Communisme, un mot à protéger

« Le même mot brille un jour d’un immense espoir et n’émet un autre jour que des rayons de mort », a écrit Vaclav Havel. Ainsi en est-il de « communisme ». Certains soutiendront que cette pensée sanctionne définitivement l’épopée communiste du XX° siècle. Mais ne pourrait-elle pas fonder, à l’inverse, une perspective réaliste pour le XXI° siècle ? Dans ce cas, l’abandon du mot ne serait qu’un opportunisme doublé d’une erreur politique.

Un mot qui subit son passé

En réalité personne n’a jamais soutenu avoir édifié le communisme où que ce soit. Il était mis en perspective d’une représentation séquentielle de l’histoire enchaînant : féodalisme-capitalisme- socialisme-communisme sur la base d’un matérialisme historique à prétention scientifique. Si cette vision a pu sembler se matérialiser dans les pays dits du « socialisme réel », le mouvement communiste n’a jamais constitué un ensemble homogène dans son essor comme dans son déclin. Il n’en subsiste que des formations politiques dénaturées ou marginalisées et le plus souvent discréditées. Ainsi, pour s’en tenir au parti communiste français (PCF), les fonctions identitaires que lui reconnaissait Georges Lavau (tribunitienne, consulaire, auxquelles j’ai ajouté : théoricienne) se sont délitées au fil du temps pour ne laisser subsister qu’un groupe désordonné et sans idées.

Pour autant on peut reconnaître au mouvement communiste une novation importante : le refus de la fatalité de l’exploitation capitaliste, une posture prométhéenne dans l’invention de l’avenir. On doit à Marx une synthèse magistrale des premières analyses des économistes classiques, une présentation pédagogique de la valeur, une claire identification de la force de travail, un exposé vigoureux des mécanismes de l’accumulation du capital et de l’exploitation capitaliste rendue possible par la propriété privée du capital. Si certaines de ces catégories ne sont plus réductibles aux conceptions d’origine, on ne saurait contester qu’elles gardent, sur une base élargie, une grande pertinence. La contribution des économistes du PCF a été particulièrement intéressante avec la caractérisation de la phase du capitalisme monopoliste d’État (CME) et le mécanisme de suraccumulation-dévalorisation comme version moderne de la baisse tendancielle du taux de profit.

Il reste que ce qui s’est réclamé du communisme a nourri une conception dévoyée du pouvoir politique. Certes, ne perdons pas de vue le rôle positif joué par les communistes dans les combats majeurs du siècle dernier contre le nazisme et le colonialisme, dans l’animation des luttes revendicatives pour le progrès social, l’aide aux plus faibles, la gestion municipale. Mais la conception léniniste de conquête du pouvoir était fondée sur une succession de sophismes que la vie a dénoncés : les intérêts du peuple portés par la classe ouvrière conduite par son avant-garde révolutionnaire, le parti communiste dirigé par un collectif réputé détenir science et lucidité. Cette construction dogmatique (dictature du prolétariat, avant-garde révolutionnaire, centralisme démocratique) nourrissait un messianisme fondant la légitimité de directions autocratiques. Dans de telles conditions, l’homme nouveau, le citoyen des temps modernes, ne pouvait émerger.

L’ « en commun » à l’ordre du jour

Le paradoxe est que les expériences qui se sont réclamées du communisme se sont effondrées au moment même où s’affirme la communauté de destin du genre humain avec une intensité sans précédent dans son histoire. C’est d’abord la conséquence des évolutions qui se produisent dans sa base matérielle. Il y a bien sûr la mondialisation du capital qui entraîne celle de l’exploitation capitaliste à une échelle inconnue jusque-là. Mais il y a aussi l’expérience toute nouvelle de la finitude de la planète qui nourrit l’exigence d’une réflexion inédite sur sa survie. Évoquons encore bien d’autres éléments qui participent de cette globalisation : la coopération culturelle et scientifique, le développement d’Internet, la prolifération de milliers d’ONG, l’importance croissante du droit international, etc. De nouvelles solidarités se constituent pour traiter et résoudre de grandes questions comme la solution pacifique des conflits, la lutte contre la faim, les catastrophes naturelles, les épidémies, etc.

La généralisation des problèmes appelle une réflexion sur la production conjointe de valeurs à vocation universelle à partir des singularités des États-nations. C’est dans ce mouvement de convergence-différenciation que peuvent progressivement se forger les dimensions transnationales des citoyennetés aujourd’hui à base essentiellement nationale. L’idéologie des droits de l’homme qui a envahi la sphère qu’occupaient précédemment les grandes idéologies (théorie néoclassique, État-providence, marxisme) en est une manifestation positive, mais elle est insuffisante car elle ne produit pas de sens. Comme le souligne Marcel Gauchet, l’idéologie des droits de l’homme, a-historique, fonctionnant sur la base de l’indignation spontanée immédiate, combinée au pouvoir médiatique, s’inscrit dans une autorégulation des rapports sociaux qui n’est pas sans analogie avec celle du marché dans la sphère économique ; il analyse l’avènement de la démocratie dans un mouvement pluriséculaire d’affranchissement du religieux dont les expériences communistes n’ont pas su, elles-mêmes, se préserver.

Le siècle qui s’ouvre pourrait ainsi donner sens à une notion d’intérêt général qui prendrait appui sur la globalisation des bases matérielles et la convergence des valeurs. Ainsi, contre le développement capitaliste inégal et l’exacerbation des rapports de forces, la gestion des ressources naturelles du sol et du sous-sol, de nombreuses activités de production et de services, diverses coopérations administratives, scientifiques et culturelles devraient constituer un « en commun » identifié avec une certaine précision, justiciable de services publics organisés au niveau international, voire mondial. Des notions comme celles de « patrimoine commun de l’humanité », de « destination universelle des biens » (Vatican II, « Gaudium et Spes ») pourraient faire du XXI° siècle l’ « âge d’or » des services publics.

Communisme : un mot pour demain

Comment passer du siècle prométhéen à la nouvelle civilisation de l’ « en commun » ? La situation actuelle est de transition, de décomposition sociale profonde caractérisée par une perte de repères qu’expliquent diverses causes : relativisation des États-nations, dénaturation de la notion de classe, bouleversements spatiaux, évolution rapide des mœurs et – peut être surtout – effondrement des grandes idéologies messianiques. Or, pour analyser le présent et explorer l’avenir nous ne disposons que des outils intellectuels du passé. De nombreuses recherches spécialisées existent, mais elles ne constituent pas, pour le moment, un corpus théorique opérationnel. Comprendre la nature du moment historique où nous sommes, les contradictions qui siègent dans la décomposition, est à la fois le moyen de conjurer l’avènement des monstres et de préparer les meilleures conditions d’investissements progressistes.

La crise sociale présente l’avantage particulier, en contradiction avec la période antérieure, de renvoyer la responsabilité politique vers l’individu, alors que, jusqu’à présent, la délégation de pouvoir était le mode le plus général d’exercice de la citoyenneté. C’est désormais au citoyen qu’il revient, dans un monde complexe et peu intelligible, d’exprimer des choix qui l’identifient comme sujet de droit et acteur politique, de se doter de ce que l’on pourrait considérer comme un véritable « génome de citoyenneté ». Alors que le mouvement communiste prétendait au siècle dernier déduire l’ « homme nouveau » de sa problématique, la question qui se posera à partir des affirmations individuelles des citoyennes et des citoyens sera plutôt de savoir comment dégager de la multiplicité des engagements individuels des centralités efficaces permettant l’avènement d’un « en commun » souhaitable qui pourrait se dire « communisme » ? Avant toute construction globale, plutôt que de s’enliser dans la recherche stérile de stratégies d’alliances entre formations politiques exténuées, une première réponse pourrait consister à reconstruire une identité différenciée sur sept questions fondamentales et à engager sur cette base les lourds travaux qu’elles impliquent : service public, appropriation sociale, institutions démocratiques, citoyenneté rénovée, statut du travail salarié, accueil responsable des étrangers, mondialisation universaliste. Une telle démarche pourrait demeurer ordonnée et rythmée par l’idée d’une rupture qualitative marquant l’étape intermédiaire d’une nouvelle cohérence, celle d’une société socialiste.

