Hommage à Jean Fourré – Église Saint-Roch, 16 mai 2008

Il est triste de quitter Jean FOURRÉ. Il est triste qu’il nous ait quitté. Et pourtant évoquer Jean FOURRÉ n’incline pas à la tristesse.

Pour peu que l’on ait eu la chance de le fréquenter en quelques occasions et d’avoir eu avec lui les longues conversations qu’il affectionnait, on comprend aisément cette contradiction.

Car Jean FOURRÉ était non seulement un grand commis de l’État, comme on dit, mais aussi un homme d’une grande culture, d’une expérience multiforme, d’une délicate sensibilité. On se demandait parfois quel pays il avait bien pu ne pas visiter, tant il connaissait de détails de sites, d’histoires, de coutumes, de circonstances baroques, de spécialités culinaires étranges. Il était d’une nature plutôt réservée, modeste il ne se mettait pas en avant de lui-même, mais dès qu’il avait la parole, on ne la lui reprenait pas si facilement, non parce qu’il s’imposait, mais simplement parce qu’il était intéressant et drôle, et qu’il avait le secret des anecdotes à rebondissements, enchaînées avec une certaine emphase qui en accusait le trait.

Ce n’est là qu’un aspect limité de sa personnalité, car je ne sais pas ce que savent plus intimement sa famille, ses proches. De cela je ne peux évidemment rendre compte, ils le vivent aujourd’hui douloureusement dans leur for intérieur. Mais je peux leur dire qu’ils ont eu la chance de partager la vie d’une personne hautement estimable et qu’ils doivent trouver dans la présence ici de nombre de ses collègues et amis du Conseil d’État et des autres instances où il a exercé son activité professionnelle, un témoignage d’affection dont j’espère qu’il pourra atténuer leur peine.

C’est une coutume de rappeler en ces circonstances ce qui a constitué la trame de l’activité professionnelle et sociale de l’ami disparu. Je ne peux en retenir que l’essentiel, qui est cependant impressionnant.

Entré à l’École nationale d’administration en 1956, Jean FOURRÉ choisira le Conseil d’État à la sortie. Mais il ne l’intégrera effectivement qu’en 1959 après avoir passé quelques mois en Algérie en position hors cadre auprès du Président du Conseil des ministres « à l’effet de servir les administrations publiques d’Algérie ».

Puis, au temps où la « planification à la française » était à son apogée, il sera en 1959 et 1960, comme rapporteur spécial, de l’aventure du Comité Rueff-Armand chargé d’examiner « les situations qui constituent un obstacle à l’expansion de l’économie française ». Dans le même temps, jeune auditeur, il assurera ses fonctions de rapporteur à la section du contentieux et au Centre de coordination et de documentation du Conseil d’État. Il sera nommé maître des requêtes en 1964.

Au cours des voyages que nous avons faits ensemble, il m’a souvent parlé d’une expérience qui l’avait beaucoup intéressé de 1964 à 1966 : la direction des études à l’École de droit et d’administration de Léopoldville dans l’ancien Congo Belge qui venait d’accéder à l’indépendance. C’était pour nous un sujet d’échange puisque j’y avais travaillé également à la même époque mais que nous ne nous étions pas rencontrés.

À son retour en France, il sera affecté conjointement à la section du contentieux et à la section sociale où il ne restera que peu de temps, car après avoir fait son mai 1968 à l’Institut des hautes études de défense nationale, l’IHEDN, commencera pour lui une succession de passages en cabinets ministériels : auprès du Garde des Sceaux, René Capitant, en 1968-1969 ; du secrétaire d’État auprès du Premier ministre, Jacques Baumel, de 1969 à 1972 ; puis au cabinet du ministre du commerce et de l’artisanat, Yvon Bourges, en 1972-1973 ; puis encore au cabinet du secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires étrangères, Jean-François Deniau, en 1973-1974, fonction qu’il prolongera comme membre de la cellule de gestion chargée des problèmes de coopération au ministère des Affaires étrangères. Il en a tiré une expérience étendue et diversifiée du fonctionnement de l’appareil d’État dont il parlait assez peu, sauf lorsqu’on le sollicitait, ce qui m’est arrivé assez souvent.

Il aura passé néanmoins une grande partie de sa carrière au sein du Conseil d’État où il a rempli les tâches contentieuses qui sont le commun des membres du Conseil, notamment à la 7° sous-section de la Section du contentieux, mais aussi comme rapporteur près la Cour de discipline budgétaire et financière, ainsi que commissaire du gouvernement à la commission spéciale de cassation des pensions. Nommé conseiller d’État en 1983, il sera rapporteur à la section des finances du Conseil d’État à partir de 1987.

