Lucien SÈVE (1926-2020

Lucien SÈVE est décédé le 23 mars 2020 du coronavirus à l’âge de 93 ans.

Message adressé à L’Humanité le 23 mars 2020 :

« Lucien Sève s’est pendant dés décennies identifié à la vie politique et à la recherche intellectuelle du parti communiste français. Militant de toutes ses causes émancipatrices, il en a partagé les enthousiasmes et les contradictions dans le XX° siècle prométhéen. Nous avons souvent été en phase au comité central, parfois divergents dans une période de remise en cause des idéologies messianiques. Il a également joué un grand rôle dans l’édition des oeuvres progressistes. J’ai aussi le souvenir d’une amitié sincère qu’il m’a témoigné dans des conditions difficiles, avec Françoise,  son épouse, dont la disparition  a été pour lui une grande souffrance.Il a vécu son action politique comme un sacerdoce dans une simplicité exemplaire. »
».

***

En-tête de la fiche du Maitron relative à Lucien Sève

« Né le 9 décembre 1926 à Chambéry (Savoie), mort le 23 mars 2020 ; professeur ; philosophe ; militant communiste dans les Bouches-du-Rhône puis à Paris ; membre du comité central du PCF ; initiateur du mouvement de refondation communiste. »

https://maitron.fr/spip.php?article173192

TAF, Travailler Au Futur , n° 1

« Ce ne sont pas les statuts qui divisent »

Quelles ont été en 1981, alors que vous étiez ministre communiste de la Fonction publique, et les raisons et les conditions qui ont permis d’étendre le statut des fonctionnaires aux agents territoriaux, hospitaliers et à ceux appartenant à la recherche publique ? Le Président de la République, François Mitterrand, y était-il alors favorable ?

François Mitterrand avait décidé de faire de la décentralisation une priorité et le projet de loi préparé par son ministre de l’Intérieur Gaston Defferre prévoyait simplement des garanties statutaires renforcées pour les agents publics territoriaux. Dès lors, il y avait un risque de voir s’installer deux types de fonctions publiques, celle de l’État comportant des garanties sur toute la carrière, celle des territoriaux liant l’agent public à son métier, moins protectrice. Je suis intervenu à L’Assemblée nationale dès le 27 juillet 1981 pour dire qu’il  ne pouvait y avoir qu’un seul système de fonction publique en France, celui comportant le plus de garanties de protection sociale pour les fonctionnaire et de neutralité et d’efficacité pour l’administration.  Finalement a été mis en place une fonction publique «  à trois versants » (État, territoriaux, hospitaliers). Son architecture a été fondée sur quatre choix : la conception du fonctionnaire-citoyen héritée du statut de 1946 promu par le ministre communiste de la Fonction publique d’alors Maurice Thorez mais abrogé en 1959, le système de la carrière, l’équilibre entre unité et diversité, des principes républicains ancrés dans notre histoire : égalité, indépendance, responsabilité. Tous les syndicats ont soutenu la réforme, les élus ont eu une attitude réservée au début mais ont été convaincus au fil du temps  de son bien fondé. François Mitterrand ne s’intéressait pas vraiment à la Fonction publique ce qui a été un avantage car il a émis un jugement très critique sur le statut en 1985 (je n’étais plus au gouvernement), mais c’était trop tard pour lui de revenir en arrière.

Concrètement, selon vous, quels ont été les apports, la plus-value pour le pays et peut-être les manques de la réforme que vous avez initiée et conduite

J’ai l’habitude de dire que le statut de 1946 à la Libération a été fondateur de notre conception française de ka fonction publique, celui initié par la loi du 13 juillet 1983 a été fédérateur. On est ainsi passé de quelque 2 millions de fonctionnaires de l’État à aujourd’hui 5,5 millions  dans les trois versants, soit 20% de la population active protégés par la loi et non soumis aux aléas du contrat de droit privé. Dans le même temps, des garanties importantes qui ne résultaient jusque-là que de la jurisprudence ont été intégrées au statut : droit de grève, liberté d’opinion, droit de négociation des organisations syndicales, droit à la formation, garantie fondamentale de mobilité, etc. Les principes que j’ai rappelés et ces dispositions législatives fondent une fonction publique intègre et efficace pourvu qu’on lui en fournisse les moyens.

 Il y a cette idée tout de même assez répandue que notre pays, la France, serait suradministrée. Qu’en pensez-vous et qu’en est-il notamment par rapport au reste de l’Europe, du monde ? 

C’est tout simplement faux. France Stratégie, organisme public placé auprès du Premier ministre, a effectué une comparaison internationale sur dix-neuf pays, du nombre d’agents payés sur fonds publics afin de neutraliser la diversité statutaire (1).  Avec 89 agents publics pour 1000 habitants, la France est en position moyenne entre un maximum de 160 pour la Norvège et un minimum de 40 pour le Japon. Elle se situe derrière le Canada et les Pays-Bas, juste devant le Royaume-Uni et les États-Unis. Si l’Allemagne figure assez loin derrière, c’est que des systèmes hospitaliers et sociaux y sont assurés par des associations dépendant des Églises dont les financements ne sont pas regardés comme fonds publics.

Vous contestez fortement la loi dite « de transformation de la fonction publique » promulguée le 6 août 2019. Le projet en avait été annoncé par Emmanuel Macron durant sa campagne présidentielle et lancé par le Premier ministre en octobre 2017 sous forme d’une opération dite CAP22. Finalement le pouvoir est parvenu à ses fins. Comment analysez-vous cette démarche politique ? Vous avez écrit qu’il s’agissait « d’une croisade contre les statuts » (2).Tous les statuts existants méritent-ils d’être défendus dans leur principe ? Ou pour poser la question autrement : ne participent-ils pas à une division entre salariés des secteurs public et privé ?