Si le mouvement communiste du XX° siècle a été chargé d’erreurs et de fautes graves, il a été aussi marqué par l’abnégation et le courage d’innombrables communistes qui, en tout état de cause, méritent le respect. Il convient de tirer les enseignements du siècle passé et de poursuivre la réflexion dans les conditions de l’ère nouvelle. La conviction exprimée, l’hypothèse faite ici, est qu’aucun autre mot ne pourra mieux que « communisme » dire au XXI° siècle le primat de la raison et l’espérance du genre humain. Dans ces temps ingrats, il faut donc le protéger.

Anicet Le Pors
Ancien ministre et ancien membre du comité central du PCF

Le sarkozisme en voie de constitutionnalisation – L’Humanité, 4 août 2008

Nicolas Sarkozy n’a pas de l’État de droit une conviction chevillée au corps. En témoigne le peu de cas qu’il a fait depuis son élection du texte en vigueur (art. 20 de la constitution : « Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation ») et la désinvolture avec laquelle il a traité le Parlement (39 projets de lois débattus dans des conditions détestables). Il se veut pragmatique avant tout. Aussi ne faut-il pas s’attacher excessivement à l’exégèse du texte adopté par le Congrès, pour dégager plutôt la signification politique de la réforme.

Une opération de légitimation opportuniste

Cette réforme portant sur la constitution elle-même doit être replacée dans le champ plus large des réformes tendant à restructurer la France pour la mettre en compatibilité avec les lois du marché. C’est une réforme parmi d’autres dont la spécificité est d’accroître la légitimité du Président. Tous les moyens de l’État et du parti majoritaire, même les plus discutables et les plus indignes, ont été mobilisés pour assurer un succès dont l’étroitesse même souligne le risque soi-disant encouru et la figure de gagneur de son initiateur.

C’est aussi un « coup politique » car a été mis en avant l’objectif paradoxal de renforcement des droits du Parlement alors que celui-ci est tenu pour secondaire dans la logique des institutions de la V° République en dépit de ses concepteurs qui y voyaient un « parlementarisme rationalisé », vite contredit par l’institution de l’élection du Président de la République au suffrage universel en 1962, ultérieurement par la réforme du quinquennat en 2000 confortant la prééminence de l’élection présidentielle. Et c’est aujourd’hui l’omniprésent Président de la République, celui qui a le plus personnalisé le pouvoir exécutif, qui se pose en promoteur de la représentation nationale !

La portée politique de la réforme tient également aux dégâts qu’elle cause à gauche. Le Parti socialiste sort ébranlé de cette séquence après avoir fait la démonstration de son inconséquence pour avoir refusé des mesures qu’il préconisait sans remettre en cause les fondamentaux de la V° République. Les autres partis de gauche n’ont guère pu faire entendre leur voix, l’opération favorisant la bipolarisation et les mettant par là hors-jeu. Notons encore qu’il a été peu question de VI° République, la démonstration étant ainsi faite de l’inconsistance du slogan.

Le trompe l’oeil du renforcement des droits du Parlement

D’éminents constitutionnalistes, notamment ceux qui comme Jack Lang ou Guy Carcassonne participaient à la commission Balladur, se sont évertués à nous démontrer que le projet de loi constitutionnelle renforçait les droits du Parlement. Isolées du contexte et en choisissant d’ignorer leur usage prévisible, certaines dispositions du projet peuvent en effet être ainsi présentées. Mais c’est porter sur la réforme un regard de myope que de la considérer sur le seul terrain du droit positif.

Certaines des mesures adoptées vont même dans le sens d’une restriction ou d’un usage plus malaisé des droits du Parlement : ainsi le droit d’amendement sera dorénavant strictement circonscrit. Mais, surtout, il est possible de contester point par point l’effectivité des prétendues avancées. Les limitations apportées à l’exercice de l’article 49-3 n’emportent pas de changement notable par rapport à l’usage qui en a été fait jusqu’à présent par les gouvernements ; la maîtrise de l’ordre du jour ne laissera en réalité qu’un jour par mois à la disposition de l’opposition, la nouvelle partition introduite entre le Gouvernement et sa majorité parlementaire ne changeant rien au fond puisqu’ils sont ensemble sous la tutelle du président ; le contrôle renforcé de l’exécutif est sans portée avec une majorité aux ordres, de même que les pseudo limitations apportées au pouvoir de nomination du président, etc. S’agissant de nouveaux droits qui seraient accordés aux citoyens, le référendum d’initiative populaire n’a rien à voir avec une réelle initiative populaire des lois. Pour le pouvoir, l’essentiel est dans l’apparence.

Une caractéristique peu soulignée de la révision est le renvoi de l’explicitation des dispositions constitutionnelles à une dizaine de lois organiques ou aux règlements des assemblées sous un encadrement constitutionnel très faible. Cela veut dire qu’il sera possible de revenir de manière restrictive, à la majorité simple des assemblées, sur nombre des dispositions adoptées.

L’important est dans la mise en perspective présidentialiste

Et d’abord dans la pratique des institutions ainsi réformées. On ne voit pas pourquoi l’actuel Président de la République prendrait plus de soin a l’égard des institutions modifiées qu’il n’en a témoigné jusqu’à présent vis-à-vis de celles en vigueur, qu’il s’agisse de sa conception du rôle de Premier ministre réduit à celui d’un simple collaborateur, des attributions dévolues au secrétaire général de l’Élysée et à ses collaborateurs, de la tentative de contournement du Conseil constitutionnel à l’occasion de la rétroactivité de la loi sur la justice, de la précipitation dans l’élaboration de multiples textes législatifs ou réglementaire empêchant le débat contradictoire et la concertation, de sa présence quotidienne dans les médias, de l’utilisation du compassionnel et de sa vie privée dans les affaires publiques. On ne voit pas davantage pourquoi sa majorité parlementaire qui a accepté tout cela changerait de comportement dans un contexte modifié de manière aussi ambiguë, ce que certains commentateurs traduisent par une question faussement ingénue : le Parlement voudra-t-il se servir de ses nouveaux droits ?

Mais la remarque principale tient sans doute dans la réponse à la question suivante : la réforme qui a été approuvée de justesse par le Parlement ne serait-t-elle qu’une étape vers un modèle plus significatif d’un pouvoir plus franchement présidentiel ? On a noté que le Président de la République avait dû, pour faire passer la réforme dans une situation incertaine, en rabattre sur certaines de ses propositions tenant en particulier au rôle du Premier ministre. Édouard Balladur, dont la commission qu’il présidait a inspiré l’actuelle réforme, n’a pas caché qu’il ne s’agissait pour lui que d’une étape vers un vrai régime présidentiel. Pour y parvenir il faudrait à la fois supprimer la responsabilité du pouvoir exécutif devant le Parlement et le droit de dissolution de l’Assemblée nationale du Président de la République. Nous y sommes presque. Sur le premier point, l’affaiblissement du Premier ministre met dès maintenant face à face le Président de la République et le Parlement devant lequel il n’est pas lui-même responsable ; la condition est donc pratiquement réalisée. Sur le second, rien ne presse le président de se priver du droit de dissolution.

