Anicet Le Pors : « Le Conseil d’État dénonce une maltraitance de l’État de droit par l’exécutif »

Mardi, 28 Janvier, 2020

Entretien réalisé par Aurélien Soucheyre

La Haute juridiction a torpillé la loi sur la réforme des retraites, l’estimant lacunaire et insincère. Entretien avec un membre honoraire de cette instance.

L’avis rendu par le Conseil d’État sur la réforme des retraites est très négatif. Est-ce surprenant?

Anicet Le Pors Le Conseil d’État est une institution pour laquelle j’ai la plus grande estime, qui a joué au cours de l’histoire de France un rôle essentiel dans la fabrication des concepts qui constituent notre identité politique républicaine. Il a, cela dit, vis-à-vis des autorités en général, une attitude de critique bienveillante qui se traduit par une grande prudence dans la formulation de ses avis. C’est sur cet arrière-plan qu’il faut juger celui qu’il vient de rendre sur la réforme des retraites, qui est très sévère. Je n’ai pas connu en trente années d’avis aussi ferme. Il s’agit, me semble-t-il, d’une manière de s’opposer à ce que j’appellerais une maltraitance de l’État de droit par le président de la République et le gouvernement.

Le Conseil d’État estime que l’étude d’impact du gouvernement est lacunaire et insincère…

Anicet Le Pors Il y a deux types de réaction lorsqu’un gouvernement ne veut pas soigner une étude d’impact : soit il en fournit une absolument vide, par pure formalité, avec le risque de la voir rejetée d’emblée ; soit il en fait réaliser une d’un volume tel qu’elle en devient inabordable. Celle sur la réforme des retraites présente les deux défauts ! Elle fait d’une part 1 000 pages, impossibles à lire dans les délais impartis, et en même temps elle ne répond pas aux questions qui sont posées. La situation me rappelle celle du projet de loi de la transformation de la fonction publique, en 2019. La critique du Conseil d’État était très sévère aussi, car l’étude d’impact avait été envoyée quatre jours après le projet de loi, sur protestation du Conseil d’État. C’est pourtant une grossière erreur puisque l’étude d’impact est faite pour éclairer l’élaboration juridique, pas pour la compléter en cours de route ! C’est elle qui garantit le sérieux du contenu de la loi et dit quelles en seront les conséquences.

Entre notre système de retraite et la transformation de notre fonction publique, l’exécutif s’attaque donc à des piliers de notre modèle de façon très cavalière…

Anicet Le Pors Le contraste est ahurissant. Le gouvernement bouleverse des pans fondamentaux de notre contrat social sans avoir analysé les conséquences de l’action qu’il propose. C’est pourquoi je parle de maltraitance de l’État de droit. Cela traduit une manière d’être de l’exécutif et de Macron qui leur sont tout à fait spécifiques. Tel un démiurge, ce dernier n’admet aucune autorité morale ou spirituelle au-dessus de lui, sans prendre conscience qu’il outrepasse ses compétences. Ce qui se fait sur la réforme des retraites n’est pas acceptable. C’est tout à l’honneur du Conseil d’État de l’avoir signalé et au déshonneur du gouvernement de procéder ainsi. Ce qu’il y a d’étonnant dans cette affaire, c’est qu’Édouard Philippe est lui-même conseiller d’État. Il sait tout cela. Je me demande s’il ne s’est pas radicalisé. Il devient cassant et brutal.

Voir aussi : Violence, mépris, autoritarisme : La drôle de  » démocratie » à l’ère Macron

Le Conseil d’État s’alarme d’un recours massif aux ordonnances pour rédiger la réforme. Qu’en pensez-vous?

Anicet Le Pors C’est très problématique car pour les ordonnances, il n’y a pas d’étude d’impact. Et là, il y a 29 ordonnances ! D’un point de vue juridique, elles ont rang de lois. Et l’exécutif décide qu’il n’y aura pas d’études d’impact sur 29 équivalents lois. C’est massif et inquiétant. Pour la réforme de la transformation publique, les nombreuses imperfections et le recours à 7 ordonnances avaient conduit le gouvernement à prévoir 60 décrets en Conseil d’État pour définir le contenu de la loi. C’était déjà ahurissant et cela s’aggrave. Ce qui est critiqué sur la réforme des retraites par le Conseil d’État était donc déjà en germe. Ce comportement qui tend à devenir systématique de la part du gouvernement se traduit par une bureaucratie considérable : on soumet au Conseil d’État, puis au Parlement un texte dont on ne peut pas évaluer la portée, ce qui est très grave.