On peut dire de cette loi qu’elle est l’aboutissement d’une démarche chaotique qui recouvre une stratégie claire. Chaotique, car c’est la suite de tentatives anti-statutaires antérieures qui ont échoué.  Après la cohabitation Chirac-Jospin le Conseil d’État avait cru devoir consacrer son rapport annuel à l’avenir de la fonction public centré sur l’idée de « faire du contrat une source autonome du droit de la fonction publique. Sans suite. L’idée a été reprise en 2007 par Nicolas Sarkozy se prononçant pour « des contrats de droit privé négociés de gré à gré ». Nouvel échec car, dabs la crise financière qui a suivi, il est apparu que la France, avec un secteur public étendu, disposait là d’un « amortisseur social » efficace. Macron a repris l’offensive avec CAP22 qui semblait constituer une machine de guerre mais n’était en fait qu’un leurre. Stratégie claire, car la réforme du code du travail a eu pour résultat de faire du contrat privé individuel la référence sociale majeure en bas de la « hiérarchie des normes », supposée valable pour le privé comme pour le public. Cela lui a permis de s’attaquer d’abord au statut réglementaire des cheminots, avant de s’en prendre au statut général législatif des fonctionnaires. En réalité, dès le début  le pouvoir savait très bien ce qu’il voulait faire : recrutement massif de contractuels à tous niveaux, promotion d’un pouvoir hiérarchique autoritaire, affaiblissement des organisations syndicales en réduisant leurs compétences, rémunérations discrétionnaires dites « au mérite » etc.  Ce ne sont pas les statuts qui divisent, mais la précarité accentuée des salariés du secteur privé. Il faut pour tous remonter la hiérarchie des normes en créant un statut législatif des travailleurs salariés du secteur privé, une véritable sécurité sociale professionnelle.

Que pensez-vous de l’idée de privilégier les garanties associées à la personne, au travailleur plutôt qu’au métier qui subit des modifications substantielles, à la corporation ?

Le système de fonction publique dit « de l’emploi » associe étroitement l’agent public à son métier, ce qui est précaire, surtout en période de changements technologiques rapides. Le système dit « de la carrière » conduit à organiser l’activité professionnelle du fonctionnaire pendant toute sa vie professionnelle dans le cadre d’une gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences de collectifs de travail répondant à des fonctions d’intérêt général. Cela nécessite une vision structurelle à long terme de tous les paramètres de ces emplois, de conduire les fonctionnaires à exercer plusieurs métiers successifs, de mettre en place les systèmes de formation correspondants, etc. Or la fonction publique a disparu des intitulés des ministère pour être dissoute dans celui des Comptes publics, afin de n’apparaître que comme un coût. Le principe d’annualité budgétaire ne peut être directeur de l’évolution du service public : il faut sortir la fonction publique de Bercy !

Alors que vous avez publié La fonction publique du XXIe siècle (3), vous n’hésitez pas à affirmer que notre siècle pourrait annoncer l’âge d’or du service public pendant que dans un prochain ouvrage, un chapitre s’intitule :« L’incontournable propriété publique » (4) … 

Les thuriféraires du néolibéralisme voudraient nous convaincre que c’est « La fin de l’histoire », que le capitalisme l’aurait définitivement emporté et constituerait un horizon indépassable. Je pense au contraire que, après un XX° siècle qui a échoué en se voulant « prométhéen », nous sommes entrés dans époque d’interdépendances, de coopérations, de solidarités, quand bien même elles s’expriment souvent dans le conflit et la violence.  Ces formules se condensent en France dans le concept de « service public ». On voudrait aussi nous convaincre que l’essentiel est dans la « gouvernance » et que les services publics pourraient bien être cultivés « hors-sols ». Je ne le pense pas. Les capitalistes s’intéressent au plus haut point à la propriété et nous devons nous-mêmes remettre la question de la propriété publique sur le chantier. Car il reste vrai que « Là où est la propriété, là est le pouvoir ! ». 

Anicet Le Pors

Ministre de la Fonction publique (1981-1984)

Conseiller d’État honoraire

Entretien réalisé par Valère Straselski

1) « Tableau de bord de l’emploi public, situation de la France et comparaisons internationales », France Stratégie, décembre 2017.

2) « Les fonctionnaires, voilà l’ennemi », Le Monde diplomatique, avril 2018.

3)    La fonction publique du XXIe  siècle  co-écrit avec Gérard AschieriEditions de l’Atelier, 2015.

4) A. Le Pors, La Trace, Paris, La Dispute, à paraître, septembre 2020

Anicet Le Pors : « Le Conseil d’État dénonce une maltraitance de l’État de droit par l’exécutif »

Mardi, 28 Janvier, 2020

Entretien réalisé par Aurélien Soucheyre

La Haute juridiction a torpillé la loi sur la réforme des retraites, l’estimant lacunaire et insincère. Entretien avec un membre honoraire de cette instance.

L’avis rendu par le Conseil d’État sur la réforme des retraites est très négatif. Est-ce surprenant?

Anicet Le Pors Le Conseil d’État est une institution pour laquelle j’ai la plus grande estime, qui a joué au cours de l’histoire de France un rôle essentiel dans la fabrication des concepts qui constituent notre identité politique républicaine. Il a, cela dit, vis-à-vis des autorités en général, une attitude de critique bienveillante qui se traduit par une grande prudence dans la formulation de ses avis. C’est sur cet arrière-plan qu’il faut juger celui qu’il vient de rendre sur la réforme des retraites, qui est très sévère. Je n’ai pas connu en trente années d’avis aussi ferme. Il s’agit, me semble-t-il, d’une manière de s’opposer à ce que j’appellerais une maltraitance de l’État de droit par le président de la République et le gouvernement.

Le Conseil d’État estime que l’étude d’impact du gouvernement est lacunaire et insincère…

Anicet Le Pors Il y a deux types de réaction lorsqu’un gouvernement ne veut pas soigner une étude d’impact : soit il en fournit une absolument vide, par pure formalité, avec le risque de la voir rejetée d’emblée ; soit il en fait réaliser une d’un volume tel qu’elle en devient inabordable. Celle sur la réforme des retraites présente les deux défauts ! Elle fait d’une part 1 000 pages, impossibles à lire dans les délais impartis, et en même temps elle ne répond pas aux questions qui sont posées. La situation me rappelle celle du projet de loi de la transformation de la fonction publique, en 2019. La critique du Conseil d’État était très sévère aussi, car l’étude d’impact avait été envoyée quatre jours après le projet de loi, sur protestation du Conseil d’État. C’est pourtant une grossière erreur puisque l’étude d’impact est faite pour éclairer l’élaboration juridique, pas pour la compléter en cours de route ! C’est elle qui garantit le sérieux du contenu de la loi et dit quelles en seront les conséquences.

