autre terrain, développer un travail théorique pour permettre de mieux appréhender l’efficacité sociale des actions publiques, celle-ci étant bien plus complexe car multidimensionnelle que la simple mesure de la rentabilité du secteur privé.

Enfin, il faut ouvrir sur tout le XXIe  siècle. Certains tentent de nous convaincre que le néolibéralisme serait un horizon indépassable et que ce serait, comme l’a écrit l’américain Francis Fukuyama, la fin de l’histoire. Je ne le pense pas du tout. Sous nos yeux on voit que le monde est de plus en plus celui des interdépendances, des interconnections, des coopérations, des solidarités, même si tout cela se construit souvent dans les contradictions, les conflits et la violence. Je crois, au contraire, que toutes ces formules de socialisation objective se condensent, en France, dans le concept de service public. C’est pourquoi je pense que le XXIe  siècle répondra à une loi de nécessité pour devenir l’âge d’or du service public. Et je fais mienne cette pensée de Pierre Teilhard de Chardin, jésuite et paléontologue, homme de science et prophète : « On empêchera plutôt la Terre de tourner que l’Homme de se socialiser ».

« Quel avenir pour la fonction publique? »

Colloque de la FSU – Maison de la chimie, le 12 juin 2019

Avec la participation de :

* Bernadette GROISON, secrétaire générale de la FSU

* Daniel GUIRAUD, maire des Lilas

 vice-président de la métropole du Grand Paris

* Marylise LEBRANCHU, ancienne Garde des Sceaux, ancienne ministre de la fonction publique

* Anicet LE PORS, ancien ministre de la fonction publique

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Argumentaire repris au colloque CGT – UFSE – UGICT le 24 juin 2019

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L’action publique du gouvernement porte une atteinte grave à la conception française républicaine de la fonction publique. Elle est aussi l’occasion d’une discussion au fond du projet de loi de transformation de la fonction publique actuellement en débat au parlement. La meilleure réplique est de répondre  à la question proposée comme thème de cette rencontre, de s’interroger sur le rôle que doit être appelée à jouer la fonction publique dans l’évolution de la société.

Première partieUne action publique contraire à la conception française républicaine

Une action publique marquée par une démarche chaotique couvrant une stratégie claire

L’offensive actuelle s’inscrit dans une longue filiation : la loi Galland du 13 juillet 1987 tendant à ramener la fonction publique territoriale vers une fonction publique d’emploi (transformation des corps en cadres, retour au système des « reçus-collés » dans les concours), le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 proposant de faire du contrat une « source autonome du droit » de la fonction publique, le discours en 2007 de Nicolas Sarkozy en faveur du « contrat de droit privé négocié de gré à gré » pour l’accès aux emplois publics, le Livre blanc de Jean-Ludovic Silicani allant dans le même sens mais contrarié lors de la crise financière de 2008, le secteur public apparaissant alors comme un efficace « amortisseur social ». À quoi il convient d’ajouter les multiples dénaturations du statut général des fonctionnaires (225 modifications législatives  enregistrées dans les 30 années suivant son adoption). La démarche  actuelle du pouvoir installant un système complexe dit CAP 22 s’est révélée être un leurre car l’exécutif savait parfaitement dès l’origine ce qu’il entendait faire, notamment le développement du recrutement par la voie du contrat et l’extension de l’idéologie du nouveau management public (NMP). Leurre, l’opération CAP 22 a rapidement tourné au fiasco mais sans conséquence pour une stratégie parfaitement claire articulant : réforme du code du travail, suppression du statut des cheminots, remise cause du statut général des fonctionnaires. Le but est de faire du contrat individuel de droit privé la référence sociale majeure valable pour tous.

L’alignement du public sur le privé marqué par une insécurité juridique et la bureaucratie