Emmanuel Macron balaye les critiques qui peuvent lui être faites en lançant: «Essayez la dictature et vous verrez!»

Anicet Le Pors Emmanuel Macron est un homme dangereux. Ce qui se passe en ce moment le montre. Il est intéressant de voir, après les gilets jaunes et les mobilisations syndicales, que le Conseil d’État ouvre un autre terrain, qui touche directement au pouvoir d’État. Et la Cour de cassation appelle Macron à respecter la séparation des pouvoirs. L’éditorialiste Thomas Legrand s’est évertué, lundi, sur France Inter, à dire que l’on était quand même en démocratie. Mais, être obligé de le faire montre déjà qu’il y a un doute quelque part. Évidemment, il est aujourd’hui excessif de parler de dictature, ce serait passer une limite qualitative. Mais il ne faut pas pour autant jouer avec la démocratie comme Macron le fait. Il ouvre la voie aux forfaitures et risque à un moment d’être dépassé par plus violent que lui, dans une société complètement décomposée et désorganisée.

Voir aussi : Éditorial. Le coup de pistolet du Conseil d’État

Sur le fond, que pensez-vous de la réforme des retraites?

Anicet Le Pors Aujourd’hui, le produit intérieur brut par tête en France est le plus élevé que l’on ait jamais connu. En tenant compte de la démographie et des prix, chaque Français s’est potentiellement enrichi par rapport à il y a vingt ans. Comment se fait-il, dès lors, qu’il ne puisse pas bénéficier de cet effort de productivité global ? La réponse se trouve en analysant le partage de la valeur ajoutée nationale, qui est de plus en plus défavorable à la rémunération du travail et de plus en plus favorable à la rente. La France est pourtant un pays riche, qui a largement les moyens d’un modèle social de haut niveau. À mes yeux, il faudrait faire l’inverse de ce que veut imposer l’exécutif. La retraite des fonctionnaires est, par exemple, une référence sociale majeure, car elle porte sur les six derniers mois de façon définie et transparente : un fonctionnaire qui rentre dans l’administration sait immédiatement quel sera le montant de sa retraite. Voilà quelque chose à défendre.

Anicet Le Pors Conseiller d’État honoraire et ancien ministre communiste de la Fonction publique

Tribune pénibilité : une politique régressive pour la Fonction publique

Alternatives Économiques – 21 janvier 2020

Le gouvernement a annoncé récemment son intention de supprimer le dispositif appelés « catégorie active» dans la Fonction publique, au nom d’une nouvelle prise en compte de la pénibilité commune à tous. En effet les fonctionnaires sont classés en deux catégories : les « sédentaires » et les « actifs » et ces derniers  (policiers, pénitentiaires, certains personnels de santé, contrôleurs aériens, sapeurs pompiers par exemple) peuvent bénéficier de conditions de départ à la retraite aménagées  en raison de la pénibilité de leurs activités (  57 ans en général jusqu’à 52 ans pour l’âge minimum), sous réserve d’avoir effectué un certain nombre d’années de service dans la dite catégorie.

Pénibilité individualisée

On aurait pu sans doute discuter pour savoir si la liste de corps concernés est toujours pertinente,- encore que lorsqu’on en regarde la liste il est difficile de nier la pénibilité particulière des métiers concernés ; on aurait pu réfléchir aux critères qui, compte tenu de l’évolution de travail des agents du service public et de la comparaison avec les salariés du privé, permettent de classer tel ou tel métier comme « actif »  et éventuellment en ajouter de nouveaux: pour ne prendre qu’un exemple, on sait aujourd’hui la pénibilité particulière du travail en école maternelle (voir là dessus notamment les travaux de Domnique Cau Bareille).  On aurait pu négocier d’y intégrer les contractuels aujourd’hui exclus. Mais la ligne gouvernementale, exprimée d’ailleurs par le Président de la République, est que la pénibilité ne peut pas relever de catégories mais de critères individuels. En fait il ne s’agit de rien d’autre qu’un nouvel avatar d’une politique de régressions à courtes vues qui vise notamment la Fonction Publique.