Entre notre système de retraite et la transformation de notre fonction publique, l’exécutif s’attaque donc à des piliers de notre modèle de façon très cavalière…

Anicet Le Pors Le contraste est ahurissant. Le gouvernement bouleverse des pans fondamentaux de notre contrat social sans avoir analysé les conséquences de l’action qu’il propose. C’est pourquoi je parle de maltraitance de l’État de droit. Cela traduit une manière d’être de l’exécutif et de Macron qui leur sont tout à fait spécifiques. Tel un démiurge, ce dernier n’admet aucune autorité morale ou spirituelle au-dessus de lui, sans prendre conscience qu’il outrepasse ses compétences. Ce qui se fait sur la réforme des retraites n’est pas acceptable. C’est tout à l’honneur du Conseil d’État de l’avoir signalé et au déshonneur du gouvernement de procéder ainsi. Ce qu’il y a d’étonnant dans cette affaire, c’est qu’Édouard Philippe est lui-même conseiller d’État. Il sait tout cela. Je me demande s’il ne s’est pas radicalisé. Il devient cassant et brutal.

Voir aussi : Violence, mépris, autoritarisme : La drôle de  » démocratie » à l’ère Macron

Le Conseil d’État s’alarme d’un recours massif aux ordonnances pour rédiger la réforme. Qu’en pensez-vous?

Anicet Le Pors C’est très problématique car pour les ordonnances, il n’y a pas d’étude d’impact. Et là, il y a 29 ordonnances ! D’un point de vue juridique, elles ont rang de lois. Et l’exécutif décide qu’il n’y aura pas d’études d’impact sur 29 équivalents lois. C’est massif et inquiétant. Pour la réforme de la transformation publique, les nombreuses imperfections et le recours à 7 ordonnances avaient conduit le gouvernement à prévoir 60 décrets en Conseil d’État pour définir le contenu de la loi. C’était déjà ahurissant et cela s’aggrave. Ce qui est critiqué sur la réforme des retraites par le Conseil d’État était donc déjà en germe. Ce comportement qui tend à devenir systématique de la part du gouvernement se traduit par une bureaucratie considérable : on soumet au Conseil d’État, puis au Parlement un texte dont on ne peut pas évaluer la portée, ce qui est très grave.

Emmanuel Macron balaye les critiques qui peuvent lui être faites en lançant: «Essayez la dictature et vous verrez!»

Anicet Le Pors Emmanuel Macron est un homme dangereux. Ce qui se passe en ce moment le montre. Il est intéressant de voir, après les gilets jaunes et les mobilisations syndicales, que le Conseil d’État ouvre un autre terrain, qui touche directement au pouvoir d’État. Et la Cour de cassation appelle Macron à respecter la séparation des pouvoirs. L’éditorialiste Thomas Legrand s’est évertué, lundi, sur France Inter, à dire que l’on était quand même en démocratie. Mais, être obligé de le faire montre déjà qu’il y a un doute quelque part. Évidemment, il est aujourd’hui excessif de parler de dictature, ce serait passer une limite qualitative. Mais il ne faut pas pour autant jouer avec la démocratie comme Macron le fait. Il ouvre la voie aux forfaitures et risque à un moment d’être dépassé par plus violent que lui, dans une société complètement décomposée et désorganisée.

Voir aussi : Éditorial. Le coup de pistolet du Conseil d’État

Sur le fond, que pensez-vous de la réforme des retraites?

Anicet Le Pors Aujourd’hui, le produit intérieur brut par tête en France est le plus élevé que l’on ait jamais connu. En tenant compte de la démographie et des prix, chaque Français s’est potentiellement enrichi par rapport à il y a vingt ans. Comment se fait-il, dès lors, qu’il ne puisse pas bénéficier de cet effort de productivité global ? La réponse se trouve en analysant le partage de la valeur ajoutée nationale, qui est de plus en plus défavorable à la rémunération du travail et de plus en plus favorable à la rente. La France est pourtant un pays riche, qui a largement les moyens d’un modèle social de haut niveau. À mes yeux, il faudrait faire l’inverse de ce que veut imposer l’exécutif. La retraite des fonctionnaires est, par exemple, une référence sociale majeure, car elle porte sur les six derniers mois de façon définie et transparente : un fonctionnaire qui rentre dans l’administration sait immédiatement quel sera le montant de sa retraite. Voilà quelque chose à défendre.

Anicet Le Pors Conseiller d’État honoraire et ancien ministre communiste de la Fonction publique

Privatisation de l’appareil d’État ?

ANICET LE PORS « CETTE RÉFORME, C’EST UNE PRIVATISATION DE L’APPAREIL D’ÉTAT »

Jeudi, 9 Mai, 2019

Aurélien Soucheyre

L’ancien ministre communiste de la Fonction publique, Anicet Le Pors, a été reçu mardi par les députés GDR. Ensemble, ils dénoncent les dangers d’une « captation de l’action publique par le privé et par la finance ».

Quel est l’objectif de la réforme de la fonction publique portée par le gouvernement ? « À terme, elle va conduire à une privatisation de l’appareil d’État, à une captation de l’action publique par le privé et par la finance », mesure Anicet Le Pors. L’ancien ministre de la Fonction publique, de 1981 à 1984, était mardi l’invité du groupe GDR à l’Assemblée nationale avant l’arrivée la semaine prochaine dans l’Hémicycle du projet de loi, déjà adopté en commission des Lois. « Le statut actuel de la fonction publique doit beaucoup à deux communistes : Maurice Thorez et Anicet Le Pors », relève Stéphane Peu. Pour le député PCF, l’ambition de l’exécutif n’est pas de s’attaquer frontalement à la définition de la fonction publique, « mais, en ouvrant massivement le recours à des contractuels en lieu et place des fonctionnaires, Macron entend l’éteindre progressivement ».