La voie est ainsi ouverte à un pragmatisme qui s’affranchirait aisément d’un encadrement institutionnel aussi ambivalent. Robert Badinter a parlé de « monocratie », j’ai pour ma part évoqué la « dérive bonapartiste » qui caractérisait l’action de Nicolas Sarkozy dans les mois suivant son élection. L’expérience permettra pour l’avenir de choisir la qualification la plus pertinente. L’important est aujourd’hui de prendre acte d’une évolution de la pratique du pouvoir qui tourne le dos à l’exercice par les citoyens et leurs représentants de la souveraineté nationale et populaire. Les défenseurs de la réforme qui vient d’être adoptée minorent l’importance de la disposition sur laquelle le Président de la République n’est pas revenu et à laquelle il attache, lui, la plus grande importance : la possibilité qui lui est désormais ouverte de s’exprimer quand il le voudra devant le Parlement réuni en Congrès ; réforme hautement symbolique et par là fortement politique. L’un d’eux, Guy Carcassonne, a dû cependant reconnaître et avertir : avant Nicolas Sarkozy, trois chefs de l’exécutif se sont exprimés devant des assemblées parlementaires, Louis XVI devant les États généraux, Thiers et Mac-Mahon sous la III° République. Et à chaque fois ça s’est mal terminé …

Immigration et asile, entre principes et rationalité – Migrations Société, n° 117-118, mai-août 2008

Anicet Le Pors (1)

L’arrivée des étrangers sur le sol national dans l’intention d’un séjour durable a des causes diverses : asile politique, immigration du travail, regroupement familial, études ou recherches, etc. Leur accueil peut répondre à une demande nationale ou être inspiré par des motifs humanitaires ou philosophiques et se réaliser par application de règles de droit nationales ou internationales. Les populations d’origine étrangère sont ainsi susceptibles d’être analysées sous des angles divers : économique, social, politique, culturel, mais qui renvoient essentiellement à deux types de préoccupations : d’une part la connaissance scientifique de ces populations, d’autre part le respect de principes politiques à leur égard. Par commodité ou intérêt, on peut choisir de se placer exclusivement sur l’un ou l’autre de ces terrains, mais il est beaucoup plus difficile de lier les deux démarches. L’expérience développée au cours des dernières décennies est intéressante à cet égard car elle montre qu’il y a une corrélation forte entre le développement de la connaissance rationnelle des phénomènes migratoires et le respect des principes régissant l’accueil des étrangers. Au développement des politiques sécuritaires au cours de la dernière période correspond en effet une régression du traitement scientifique des populations étrangères au sein de l’administration économique, à l’initiative des autorités publiques elles-mêmes.

Sans vouloir en faire une analyse exhaustive, on rappellera quel était l’état de la problématique au milieu des années 1970, à la fin d’une période de longue croissance marquée par le premier choc pétrolier, coïncidant avec la décision des autorités publiques de suspendre officiellement l’immigration des travailleurs en 1974.

Immigration et développement économique et social

 

Les décennies de croissance régulière qui ont suivi la seconde guerre mondiale et la reconstruction n’ont guère donné lieu à d’importants débats sur la place des immigrés dans la société française et sur l’accueil des demandeurs d’asile. Les étrangers y trouvaient naturellement une place que les conditions économiques justifiaient et le taux d’admission des demandeurs d’asile dépassait les 90 %. Mais comme antérieurement lors de la crise des années 1930, ils devinrent naturellement boucs émissaires lorsque la situation devint plus difficile. C’est l’époque où les plus hautes autorités de l’État s’efforcent de convaincre l’opinion publique que le million de chômeurs de l’époque pourrait être aisément résorbé par le renvoi d’un même nombre de travailleurs immigrés dont le départ pourrait être encouragé par une aide au retour. C’est aussi l’époque ou la politique économique demeure pensée dans un cadre essentiellement hexagonal : la planification à la française garde un grand prestige à la fin des années 1960 où se multiplient les plans sectoriels (sidérurgie, informatique, construction navale, nucléaire, etc.) sous le thème général de l’ « impératif industriel ».

Concomitamment, surgit la problématique de la Rationalisation des choix budgétaires RCB (dans le feu de 1968 les économistes de la direction de la prévision n’hésiteront pas à traduire par « Rationalisation cubaine au budget »), problématique issue du PPBS (planning-programming-budgeting-system) américain à base d’analyse de systèmes, de gestion par programmes et d’études analytiques. C’est dans ce cadre que fut décidée, au milieu d’une dizaine de sujets, une étude interministérielle qui prit finalement le nom, à sa publication en 1977, de « Immigration et développement économique et social »(2). Cette étude relevait de préoccupations idéologiques contradictoires : pour les commanditaires, il s’agissait à l’origine, sur un mode rationnel, de stigmatiser le déséquilibre de la balance des paiements de la France provoqué par les transferts d’économies des travailleurs immigrés vers leurs pays d’origine ; pour les participants à l’étude c’était l’occasion d’une réflexion approfondie sur la place des travailleurs immigrés dans l’économie française, ce qui n’allait pas non plus sans a priori sur cette présence.

De caractère interministériel, cette étude se devait en premier lieu de définir rationnellement son périmètre. C’est ainsi que fut imposé au ministre rédacteur de la lettre de mission que l’étude ne se limite pas aux effets des transferts financiers d’immigrés sur la balance des paiements, mais embrasse également leur rôle spécifique dans les modes de production en vigueur et leur participation aux systèmes de redistribution sociale. Mettant en œuvre les techniques disponibles au sein de l’administration économique (direction de la Prévision, Commissariat général du Plan, INSEE) et recommandées par la méthodologie RCB, les auteurs de l’étude, forts du caractère scientifique de leurs travaux, parvinrent lors de leur conclusion à s’inscrire avec poids dans le débat idéologique et politique d’où les questions qu’ils avaient traitées étaient parties. On en donnera ci-après un bref rappel.

L’impact des transferts de fonds des travailleurs immigrés sur la balance des paiements doit être relativisé – L’analyse structurelle de la balance des paiements révéla que si le déficit au titre des transferts des salaires et d’économies était le poste le plus important de la balance des invisibles, il ne présentait pas un caractère anormal pour un pays industriellement développé tel que la France, l’Allemagne, par exemple, étant dans une situation comparable. Une étude par sondage fut lancée afin d’étudier les comportements de transferts et des recherches économétriques furent menées dans le cadre de l’enquête afin de révéler les facteurs explicatifs de ces transferts. Il en ressortit que le niveau des transferts ne dépendait pas simplement du niveau des revenus et que plusieurs nationalités à faibles revenus transféraient beaucoup ; que souvent les transferts étaient liés négativement à la qualification professionnelle, au niveau d’instruction, à l’ancienneté de l’immigration. Il est apparu également que les transferts des mariés étaient plus importants que ceux des célibataires ; que les mariages mixtes n’avaient pas d’effet sur les transferts et que la présence d’une épouse étrangère (voire d’enfants) en France était un facteur favorable, en raison sans doute d’une meilleure économie domestique. Les urbains transféraient plus que les ruraux et l’existence d’un projet dans le pays d’origine constituait un fort stimulant.

Les immigrés sont contributeurs nets au budget social de la nation – La comptabilisation des coûts sociaux de l’immigration, spécifiques ou de droit commun, a montré qu’étant donnés les principes qui régissent le système social national et les caractéristiques démographiques de la population immigrée, le bilan des prélèvements et des réaffectations était positif pour les finances publiques. Le système social national étant fondé sur un certain nombre de principes et de règles (territorialité et plafonnement des cotisations notamment) le système avait des effets discriminants sur la population immigrée en raison de ses caractéristiques propres : plus jeune, davantage sous plafond, les célibataires relativement plus nombreux. En outre existaient des dépenses sociales spécifiques en leur faveur (action sociale, logement, formation, etc.). Si leur morbidité générale est alors apparue plus faible, il a aussi été relevé que les accidents du travail les frappaient particulièrement, entraînant des surcoûts correspondants. Ils bénéficiaient moins que les salariés français des dépenses de formation. Pour de nombreuses aides (assurance-chômage, aide sociale, action sanitaire et sociale), on ne relevait pas de différence sensible entre travailleurs français et étrangers. À défaut de pouvoir établir un véritable bilan coûts-avantages social, l’étude a encore mis en évidence que les immigrés contribuaient au financement des cotisations sociales dans une proportion sans doute supérieure à leur part dans les revenus (taux d’activité relativement élevé, proportion de salariés plus importante, nombre de salaires étrangers sous plafond du régime général) et qu’ils payaient des impôts directs plutôt faibles.

