Aux côtés du journal de Jaurès

18 novembre 2021

« J’imagine la nouvelle HUMANITE comme un moyen qui donne à voir, à comprendre et à inventer »

« Il fut un temps où L’Humanité jouait un rôle de directeur de conscience  et de mobilisation des communistes  et au-delà, relayant la pensée d’un Centre sensé penser juste pour le service de tous. Cela ne manquait pas de grandeur tant était élevée l’ambition et ardente la foi. Mais telle n’est plus la loi  du siècle où nous vivons. Pour autant ce  n’est pas la fin de l’Histoire. Sur les ruines d’un passé qu’il faut néanmoins continuer d’assumer pour les enseignements de l’histoire qu’il porte, il convient de refonder une pensée du progrès. Moment de fragilité, de doute voire d’anxiété car comme l’écrivait Ernst Jünger « pendant  la mue le serpent est aveugle ». J’imagine donc la nouvelle Humanité comme un moyen  qui donne à voir, à comprendre et à inventer. Cela veut dire le rejet de l’éclectisme des modes, la critique des idéologies de substitution qui prospèrent, la réhabilitation de fondamentaux de classe : le concept de socialisme, la propriété publique, la question institutionnelle, la citoyenneté, le service public, la nation dans le monde… Pour L’Humanité rien moins qu’une mission historique. Mais il importe quelle soit l’affaire de tous ses lecteurs et de leurs amis ce qui, dans l’immédiat, passe pat un soutien massif à la souscription lancée pour ce renouveau. »

Anicet Le Pors

Ancien ministre communiste »

La politique de l’emploi dans la Fonction publique en 1981 et 2021

Pendant la campagne des élections présidentielles de 2017 les candidats de droite ont rivalisé par leurs propositions de suppression du nombre de fonctionnaires. Ainsi François Fillion en proposait 500 000, Alain Juppé 300 000 et Emmanuel Macron 120 000. Mais la pression des besoins sociaux (gilets jaunes, pandémie) ,l’importance du rôle joué par les services publics ont été telles au cours de l’actuel quinquennat que le président de la République a du y renoncer.

Déjà dans la nouvelle campagne de la présidentielle de 2022, Valérie Pécresse propose la suppression de 150 000 emplois de fonctionnaires. N’en doutons pas, d’autres suivront.

En réalité, le débat sur les effectifs de fonctionnaires recouvre celui sur l’importance qu’un gouvernement accorde au service de l’intérêt général et, par là, à la place des services publics dans la nation. Le néolibéralisme aujourd’hui au pouvoir veut aligner le public sur le privé et,, par voie de conséquence, déréguler l’action publique et réduire le champ public au minimum des fonctions régaliennes.

Par contraste on rappellera que le 2e gouvernement Mauroy a, deux mois après sa constitution, a annoncé la création de 37 700 emplois dans la fonction publique de l’État et pris des mesures législatives et réglementaires pour stimuler l’emploi dans les collectivités territoriales et les établissements publics hospitaliers et de recherche.

C’est pour brocarder ces mesures que Le Figaro du 21 août 1981 avait publié le dessin ci-dessus de Jacques Faisant dont l’humour peut être regardé aujourd’hui comme une dure critique de la politique actuelle dont le service public, à l’évidence, n’est pas la priorité.

100e anniversaire du PCF

Le texye ci-dessous y figure dans  le deuxième volet.

À l’occasion du 100e  anniversaire de la naissance du Parti  communiste français l’Humanité publie un hors-série intitulé « Besoin de communisme »de 124 pages, analysant en trois parties : ses origines, les éléments qui s’y rattachent aujourd’hui, les perspectives envisageables.

Le texte ci-dessous figure dans le deuxème vollet.