L’ancien ministre partage cet avis. « Cela va brouiller ses finalités et son fonctionnement. D’autres objectifs que celui de l’intérêt général vont entrer en jeu. De nombreuses garanties vont voler en éclats : sur l’impartialité des fonctionnaires, sur l’égalité entre les femmes et les hommes, et sur le maintien à distance du clientélisme et de la corruption, par exemple », relève-t-il. « L’idée est aussi d’imposer toujours plus une idéologie issue du privé, poursuit Stéphane Peu. Or l’on voit bien en ce moment, avec le procès France Télécom, que cela peut être lourd de conséquences. La perte de droits, le passage à un management privé et à une finalité qui n’est plus l’intérêt général mais la rentabilité sont destructeurs. »

Dénoncer la diversion que représente la suppression de l’ENA

Les députés GDR ont ainsi préparé 45 amendements, la plupart de suppression. « Le gouvernement s’efforce de présenter sa réforme comme purement technique. Lors des débats, nous voulons lever le voile sur ses dangers et son caractère idéologique », prévient Stéphane Peu. Ils entendent aussi dénoncer la diversion que représente la suppression de l’ENA. « Il vaudrait mieux réformer l’ENA, dont la création a été progressiste vis-à-vis du système de recrutement népotique qui existait jusque-là. En tant que ministre, j’avais par exemple ouvert une troisième voie d’accès, pour les militants syndicaux, les élus, les personnes du monde associatif. Elle a été noyée. Pourquoi ne pas la rouvrir ? » s’interroge Anicet Le Pors.

« Il y a un véritable refus de l’exécutif de débattre sur le fond », tance André Chassaigne, président du groupe, qui fustige les quelque 80 renvois à des décrets prévus, pour enjamber la représentation nationale. « Je note aussi que ce projet ne combat absolument pas le pantouflage et le rétropantouflage. C’est-à-dire le va-et-vient des hauts fonctionnaires entre le public et le privé. Des inspecteurs des finances qui vont dans le privé, cela se fait depuis des années. Mais aujourd’hui de plus en plus ils reviennent. Pourquoi ? Quels sont leurs objectifs ? Cela veut dire que le privé met la main, ou tente de le faire, sur l’action publique », souligne Anicet Le Pors, qui soumet une proposition : « rendre la sortie de la fonction publique très onéreuse et irréversible ». Il insiste également pour ne pas rester sur la défensive : « Il faut montrer que le statut général des fonctionnaires doit devenir la référence sociale pour tous, y compris dans le privé. »

Hommage à Jean Le Lagadec – Champigny-sur-Marne, le 25 janvier 2019

« Jean nous a quittés, il aurait eu 91 ans dans quinze jours. Mais sa robuste constitution, en dépit de la maladie qui l’avait handicapé depuis plusieurs années nous laissait penser qu’il aurait pu poursuivre encore pendant un temps indéterminé. Il est heureusement parti digne et sans souffrance. En 1986, Il m’avait demandé de faire l’éloge funèbre de Jacqueine, son épouse, à Plufur, dont il était originaire, dans les Côtes d’Armor. Jacqueline, dont je crois devoir rappeler la mémoire, ici à Champigny, où elle avait été institutrice pendant 28 ans et longtemps conseillère municipale.

Ils s’étaient installés à Champigny en 1957 et Jean participa à la vie locale, directement puis en prenant appui sur le mandat municipal et le mandat départemental de Jeannick, sa fille. Mais la vie sociale et politique de Jean s’est principalement développée au niveau national comme journaliste à l’Humanité où il entre en 1949 et sera promu chef du service politique dans la période de montée en puissance de l’union de la gauche sur la base du Programme commun de gouverne. J’en garde des souvenirs très précis, notamment lors de nos participations communes aux Clubs de la presse d’alors, moi comme invité, lui comme journaliste représentant l’Humanité. C’était pour moi une sécurité car, outre la pertinence de ses argumentations, la tonalité de sa voix imposait le respect à des contradicteurs malintentionnés. Jean a été pendant des décennies Vice-Président de l’Association des journalistes de la presse parlementaire et présidentielle. J’ai le souvenir de la vigueur avec laquelle il avait interpelé le Président Valéry Giscard d’Estaing lors d’une conférence de presse à l’Élysée à la fin des années 1970. Il a également été candidat du Parti communiste français à la même époque aux élections législatives dans les Côte d’Armor. On m’a rapporté à ce sujet, mais je n’ai pu le vérifier, que l’une de ses affiches de campagne représentait Obélix portant sur son dos un menhir sur lequel on pouvait lire : « Votez Le Lagadix ».

C’est surtout par la fermeté de ses convictions fondées sur une réflexion théorique sérieuse que Jean affirmait une personnalité qui sollicitait l’écoute et appelait un débat dans lequel on ne pouvait s’engager sans ressources. Cela entrainait des confrontations, des éclats de voix, pouvait laisser des traces, mais se révélait finalement fécond pour la pensée commune. Marxiste convaincu, Jean était attaché aux vertus émancipatrices du « Manifeste du parti communiste » de Marx et Engels, aux « jours heureux » du programme du Conseil national de la Résistance, », aux « lendemains qui chantent » du socialisme à la française, au caractère « prométhéen » du XXe siècle dont nous avons souvent discuté. Il vivait avec inquiétude mais sans découragement la situation actuelle. Son engagement était profondément ancré dans la vie réelle. Né à Plufur, il s’efforçait de nous convaincre d’une « voie plufurienne au socialisme » dont la force de ses convictions et la véhémence de son verbe en faisait le promoteur obligé. On le voit, l’humour, chez Jean, faisait bon ménage avec l’action politique et les plaisirs de la vie avec l’engagement militant.

Les pensées de Jean s’exprimaient de manière ferme : il était profondément républicain et arraché à la nation. C’était notamment le cas lorsqu’il intervenait sur les relations qu’il convenait d’établir entre la citoyenneté française et l’attachement partagé par nombre d’entre nous à nos origines, aux racines bretonnes. Il était sans aucune complaisance vis-à-vis des communautarismes, qu’ils soient religieux, ethnique ou linguistique, lui qui parlait aussi bien le français que le breton. Il ne récusait pas la qualité de jacobin dont il est de bon ton pour certains de faire une accusation. Et c’est avec une certaine jubilation que nous nous rappelions parfois que, avant de s’installer dans le couvent des Jacobins de la rue Saint Honoré à Paris, le club des Jacobins siégeait à Versailles et s’appelait … le Club breton. Il était de toutes les luttes pour la laïcité, veillant à un équilibre clair de la liberté de conscience et de la neutralité de l’État et des services publics. Lors du banquet annuel de l’USBIF à Clichy en 1982, Jean avait demandé à Charles Hernu et à moi-même, tous deux alors ministres du gouvernement de Pierre Mauroy, d’être présidents d’honneur de l’Union des sociétés bretonnes de l’Ile de France (USBIF), honneur partagé aujourd’hui avec l’ancienne ministre Marylise Lebranchu. La République reconnaitra les multiples mérites et talents de Jeau : la Légion d’honneur lui sera remise en 1982 par le Président François Mitterrand en personne à l’Élysée.