Les travailleurs immigrés constituent une donnée structurelle de l’appareil productif national – Des travaux de simulation macroéconomique ont été réalisés à l’aide du modèle physico-financier alors utilisé pour le VII° Plan. De nombreuses hypothèses et variantes ont été étudiées dont les plus vraisemblables montraient qu’une réduction de la population immigrée n’entraînerait que peu de créations d’emplois pour les nationaux et même, compte tenu d’une faible réduction des transferts de fonds, provoquerait une aggravation du déficit extérieur. Ces conclusions globales ont été corroborées par de nombreuses analyses sectorielles qui ont souligné le caractère structurel de l’emploi d’immigrés dans notre pays, notamment dans des secteurs comme le BTP et l’automobile, et que cette situation ne pouvait être remise en cause sans conséquences graves pour la compétitivité de ces branches, cette rigidité sectorielle se doublant d’ailleurs d’une rigidité géographique. L’examen des évolutions passées a montré que la modernisation d’une grande partie de l’appareil industriel français s’était faite dans le cadre d’une substitution capital-travail d’ensemble, mais avec une main-d’œuvre immigrée de faible qualification (manœuvres et OS) accompagnant l’effort d’investissement de grandes capacités. D’autres facteurs ont également joué dans le recours à la main-d’œuvre immigrée : la nécessité de disposer d’un volant de main-d’œuvre dans les industries d’équipement, ou l’organisation du travail en continu dans l’industrie textile, par exemple. Il a été encore reconnu que l’embauche de travailleurs immigrés présentait un certain nombre d’avantages : acceptation de travaux particulièrement pénibles, contrats plus limités dans le temps, moindres exigences en matière de rémunérations et de droits syndicaux.

Ces conclusions ont, à l’époque, été contestées par les pouvoirs publics commanditaires dans la mesure où elles ne correspondaient pas à la politique de renvoi ou de retour des immigrés qu’ils s’efforçaient de mettre en œuvre. S’ils ne critiquaient pas la valeur scientifique de ces travaux, ils soutenaient qu’ils valaient davantage pour le passé antérieur à la crise pétrolière que pour le présent et l’avenir. Pour autant, aucune relance de ces travaux ne fut décidée par la suite.

Une régression de la démarche rationnelle

Les travaux qui viennent d’être rappelés étaient caractérisés par le fait qu’ils partaient des fins politiques poursuivies, interprétées contradictoirement par les commanditaires et les praticiens. La recherche des informations et le recours aux méthodes n’étaient qu’induits par les objectifs poursuivis. Chemin faisant les lacunes étaient apparues dans la statistique de l’immigration et de l’asile qui reposait sur l’existence de sources multiples qui non seulement communiquaient peu entre elles, mais apparaissaient rivales et cultivaient leurs secrets respectifs. Par ailleurs, les limites des méthodes d’analyse préconisées par l’opération RCB apparaissaient plus clairement, appelant dans ce domaine aussi des initiatives et des innovations.

On aurait pu espérer que progressivement puisse se mettre en place un système statistique unifié permettant d’y voir clair dans les flux et les stocks de l’immigration et de l’asile. Lors de sa création en 1990, le Haut Conseil à l’intégration avait considéré que l’unification statistique était l’une de ses priorités et, à cette fin, il avait créé en son sein un groupe statistique qui a pu pendant quelques années produire une représentation statistique recueillant l’accord des principaux organismes pourvoyeurs ou traiteurs (DPM, INSEE, Intérieur, OMI, INED, etc.). Le but n’était pas seulement d’harmoniser les données et de tirer avantage de la pluralité des sources (tentant ainsi de surmonter les vifs conflits personnels existants), mais de les rendre signifiantes en réalisant un accord sur les concepts (assimilation, intégration, insertion) et de les mettre en rapport avec des batteries d’indicateurs d’intégration (liens aux nationalités, vie familiale, promotion sociale, vie en société). Une vaste enquête avait également été lancée sur la mobilité géographique et l’insertion sociale sur la base d’une étude de cohorte reposant sur un échantillon de 12 500 personnes, étude qui avait donné lieu à une discussion serrée avec la CNIL. Les lois sécuritaires de 1993 ont disloqué le dispositif (3), qui n’a pu reprendre sur les mêmes bases quelques années plus tard le consensus s’étant brisé.

On ne retracera pas ici les péripéties qui ont marqué ensuite la statistique de l’asile dont certains ont même pu nier un moment l’utilité, considérant qu’il n’y avait pas lieu de l’isoler au sein de la statistique sociale, ce qui s’apparenterait, selon ces personnes, à une discrimination. On peut toutefois regretter que la situation, quelque vingt ans plus tard, ne soit pas davantage éclaircie (4). Il existe aujourd’hui trois rapports sur les chiffres de l’immigration : le rapport de la DPM, le rapport de l’OSII (suite des rapports du groupe de travail du HCI que l’on vient de rappeler), le rapport au Parlement coordonné par le CICI, sans parler de données provenant d’autres sources qui ne sont pas principalement centrées sur les populations immigrées ou étrangères (INSEE), ou à l’inverse qui le sont de manière très spécialisée (OFPRA, CNDA). À quoi il faut ajouter une persistante pénurie de moyens qui permet de douter que les autorités publiques veuillent réellement améliorer la connaissance en ce domaine en dépit des déclarations officielles. Bref, une cacophonie poussée à son comble. Et en point d’orgue : la censure par le Conseil constitutionnel en novembre 2007 de la disposition législative prévoyant des statistiques fondées sur l’origine ethnique.

La comparaison proposée entre les pratiques des années 1970 et celles en vigueur aujourd’hui peut également être réalisée en ce qui concerne la démarche méthodologique. On doit à ce sujet évoquer le grand intérêt et l’importance du travail effectué par la Cour des comptes (5). Ainsi la Cour a réalisé une enquête en 2003-2004 selon trois axes : le contrôle de la gestion et des comptes des organismes intervenants, l’analyse d’un certain nombre de thèmes pertinents (scolarité, lutte contre les discriminations, situation des femmes, etc.), les moyens et les orientations de la politique publique. Elle a relevé l’hésitation des politiques publiques entre le souci de ne pas stigmatiser les populations concernées et celui de traiter les problèmes spécifiques qui les concernent. Elle a constaté que la maîtrise des flux migratoires tendait à occulter la question des modalités d’intégration. Elle a décidé d’assurer le suivi de la situation et du degré de mise en œuvre de ses recommandations au cours des années suivantes. La Cour a relevé elle-même les limites de sa démarche, soulignant combien il était difficile d’établir une véritable évaluation des politiques d’immigration et d’asile alors que le dispositif législatif et réglementaire ne cessait de se modifier : « La Cour ne cherche pas à se prononcer sur les coûts et les performances de telle mesure nouvelle. Elle examine seulement en quoi les réformes ou la mise en place de dispositifs nouveaux vont ou non dans le sens de ses recommandations, et en quoi ces évolutions ou ces transformations en modifient le contexte. » La problématique est ainsi strictement circonscrite à cette démarche comparative qui ne se prononce ni sur l’efficacité sociale des politiques ni sur le bien fondé de leurs orientations qui ne relèvent que du pouvoir politique.

De nombreuses autres études pourraient être évoquées, mais force est de constater que leur ensemble ne permet pas d’appréhender les politiques d’immigration et d’asile dans leur globalité et de se prononcer sur leur efficacité sociale. Le Haut Conseil à l’intégration souhaitait que fût entreprise une étude du type de celle réalisée en 1975-1977 rappelée ci-dessus. Il n’était pas parvenu à convaincre les administrations concernées, car le Plan n’était plus ce qu’il était, la RCB avait laissé place au thème de l’évolution des politiques publiques restreinte en fait à quelques secteurs, et nous avons précédemment évoqué les errements de la production statistique.