***

Fonction publique, statut essentiel

Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français, ministre d‘État chargé de la Fonction publique, fit adopter par l’Assemblée nationale constituante le 5 octobre 1946 le projet de loi relatif au statut général des fonctionnaires. C’était l’aboutissement d’un long processus  au cours duquel le ministre, alternant avec intelligence esprit de compromis et fermeté, avait dû surmonter de nombreuses difficultés : convaincre la Fédération générale des fonctionnaires cGT de substituer la revendication d’un statut législatif à sa revendication traditionnel d’un « contrat collectif », contenir l’hostilité de hauts fonctionnaires, contester un projet  alternatif du parti démocrate-chrétien, le Mouvement républicain populaire (MRP) et déjouer les manœuvres des conservateurs. Le projet fut adopté à l’unanimité. Maurice Thorez pouvait alors conclure : « Le fonctionnaire […], garanti dans ses droits, son avancement et son traitement, conscient en même temps de sa responsabilité, considéré comme un homme et non comme un rouage impersonnel de la machine administrative »[1]. Consécration du fonctionnaire-citoyen.

L’avènement de la Ve  République conduisit au remplacement du statut de 1946 par une ordonnance du 5 février 1959, mais celle-ci en conserva les dispositions majeures. Lors de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, la priorité donnée à la décentralisation par le président François Mitterrand créa les conditions d’un développement des garanties statutaires et d’un élargissement du champ des agents publics considérés (État, collectivités territoriales, établissements hospitaliers et de recherche). La nouvelle architecture fut établie sur la conception du fonctionnaire-citoyen contre celle du fonctionnaire-sujet qui avait prévalu durant le XIXe  et la première moitié du XXe siècle, le système de la carrière couvrant l’ensemble de la vie professionnelle contre celui de l’emploi rivant le fonctionnaire à son métier, un équilibre entre unité des principes et diversité des compétences sous forme d’une fonction publique « à trois versants », des principes  ancrés dans notre histoire : égalité, indépendance, responsabilité. Ce statut initié par la loi du 13 juillet 1983 fut soutenu par l’ensemble des  syndicats et, en dépit des attaques et des dénaturations, il est  toujours en place.

Il n’aura échappé à personne que le statut fondateur de 1946 comme le statut fédérateur de 1983 ont été institués sous l’autorité de ministres communistes. Cette référence n’a rien de fortuit car elle exprime aussi l’accomplissement dans notre époque de tendances émancipatrices pluriséculaires qu’ils ont assumées. Premièrement, une sécularisation du pouvoir politique conduisant à une expansion de l’appareil d’État, des collectivités publiques et de leurs administrations en garantissant la neutralité, l’intégrité et l’efficacité de celles-ci. Deuxièmement, une socialisation des  financements  répondant à la vive croissance des besoins fondamentaux et des moyens afférents. Troisièmement, une théorisation avancée de concepts et de principes associés à l’administration publique : intérêt général, service public, fonction publique. Le statut général des fonctionnaires participe ainsi à une dé-marchandisation des rapports sociaux plaçant hors des contraintes du marché 20 % de la population active de notre pays. Une analyse qu’il faut placer dans le cadre d’un monde de plus en plus objectivement socialisé, au cœur d’un siècle qui pourrait bien être celui d’un nouvel âge d’or du service public[2].


[1] R. Bidouze, Fonctionnaires, sujets ou citoyens,? Éditions sociales, Paris, 1981.

[2] A. Le Pors et G. Aschieri, La fonction publique du XXI siècle, Éditions de l’Atelier, Paris, 2015.

« Il reste à reconstruire une cohérence dans la continuité de la lutte des classes »

Dans le livre La Trace (édition La Dispute), l’ancien ministre de la Fonction publique revient sur une vie d’engagements et de combats pour l’émancipation. Tour à tour météorologiste, économiste, juge de l’asile, conseiller d’Etat, syndicaliste CGT et membre de la direction du PCF, il livre un témoignage utile à la poursuite de la lutte.

Vous évoquez dans votre ouvrage le témoignage social que dessine chaque individu au cours de son existence. Quel regard portez-vous sur ce que vous avez tracé du XXe au XXIe siècle, de façon collective et individuelle ?