Comme la loi du 6 aout dernier, dite de « transformation de la Fonction Publique » , comme le projet de loi sur les retraites, il s’agit de s’en prendre à des garanties collectives et solidaires au profit de mesures individuelles bien moins protectrices, dont on nous dira peut-être ensuite qu’elles sont trop complexes et qu’il faut les réduire : l’expérience des critères de pénibilité introduits il y a quelques années dans le privé l’illustre bien.

Les modernes Diafoirus qui sont aux manettes ajoutent donc la saignée à la purge sous prétexte de guérir un malade dont ils ignorent la réalité et les besoins et inventent les maladies. Leur but est en réaliré  de saper profondément un édifice étroitement lié à l’histoire de notre République et qui, contrairement à leurs croyances, est véritablement moderne.

Socle commun de droits

En effet s’il existe une Fonction Publique avec un statut et des règles communes à tous c’est parce que l’action publique a besoin d’agents  qui travaillent ensemble pour prendre en charge l’intérêt général et qu’il le fassent dans le respect d’un certain nombre de principes fondamentaux: égalité, pérennité, responsabilité, indépendance par rapport aux intérêts particuliers. Et les garanties  dont ils bénéficient sont étroitement liées à ce besoin et à ces principes.

Comment envisager une action collective efficace sans un socle commun de droits et de devoirs qui permettent à la fois solidarités, comparabilité et responsabilité ? Il n’est pas jusqu’à la mobilité dont se réclament sans cesse nos gouvernants qui ne nécessite ce commun : peut on imaginer que les agents changeront aisément de lieu de travail, de fonction, de métier s’ils n’ont pas de visibilité sur leurs droits et sur les conséquences de ces changements? Alors que les besoins des services publics aujourd’hui nécessitent de plus en plus travail en commun, échanges et transversalité, quel sens cela a-t-il de jouer la mise en concurrence et l’individualisation des situations?

Ces dispositions sont tout sauf novatrices : elles nous ramenent à une époque où les agents publics étaient sujets et non citoyens, et où on leur demandait simplement d’exécuter et se taire. Elles ne répondent à aucun des besoins d’une société de plus en plus fracturée en quête de justice et de cohésion; elles tournent le dos aux besoins et aux défis de l’avenir qui impliquent de mieux penser l’intérêt général et les communs dans un monde globalisé.

Ces reculs, ces coups de boutoir obstinés sont nocifs  et déstabilisants pour les agents alors qu’on a besoin que tous ensemble continuent de s’investir comme ils l’ont toujours fait pour faire fonctionner des services publics indispensables à notre société. Mais au delà des agents ils sont une menace pour chacun des citoyens et au final pour notre démocratie.

Gérard Aschieri ancien secrétaire général de la FSU est membre du CESE

Anicet Le Pors, ancien ministre de la Fonction Publique

Co-auteurs de « La Fonction Publique du XXIème siècle » (2015, Éditions de l’Atelier)

La retraite des fonctionnaires référence sociale majeure

La spécificité du service public

Le statut général fondateur  des fonctionnaires (SGF) de la loi du 19 octobre 1946 était porteur de l’idée qui émanait du programme du Conseil National de la Résistance (CNR) selon laquelle l’intérêt général devant l’emporter sur les intérêts particuliers, les serviteurs de cet intérêt général devaient disposer de garanties les protégeant des pressions économiques, des injonctions politiques partisanes, de l’arbitraire hiérarchique, conditions nécessaires d’une administration intègre, neutre et efficace.  C’est pourquoi on s’étonnera peut être aujourd’hui de devoir rappeler que c’est dans le SGF (art. 32) que l’on trouve pour la première fois une définition du « minimum vital » (ancêtre du SMIC) et que celui-ci était utilisé dans le même article pour fixer à 120% de ce minimum la limite inférieure des  traitements dans la fonction publique de l’État. C’est dire en quelle estime étaient tenus les fonctionnaires par les autorités issues de la Libération.

