Hommage à Jacques Fournier

J’ai rencontré Jacques pour la première fois dans le préau d’un établissement  scolaire de Saint Cloud où il avait organisé une réunion dans le cadre des élections municipales de 1971.  Il conduisait la liste du parti socialiste et moi celle du parti communiste. J’étais donc venu lui porter la contradiction tout en sachant que concurrents au premier tour nous serions ensemble au second. Il s’intéressait beaucoup à l’époque à la démarche des Groupes d’action municipale (GAM). Nous n’avons pas été élus mais de là est née une amitié de cinquante  ans stimulée et enrichie par la contradiction originelle restée vivace dans ses fondements jusqu’à aujourd’hui.

Nous eûmes aussitôt la chance de pouvoir poursuivre nos convergences sur les plans professionnel et politique. Dans le contexte des années  1970 où demeurait une certaine exigence de rationalité dans la conduite de l’action publique, Jacques était en charge de la question sociale au Commissariat général du Plan et je m’occupais de politique industrielle à la direction de la Prévision au ministère de l’Économie. Il y effectua un travail remarquable témoignant de sa haute compétence et de son souci du dialogue social. Il porta un intérêt particulier à la politique  de l’éducation et au thème associé de la laïcité qu’il abordait de manière plutôt bienveillante. Politiquement, il rejoignit le CERES, l’aile gauche du parti socialiste ce qui nous plaçait sur des positions idéologiques  voisines dans un débat dominé par  la question des nationalisations que résumait le slogan partagé « Là où est la propriété, là est le pouvoir ! ».

Jacques Fournier réunissait ainsi toutes les conditions pour jouer un rôle important lors de l’alternance de 1981 qui entreprit de profondes transformations sociales. Avec notre ami Guy Braibant il permit  de résoudre la délicate question de la place des ministres  communistes au gouvernement (nombre, ministères, personnalités). Le résultat, injuste en raison de l’effet majoritaire du mode de scrutin fut considéré néanmoins comme acceptable. Nommé secrétaire général du gouvernement en 1982, il nous apporta une aide constante, notamment en ce qui me  concerne, en matière de négociations salariales, de gestion  prévisionnelle, d’élaboration statutaire, de  réformes administratives. Mais la singularité française de l’élection d’un président de gauche à contrecourant de nos voisins occidentaux ne dura pas deux ans, le tournant  néolibéral de mai 1983 nous fixa les limites de nos ambitions. Le soutien de Jacques me permit néanmoins d’effectuer des sorties constructives.

Sa nomination à la présidence de GDF puis de la  SNCF apparut à tous assez  naturelle . D’autres parleront mieux que je ne peux le faire de son action à la tête  de ces grandes entreprises publiques. Délaissant la question de la propriété du secteur public, il concentra désormais ses réflexions sur le thème de l’État  stratège notamment au sein du CIRIEC  où il eût un rôle majeur. Tâche ardue dans un contexte  où le secteur public industriel a régressé des trois quarts en  trente ans sous l’emprise de l’idéologie managériale dominante, c’est-à-dire celle de l’entreprise privée.  Quoi qu’il en soit Jacques Fournier a été un ardant défenseur du service public. Fort intéressante est l’analyse qu’il développe à partir de L’économie des besoins, titre de l’un de ses derniers livres, qui lui permet d’identifier les besoins relevant de l’intérêt  général et d’envisager les moyens les plus appropriés pour parvenir à leur satisfaction en poussant l’analyse  jusqu’aux  moyens économiques, politiques et patrimoniaux et en ne se contentant  pas de faire confiance à la seule technostructure.

Mais ce qui m’apparait le plus important peut être dans la conjoncture actuelle   c’est d’évoquer Itinéraire d’un fonctionnaire engagé, titre d’un autre de ses livres. Jacques n’était pas un haut fonctionnaire conforme mais un grand serviteur de l’État et du service public. Dans l’exercice de ses hautes responsabilités, il a été loyal et compétent sans jamais renoncer ni dissimuler ses convictions politiques et philosophiques. On sait moins qu’il a mené  une action internationale courageuse à l’égard du Maghreb et notamment de l’Algérie  pays de son enfance (le dernier article de son  blog porte sur  les suites à donner au rapport Stora) et aussi en soutien du peuple  palestinien. C’était également   un habile travailleur manuel : il aimait et savait réparer une chaise cassée. Seul en cuisine, il excellait. Un homme véritable.

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