Si le statut n’est pas immédiatement abrogé, il sera mis en extinction par le recrutement massif de contractuels à tous niveaux, y compris celui des directeurs d’administration. Ce mouvement se combine avec la démarche de hauts fonctionnaires opérant un « rétro-pantouflage » privé-public. Pour donner plus d’autorité au pouvoir managérial, les prérogatives des organismes consultatifs traditionnels sont réduites. Les commissions administratives paritaires (CAP) n’interviendront que dans des cas limités sur la mobilité, les affectations, l’avancement, les promotions. Les comités techniques (CT, autrefois paritaires, les CTP) et les comités hygiène, sécurité et conditions de travail (CHSCT) sont fondus en comités sociaux (CS)  inscrivant leur action dans des lignes directrices de gestion (LDG). Des plans de départ collectifs pourront survenir dans les cas d’abandons de missions, de leur transfert au privé, ou de dématérialisation numérique. La rémunération au mérite est également prévue et trouvera une expression réglementaire. Pour donner l’impression d’une contrepartie, il est beaucoup question dans ce projet de déontologie dont la nature est de ne pas être normative, et de dialogue social d’autant plus évoqué avec insistance qu’il est défaillant. On relèvera aussi l’aspect bureaucratique du texte prévoyant quelque 70 décrets en Conseil d’État, de très nombreuses dérogations et précisions requises.

Une réforme néfaste dans un contexte d’affaiblissement de l’exécutif qui ménage des atouts pour le mouvement social

Cette réforme entraine une confusion dans les finalités de l’action publique, entre celles de l’intérêt général et celles des intérêts privés. De là un risque accru de conflits d’intérêts. Et il résulte de tout ce qui précède une véritable captation de l’action publique par l’oligarchie financière. Néanmoins, cette stratégie se développe dans un contexte d’affaiblissement du pouvoir politique aux causes et caractéristiques multiples : confiance à bas niveau de l’opinion publique, mouvement inédit des gilets jaunes, front uni des syndicats, réserves dés associations d’élus, objectifs de baisse de la dépense publique compromis, difficultés des réformes institutionnelles. Il pourrait y avoir là un terrain favorable pour mettre en échec le pouvoir ; pourtant la mobilisation reste difficile pour des raisons qu’il convient d’étudier. Dans de telles conditions, il ne faut évidemment pas renoncer à faire modifier ce texte par la voie d’amendements, mais il faut en tout état de cause élever le niveau du débat politique par le rappel de l’histoire au cours de laquelle s’est forgée la conception française de la fonction publique, la nécessité de fonder l’action publique sur la rationalité scientifique, le respect scrupuleux de l’éthique républicaine de l’intérêt générale et de la responsabilité des fonctionnaires.

*

Deuxième partie – Un rôle progressiste pour la fonction publique

Quelles mesures prioritaires pour conforter le rôle de l’action publique ? Les propositions dépendent beaucoup du contexte politique envisagé. Sur une base assainie, la fonction publique doit envisager son pôle en termes de structures et de long terme.

Apurer les contentieux, assainir la situation statutaire, éventuellement codifier

S’impose tout d’abord la satisfaction des revendications syndicales pour améliorer les conditions de vie et de travail des fonctionnaires et, par là, de tous les citoyens ; c’est la responsabilité des organisations syndicales. Ensuite, il convient de revenir sur les centaines de modifications statutaires intervenues depuis trente-six ans dont la plupart sont des dénaturations ; il convient donc d’en faire un inventaire et d’y remédier pour assainir la base de travail. Enfin, il serait souhaitable de faire sur cette base une codification à droit constant de dispositions qui se présentent souvent aujourd’hui dans une grande confusion. Le statut pourrait alors être complété par des dispositions correspondant à l’évolution des besoins des usagers et des techniques, au renforcement de la responsabilité des fonctionnaires.

Engagement de chantiers structurels prioritaires  de modernisation

Trente-six ans après l’adoption du statut devrait être engagée une réforme d’ensemble du classement indiciaire des statuts particuliers, corps et grades  pour tenir compte des évolutions des dernières décennies.  Dans ces conditions plus transparentes la mobilité pourrait devenir effectivement une garantie fondamentale. Les multi-carrières devraient être développées avec un système de formation continue correspondant. Le recours aux contractuels serait circonscrit. Parmi les autres chantiers structurels prioritaires on peut citer : l’action pour l’égalité femmes hommes comportant la lutte contre la précarité des emplois dans la catégorie C notamment et l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs des fonctions publiques, le développement d’une politique de numérisation et de dématérialisation à visage humain, la multiplication des relations internationales. En raison de son caractère symbolique la réforme de l’École nationale d’administration serait nécessaire en centrant son recrutement sur l’Université, mettant en place une formation commune de départ prolongée par des écoles d’applications dans les trois versants, l’égalisation des régimes indiciaires et indemnitaires des corps de débouché, l’élargissement des tours extérieurs et en rendant onéreux et irréversibles les départs dans le privé.