C’est dans le même esprit que leur furent accordées d’autres garanties en matière d’emploi, de protection sociale et de retraite.  Ainsi l’article 140 du SGF d’alors prévoit qu’un décret soumis à ratification du Parlement avant la fin de l’année 1946 devrait procéder à l’organisation d’institutions sociales dans les administrations ou services publics et à « la fixation des règles applicables aux fonctionnaires en matière de sécurité sociale, en ce qui concerne notamment les risques maladie, maternité, invalidité, décès ». Il était également précisé que des lois ultérieures réformeraient la situation existante en « prévoyant notamment qu’en aucun cas le montant de la pension d’ancienneté ne peut être inférieure au minimum vital et garantissant les droits des femmes fonctionnaires ». Question de pleine actualité en 2020[1]. Ces dispositions firent effectivement l’objet de lois au cours des deux années suivantes. Furent aussi consacrés des régimes spéciaux au nom de l’intérêt général et de la spécificité des fonctions et activités exercées par les personnels des administrations et des services publics dont les personnels furent couverts non par des contrats mais par des statuts, les uns législatifs (fonctionnaires) les autres réglementaires (entreprises publiques).

Ce n’est toutefois pas dans le cadre du SGF qu’ont été  mises en place les dispositions correspondantes en matière de retraites des fonctionnaires, mais par le Code des pensions civiles et militaires créé en  1951. La pension y est conçue non comme une récompense, mais en raison des services rendus par le fonctionnaire jusqu’à la cessation de ses fonctions, calculée en prenant en compte le niveau, la nature et la durée de celles-ci, afin de lui garantir, après la situation d’activité, des conditions de vie dignes eu égard aux services rendus pour le bien commun. Le financement de la retraite relevait du budget de l’État et la pension ne devait pas tarder à être considérée par la juridiction administrative comme le prolongement du traitement d’activité, ayant la nature d’un salaire. Le régime spécial de l’Institution de régime complémentaire des agents non titulaires de l’État et des collectivités publiques (IRCANTEC)  sera créé en 1970. Dès 1945, les agents des collectivités territoriales et les personnels hospitaliers avaient été affiliés à la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL), tandis que le régime de retraite des ouvriers de l’État datant de 1928 était réformé en 1964. 

Un régime transparent

Outre la légitimation de la spécificité du régime de retraite des fonctionnaires (comme corollaire de celle du SGF) par la loi, l’importance des effectifs des salariés concernés au sein de la population active et retraitée, l’ampleur du dispositif juridique, la qualité du modèle de solidarité par la répartition retenu tient à sa transparence qui en fait une dimension de la démocratie. La construction originelle a été maintes fois modifiée, ce qui rend l’exposé complet difficile, mais si avant d’évoquer les principales réformes intervenues dans le régime des retraites depuis la deuxième guerre mondiale on s’en tient aux caractéristiques principales on  peut le résumer ainsi. Un jeune fonctionnaire intégrant la fonction publique vers l’âge de 20 ans va se voir appliquer le statut particulier du corps pour lequel il a concouru et il sera classé à l’indice de début de la grille indiciaire de ce corps. Connaissant la valeur du pont d’indice (pratiquement bloquée depuis 2010), il pourra donc calculer sa rémunération à tous les niveaux jusqu’à l’indice terminal de sa carrière.

Ainsi, jusqu’au début des années 2000, il peut à tout moment  – toute chose égale par ailleurs – calculer le montant de sa retraite : dans la limite de 37 annuités et demie de services, et à raison de 2% du traitement (le plus élevé) des six derniers mos par annuité, sa retraite s’élève ainsi à 75% de ce traitement de fin de carrière. C’est simple, transparent  et … rassurant. On ajoute que les primes ne sont pas prises en compte dans ce calcul et que le fonctionnaire a cotisé pour la retraite à hauteur de quelque 6% (à l’origine) de son traitement pendant toute sa carrière. Mais cette présentation, pour être aisément compréhensible, n’est cependant qu’approximative étant donné de nombreuses dérogations ou modifications des paramètres intervenues au fil du temps.  Il reste que la possibilité statutaire d’effectuer une carrière complète excédant le plus souvent les 37 ans ½ et la prise en compte comme assiette le traitement le plus élevé pouvait constituer une référence forte pour les salariés du secteur privé. Certes, ils ne pouvaient se référer à leur dernier salaire qui n’était pas toujours le plis élevé et le caractère plus aléatoire de leur vie professionnelle ne pouvait être utilement invoqué, mais les caractéristiques d’une assiette favorable s’imposaient par référence au régime des fonctionnaires : les meilleures années rémunérées sur une période significative aussi courte que possible, dix ans plutôt que vingt-cinq ans et, a fortiori l’ensemble de la vie professionnelle comme prévu dans le régime de  retraite par points.