Anicet Le Pors Nous avons vécu un XXe siècle « prométhéen » au cours duquel une part importante de l’humanité a cru pouvoir dominer la nature grâce à la science et forger le destin du genre humain par la volonté rationnelle des mouvements populaires. Les idéologies messianiques qui sous-tendaient ces démarches (théorie libérale néoclassique, réformisme redistributif, marxisme), tout en portant enseignements se sont affaissées. Nous sommes aujourd’hui dans la phase de décomposition sociale d’une métamorphose incertaine. Époque ingrate sans espoir de paradis ni d’avènement soudain des jours heureux. Je tire de mon expérience professionnelle, syndicale et politique que deux solutions doivent être écartées. D’une part, ériger le but poursuivi en vérité dogmatique d’une nouvelle religion séculière. D’autre part, de prétendre faire d’un pragmatisme aux choix idéologiques de faible densité le moyen de changer l’état actuel des choses. Pour les individus comme pour les peuples, ce qui compte ce sont avant tout les efforts déployés pour l’émancipation, quand bien même ces parcours seraient balisés d’échecs. Ces derniers n’invalident pas les témoignages. L’important c’est la trace et le sens naît de la trace.

La laïcité est au cœur du débat public depuis l’attentat de Conflans. Plusieurs visions de ce principe fondamental s’opposent. Que défendez-vous ?

Anicet Le Pors L’odieux assassinat de ce professeur par un terroriste islamiste n’est pas une bonne manière d’aborder la question de la laïcité. Celle-ci doit être considérée dans la globalité de sa situation présente. Les deux premiers articles de la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État en fixent les principes : d’une part la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes, d’autre part elle ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. Or, force est de reconnaître que ce dernier principe de neutralité de l’État est largement négligé en France et méconnu à l’étranger. En outre, de multiples dérogations sont intervenues au fil du temps concernant tant les dispositions juridiques que les financements. Mais le plus grave réside dans les atteintes portées à la cause de la laïcité par ceux-là même qui ont pour mission de la défendre. Les autorités publiques au niveau le plus haut : on se souvient du discours de Nicolas Sarkozy à Latran déplorant que l’instituteur ne puisse « remplacer le curé ou le pasteur », ou d’Emmanuel Macron se proposant au Collège des Bernardin de réparer « le lien abimé » entre l’Église catholique et l’État. C’est encore les irrésolutions et les contradictions marquant les décisions et avis des juridictions. C’est surtout la confusion qui règne dans les mouvements des défenseurs traditionnels de la laïcité. Comment faire échec à l’islamisme politique dans de telles conditions ? Je m’efforce d’y répondre dans le livre. La laïcité est une condition déterminante de la paix dans le monde, de la régression des obscurantismes par le débat et de l’émancipation du genre humain.

L’immigration et le droit d’asile sont attaqués depuis cet attentat. Vous avez été président de chambre à la Cour nationale du droit d’asile, que pensez-vous de ce droit ? 

Anicet Le Pors J’ai pu constater comme praticien du droit d’asile combien la France demeurait aux yeux de nombreux étrangers  la « patrie des droits de l’homme » et  la « France terre d’asile ». Elle le doit à la Révolution française. On lit, par exemple, dans la Constitution de 1793 : « Le peuple français est l’ami et l’allié naturel des peuples libres », « Il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans ». Cet esprit s’est répercuté jusque dans notre actuelle Constitution même si la France ne s’en est pas toujours montrée digne. La France accueille qui elle veut, mais la référence en la matière est la convention de Genève de 1951. Elle prévoit que la qualité de réfugié est reconnue à toute personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa nationalité, de sa religion, de son appartenance à un certain groupe social (l’homosexualité souvent) ou de ses opinion politiques ». Comme juge je n’ai jamais différencié demandeurs d’asile et migrants économiques au double motif que les demandeurs d’asile reconnus sont toujours aussi maltraités dans leurs conditions de vie et de travail, et que l’esclavage et d’autres sévices économiques existent encore dans le monde. Le droit d’asile avait à l’origine pour but la protection des personnes, il est aujourd’hui instrumentalisé comme moyen de contrôle des flux migratoires et d’actions sécuritaires. La plupart des régressions de ce droit ont pour origine l’UE, mais la France les a souvent anticipées en droit interne. 