Jean était ainsi un grand professionnel du journalisme, un militant intellectuel et de terrain, un républicain intransigeant mais largement ouvert au débat. Nous nous connaissions depuis une cinquantaine d’années. L’Humanité d’avant-hier disait notre amitié et notre complicité ; je dois préciser que cette complicité n’était pas un long fleuve tranquille, les confrontations des Bretons sont souvent tapageuses. Mais Jean faisait partie de la famille. Pas un e réunion, un repas de famille, sans que, présent ou pas, il ne soit évoqué, ses mots, ses postures, ses « coups ». Je dis mon affection à Jéannick et à François, à leurs enfants, ses petits enfants, à Claudine sa compagne, à tous leurs proches. Leur deuil est aussi le mien. »

 

Anicet Le Pors

Président d’honneur

de l’Union des sociétés bretonnes de l’Ile de France (USBIF)

Débat Jacques Fournier – Anicet Le Pors sur le discours des « gilets jaunes »

Jacques Fournier est un ami. Nous avons été dès 1971 candidats aux élections municipales à St-Cloud. Au premier tour comme têtes de listes, lui du Parti socialiste, moi du Parti communiste français ; au second tour il conduisait la liste d’Union de la gauche, mais c’est Jean-Pierre Fourcade qui a été élu. Jacques Fournie a été depuis PDG de GDF, de la SNCF et secrétaire général du gouvernement. Il a écrit un livre intéressant et courageux Itinéraire d’un fonctionnaire engagé (Dalloz, 2008). Il est conseiller d’État honoraire. Il a continué à analyser sur son blog la situation politique française et notamment l’état de la gauche. En dernier lieu, il vient de publier sur son blog un texte dont je ne partage pas l’analyse et à laquelle j’ai cru devoir apporter une critique sur le fond.

On trouvera ci-dessous le texte de Jacques Fournier suivi de ma réponse qui consiste, pour l’essentiel, en un article publié dans l’Huunanité du 11 décembre 2018. Ce texte figure ci-dessous en 5e position sur ce blog, suivi de ma prise de position sur l’élection présidentielle de 2017.

 

Le texte de Jacques Fournier

 

« Halte à la dictature des réseaux sociaux

Le renoncement de Chantal Jouanno  à conduire le grand débat lancé par les pouvoirs public est un nouvel exemple des effets néfastes de la dictature des réseaux.

Que son salaire mensuel soit élevé, c’est évident. Trop élevé ? On peut légitimement en discuter. Je pense qu’il excède le plafond souhaitable des rémunérations publiques. Pour autant son montant est infinitésimal par rapport à celui des sommes versées à certains dirigeants du secteur privé. Et, dès lors qu’il lui est régulièrement acquis, je ne vois pas en quoi cette circonstance la disqualifierait pour conduire le « grand débat » lancé par le Président de la République.

Nous touchons là à un phénomène inquiétant : le rôle que jouent désormais ce qu’il est convenu d’appeler les « réseaux » dans la conduite des affaires publiques.

N’utilisant personnellement ni Face book ni Twitter et ayant rapidement mis fin à un essai de Linkedin, je ne suis peut-être pas le mieux placé pour évoquer ces questions. Que l’on m’autorise cependant quelques réflexions.

Le numérique constitue une étape majeure du développement, dont la réalité s’impose, mais qu’il faut savoir orienter et maitriser. Il offre à une très large part de la population (ne pas oublier cependant qu’il y a, là aussi, des exclus), des possibilités nouvelles et considérables de contacts, d’information et d’expression. Les « réseaux » ouvrent sur le monde. Ils enrichissent ceux qui en font partie. Ils nourrissent le débat public. Ils offrent aux observateurs comme aux décideurs un panorama utile des idées et des instincts de la masse de la population. Ils ne permettent pas pour autant de faire l’économie des procédures dont le déroulement est nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie.

Grande est en ce domaine la responsabilité des pouvoirs publics, des forces politiques et syndicales, de la presse et des médias. En ont-ils suffisamment conscience ?

Qu’un Président puisse à l’occasion s’exprimer sur twitter, montrant ainsi qu’il est « dans le vent », passe encore. Mais qu’il en fasse son journal officiel ne saurait devenir la règle. La parole du chef de l’Etat, de son gouvernement, de ses ministres, doit rester au-dessus de la mêlée.

Partis et syndicats sont les instances au sein desquelles le débat doit se construire et entre lesquelles il doit se dérouler. Les uns et les autres sont aujourd’hui affaiblis. On ne les entend plus. Que des forces nouvelles viennent enrichir leur concert, on ne peut que le souhaiter. Mais la pauvreté du discours des gilets jaunes me laisse malheureusement fort sceptique à cet égard.

La presse, les médias, cherchent à remplir du mieux possible leur devoir d’information. Mais la priorité qu’ils donnent au spectaculaire et à l’insolite, si elle peut renforcer leur audience, ne leur permet que bien trop rarement d’aborder les questions essentielles.

Tout devient possible dans ce contexte et le pire n’est pas exclu. La montée de l’extrême droite, seule force politique à avoir tiré parti des évènements récents, est pour moi particulièrement préoccupante.

Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Par la recherche, sur le thème majeur du rapport entre le numérique et la démocratie. La réflexion, sur ce point crucial, est encore embryonnaires. A nos organisations de s’en saisir.

Par le débat. Que donnera, avec ou sans Chantal Jouanneau, la grande consultation des prochaines semaines ? Nous allons voir. Je reste sceptique, mais il me semble que notre devoir est d’y contribuer.