On rappellera aussi que les fonctionnaires sont classés en deux catégories : les « sédentaires » et les « actifs », ces derniers  (policiers, pénitentiaires, certains personnels de santé, contrôleurs aériens) pouvant bénéficier de conditions de départ à la retraite aménagées  en raison de la pénibilité de leurs activités, jusqu’à 52 ans pour l’âge minimum, par exemple. Cette distinction catégorielle est remise en cause par le projet gouvernemental.

Des régressions répétitives

Ce modèle a été contesté par les libéraux pour qui les formes statutaires ou les systèmes réglementés sont en contradiction avec les axiomes de l’économie libérale, surtout dans une phase néolibérale dont la dérégulation est le principe. Il l’est également par une idéologie réformiste qui ne conteste pas le capitalisme dans ses fondements mais privilégie la justice distributive qui banalise la distinction public-privé. Ces deux  lignes idéologiques s’expriment dans les champs politiques, syndicaux et associatifs. On les retrouve dans des démarches successives ou conjointes concernant le SGF comme les régimes de retraites.

S’agissant des régimes des retraites en général et celui des fonctionnaires en particulier, la remise en cause a été engagée à l’initiative de Michel Rocard, premier ministre, qui publie en 1991 un Livre blanc posant le problème d’une réforme d’ensemble du système de retraite. La démarche est ensuite poursuivie avec un rapport sur le sujet du commissaire général du Plan Jean-Michel Charpin.  En 1993, le gouvernement Balladur engage à son tour une réforme des retraites du secteur privé : pour le calcul de la retraite sont prises en compte les vingt-cinq meilleures années au lieu des dix meilleures, augmentation de la durée de cotisations, l’indexation se fera désormais sur les prix et non plus sur les salaires. Nouvelles régressions sous le gouvernement Raffarin et Fillon. Au bout du compte s’agissant des fonctionnaires, dans la majorité des cas, le nombre d’annuités nécessaires pour obtenir une retraite complète est porté de 37 ½ à 40 puis 42 ans, l’âge minimum pour en bénéficier de 60 à 62 ans dans la perspective de 63 ans avec la loi Touraine au cours du quinquennat Hollande, l’évolution du montant des pensions est déconnectée de l’évolution des mesures  indiciaires bénéficiant le cas échéant aux  fonctionnaires en activité.  

Un changement qualitatif

La réforme Macron est d’une autre nature. Elle poursuit certes une régression sur les paramètres avec notamment l’introduction de la notion d’âge-pivot (puis d’équilibre) assorti de bonus ou de malus visant à allonger la durée de la vie au travail, mais elle opère surtout une profonde transformation qualitative avec la substitution d’ un système « universel » de retraites à points au système actuel paramétrique (quand bien même ce serait dans une démarche régressive comme celles développées depuis 1991) défini clairement par la loi et le décret, notamment en ce qui concerne le système de retraite des fonctionnaires. La réforme prétend enfermer le raisonnement dans un quantum des dépenses de retraite de 14 % du PIB voire moins, raisonnement totalement irrationnel dans une perspective de croissance démographique et de valeur créée par travailleur. Le gouvernement soutient aussi qu’elle va réduire les inégalités, elle va au contraire les aggraver comme le montrent les études sur ce point[2]. Il est regrettable qu’il ait fallu ce projet de réforme pour que les pouvoirs publics admettent la réalité du  déclassement des enseignants, des personnels de santé et de recherche. C’est en réalité une régression qui tire vers le bas les salariés du public comme du privé  ainsi que l’avait effectué la réforme du code du travail en faisant du contrat individuel de droit privé négocié de gré à gré la référence sociale majeure contre les statuts, prolongé par la suppression du statut des cheminots, puis par la loi de transformation de la fonction publique du 6 août 2019.