Vous avez été ministre de la Fonction publique. A l’heure où la France fait face à une crise sanitaire, économique et sociale, que permettent les services publics ?

Anicet Le Pors Dans la crise financière de 2008 nombreux ont été les observateurs pour considérer que la France disposait, avec un secteur public étendu et efficace, d’un puissant « amortisseur social » de la crise. Avec la présente épidémie qui s’accompagne d’une violente crise économique et sociale, chacun a pu constater que les actions les plus efficaces ont été le fait, non des gouvernants et de l’exécutif, mais des collectifs de base, notamment dans la santé, à l’école, la recherche ou les collectivités territoriales. C’est un camouflet sévère aux propagandistes du « nouveau management public », une invalidation des théoriciens du néolibéralisme. Pour disposer d’une administration intègre, neutre et efficace, elle doit être servie par des fonctionnaires dotés de garanties les  mettant à l’abri des pressions économiques, politiques et de l’arbitraire administratif. Tel a été le but du statut législatif fondateur de 1946 consacrant la notion de fonctionnaire-citoyen, puis du statut fédérateur de 1983 couvrant les agents publics des administrations de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics hospitaliers. Ce statut a été constamment attaqué et dénaturé, mais il est toujours en place. Le défaitisme serait une erreur stratégique. À l’échelle de la société il n’y a pas de services publics sans secteur public, c’est-à-dire sans propriété publique. La propriété est un pouvoir, les capitalistes le savent bien et l’expérimentent tous les jours. À gauche, il n’en est plus question sinon sous la forme de pôles financiers, objets politico-économiques non identifiés. De mon point de vue, c’est une grave erreur qui hypothèque tout programme de transformation sociale. Qu’attend-t-on pour nationaliser Véolia-Suez pour le service public du bien commun de l’eau ?

Quel regard portez-vous sur la Ve République et la gouvernance d’Emmanuel Macron ? 

Anicet Le Pors La France est un véritable laboratoire institutionnel : quinze textes constitutionnels en deux cent trente ans. Seul en tant que parti le PCF s’était opposé à l’avènement de la Ve République en raison de son caractère présidentiel aggravé par l’instauration par référendum en 1962 de l’élection du président de la République au suffrage  universel. La Constitution a été rapetassée vingt-quatre fois ce qui souligne son inadéquation. Pour marquer le bicentenaire de la Révolution française le comité central examina en décembre 1989, sur mon rapport, un projet constitutionnel complet qui, adopté fut aussitôt oublié sans que disparaisse pour autant la question institutionnelle. Celle-ci ressurgit ailleurs, dix ans plus tard sous le nom de VIe  République qui ne prit jamais de consistance sérieuse. Étant donné l’éclectisme des positions sur le sujet, la solution réaliste réside sans doute dans la réalisation de convergences des forces démocratiques sur des points essentiels tels que : le concept de souveraineté nationale et populaire dans la mondialisation, les modalités spécifiques de la démocratie directe, le système parlementaire et les modes de scrutin, la désignation de l’exécutif et ses compétences notamment quant à l’usage du référendum, etc. En face, la conception d’Emmanuel Macron est claire : le culte de l’élitisme et du pouvoir hiérarchique, des collectivités publiques et territoriales sous contraintes, un Parlement réduit et conforme, un gouvernement aux ordres d’un pouvoir autoritaire qualifié par lui-même de jupitérien. Peut-être la chance d’une maturation conflictuelle favorable aux convergences précitées.

Le PCF célèbre cette année ses 100 ans d’existence. Quelle organisation partisane et citoyenne appelez-vous de vos vœux pour participer à transformer la société ?