Inscrire le rôle de la fonction publique dans le changement de civilisation

L’État et les autres collectivités publiques doivent être dotés des moyens d’expertise correspondant au niveau de développement de notre temps, et la fonction publique disposer notamment d’une gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences Cette gestion ne doit pas être dictée par le principe de l’annualité et le ministère de la fonction publique retrouver son identité et sortir de Bercy. La fonction publique est également appelée à apporter une contribution aux tendances lourdes pluriséculaires d’évolution de l’administration : sécularisation du pouvoir politique et autonomisation de l’appareil d’État, socialisation des financements des besoins sociaux, affirmation des concepts du service public. La notion d’efficacité sociale doit faire l’objet d’un approfondissement théorique. s’inscrivant dans un processus de changement de civilisation, deux questions qui n’ont pas un rapport direct avec la fonction publique doivent être néanmoins traitées : d’une part, la question de la propriété publique, base matérielle nécessaire du service public, d’autre part, le renforcement de la base législative du code du travail permettant d’instaurer une véritable sécurité sociale professionnelle pour les salariés du secteur privé favorisant la convergence des actions et des situations statutaires des salariés des secteurs public et privé.. Enfin, dans la « métamorphose » (Edgard Morin) civilisationnelle qui caractérise notre époque la fonction publique est appelée à participer à un XXIe  siècle  « âge d’or » du service public.

Une fontion publique du XXI° siècle

« du Sénat » – Laurence Cohen et Pascal Savoldelli, sénatrice et sénateur du Val-de-Marne, juillet 2019


D’après vous, quelles sont les motivations du gouvernement avec son projet de loi ‘’Transformation de la fonction publique’’ ?

Sa démarche générale est l’alignement du service public sur le privé. Pendant sa campagne des élections présidentielles Emmanuel Macron  avait jugé le statut général des fonctionnaires « inapproprié » en ce que, consacré à l’intérêt général il faisait obstacle à la marchandisation de la société voulue par les puissances financières qui le soutiennent. Il a achevé la réforme du code du travail pour faire du contrat individuel de droit privé la référence sociale majeure, valable pour le public comme pour le privé. Puis il s’est attaqué au statut des cheminots et maintenant à celui des fonctionnaires concernant 5,5 millions de salariés, 20% de la population active du pays.

En quoi, ce texte est une attaque contre les 3 versants de la Fonction Publique et les grands principes qui la fondent (égalité, indépendance, responsabilité) ?

Ce projet concerne quatre réformes principales : le recrutement massif de contractuel, l’affaiblissement des organismes consultatifs, des plans de départ collectifs lors de l’abandon de services publics, la rémunération dite au mérite. Par là sont mis en cause la conception du fonctionnaire-citoyen instauré par le statut de 1946 au lendemain de la Libération, le système du recrutement par concours selon les capacités, l’équilibre entre unité de la République et libre administration des collectivités territoriale et les principes historiques que vous rappelez. Autant de conditions pour garantir le fonctionnaire contre les pressions économique et politiques, et par là assurer une administration intègre, démocratique et efficace. Ce projet de loi introduit la confusion entre intérêt général et intérêts particuliers, accroit le risque de conflits d’intérêts et opère une véritable captation de l’action publique par le privé.

Qu’est-ce que, pour vous, une Fonction Publique du XXIème siècle pour reprendre le titre de l’un de vos livres ?

C’est une fonction publique qui s’engage dans de grands chantiers de modernisation des structures : gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences, organisation de multi-carrières avec un système de formation continue correspondant, l’égalité femmes-hommes à tous niveaux, le développement d’une informatisation à visage humain, des instances de participation active des fonctionnaires à la gestion administrative, le développement des relations administratives internationales, etc. C’est une fonction publique qui voit loin, qui se libère du carcan de l’annualité budgétaire (sortir de Bercy !), qui approfondit la notion d’efficacité sociale contre celle de la rentabilité, qui appelle une propriété publique solide comme base des services, qui est attentive à la solidarité des salariés des secteurs publics et privé.  Dans ces conditions, le XXIe siècle peut être l’ « âge d’or » du service public.

Anicet Le Pors

Ancien ministre (1981-1984)

Conseiller d’État honoraire

Sur le projet de loi FP

Union fédérale des syndicats de l’État CGT – Magazine, juin 2019

FP – Magazine : Pour la CGT, le projet de loi de transformation de la fonction publique constitue un bouleversement en profondeur du statut général et de ses principes fondateurs. Le recours accru aux contractuels, particulièrement sur les postes de direction, la volonté de faciliter les allers et retours du public vers le privé et inversement, le rapprochement du code du travail avec la création des CSA proches des CSE, l’introduction de la rupture conventionnelle etc. en sont pour nous l’illustration.