Le projet de loi fait apparemment jouer le rôle central au conseil d’administration d’une Caisse nationale de retraite universelle, mais sous la contrainte des projections financières du système et sous la surveillance du gouvernement.  Si celui-ci laisse dire qu’il a retiré du projet la notion d’âge-pivot par référence au système actuel, il impose un âge d’équilibre qui a la même vocation : prolonger la vie au travail pour obtenir une retraite complète alors qu’un tiers des salariés seulement sont encore au travail entre 60 et 64 ans. Dans ces conditions l’âge légal minimum devient virtuel. Autour de l’âge d’équilibre minorations et majorations seront fixes par le conseil d’administration de  la Caisse nationale et, à défaut par décret. La valeur du point sera également déterminée par ce conseil d’administration compte tenu des projection financières du système. S’il est prévu que la valeur du point ne pourra pas baisser, les valeurs du point  d’acquisition et de service seront fixées par défaut en tenant compte de l’évolution du revenu moyen par tête. Toutefois, à titre transitoire des modalités seront prévues notamment pour ne pas nuire à l’équilibre financier. La catégorie active qui permettait des départs anticipés pour certaines catégories de fonctionnaires est supprimée et remplacée par une appréciation individuelle de la pénibilité dans des conditions restrictives. Il s’agit donc d’un système d’une extrême complexité qui n’est pas encore abouti dans l’attente, en premier lieu, des résultats de la conférence sur le financement attendus pour la fin mars. On est très loin de la totale lisibilité du régime de retraite des fonctionnaires exposé précédemment.

Les fonctionnaires ciblés

Les fonctionnaires seront les grands perdants de la réforme car leur SGF (même dénaturé par la récente loi) et leur régime spécifique de retraite constituent une référence sociale insupportable pour le néolibéralisme[3]. Avec la réforme, ils perdent toute visibilité sur le montant et la date de leur    retraite. Ils ne peuvent faire confiance aux autorités politiques qui ont bloqué la valeur du pont d’indice déterminant leur rémunération (pourquoi ne procèderaient-elles pas de même avec les points de retraite ?). La prise en compte incertaine de rémunérations antérieures à l’entrée dans la fonction publique, comme celles des débuts de carrière  et des primes  (lesquelles ont souvent été des expédients pour refuser des revalorisations indiciaires), quelques bonifications familiales, ne garantissent en rien la compensation des pertes occasionnées par le nouveau système, ni une correction des inégalités existantes alors qu’il serait possible de le faire avec le système existant par la voie réglementaire et avec les moyens financiers nécessaires, en ce qui concerne notamment les catégories de fonctionnaires sous-classées évoquées précédemment (enseignants, hospitaliers, chercheurs). Plus généralement apparaît la nécessité qu’il y aurait à revoir l’ensemble des grilles indiciaires pour tenir compte de l’élévation d’ensemble des qualifications Les conséquences de la réforme seront aggravées pour les femmes, déjà très discriminées (carrières discontinues, temps partiel, prise en compte insuffisante des maternités, déclassements professionnels, etc.), très majoritaires dans la fonction publique, en particulier dans la catégorie C.

Si chaque citoyen et chaque citoyenne peut développer sa réflexion  sur l’analyse de la situation et les remèdes à lui apporter, seules les organisations syndicales sont légitimes à porter des revendications tenant compte à la fois des objectifs poursuivis et des moyens qui peuvent être mis en œuvre. Ainsi, dans une déclaration commune les organisations syndicales de la fonction publique  CGT, Fédération autonome, Force Ouvrière, FSU, Solidaires ont mis en avant les revendications suivantes : augmentation des retraites dans les cadres existants :  code des pensions et de la CNRACL ; retraite à 60 ans et maintien de la catégorie active ; revalorisation salariale du pont d’indice et augmentation uniforme de points d’indice ; création d’emplois statutaires et plan de titularisation des contractuels ; défense des missions publiques et abandon des externalisations et des privatisations ; renforcement du statut et abrogation de la loi du 6 août 2019.