La « balkanisation » de la production statistique et la réduction de l’ambition méthodologique semblent ainsi aller de pair avec la volonté du pouvoir politique de conserver l’exclusivité du diagnostic et de l’orientation des politiques publiques en matière d’immigration et d’asile. Ce constat ne s’explique pas seulement par des raisons spécifiques à un secteur jugé particulièrement sensible ; il s’inscrit dans un mouvement plus général de régression de la rationalité dans la conduite des politiques publiques et le développement de réflexes étroitement identitaires.

Un contexte défavorable à la rationalité

On a vu apparaître au début des années 1990 un nouveau type de relation entre administrations économiques. Alors que la concertation était le mode normal de répartition des tâches et d’établissement des programmes de travail respectifs, des conventions se sont multipliées entre services jaloux de l’exclusivité de leurs sources, y compris ceux chargés de la statistique de l’immigration. Il s’agissait là en réalité de l’expression d’un mouvement plus général de contractualisation, d’empiètement constant du domaine de la loi par le contrat qui se poursuit. Le mouvement avait pris naissance à la fin des années 1960 avec le rapport de Simon Nora invitant les entreprises publiques à contracter avec l’État, poursuivi par les contrats d’aménagement des villes moyennes d’Olivier Guichard en 1973. La loi de réforme de la planification du 29 juillet 1982 a développé la notion de contrats de plan, qui n’étaient à l’origine qu’un habillage d’actes unilatéraux que le Conseil d’État avait ainsi qualifiés : « le contrat de plan n’emporte par lui-même aucune conséquence directe quant à la réalisation effective des actions ou opérations qu’il prévoit » (6). En réalité, cette contractualisation rampante avait sans doute pour objet et certainement pour effet d’empêcher une claire expression des missions de service public. Les lois de décentralisation et le principe de concurrence imposé au niveau européen ont contribué à cette segmentation de l’intérêt général.

Les conséquences sur l’administration économique ont été lourdes. Les principaux outils de l’analyse macroéconomique (tableau d’échanges interindustriels, tableaux économiques d’ensemble, modèles de prévision) ont été frappés d’obsolescence. Si l’on peut regarder la LOLF comme une retombée de la RCB et de l’entreprise d’évaluation des politiques publiques, sa pratique contribue au morcellement des enjeux et des stratégies, privilégie la poursuite managériale de sous-objectifs déconnectés de l’intérêt général et la performance individuelle sur la recherche de l’efficacité sociale. Cette dérive est particulièrement pénalisante pour les fonctions publiques majeures telles que la conduite des politiques d’immigration et d’intégration qui ne trouvent pas dans les nouveaux cadres la cohérence indispensable à leur mise en œuvre. On retrouve ici l’une des causes de la conclusion dégagée par le rapport de la Cour des comptes : les politiques de l’immigration et de l’asile progressivement réduites à la gestion des flux au détriment de l’intégration et la perte de conscience de la responsabilité nationale vis-à-vis de l’étranger demandeur de protection.

Cette affaiblissement de la rationalité d’ordre public s’accompagne de changements structurels significatifs. Ainsi la direction de la Prévision du ministère de l’Économie et des finances a été réintégrée à la direction générale du Trésor et de la politique économique d’où elle était issue en 1965 ; le Commissariat général du Plan a été supprimé, remplacé par le Conseil d’analyse stratégique concurrencé par l’élitiste Conseil d’analyse économique. Un Conseil de modernisation des politiques publiques s’est tenu le 12 décembre 2007 pour entreprendre une « Révision générale des politiques publiques » (RGPP) qui, dans l’immédiat, s’est traduite par 96 mesures en tête desquelles : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; il a intégré la Direction générale de l’administration et de la fonction publique au sein du ministère chargé du Budget. Ajoutons à cela l’idée selon laquelle le CNRS n’aurait plus de raison d’être à la suite de la création en 2005 d’une Agence nationale de la recherche (ANR) et de l’autonomie donnée aux universités par la loi du 10 août 2007 (7).

Dans le domaine de l’immigration et de l’asile, la création en 2007 d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement aurait pu constituer l’exemple contraire de l’évolution qui vient d’être décrite, s’il avait eu pour mission de refonder la politique d’immigration et d’asile sur des bases claires conformes aux principes républicains. Il est malheureusement apparu, dès sa création, comme l’instrument d’une politique discriminatoire vis-à-vis de l’étranger en soulignant ostensiblement et de façon provocatrice sa référence à l’identité nationale et en s’assignant comme objectif central de son action le renvoi de 25 000 étrangers dans l’année (8). Seule retombée positive de cette restructuration, la dissociation administrative, budgétaire et statutaire de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et de la Commission des recours des réfugiés (CRR) devenue la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), juridiction jusque-là dépendante budgétairement, administrativement et statutairement de l’établissement public dont elle contrôlait les décisions. Dissociation qui ne garantit pas pour autant l’autonomie effective de l’établissement public qui se trouve désormais placé sous la tutelle d’un ministère dominé par des impératifs sécuritaires et qui a hérité de la plupart des prérogatives du ministère de l’Intérieur en matière de droit d’asile. La réforme devrait entrer en vigueur en 2009 (9).

Les principes républicains en cause

La France « patrie des droits de l’homme » a aussi une tradition de « terre d’asile ». Elle est elle-même produit d’un métissage qui a forgé son unité dans une grande diversité. Il s’ensuit qu’elle ne devrait craindre en rien une politique d’ouverture dont elle a l’expérience et qui s’inscrirait dans un mouvement de mondialisation qui n’est pas seulement celui du capital mais simultanément celui de la communication, de la technologie, du droit, de la culture, etc. C’est dire que moins que jamais les politiques d’immigration et d’asile ne doivent être instrumentalisée à des fins régressives voire xénophobes, mais fondées rationnellement et inspirées par des valeurs correspondant aux histoires nationales dans une commune recherche d’universalité. Ainsi que le souligne le directeur de l’Institut national d’études démographiques « La vérité est qu’on peut difficilement se passer d’un corps de principes alimenté par des valeurs » (10). Notre époque est celle de la prise de conscience accélérée de la communauté de destin du genre humain au-delà les différences. Elle appelle ainsi l’organisation d’une convergence des démarches nationales et continentales dans le respect des singularités et l’acceptation de la patience. Cette nouvelle ère pourrait s’organiser dans la recherche collective du bien commun, elle pourrait être à ce titre l’âge d’or de services publics mondiaux ou internationaux au sein desquels la régulation des mouvements migratoires pourrait prendre sens et place. Le premier choix est donc celui de s’inscrire dans un mouvement de mondialisation démocratique et d’en tirer des conséquences constructives quant à la politique d’immigration et, en corollaire, d’intégration éventuelle.

Si la politique d’immigration répond avant tout à des motivations d’ordre économique ou démographique, c’est sans doute la politique de l’asile qui éclaire le mieux la voie politique à suivre. Que l’on se souvienne de cette déclaration solennelle de la constitution de 1793 : « Le peuple français est l’ami et l’allié naturel des peuples libres (…) Il donne l’asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans ». Cette politique dispose aujourd’hui d’un instrument juridique international constituant une référence majeure en la matière, la Convention de Genève du 28 juillet 1951 et le Protocole de New York du 31 juillet 1967, mais qui ne déterminent pas de manière absolue les comportements des États-nations. La politique restrictive d’inspiration sécuritaire conduite aujourd’hui en France et dans les pays développés peut faire l’objet d’une refondation sur des bases extrêmement concrètes telles que celles proposées par la Commission consultative des droits de l’homme en 2006 (11). Il importe avant tout de distinguer clairement les politiques d’immigration et d’asile qui relèvent de justifications différentes. L’accès au territoire doit être aménagé dans le respect scrupuleux des engagements internationaux souscrits par la France afin de permettre une procédure d’examen d’une demande d’asile dans de bonnes conditions. Les nombreux obstacles actuels au séjour provisoire durant cet examen (délai de dépôt de vingt et un jours, domiciliation, complétude du dossier, utilisation stricte du français, recours excessif à la procédure prioritaire par les préfectures) doivent être réduits ou levés. L’application de dispositions nouvelles depuis 2003 (protection subsidiaire, asile interne, « pays d’origine sûrs », rejets par ordonnance) ne doit pas altérer l’exercice effectif du droit d’asile. La prise en charge et l’accompagnement social des demandeurs doivent être améliorés.