 

La réponse d’Anicet Le Pors

 

Tu ne vois que pauvreté dans le discours des gilets jaunes. Il est vrai que la plupart d’entre eux n’ont probablement pas connu l’initiation de Science po et de l’ENA. Comme c’est aussi mon cas, peut être suis-je mieux à même d’interpréter ce discours. C’est ce que j’ai eu l’occasion de tenter il y a plus d’un mois, le 11 décembre 2018, dans un article demandé par l’Humanité sur le thème proposé : « Le mouvement des gilets jaunes bouscule-t-il le néolibéralisme de Macron ?». J’en reproduis le texte ci-dessous. C’est pourquoi je ne serai pas complice de l’opération de diversion que constitue le débat évoqué.

 

« La devise de la République

 

Emmanuel Macron a été promu à la tête de l’État par les puissants du néolibéralisme usant d’un suffrage universel sous influence : la finance internationale dont il émane, les cercles dirigeants de l’Union européenne, le patronat, la technocratie administrative et la quasi-totalité des médias. Son mandat était de mettre au pas un peuple rétif ayant conquis des garanties sociales importantes au fil de son histoire. Aujourd’hui comme hier, le peuple ne l’accepte pas. Il soutient massivement la révolte des plus déshérités. Les gilets jaunes assument cette mission. Si l’on néglige les arguties complotistes, ils honorent, contre l’ultralibéralisme, la devise de la République : liberté, égalité, fraternité.

La liberté. Les gilets jaunes participent activement à l’affirmation de la souveraineté nationale et populaire. Ils méprisent les injonctions de Bruxelles imposant une concurrence sauvage des travailleurs, les critères de réduction de la dépense sociale, une subsidiarité autoritaire. Car il n’y a de souveraineté que nationale. Il n’y a pas de souveraineté européenne. C’est dans le cadre de la nation que s’exerce notre responsabilité. Par là, ils posent les questions de l’ de l’exercice de la démocratie et de la verticalité des institutions d’une manière originale. C’est dans le cadre de la nation que se forge la citoyenneté ; citoyenneté qu’ils manifestent en mettant en cause frontalement ceux qui nous gouvernent et les organismes de représentation qui ne les représentent pas.

L’égalité. Au-delà de la suppression des taxes sur les carburants nécessaires à leur vie, ils réclament une réforme fiscale juste, conforme à la Déclaration des droits de 1789 posant le principe d’une contribution à l’impôt selon les facultés contributives. Ils demandent des services publics capables de répondre aux besoins fondamentaux de la population. Par là, se trouve impliquée la question de la propriété sociale car « là ou est la propriété, là est le pouvoir »  comme le proclamait la gauche au tournant des années 1970-1980, question qu’elle a totalement désertée aujourd’hui, tandis que les capitalistes, eux, sont convaincu du bien fondé de la formule et se repaissent des privatisations. Après l’action des cheminots, l’action des gilets jaunes contribue à l’action des agents publics et des fonctionnaires pour la défense et la promotion de leurs statuts.

La fraternité. Faisant suite à la reconnaissance récente par le Conseil constitutionnel de la fraternité comme principe fondamental de la République, les gilets jaunes en ont donné de multiples témoignages. On a ainsi pu parler de la « fraternité des ronds-points ». J’ai été frappé par nombre de leurs prestations dans les médias, calmes, de bon sens, intelligentes et fermes, face à des professionnels de la politique médusés. Parce qu’elles étaient sincères et authentiques, le peuple les comprend et les soutient.

La violence condamnable des casseurs est utile au pouvoir macronien. Elle sert à masquer cette autre violence, bien plus coûteuse et néfaste pour la démocratie : celle qui prend sa source à l’Élysée, à Matignon et à Bercy. Quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle, j’ai écrit un article pour dire mes raisons de ne pas voter pour Macron (Mediapart, 5 mai 2017, republié sur mon blog) sous le titre « Emmanuel Macron, cet homme est dangereux ». Nous y sommes.

 

Anicet Le Pors

Ancien ministre PCF, Conseiller d’État honoraire »

 

« En quoi le mouvement des gilets jaunes bouleverse-t-il le néolibéralisme de Macron ? » l’Humanité, 11 décembre 2018

 

La devise de la République

 

 Anicet Le Pors

Ancien ministre PCF, conseiller d’État honoraire

 

Emmanuel Macron a été promu à la tête de l’État par les puissants du néolibéralisme usant d’un suffrage universel sous influence : la finance internationale dont il émane, les cercles dirigeants de l’Union européenne, le patronat, la technocratie administrative et la quasi-totalité des médias. Son mandat était de mettre au pas un peuple rétif ayant conquis des garanties sociales importantes au fil de son histoire. Aujourd’hui comme hier, le peuple ne l’accepte pas. Il soutient massivement la révolte des plus déshérités. Les gilets jaunes assument cette mission. Si l’on néglige les arguties complotistes, ils honorent, contre l’ultralibéralisme, la devise de la République : liberté, égalité, fraternité.

La liberté. Les gilets jaunes participent activement à l’affirmation de la souveraineté nationale et populaire. Ils méprisent les injonctions de Bruxelles imposant une concurrence sauvage des travailleurs, les critères de réduction de la dépense sociale, une subsidiarité autoritaire. Car il n’y a de souveraineté que nationale. Il n’y a pas de souveraineté européenne. C’est dans le cadre de la nation que s’exerce notre responsabilité. Par là, ils posent les questions de l’ de l’exercice de la démocratie et de la verticalité des institutions d’une manière originale. C’est dans le cadre de la nation que se forge la citoyenneté ; citoyenneté qu’ils manifestent en mettant en cause frontalement ceux qui nous gouvernent et les organismes de représentation qui ne les représentent pas.

L’égalité. Au-delà de la suppression des taxes sur les carburants nécessaires à leur vie, ils réclament une réforme fiscale juste, conforme à la Déclaration des droits de 1789 posant le principe d’une contribution à l’impôt selon les facultés contributives. Ils demandent des services publics capables de répondre aux besoins fondamentaux de la population. Par là, se trouve impliquée la question de la propriété sociale car « là ou est la propriété, là est le pouvoir »  comme le proclamait la gauche au tournant des années 1970-1980, question qu’elle a totalement désertée aujourd’hui, tandis que les capitalistes, eux, sont convaincu du bien fondé de la formule et se repaissent des privatisations. Après l’action des cheminots, l’action des gilets jaunes contribue à l’action des agents publics et des fonctionnaires pour la défense et la promotion de leurs statuts.