Anicet Le Pors Le professeur Georges Lavau caractérisait la forme parti par sa fonction tribunicienne, la capacité à exprimer la voix du peuple et sa fonction consulaire, la capacité à le représenter. J’y ai ajouté une fonction théoricienne, la capacité à analyser et à indiquer la voie. Le PCF répondait parfaitement à cette conception et on pouvait dire qu’à cet égard il était « le plus parti des partis ». Aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait subi le plus tôt et le plus durement le déclin que connaissent tous les partis à des degrés divers. Si une refondation est possible, je pense qu’elle passe prioritairement par la fonction théoricienne. En ce qui me concerne, je suis cette voie dont ce livre est une expression. Je m’honore d’avoir été communiste et on me pardonnera ce recours à l’humour – qui n’est pas suffisance – quand je dis que j’ai parfois l’impression que ce n’est pas moi qui a quitté le parti, mais que c’est lui qui m’a quitté…

L’un des plus grands défis du XXIe siècle est celui du combat contre le réchauffement climatique. Pour autant, vous ne considérez pas l’écologie comme le nouveau paradigme de la pensée politique. Quel renouvellement théorique soutenez-vous ?

Anicet Le Pors Dans le vide idéologique qui caractérise à notre époque le débat politique se sont engouffrés, outre des charlatans, des promoteurs d’idéologies de substitution qui ont investi des causes le plus souvent justes et respectables mais pour en donner une interprétation sectaire aspirant avec arrogance au statut de paradigme politique : écologisme, féminisme, multiculturalisme, compassionnisme, etc. Ce qu’il y a de nouveau c’est que nous touchons aujourd’hui les limites de notre foi dans un progrès technique infini, ce qui appelle vigilance et maîtrise traduites dans des actions publiques adéquates et non la création d’une foi nouvelle. J’ai eu la chance de commencer ma vie professionnelle au niveau mondial de l’analyse de l’atmosphère et du climat. C’est aussi à la météo que j’ai engagé ma formation syndicale et politique. Cela m’a conduit à lier étroitement activité professionnelle et proposition politique et à rédiger à cet effet un avant-projet de loi de réforme du service de la météorologie nationale que les groupes communistes de l’Assemblée et du Sénat ont déposé en 1964. Ce projet a été l’occasion de publier mon premier article en 1965 paru dans France nouvelle sous le titre « Le temps demain ». Rien qui puisse laisser penser que je pourrais sous-estimer les problèmes écologiques d’aujourd’hui tout au contraire. J’accorde la plus grande attention aux diagnostics du GIEC et aux avertissements de l’Organisation météorologique mondiale pour qui j’ai travaillé. Mais je pense qu’il faut tenir à distance l’instrumentalisation du climat par des acteurs en mal de notoriété ou avides de pouvoir. Reste à reconstruire une cohérence, un paradigme refondé dans la continuité d’une trace dominée par la lutte des classes et la promotion de valeurs universelles.

Entretien réalisé par Aurélien Soucheyre

Encadré

Un parcours éclectique

Anicet Le Pors a été ministre de la Fonction publique de 1981 à 1984. Mais aussi ingénieur chez Météo France, économiste à Bercy, président de chambre à la Cour nationale du droit d’asile, conseiller d’État, syndicaliste CGT et membre de la direction du PCF. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont les Béquilles du capital (Seuil, 1977), l’État efficace (Robert Laffont, 1985), Pendant la mue le serpent est aveugle (Albin Michel, 1993), le Nouvel Âge de la citoyenneté (l’Atelier, 1997), Éloge de l’échec (le Temps des cerises, 2001), et Juge de l’asile (Michel Houdiard, 2010).

Librairie « Chez Gildas » à LANNILIS (Pays des Abers Nord-Finistère)

« Les idéologies rétrogrades doivent être combattues sur le terrain politique »

L’ancien ministre de la Fonction publique (de 1981 à 1984) et ex membre de la direction du PCF vient de publier un livre, « La Trace » (La Dispute), où il consacre un chapitre à la laïcité. 

L’assassinat de Samuel Paty est-il un échec de la laïcité ?

Quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty, tout le monde est encore dans l’émotion. Ce n’est pas propice à une réflexion rationnelle approfondie de la laïcité. Cela dit il faudra entreprendre rapidement une analyse critique de la situation et de la façon dont les autorités publiques, les juridictions et les forces de la cause laïque ont mis en œuvre ce principe pierre angulaire de notre République.

Dans votre livre, vous écrivez que le mouvement de sécularisation dans l’organisation des sociétés en longue période apparait fondamental. 

En effet, sur le très long terme, nous sommes en France (mais aussi dans le monde) dans un processus de sécularisation du pouvoir politique. Dès la fin du Moyen Age le roi lest de moins en moins roi « par la grâce de Dieu » main en raison de son autorité propre. Puis l’appareil d’État s’autonomise en se séparant de la personne du roi. La Révolution française instaure la constitution civile du  clergé et  confisque ses biens. Enfin, le XIXe  siècle aboutit aux grandes lois des années 1980 puis à la loi sur la séparation de l’Église et de l’État de 1905. Avec des inégalités le mouvement s’est poursuivi jusqu’à nos jours et notre constitution dispos que la France est une République « indivisible, laïque, démocratique et sociale. » La violence de l’intégrisme religieux d’aujourd’hui  peut ainsi être analysée comme une résistance radicale à cette tendance lourde.

Or, nous sommes aujourd’hui confrontés à l’intégrisme religieux et à la montée en puissance de l’islamisme. N’est-ce pas paradoxal ?

La question centrale est la suivante : qui fonde les règles de la cohésion sociale ? Dans notre République ce n’est ni la fatalité, ni une quelconque « loi naturelle », ni une transcendance d’aucune sorte. Ce sont les citoyens et  les citoyennes de la nation  souveraine et c’est le principe de laïcité qui le leur permet dans le respect de la liberté d’opinion de chacune et de chacun et la neutralité de l’État. La question a donné lieu à une vive confrontation avec l’Église catholique dans le passé et il subsiste des contentieux. C’est aujourd’hui face à l’islamisme, notamment sous sa forme intégriste, que le principe de laïcité doit s’imposer par l’éducation et le débat en sollicitant l’esprit critique et la tolérance.

Si je vous entends, il y a lieu d’être optimiste ?

Sur le long terme je le suis, car je pense que la raison finira par l’emporter sur l’ignorance et la brutalité. Pour cela il faut repartir des fondamentaux. Ainsi de l’article 10 de la Déclaration des droits de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Mais aussi, à égalité, les deux premiers articles de la loi du 9 décembre 1905 :             Art. 1er « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes (…) », et Art.2 : « La République ne reconnait, ne salarie ni ne subventionne aucun culte (…) ». Dans la pratique, en France, ce deuxième principe de neutralité de l’État est régulièrement sous-estimé voire délibérément ignoré. Il ne figure pas dans les traités de l’Union européenne, ni dans les textes internationaux qui ne retiennent que la liberté de conscience. La plupart des difficultés d’application du principe de laïcité résultent de la méconnaissance ou du non-respect de ces dispositions.

On parle beaucoup laïcité pour expliquer que le religieux doit demeurer dans la sphère privée. Mais il semble que la notion de laïcité ne soit pas claire pour tous. A droite par exemple, le groupe LR et centristes au Sénat veut faire inscrire dans la constitution que « Nul individu ou nul groupe ne peut se prévaloir de son origine ou de sa religion pour s’exonérer du respect de la règle commune ».

Les textes que j’ai cités sont plus clairs. Cette proposition est donc inutile.

Pourtant, nous traversons une période particulièrement trouble.

Au cours des dernières décennies le principe de laïcité a été grandement malmené et  je vois là une cause essentielle de nos difficultés présentes. D’abord au sommet de l’État lorsqu’en 2007 Nicolas Sarkozy déclare à Latran que « L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, car il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance ».  Puis la présence du Premier ministre Manuel Valls qui, à Rome, reprend le même thème aux cérémonies de béatification de Jean Paul II et de Jean XXIII, puis François Hollande qui limite expressément la laïcité à la liberté de conscience « donc de religion ». Enfin, Emmanuel Macron  dans un discours au collège des Bernardins déclare en 2018 vouloir réparer le « lien abimé » entre l’État et l’Église. Ensuite, on a observé de fortes tergiversations des juridictions aussi bien judiciaires (affaire Baby-Loup), qu’administrative rendant des décisions et des avis parfois contradictoires ou faisant preuve d’atermoiements. Enfin, le camp laïque a exposé une grande confusion, une irrésolution et parfois des complaisances. 