La question fondamentale reste cependant de savoir quelle doit être l’attitude du citoyen d’ici à l’égard du citoyen d’ailleurs qui arrive en France pour y vivre un temps plus ou moins long ou qui, victime de persécutions ou exposé à des menaces graves dans son pays demande la protection de la République (12). Si le droit de résidence ou d’asile ne saurait être regardé comme un droit absolu, il importe de considérer la coexistence du national et de l’étranger de manière féconde pour l’un et pour l’autre dans la confrontation de leurs singularités. Aucun d’eux ne peut a priori ériger ses propres principes en valeurs universelles quand bien même en seraient-ils convaincus, mais l’un et l’autre doivent tendre sincèrement à la même recherche d’universalité. Cela ne conduit pas à la remise en cause de l’État-nation, creuset naturel de formation de la citoyenneté. En France, la conception de l’intérêt général et la notion de service public, l’affirmation du principe d’égalité qui avec le droit du sol définit notre modèle d’intégration, une éthique de responsabilité que fonde le principe de laïcité sont autant de valeurs constitutives du pacte républicain que nous défendons légitimement comme valeurs à vocation universelle (13). Elles rencontrent naturellement les valeurs de l’étranger, certaines étant partagées d’autre pas. Si le recours à la notion d’ordre public est inévitable, elle ne saurait cependant entraver le processus de différenciation-convergence dans lequel se forment conjointement droit de cité et droit d’asile.

La conduite des politiques d’immigration et d’asile suppose une bonne connaissance des faits migratoires et de leur dynamique, mais elle est avant tout guidée par des principes qu’il incombe à chaque État-nation de définir en conformité avec son histoire et l’état réel de la société qu’il organise. Aucune recherche ne peut se dispenser d’une inspiration nourrie des principes qui la guident et qu’elle organise en thèmes politiques. C’est ainsi que les recherches qui ont été rappelées dans les années 1970 entendaient répondre à des questions simples ayant une forte résonance dans l’opinion publique : les immigrés pèsent-ils excessivement dans le budget social de la nation ? prennent-ils le travail des nationaux où , à l’inverse, sont-ils un facteur de compétitivité de l’économie nationale ? l’envoi de leurs économies dans leur pays d’origine déséquilibre-t-il la balance des paiements de notre pays ? Pour l’essentiel ces thèmes demeurent d’actualité et nourrissent une part du débat politique à travers des expressions comme celles de l’ « immigration choisie » ou la création d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire. On pourrait en déduire que les questions de l’immigration et de l’asile ont apparemment été prises en compte au niveau le plus élevé afin d’être traité avec tout le sérieux que nécessitent des problèmes aussi importants. On peu en douter car on ne reconnaît pas dans les décisions prises au cours de la dernière période la tradition de la France terre d’asile ni une prise en compte réfléchie du recours à l’immigration comme facteur de développement national et de coopération internationale. Il s’ensuit un délaissement des méthodes qui permettraient l’articulation intelligente des principes et de la démarche scientifique d’investigation de ces phénomènes imbriquant économie, sociologie et politique. Pour la même raison, la statistique de l’immigration et de l’asile demeure largement segmentée dans ses différentes sources administratives. Dans ce domaine comme en d’autres on peut constater que, non seulement il n’y a pas contradiction entre l’affirmation idéologique de principes républicains, le développement de méthodes scientifiques d’analyse et de prévision et la production de statistiques pertinentes, mais que ces éléments progressent naturellement ensemble. Reste à en tirer les conséquences.

(1)Ancien ministre de la Fonction publique et des Réformes administratives (1981-1984), conseiller d’État, président de section à la Cour nationale du droit d’asile, Membre du Haut Conseil à l’intégration (1990-1993), membre du Conseil scientifique du SSAE.
(2)Sous la direction d’Anicet Le Pors, Immigration et développement économique et social, La Documentation française, 1977. Parmi les personnes ayant participé aux travaux citons notamment : M. et Mmes Pierre Berger, Jean-Pierre Broclawski, Henry Bussery, Jean-François Colin, Joseph Debizet, André Lebon, Bernard Mériaux, Georges Tapinos, Charles Thiaville, Olivier Villey, Catherine Wihtol de Wenden.
(3) L’auteur de cette contribution, responsable du groupe de travail sur les statistiques du HCI, a donné sa démission, ce fait établissant l’interdépendance inévitable entre principes, politique et statistiques.
(4) François Héran, « L’immigration au rapport : à propos de quatre rapports récents », Accueillir, juin 2006.
(5) Rapporteurs de la Cour ayant participé aux travaux, « Du contrôle financier comme condition de la connaissance », Accueillir, juin 2006, n° 238.
(6) CE, 25 octobre 1996, Association Estuaire-Écologie.
(7) Idée vigoureusement combattue récemment par deux membres éminents de l’Académie des sciences, Édouard Brézin et Albert Fert, prix Nobel, « CNRS : une institution performante », Le Monde, 29 décembre 2007.
(8) Gérard Noiriel, « À quoi sert l’identité nationale ? », Agone, 2007.
(9) Sur la base d’un rapport commandé par le Premier ministre au conseiller d’État Jacky Richard de mars 2008, faisant suite à un rapport exploratoire d’Anicet Le Pors sur « La situation statutaire des personnels de la Commission des recours des réfugiés » d’octobre 2006.
(10) François Héran, Le temps des immigrés, Seuil, 2007.
(11) Rapport de Anne Castagnos-Sen, Les conditions d’exercice du droit d’asile en France, La Documentation française, 2006. La CNCDH dans son avis fait 79 recommandations.
(12) Anicet Le Pors, Le droit d’asile, coll. Que sais-je ?, PUF, 2008 (2° éd.).
(13) Anicet Le Pors, La citoyenneté, coll. Que sais-je ?, PUF, 2002 (3° éd.).

« Itinéraire d’un fonctionnaire engagé » par Jacques Fournier, Éditions Dalloz-Sirey, 2008

L’Humanité du mardi 8 juillet 2008 : « La fonction publique ? Un métier spécifique »

 

Jacques Fournier, conseiller d’État honoraire, ancien secrétaire général du gouvernement, a été président de Gaz de France, de la SNCF et du Centre européen des entreprises publiques. L’auteur d’Itinéraire d’un fonctionnaire engagé nous livre ses réflexions sur l’actualité. Suivi de l’avis d’Anicet Le Pors.

À la lecture de votre ouvrage, on a un peu le sentiment que vous êtes davantage un haut fonctionnaire, un grand commis de l’État qu’un homme politique. Pourtant vous avez occupé des fonctions au plus haut niveau politique de l’État. Partagez-vous ce constat ?

Jacques Fournier. Incontestablement ma carrière a été celle d’un fonctionnaire. J’ai toujours été attiré par le service public. C’est ma vocation. Ce choix m’a conduit au Conseil d’État. En même temps, ma conviction était qu’à partir d’un certain degré de responsabilité il était préférable de n’avoir à mettre en oeuvre que des politiques avec lesquelles j’étais d’accord. Au Conseil d’État, j’ai eu des fonctions de contrôle et de juridiction qui n’impliquaient aucun engagement politique. Je n’ai pris de responsabilités dans l’administration dite active que lorsqu’elles m’ont permis de mettre en oeuvre mes convictions. Il faut cependant préciser que mon engagement dans la vie politique a été progressif, au cours des années 1960 et 1970. Le prolongement en a été, en 1981, ma nomination aux fonctions de secrétaire général adjoint à l’Élysée.