La fraternité. Faisant suite à la reconnaissance récente par le Conseil constitutionnel de la fraternité comme principe fondamental de la République, les gilets jaunes en ont donné de multiples témoignages. On a ainsi pu parler de la « fraternité des ronds-points ». J’ai été frappé par nombre de leurs prestations dans les médias, calmes, de bon sens, intelligentes et fermes, face à des professionnels de la politique médusés. Parce qu’elles étaient sincères et authentiques, le peuple les comprend et les soutient.

La violence condamnable des casseurs est utile au pouvoir macronien. Elle sert à masquer cette autre violence, bien plus coûteuse et néfaste pour la démocratie : celle qui prend sa source à l’Élysée, à Matignon et à Bercy. Quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle, j’ai écrit un article pour dire mes raisons de ne pas voter pour Macron (Mediapart, 5 mai 2017, republié sur mon blog) sous le titre « Emmanuel Macron, cet homme est dangereux ». Nous y sommes.

 

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Retour d’expérience :  » Cet homme est dangereux ! « 

L’article ci-dessous a été écrit entre les deux tours de l’élection présidentielle et mis sur ce blog le 4 mai 2017 (repris le lendemain par Mediapart)  soit trois jours avant le second tour de l’élection présidentielle. L’occasion pour chacune et chacun de de faire un point politique à mi-mandat.

« Emmanuel Macron : cet homme est dangereux

« Emmanuel Macron sera élu le 7 mai 2017 Président de la République. C’est le produit politique fabriqué par les efforts combinés de l’oligarchie financière, du MEDEF, des gouvernements Hollande, de la technostructure administrative, des opportunistes de tous bords, des stars de l’intelligentsia toujours avides de notoriété, de la totalité des médias ; bref, de tous ceux ayant joué un rôle dans la situation désastreuse actuelle et favorisé ou instrumentalisé la montée du Front national. Et cela dans le contexte d’une décomposition sociale profonde, d’une communauté des citoyennes et des citoyens désorientés, en perte de repères.

Son émergence est récente et il n’a cessé de cultiver l’ambiguïté pour se positionner électoralement au centre. Toutefois, on peut déceler à partir de plusieurs déclarations disparates une certaine cohérence idéologique, assez différente de celle qu’il veut accréditer ou qu’on lui prête. Cinq lignes de force peuvent être dégagées.

  1. Un fervent de l’élitisme, hostile au monde du travail

 Les analyses sociodémographiques publiées à l’issue du premier tour ont montré que Emmanuel Macron a été essentiellement soutenu par les personnes qui s’en sortent le mieux dans la cris, les plus riches, les plus diplômés, les partisans le l’Union européenne, laissant de côté la France qui souffre, accentuant ainsi les inégalités. Dans le même temps, il ne dissimule pas sa volonté de réduire le partenariat au sein de l’UNEDIC, plus généralement de préférer le soi-disant dialogue social à la concertation contradictoire. Il est un farouche partisan de la flexi-sécurité, cause de précarité et de pauvreté de masse. Il opérera une reprise en main étatique des crédits de la formation professionnelle. Il conteste la vocation des syndicats à s’exprimer au niveau national pour les cantonner autant que possible au niveau de l’entreprise dans l’esprit de la loi El Khomri qu’il veut prolonger par une réforme du code de travail adopté par ordonnances, c’est-à-dire sans l’aval du Parlement. L’avantage que l’on peut reconnaître à ce candidat c’est qu’il éclaire les contradictions de classe qui sont à l’œuvre.

  1. La mise au pas des collectivités territoriales

Après Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron cherche le moyen de contourner le principe de libre administration des collectivités territoriales posé par l’article 72 de la constitution. Un système de conventions avec les régions pourrait y pourvoir qui conditionnerait le montant des dotations de l’État à la docilité des collectivités. L’État serait également appelé à compenser la suppression de la taxe d’habitation pour 80 % des ménages ce qui rendrait ce financement discrétionnaire. Le processus de métropolisation serait poursuivi et développé aboutissant à la suppression d’un quart des départements. Les collectivités territoriales seraient ainsi mises sous pression avec la diminution de 2 milliards d’eurios par an des dépenses de fonctionnement, la réduction de 75 000 emplois de fonctionnaires territoriaux, un retour strict imposé aux 35 heures hebdomadaires. La maîtrise de cette nouvelle politique coercitive serait assurée par une conférence annuelle des territoires. La remise en cause statutaire de la fonction publique territoriale reste la cible privilégiée.

  1. L’abaissement du Parlement

Il s’agit d’abord d’une réduction drastique des effectifs sensée dégager une économie annuelle de 130 millions, de l’ordre d’un tiers pour aboutir à 385 députés et 282 sénateurs. Le Parlement réduirait considérablement son activité législative qui, hors période budgétaire, serait limitée à trois mois. IL y aurait donc moins de lois nouvelles, ce qui laisserait davantage de champ à la réglementation par décrets. L’activité du Parlement serait aussi réorientée vers des missions de contrôle et d’évaluation. La haute administration aurait de ce fait une compétence d’expertise plus étendue et un pouvoir hiérarchique renforcé sous l’autorité de l’exécutif. Emmanuel Macron a prévu de légiférer rapidement par voie d’ordonnances dès le début de son quinquennat et il conservera le mécanisme de l’article 49-3. Il est clair que la démarche tourne le dos au régime parlementaire.