Etes-vous d’accord avec cette analyse ou pensez-vous qu’il ne s’agit que d’une énième réforme du statut qui ne remet pas en cause son équilibre ?

Quels sont les éléments contenus dans le texte qui vous permettent d’étayer votre position ?

Anicet Le Pors : Ce projet de loi est très dangereux pour la qualité et l’impartialité du service public et pour fonctionnaires qui en sont chargés dont les garanties sociales sont affaiblies. Pour autant c’est le dernier avatar d’une offensive constante des tenants du néolibéralisme pour lever les obstacles à la concurrence des marchés, au plein développement de l’idéologie managériale au sein même des administrations. Il y a eu la loi Galland en 1987 tendant à ramener la fonction publique territoriale vers une fonction publique d’emploi, plus précaire. Puis en 2003, le rapport annuel du Conseil d’État propose de faire du contrat « une source autonome du droit de la fonction publique ». En 2007, Nicolas Sarkozy se prononce en faveur d’un recrutement par « contrat de droit privé négocié de gré à gré ». Dans le même temps, pour le 30e anniversaire di statut général des fonctionnaires en 2013, on pouvait comptabiliser 225 modifications législatives du statut, la plupart des dénaturations entrainant un véritable « mitage » du texte. Aujourd’hui, Emmanuel Macron poursuit l’offensive là où ses prédécesseurs ont échoué. C’est grave, mais ce n’est pas sans précédent. Pour y parvenir, le gouvernement, qui savait parfaitement à quoi il voulait aboutir, a mis en place une machine de guerre dite CAP 22 qui s’est finalement avérée être un leurre qui s’est achevé en fiasco.

Mais sa stratégie est claire. Après la réforme du code du travail érigeant le contrat individuel comme référence sociale majeure valable, selon lui, pour le public comme pour le privé. Après la suppression du statut de cheminots, il a lancé l’offensive contre le statut général des fonctionnaires Mais le gouvernement sort considérablement affaibli des deux années d’exercice du pouvoir pour de multiples raisons : opinion hostile, front syndical uni, élus contestataires, affaires judiciaires en tous genres, reformes institutionnelles mal engagées, etc. Ce qui explique sa tentative de passage en force sur le projet fonction publique. L’aspect nouveau c’est l’intrusion du Nouveau management public (NMP) que l’on espère promouvoir par le recrutement massif de contractuels à tous niveaux, y compris aux postes de direction, qui vont se combiner avec les allers et retours de hauts fonctionnaires entre le public et le privé, à l’instar du parcours d’Emmanuel  Macron lui-même, pour gérer l’État et les collectivités publiques comme des entreprises privées Pour y parvenir il leur faut déposséder les commissions administratives paritaires de leurs principales prérogatives (mobilité, avancements, etc.) créer des comités sociaux sur le modèle ce ceux existant dans le privé, inscrivant leur action dans des lignes directrices de gestion (LDG) renforçant une conception hiérarchique autoritaire de la gestion administrative. Ces deux réformes majeures sont par ailleurs renforcées par de nombreuses autres dispositions : plans de départs volontaires, rémunérations dites au mérite en perspective, etc.  

Ce projet n’est pas non plus le résultat d’un travail sérieux, ce qu’a souligné le Conseil d’État dans son avis (étude d’impact rédigée après coup, nombreuses imprécisions sur des points essentiels). Il débouche sur la bureaucratie devant multiplier les dérogations, les précisons techniques d’encadrement, les renvois à des décrets en Conseil d’État (près de 80 !). Pour compenser le recours risqué aux contractuels il multiple les références à la déontologie, expression particulière du « droit souple » qui n’est pas normatif mais préféré par les managers. Il bavarde sur le dialogue social d’autant plus fort que les principaux intéressés, les syndicats, dénoncent son inexistence. Sur le fond il y a plus grave. L’idéologie managériale va introduire la confusion des finalités du public autour de  l’intérêt général, et celles du privé, la rentabilité ;  à la responsabilité du fonctionnaire citoyen sera substituée la mesure de la performance individuelle du fonctionnaire redevenu sujet. L’hétérogénéité des recrutements publics-privés va accroitre les risques de conflits d’intérêts, de clientélisme, de corruption. ON s’engagera ainsi progressivement vers une captation de l’action publique par des intérêts privés, la finance et, à la limite, une privatisation masquée de l’appareil d’État. Tel est l’enjeu qui doit mobiliser les fonctionnaires et la population pour illustrer, défendre et promouvoir notre conception française de la fonction publique fondée sur l’histoire, la science et l’éthique républicaine.