Au cours de cette montée en puissance sur le plan politique, il y a l’anecdote que vous racontez. Lors du congrès d’Épinay, vous avouez aujourd’hui que vous vous êtes trompé de vote…

Jacques Fournier. J’avais une vision politique très claire dès le début de la Ve République. J’ai voté « non » au référendum de 1958. Nous n’étions pas très nombreux à gauche à faire ce choix hormis le PCF, François Mitterrand et Pierre Mendès France. Mon sentiment, à partir de ce moment-là, était qu’un renouveau de la politique en France passait par la réalisation de l’union de la gauche. Un changement de cap n’était, selon moi, possible que sur la base de l’union entre le courant socialiste de l’époque et le Parti communiste. Le courant socialiste étant lui-même assez éclaté, et pas très bien représenté par la SFIO à laquelle personnellement je n’ai jamais adhéré. Dans cet esprit j’ai aidé François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1965. Après mai 1968, on sentait qu’il y avait besoin de matérialiser l’élan qui s’était exprimé. J’ai animé un groupe de réflexion avec des juristes et des politiques de sensibilités différentes, dont des amis communistes. J’ai suivi d’autant plus près la préparation du congrès d’Épinay que Nicole Questiaux, qui faisait partie de notre groupe de travail, était aussi présidente du comité préparatoire au congrès. Mais je n’étais pas du tout habitué aux grandes manoeuvres des congrès socialistes. Nous étions en présence de deux courants de gauche. Je me suis prononcé pour le courant Poperen alors que j’aurais dû le faire en faveur du CERES qui, par son alliance avec François Mitterrand, allait permettre à ce dernier de renouveler le Parti socialiste.

Vous allez très rapidement ensuite rejoindre ce CERES de Jean-Pierre Chevènement.

Jacques Fournier. J’y ai milité jusqu’en 1981 et je suis toujours resté en bons termes avec Jean-Pierre Chevènement, même si notre cheminement a été ensuite différent. Je participe aux activités de la Fondation Res Publica qu’il anime.

En réalité, vous n’êtes pas un homme d’appareil…

Jacques Fournier. Après avoir été candidat aux législatives dans les années 1970 dans les Hauts-de-Seine, j’aurais pu, à partir de 1981, commencer une carrière politique, comme l’ont fait un certain nombre de mes amis. Mais on m’a proposé d’être secrétaire général du gouvernement et j’ai pensé que je pouvais être plus utile de cette manière. Par la suite, mes responsabilités ont toujours concerné le service de l’État, sans chercher à me faire parachuter en politique. Cette position était peut-être liée à un certain désenchantement vis-à-vis de la politique gouvernementale et de l’évolution qu’elle a prise à partir de 1983. J’en suis resté solidaire mais avec moins d’enthousiasme.

Arrêtons-nous sur 1983. Vous écrivez que les choses ne seront plus comme elles auraient pu l’être dans la foulée de 1981. Mais vous donnez en même temps le sentiment que vous vous y résignez sans affirmer une contestation forte du tournant de la rigueur.

Jacques Fournier. J’ai considéré ce tournant comme inévitable et ne l’ai pas condamné, tout en n’en étant pas non plus complètement solidaire. Mais l’équipe gouvernementale a continué, dans ce nouveau cours des choses, à faire des réalisations importantes. J’ai utilisé mes compétences pour faire tourner la machine gouvernementale, puis à la tête de deux grandes entreprises publiques, Gaz de France et la SNCF. Je suis arrivé à GDF sur la pression de l’Élysée, Jacques Chirac étant alors à Matignon. Je serai plus tard, au début du second septennat de François Mitterrand, nommé président de la SNCF sous le gouvernement Rocard. Même pendant la période Chirac, il n’y avait pas de pression vers la privatisation de ces entreprises publiques. En revanche la question de l’ouverture à la concurrence s’est progressivement posée. La première directive européenne sur les chemins de fer date de 1991, celles pour le gaz et l’électricité arrivant plus tard. Ma position est que l’ouverture à la concurrence pouvait avoir des aspects positifs dans un certain nombre de domaines. Je n’en contestais donc pas le principe. En revanche, s’agissant d’activités de services publics, s’exerçant pour satisfaire les besoins de la population, je considère que la notion de service public doit prévaloir au niveau national comme européen. Il faut encourager la coopération entre les grandes entreprises publiques ou chargées de mission de service public des différents pays. Cela a été le sens de mon action à la SNCF : la coopération avec les autres réseaux de chemin de fer plutôt qu’une concurrence superfétatoire. C’est l’exemple d’Eurostar, le train reliant Paris, Londres et Bruxelles. On aurait pu construire trois réseaux différents, ou chercher à mettre les entreprises en concurrence, chacune se disputant pour avoir des trains aux heures de pointe, etc. On a préféré mettre en place un service ferroviaire commun, Eurostar, qui est d’ailleurs lui-même en concurrence avec les autres modes de transport.

Le TGV, c’est vous ?

Jacques Fournier. Pas seulement. Le TGV est une grande aventure qui a commencé dans les années 1960 et qui continue aujourd’hui. Il est vrai que durant ma présidence il y a eu une très forte extension du réseau. J’ai eu parfois à provoquer la décision. Ce fut le cas en particulier pour la construction du TGV Méditerranée jusqu’à Marseille, face à une opposition prétendument écologique qu’il a fallu surmonter, non sans difficultés.

Dès cette époque, des cheminots dénonçaient des choix en faveur d’infrastructures porteuses de haute valeur ajoutée et de rentabilité, au détriment des liaisons classiques et plus quotidiennes d’un service public de proximité. Comment avez-vous vécu ces critiques ?

Jacques Fournier. Ma position a toujours été de donner priorité au service public. Pour les transports de la vie quotidienne – banlieue, TER, Transilien – j’ai cherché contre vents et marées à améliorer la qualité et les performances. Ce qui n’est pas simple, le réseau très surchargé nécessitant des investissements importants. Le transport de voyageurs à moyenne et à longue distance est de plus en plus dominé par le phénomène TGV. Ma politique a été de ne pas faire que du TGV, tout en faisant prendre conscience que le TGV est une opportunité extraordinaire pour revivifier l’ensemble de cette activité. Le génie du TGV est que le train peut continuer sur une ligne classique en répercutant le gain de temps réalisé sur une ligne nouvelle, et en irriguant petit à petit l’ensemble du territoire. Je n’ai pas eu d’états d’âme. Il est vrai que nous avons connu des problèmes commerciaux avec en particulier le système de réservation SOCRATE. Reste le fret, talon d’Achille de la SNCF. Tous les plans de restructuration ont jusqu’à présent échoué face à la concurrence de la route.

Quel est votre sentiment sur la création de Réseau ferré de France (RFF) ?

Jacques Fournier. C’était une manière astucieuse de régler le problème de la dette pour une SNCF accablée sous le poids du coût des infrastructures. Cette situation excluait que l’entreprise puisse parvenir à un équilibre de ses comptes, en dépit des efforts du plan d’entreprise. Le transfert de cette dette à RFF a permis à la SNCF de fonctionner comme une entreprise de transports normale. Cette séparation, pour moi, était au départ plus symbolique que réelle. Avec le temps, elle s’est affirmée. J’ai l’impression que l’on arrive aujourd’hui à une situation où le problème de la qualité, de l’entretien et du renouvellement de l’infrastructure risque de se poser au niveau du réseau classique.

Comment voyez-vous l’évolution de la fonction publique en général, à l’heure des attaques frontales de la droite ?