Si les choses ne sont pas claires à un tel niveau, elles ne peuvent l’être dans l’opinion publique, dites-vous dans votre livre.

Comment pourrait-il en être autrement si les principaux responsables sont défaillants ? Il faut reprendre le combat pour la laïcité. On ne saurait se résigner à considérer comme définitives les dérogations et les dénaturations qui lui ont été portées. Ainsi, pour ma part, je pense qu’il faudrait mettre fin au concordat concernant l’Alsace-Moselle même s’il faut réaliser cette suppression sur deux ou trois décennies, appliquer une neutralité stricte dans les services publics, supprimer la confusion fréquente entre le culturel et le cultuel, réaliser le grand service public unifié de l’éducation nationale et réorienter les financements en sa faveur, etc. Mais on ne saurait réussir sans progresser dans tous les aspects de la citoyenneté (principes, exercice, dynamique) dont je considère qu’elle est le véritable paradigme de la recomposition politique après l’affaissement  des idéologies messianniques, et afin de conjurer les idéologies de substitution qui prolifèrent

Que pensez-vous de l’arsenal législatif en faveur de la laïcité et contre le communautarisme ?

Il résulte  de ce qui précède  que je  considère que ce n’est pas la bonne voie. On combat une idéologie obscurantiste par  une idéologie émancipatrice. Traduite dans une politique lucide et courageuse

Propos recueillis par Philippe ALLIENNE

  • La Trace – Ed La Dispute – octobre 2020 – 206 pages

« La trace », sortie en septembre

Information de LA DISPUTE aux diffuseurs

Anicet Le Pors a exercé successivement plusieurs activités professionnelles : ingénieur prévisionniste à la Météorologie nationale, économiste au ministère des Finances, membre du Conseil d’État et juge à la Cour nationale di droit d’asile. Il a aussi détenu de nombreux mandats associatifs, syndicaux et politiques. Il a été notamment ministre de la Fonction publique (1981-1984), sénateur et conseiller général des Haurs-de-Seine. Au cours de cette vie très dense et diversifiée, il a beaucoup publié sous forme d’articles significatifs, rapports officiels, et une vingtaine de livres parmi lesquels on relève deux « Que sais-je ? » aux Presses Universitaires de France sur La Citoyenneté et Le droit d’asile ( 4 éditions chacun dont les dernières en 2011), La fonction publique du XXIIe siècle ( avec Gérard Aschieri aux Éditions de l’Atelier, 2015) ; des ouvrages analysant la décomposition sociale actuelle  comme Pendant la mue le serpent est aveugle (Albin Michel, 1993), Éloge de l’échec, (Éd. Le Temps des Cerises, 2001). Avec son nouveau livre La Trace (Éd. La Dispute, septembre 2020), il analyse, sur la base de son expérience et de sa réflexion sur les problèmes d’aujourd’hui les fondamentaux d’une recomposition politique progressiste pour le XXIesiècle.

Vincent Lindon: «Comment ce pays si riche…»

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Mediapart : « Le comédien a confié à Mediapart une longue réflexion, lue face caméra chez lui, sur ce que la pandémie révèle du pays qui est le nôtre, la France, sixième puissance mondiale empêtrée dans le dénuement (sanitaire), puis le mensonge (gouvernemental) et désormais la colère (citoyenne). Un texte puissamment politique, avec un objectif: ne pas en rester là. » – 6 mai 2020.

https://www.mediapart.fr/journal/france/060520/un-appel-de-vincent-lindon-comment-ce-pays-si-riche?onglet=full