  1. Un gouvernement aux ordres

Le Gouvernement serait lui aussi resserré à 15 ministres, et fortement instrumentalisé par le Président de la République qui continuerait à présider les réunions du Conseil des ministres. Celles-ci seraient plus fréquentes pour assurer une discipline sans faille des ministres. Contrairement aux dispositions actuelles de la constitution, ce n’est toujours pas le Gouvernement qui définirait et conduirait la politique de la nation mais le chef de l’État. Les ministres seraient évalués chaque année. Pour autant, leurs pouvoirs et surtout leurs cabinets exerceraient une autorité renforcée sur les administrations placées sous leur tutelle. Le candidat Macron jugeant le statut général des fonctionnaires « inapproprié », outre une réduction des effectifs prévue de 120 000 emplois, accentuera la dénaturation du statut par une extension du spoil syste , le recrutement accru de contractuels de droit privé sur la base de contrats négociés de gré à gré. Il s’agirait donc d’une mise en cause des principes d’égalité, d’indépendance et de responsabilité et d’une réaffirmation sévère du pouvoir hiérarchique, de l’obligation de réserve, du devoir d’obéissance.

  1. Un exécutif opaque et autoritaire

Emmanuel Macron ne remet pas en cause les institutions de la V° République, notamment l’élection du Président de la République au suffrage universel, ni l’usage plébiscitaire du référendum, ni de façon significative le mode de scrutin. Les conditions d’une VI° République ne sont pas réunies : pas de large consensus de récusation des institutions actuelles, pas de consensus sur les caractéristiques d’une nouvelle constitution, pas d’évènement fondateur comparable à ceux qui ont présidé à l’avènement des Républiques antérieures et de l’actuelle. Si l’ambiguïté sur ce que pourrait être la fonction présidentielle du nouveau président demeure grande, on peut déduire de ses quelques déclarations sur le sujet et de ses postures que son exercice de la fonction présidentielle, qui a pu être qualifiée de « jupitérienne », serait à la fois opaque et autoritaire, autocratique. La « dérive bonapartiste » qui a caractérisé le quinquennat de Nicolas Sarkozy risque d’être ici renforcée avec plus de méthode et, sans doute une traduction institutionnelle qui se durcira face aux conflits sociaux que la politique présidentielle ne manquera pas de provoquer. Jusqu’à quelles limites et à quelle échéance ? C’est la principale incertitude sur le danger encouru.

S’il est clair qu’on ne saurait voter pour la politique de filiation autoritaire, xénophobe et nationaliste de Marine Le Pen, le danger de la politique portée par Emmanuel Macron constitue une autre redoutable menace pour le progrès social et la démocratie.

Dimanche 7 mai 2017 je voterai Blanc. »

Ce blog n’a pas de vocation prosélyte. Il met simplement à disposition de ceux qui le consultent les articles rédigés par l’auteur et les textes de base, en version intégrale ou résumée, des conférences qu’il donne. Le texte qui précède a été rédigé à la suite de demandes dans une conjoncture politique importante et singulière.

Sur l’affaire Benalla

 

 

« La fumée du macronisme va disparaitre et on verra ce qu’il y a derrière : la technocratie, le narcissisme et la solitude ».

Philippe BAS, Président de la commission des lois duSénat, Snateur LR de la Manche. Conseiller d’État.

La Monde, 10 août2018

 

Hommage à Louis Aminot

 

Louis Aminot est décédé le 15 avril 2018 à 76 ans. C’était une figure importante de la vie politique brestoise et bretonne. C’était un ami. Un hommage lui a été rendu le 20 avril par plusieurs centaines de personnes dans la salle des sports du Patronage laïque municipal Sanquerde Brest.

 

« Je présente, tout d’abord, mes condoléances à la famille de Louis et à ses proches. Mais nous étions tous ses proches. Je dois y associer, parce qu’ils me l’ont demandé, Charles Fiterman, ancien ministre, Claude Poperen et Pierre Juquin, tous trois anciens dirigeants du parti communiste français.

 Beaucoup a été dit avant moi et j’adhère à ces justes appréciations. Cela me permet de limiter mon propos à deux idées.

 La première : je me suis demandé quelles étaient les causes qui faisaient de Louis une personnalité si attachante. C est, je pense, qu’il avait su combiner la culture intime d’un ouvrier de l’arsenal, celle de la classe ouvrière à laquelle il était fier d’appartenir, et celle de l’intellectuel à l’égal des diplômés des grandes écoles qui font du travail intellectuel leur métier. Ainsi, par exemple, il avait déployé au cours des dernières années une grande activité pour promouvoir le livre de Pierre Juquin, ancien élève de l’Écule normale supérieure, sur Aragon. Passionné du débat d’idées, Louis était ouvrier et intellectuel. C’est une culture d’excellence que celle de l’ouvrier intellectuel. Et c’est ce qui explique, à mon avis, le rayonnement de Louis dans tous les milieux et dans toutes les régions. Je peux en témoigner pour les avoir toutes parcourues au cours des dernières années : dans chacune des régions françaises, il y a toujours des personnes qui évoquent Louis dès que l’on parle de Brest et de la Bretagne.

La deuxième idée est que je me suis parfois interrogé sur la cohérence du parcours politique de Louis. On l’a rappelé, il était entré très tôt au parti communiste qui l’avait formé politiquement. Il y avait appris l’importance du militantisme concret, de la théorie et de la lutte idéologique, de l’organisation et de la discipline, de la responsabilité individuelle et collective. Il en a fait une application exemplaire. Mais il en a aussi subi les fautes et les erreurs et même la violence, notamment en 1985 lorsque la fédération du Finistère du parti communiste a connu une crise aboutissant à un véritable schisme. Louis en a été profondément blessé, mais il a vite repris le fil de son idéal à travers une succession d’engagements. Il a été rénovateur avec les rénovateurs Pierre Juquin et Gilbert Wasserma : il a été reconstructeur avec les reconstructeurs Marcel Rigout, Claude Poperen et Félix Damette ; il a été refondateur avec les refondateurs Charles Fiterman, Guy Hermier et moi-même, puis il a poursuivi sans atteindre ce qui restait sa perspective : la révolution. Mais révolutionnaire il l’était depuis longtemps déjà. Ce n’est pas l’instabilité qui est la marque de son parcours, mais la continuité d’une marche d’ouverture au monde dans lequel prospèrerait le progrès humain.

Taciturne parfois, Louis, l’ouvrier intellectuel, était un optimiste fondamental.

C’est pourquoi je ne peux conclure qu’en reprenant l’appel par lequel il terminait ses messages : « Haut les cœurs ! ». N’est-ce pas, Louis ? »

A. LP