Voeux 2009 d’Anicet Le Pors aux Bretonnes et aux Bretons de L’Ile de France – Bretagne-Ile de France, décembre 2008

 

Généalogiquement vôtre

Remonter aussi loin que possible dans le temps pour connaître les noms et l’état civil de ceux qui nous ont faits est une passion de plus en plus partagée, notamment en Bretagne qui compte les centres généalogiques les plus importants de France. Ils se sont dotés de banques de données informatiques performantes et sont animés par des responsables très actifs. Savoir d’où l’on vient n’est pas seulement une exploration du passé, c’est aussi le moyen de mieux comprendre le présent et de choisir avec plus de lucidité les chemins de l’avenir que nous appelons de nos voeux.

Plonger dans les registres d’état civil paroissiaux et municipaux révèle rapidement la condition souvent dramatique de nos aïeux : le plus souvent paysans pauvres, journaliers, voire mendiants en fin de vie. On ne peut qu’être effaré par l’importance de la mortalité infantile accompagnant souvent des épidémies. On mesure l’ampleur de l’analphabétisme, un grand nombre d’actes présentant la mention « ne sait pas signer ». On aimerait en savoir plus : sur ce qu’a pu être leur vie, sur ce qu’étaient leurs convictions et leurs croyances, sur leurs joies et leurs peines, non seulement à travers les études générales qui existent, mais pour chacun et chacune.

Plus généralement, dans un monde qui a perdu ses repères, il faut accorder la plus grande attention aux archives sous toutes les formes. Elles nous éclairent sur le chemin parcouru par nos ancêtres, elles nous permettent de mesurer leur courage, de reconnaître l’héritage qu’ils nous ont transmis, de le valoriser à notre tour et d’en faire un investissement pour les générations futures. Les Archines nationales sont nées en 1790 sous la Révolution française ; elles sont aujourd’hui menacées par une révision générale des politiques publique qui tend à les dissoudre dans un ensemble dénué de sens. Du passe-temps généalogique à la politique des archives : une même question d’actualité dont j’ai voulu qu’elle inspire mes vœux pour 2009 aux Bretonnes et Bretons d’aujourd’hui en pensant à celles et ceux d’hier.

Fils de Ploucs, de Jean Rohou – tomes I et II – La Pensée

 Jean Rohou, Fils de ploucs, t. I, Le pays, les gens, la vie ; t. II, La langue, l’école. Rennes, éditions Ouest-France, 2005 et 2007, 538 et 603 pages.

Fils de petits paysans finistériens, Jean Rohou ignorait le français en arrivant à l’école. Il est pourtant devenu professeur d’université, spécialiste reconnu du XVIIe siècle. Ce parcours lui a inspiré Fils de ploucs, vaste travail historique et sociologique documenté, relevé d’anecdotes autobiographiques prévu en quatre tomes dont deux sont parus.
Le premier volume montre la diversité des Bretons selon les régions, les époques, les milieux sociaux. L’auteur démonte des mythes (celtitude, matriarcat, « bon vieux temps »), précise l’attitude face à l’alcool, à l’amour et au sexe, raconte comment la guerre de 1914 a conduit son grand-père à se pendre, et comment le curé du village a faussement proclamé la mort de son père.
Le tome II aborde la question sensible des langues régionales restées solides en Bretagne tant que leurs locuteurs ont vécu dans un monde clos, sans voyages, sans touristes (et même sans radio ni journaux à la campagne). Tout a basculé rapidement à la Libération, avec la contribution des intéressés : les parents bretons avaient le devoir d’apprendre le français à leurs enfants, moyen nécessaire pour sortir du sous-développement et du mépris. Le breton allait bientôt disparaître quand des militants ont entrepris la promotion d’écoles bilingues (il reste que si vous dites kenavo, on vous répondra au revoir). Le livre restitue l’état lamentable de l’école primaire jusqu’à la fin du XIXe siècle et son inadaptation aux ruraux jusqu’au milieu du XXe : le français de l’école était inutilisable dans leur vie. Jean Rohou raconte le conflit en Bretagne entre l’école catholique et « l’école du diable » (ses parents furent « excommuniés » pour l’y avoir mis) ; il souligne le dynamisme intellectuel et culturel des Bretons, et surtout des Bas-Bretons, champions de la réussite au baccalauréat.
Clairs et savoureux, critiques et autocritiques, souvent ironiques, parfois douloureux, toujours nuancés et solidement argumentés, ces ouvrages invitent à la réflexion. Ils connaissent un succès remarquable : le t. I a déjà dépassé les 40 000 exemplaires. Un tome III sur la religion est prévu pour l’automne 2009, un tome IV sur la politique pour la fin 2010.

Anicet Le Pors