Son intérêt pour la chose militaire (il était colonel de réserve et chacun sait qu’il aimait porter des chemises kaki réglementaires) l’avait fait nommer chef de la section des affaires civiles et générales à l’IHEDN en 1977, et président de la commission interministérielle des formes civiles du service national en 1993, fonction dans laquelle il sera reconduit en 2000.

Mais sa riche expérience le conduira également à occuper des postes de représentation et de responsabilité dans une multitude d’organismes : ainsi il sera nommé président du conseil d’administration de la Caisse de retraite et de prévoyance des clercs et employés de notaires en 1985, président du conseil d’administration de l’hôpital Saint-Maurice également en 1985, membre du Conseil des impôts en 1989, président de la Commission de contrôle des assurances de 1995 à 2001, président de la Commission du contrôle des mutuelles et des institutions de prévoyance de 1997 à 2001.

Ce qu’on sait moins c’est que Jean FOURRÉ s’était aussi intéressé à la chose municipale en étant élu adjoint au maire de Beaulieu-sur-Mer dans les Alpes Maritimes de 1983 à 1989.

Enfin, et je trouve que cela lui allait bien : il avait été nommé en 1999, membre du Comité national pour le passage en l’an 2000. Je ne le savais pas et regrette beaucoup de ne pas avoir pu lui demander comment il avait vécu cette expérience victorieuse.

Jean FOURRÉ était titulaire d’un master of Arts de la Clark University. Il était Officier de la Légion d’honneur, Commandeur de l’ordre national du Mérite, Officier des Palmes académiques et médaillé des services militaires volontaires.

Cet itinéraire, Jean FOURRÉ ne l’avait sans doute pas entièrement prévu ; il aurait pu en emprunter d’autres, tant il était curieux de tout. Parmi les nombreuses images qui me reviennent en mémoire en ces circonstances, je veux en retenir deux.

La première se situe dans la bibliothèque du Conseil d’État où nous avions l’habitude de travailler tous les deux, généralement en face-à-face sur les grandes tables brunes qui s’y trouvaient à l’époque. La simplicité de son abord et sa compétence reconnue me l’avaient fait choisir comme conseil, avec un autre ami disparu Bernard TRICOT, lorsque je rencontrais des difficultés dans l’étude d’un dossier. Je l’interrompais dans son propre travail pour lui poser une question. Il laissait alors son stylo, se renversait sur sa chaise, prenait son inspiration le regard levé sur un horizon indéterminé, et commençait par une phrase qui situait mon problème au niveau convenable : « D’abord, clarifions la situation ! ». Il me donnait l’impression que, le premier, je venais de soulever une question majeure du contentieux administratif et qu’il m’était par là reconnaissant de lui faire jouer les premiers rôles dans sa solution. C’était aussi un excellent connaisseur du droit de la fonction publique et il m’est arrivé souvent de le consulter à ce sujet.

La seconde image vient d’Égypte, en 2000, au cours de l’un des nombreux voyages organisés par l’Association des membres du Conseil d’État que nous avons faits ensemble. Il visitait les sites avec son épouse, Hélène, alors mal voyante, et il était particulièrement touchant de l’entendre lui détailler tout ce que nous voyions, avec une infinie précision et une constante délicatesse, en ajoutant des compléments de son cru, tout en prenant, comme il le faisait chaque fois, une quantité de notes d’une écriture fine, assortis de croquis sur de petits carnets, appelés Moleskine, c’est lui qui me l’a appris. Sa présence comptait beaucoup dans ces voyages. L’une des premières questions que l’on se posait lorsqu’ils étaient envisagés était : « Est-ce que Jean FOURRÉ vient ? ». Car c’était pour chacun la promesse de moments de gaîté assurés, comme par exemple en Éthiopie lorsqu’il nous racontait qu’il avait été reçu une fois par l’Empereur Hailé Sélassié, deux lions rugissants à ses côtés, et qu’il avait compris de ce jour pourquoi il fallait prendre congé de l’empereur en sortant à reculons. Et je passe sur quelques espiègleries qui n’étaient pas de notre âge, mais dans lesquelles nous étions complices.

On comprend dans ces conditions que son départ mêle à la tristesse du deuil la remontée du souvenir de moments heureux, voire de franche gaîté, dont il était la cause.

C’est dans cet esprit que je présente mes condoléances personnelles à sa famille et à ses proches, certain d’être aussi le porte parole de tous les collègues et amis qui ont connu ce compagnon attachant, ce collègue valeureux, cet homme véritable.

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