Sur la portée du dialogue social

Les conditions dans lesquelles cette réforme a été engagée pourraient préjugent celles qui présideraient à sa gestion : des concertations formelles mais pas de véritables négociations avec des syndicats méprisés, pas d’évaluation rigoureuse des financements, pas d’étude d’impact sérieuse (comme ce fut également le cas pour la loi de transformation de la fonction publique). Si la responsabilité propre du président de la République est assumée et est présentée comme une preuve de sa détermination, il est surtout l’instrument complaisant d‘instances internationales (Banque mondiale, Organisation de coopération et de développement économiques OCDE, Union européenne) prônant ensemble  la réduction de la dépense publique et l’alignement du public sur le privé par tous les moyens, dont la compression des retraites, la suppression des systèmes prédéfinis comme celui des fonctionnaires. Dès lors, la voie est ouverte au remplacement de la répartition par la capitalisation, au bénéfice des compagnies d’assurances complémentaires et des fonds de pension américains. Quelle portée peut alors avoir le dialogue social dans de telles conditions ?

Les promoteurs du projet entendent le circonscrire aux contraintes financières : part du PIB intangible consacrée aux retraites, résorption d’un déficit (contesté) à moyen terme, âge pivot, valeurs des points, etc. Ils usent d’un argument qui se voudrait décisif mais qui ne fait que souligner la nécessité d’améliorer le système : dans l’après guerre il y avait trois actifs pour un retraité et il n’y en aurait plus que 1,7 aujourd’hui. Des raisonnements étriqués de même nature sont tenus pour les politiques sociales concernant les protections relatives à la maladie ou au chômage. Dès lors, il faut élargir la réflexion et le raisonnement en se dégageant de contraintes artificiellement imposées et commencer en posant une question simple : l’argent existe-t-il aujourd’hui en France pour assurer la satisfaction des besoins fondamentaux ? Question qui se dédouble elle même : les richesses créées sont elles suffisantes et sont-elles justement réparties ?

Sur le premier point on peut affirmer que dans notre pays la richesse créée par habitant est la plus élevée jamais atteinte (PIB  en francs/euros constants divisé par le nombre d’habitants), chaque habitant est 20% à 30 % potentiellement plus riche en 2019 qu’il y a 20 ou 30 ans selon la date de référence. Comment se fait-il alors qu’aujourd’hui il soit plus difficile de vivre dignement, que les protections sociales soient plus difficiles à couvrir qu’hier ? La réponse est dans le second point : la répartition des richesses. Le « tournant libéral » du printemps 19 83 qui a marqué en France le début du cycle néolibéral a été suivi d’une forte diminution de la part des rémunérations salariales dans la valeur ajourée : 5 à 8 points selon les ensembles d’entreprises considérés[4]. Ce décrochage des salaires n’a pas été résorbé au cours des quinze années suivantes et on doute qu’il le soit aujourd’hui vu la croissance des profits annoncés au cours des dernières années. En conclusion, il y a de l’argent, mais sa répartition profite au capital et non au travail. On peut douter que la conférence de financement annoncée par le premier ministre sur proposition de la CFDT s’intéresse à cette question de fond et actualise notre connaissance sur le partage des richesses produites par les Français. Qui a peur des chiffres ?


[1] G. Aschieri et A. Le Pors, La fonction publique du XXIe siècle, Éditions de l’Atelier, 2015.

[2] Voir notamment : T. Amossé, sociologue administrateur de l’INSEE et J. Cayouette-Ramblière, sociologue à l’INED, « Les fonctionnaires sacrifiés sur l’autel du système universel de retraite », Libération, 14 janvier 2020.

[3] A. Le Pors, « Les fonctionnaires, voilà l’ennemi », Le Monde diplomatique, avril 2018.

[4] Centre d’analyse stratégique, « Faut-il rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée et des profits en faveur des salariés ? »,  La note de veille n° 133, mai 2009. Cette analyse a été fondée sur un rapport du directeur général de l’INSEE, Jean-Philippe Cotis commandé par Nicolas Sarkozy.