Anicet Le Pors

Ancien ministre de la Fonction publique (1981-1984)

Conseiller d’État honoraire

Mainmise du privé

Saint-Martin d’Herres Magazine – juin 2019

Pour bien comprendre les enjeux qui se jouent autour du projet de loi de transformation de la fonction publique menée par le gouvernement, pouvez-vous revenir sur la conception française républicaine de la fonction publique

Il faut d’abord rappeler que pendant le XIXe  siècle et la première moitié du XXe  siècle a prévalu une conception hiérarchique autoritaire de la fonction publique. Le statut de 1946 a pris le contrepied de cette conception d’un fonctionnaire-sujet en instituant celle du fonctionnaire-citoyen garanti dans son emploi, doté de droits et d’obligations lui permettant de résister aux pressions économiques et politiques, base de la neutralité et de l’impartialité de l’administration. Le statut de 1983 a permis d’approfondir cette conception en même temps que, au-delà  des fonctionnaires de l’État, le statut a été étendu aux agents publics des collectivités territoriales et des établissements publics hospitaliers. Le statut actuel est ainsi fondé sur l’héritage du statut de 1946, porteur des aspirations de la Libération, il respecte à la fois le principe d’unité de la République et celui de libre administration des collectivités territoriales, l’autonomie de gestion des établissements publics. L’ensemble regroupe aujourd’hui 5,5 millions d’agents publics, soit 20% de la population active du pays.

Près de 80 ans après la création  d’un stat des fonctionnaires, c’est une transformation profonde de la fonction publique qui est proposée, quelle est votre analyse sur cette reforme et quelles en seraient les conséquences ?

La réforme du code du travail a érigé le contrat individuel de travail  de droit privé en référence sociale majeure  que le gouvernement veut rendre applicable au public comme au privé. La croisade anti-statuts a commencé avec les cheminots. Dans la fonction publique il pense y parvenir en substituant massivement des contractuels aux fonctionnaires, en levant les obstacles à une gestion managériale autoritaire par la réduction des garanties des fonctionnaires, en organisant des plans de départs collectifs lors de restructurations, en imposant une rémunération dite au mérite mais en réalité très arbitraire et clientéliste. Le statut des fonctionnaires serait ainsi mis en extinction. Cette reforme aurait pour effet de brouiller les objectifs de service de l’intérêt général et ceux des intérêts privés. Les risques de conflits d’intérêts seraient aggravés. L’action combinée de l’occupation de postes de direction par des managers privés et les allers et retours de hauts fonctionnaires entre l’administration et les sociétés privées entraineraient une mainmise du privé sur l’administration. C’est finalement l’appareil d’État et l’administration des collectivités publiques qui seraient déstabilisés. Dans de telles conditions les fonctionnaires verraient leur situation précarisée.

Selon vous, quelles sont les perspectives à court et à long terme sur le devenir de la fonction publique et des services publics ?

L’histoire n’est pas écrite à l’avance, tout dépend de l’évolution des rapports de forces et des évènements. Si Emmanuel Macron et le gouvernement parviennent à leurs fins, dans l’immédiat les conséquences que je viens d’indiquer surviendront. Mais le pouvoir exécutif s’est beaucoup affaibli depuis deux ans, ce qui explique sans doute sa volonté de passer en force cette réforme au parlement avant l’été. L’opération dite CAP 22 qui avait été lancée en octobre 2017 a été un fiasco, le président de la République a du revenir sur son objectif de supprimer 120 000 emplois de fonctionnaires durant son quinquennat. D’un aitre côté toutes les organisations syndicales agissent dans l’unité. Le temps ne travaille pas pour Emmanuel  Macron. Il importe donc que soient définis les voies et  moyens d’une véritable modernisation efficace et démocratique. De nombreuses propositions ont été faites à ce sujet et j’y ai pris ma part.  Je suis raisonnablement optimiste : le XXIe siècle peut être le siècle des services publics.

Anicet Le Pors

Ancien ministre de la fonction publique

et des réformes administratives (1981-1984)  

Conseiller d’État honoraire