Jacques Fournier. La fonction publique est un métier spécifique. Le service de l’État, des collectivités publiques, de l’intérêt général est une activité différente des autres. Les agents publics ont des prérogatives, des pouvoirs, des obligations que n’ont pas les agents du secteur privé. Ils doivent assurer une conciliation entre la continuité de l’État, sa neutralité vis-à-vis de l’ensemble de la population et la mise en oeuvre de la politique du gouvernement du moment. Tout cela appelle des règles particulières et une certaine indépendance. En France cela s’est traduit par un statut qui correspond à notre culture : établi à la Libération en 1946 avec Maurice Thorez, consacré en 1959 par de Gaulle, puis amélioré en 1983 par Anicet Le Pors et François Mitterrand. Cet édifice n’est pas intangible. Il doit être périodiquement renégocié pour une adaptation aux exigences nouvelles. Mais le gouvernement actuel met la charrue avant les boeufs. On ne peut en effet parler d’organisation de la fonction publique en faisant l’impasse d’une réflexion en amont sur ce que doit être l’action publique, les tâches de l’État, les besoins nouveaux des populations, les services à rendre, les fonctions collectives, comme c’était le cas du temps de la planification française. Ce n’est qu’après que l’on peut parler effectifs. De plus, tout cela se fait actuellement en l’absence d’un vrai dialogue social. Le livre blanc de Jean-Ludovic Silicani qui prépare la réforme de la droite est stupéfiant : il parle de tout sauf de ce dialogue social ! S’il ne propose pas la suppression du statut, il modifie la place respective du statut et du contrat, en se prononçant pour une extension du domaine du contrat. Je ne suis pas d’accord. Le livre blanc évoque aussi l’organisation des corps. Il met en avant l’idée de cadre d’emploi en généralisant à la fonction publique d’État un système qui existe déjà dans la fonction publique territoriale. Il y a là matière à discussion.

Quel avenir des services publics et des entreprises publiques dans un système économique mondialisé qui fait la part belle à la rentabilité et au retour immédiat sur les investissements ?

 

 

 

Jacques Fournier. J’y réfléchis beaucoup. Cela pose une question centrale : que doit être aujourd’hui l’action publique ? Pour moi, ce n’est pas le marché. Seule l’action collective peut donner un sens à l’histoire. Depuis deux siècles on assiste à une évolution concomitante du système économique capitaliste, qui s’est progressivement étendu et des interventions publiques pour le réguler et lui apporter des contreparties. Nous arrivons à un nouveau stade du développement économique qui est celui de la mondialisation. Elle implique de recomposer, retravailler ce que doit être une action publique qui ne sera plus la même qu’auparavant. L’une de nos insuffisances en 1981 est d’avoir sous-estimé la dimension internationale des problèmes. Il faut réfléchir dans deux directions. Sur la première il y a un accord de principe même si on ne met pas tous le même contenu : c’est la régulation du système pour éviter, par exemple, le dumping social ou fiscal, pour réguler les flux migratoires, pour assurer un minimum d’égalité, éviter la faim dans le monde… De ce point de vue les gouvernements ne peuvent agir à leur seul niveau, ce qui doit appeler une action européenne, voire mondiale, les intérêts de la France pouvant souvent rejoindre ceux de pays du Sud. La deuxième dimension ramène au service public. Dans un certain nombre de domaines, où des besoins fondamentaux, des droits essentiels sont en jeu, il faut poser le principe que l’organisation économique ne résulte pas du fait du marché. Il y a un rôle pilote, directeur, d’organisation de la collectivité publique. Il s’agit d’organiser ce qui doit être produit et sa distribution. L’exemple évident est celui de l’éducation où il revient à la collectivité de dire ce que doit être l’enseignement et d’essayer de faire en sorte qu’il soit le plus également dispensé entre les classes sociales et les différents lieux géographiques. Vrai pour la santé. Et aussi pour des domaines marchands comme les transports, l’énergie, les communications… Il ne s’agit plus seulement de réguler le marché mais de l’équilibrer par l’organisation collective de la satisfaction des besoins. Cette approche dépasse la vision actuelle des services publics dont on ne parle le plus souvent qu’en termes de défense : il est temps de passer à une démarche offensive répondant aux besoins de la société actuelle. Cette approche dépasse le clivage entre opérateurs publics et privés : la question est de savoir qui dirige, qui organise. C’est ce que j’appelle l’économie des besoins. Lesquels peuvent varier avec le temps. Je pense à un vrai droit opposable au logement ou à un vrai droit au transport, comme en avait posé le principe, dans la rédaction de la LOTI (loi d’orientation des transports intérieurs) mon ami Guy Braibant, hélas tout récemment décédé. Voilà des idées à verser dans un débat à gauche qui me semble insuffisant aujourd’hui sur ces nouvelles questions de fond.
Entretien réalisé par Dominique Bègles pour L’Humanité du mardi 8 juillet 2008.

 

 

 

 

 

LE SENS DE L’ÉTAT

 

Il s’agit d’un témoignage exceptionnel qui fera référence . Dans son Itinéraire d’un fonctionnaire engagé Jacques Fournier restitue les expériences mêlées du militant de l’union de la gauche et du « grand commis de l’État » qu’il a été pendant la deuxième moitié du XX° siècle. Contrairement à certaines publications qui seulement se donnent à voir – je pense en particulier à Verbatim de Jacques Attali – l’auteur se livre à une introspection permanente sur le sens de son action, les conflits qui l’habitent, l’appréciation de ses succès comme de ses échecs, et ce avec une sincérité rare à ce niveau. Contrairement aussi aux visions puériles sur l’État, il montre que celui-ci est sans doute un moyen de domination politique mais aussi un lieu de contradictions fortes qu’il faut avoir le courage d’affronter avec intelligence. Ce qu’il a fait au Conseil d’État en étant à l’origine de la notion de « principes généraux du droit » permettant de contenir les débordements de l’exécutif de la V° République (mendésiste, il a voté contre) et en enrichissant la notion de service public. Au sommet de l’appareil d’État en affirmant « l’irréductibilité de la décision politique » mais en faisant tout pour l’infléchir dans le sens de l’ économie « des besoins » contre l’économie « de marché » et en affirmant la responsabilité de « la main visible » contre la mondialisation libérale. À la tête de GDF puis de la SNCF en justifiant l’avenir de ces entreprises publiques au nom de leur efficacité sociale (à ce sujet un seul regret : j’aurais aimé une justification politique de la propriété publique qui reste ici implicite). Président du Centre européen des entreprises publiques en appelant au rééquilibrage en faveur du service public au nom de l’aménagement du territoire, de la solidarité et du long terme. Une contribution éminente en faveur d’une recomposition qui serait réellement socialiste.
Anicet Le Pors
Ancien ministre

La conception française du service public – Comité départemental pour la promotion et la défense des services publics – Moulins, 25 juin 2008

Intérêt général, service public, appropriation sociale et fonction publique,
le XXI° siècle « âge d’or » du service public ?

La notion de service public a, en France, une longue histoire car c’est le vecteur de l’intérêt général dont la prise en compte est elle-même très ancienne : sous l’Ancien Régime, c’était le « bien commun » que le roi avait la charge de défendre pour son peuple. C’est l’ « utilité commune » évoqué dès l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », tandis que l’article 17 évoque une notion voisine, celle de « nécessité publique ». C’est l’intérêt général qui permet de fonder en droit les relations de l’État et de la société. Sous cette inspiration historique, s’est créée, en France, à la fin du XIX° siècle une école du service public. L’un de ses fondateurs, Léon Duguit écrivait : « L’État est une coopération de services publics, organisés et contrôlés par des gouvernements ».

Il convient donc de préciser, préalablement à l’exposé de la conception française du service public, la notion d’intérêt général qui l’encadre. On abordera ensuite deux notions qui lui sont intimement liées : d’une part, celle d’appropriation sociale, plus large que celle de propriété publique, et, d’autre part, celle de fonction publique.

1. La conception française de l’intérêt général

Les économistes se sont intéressés à l’intérêt général. Ainsi, dans la théorie économique néoclassique, si les agents économiques agissent rationnellement, la poursuite de leurs intérêts particuliers aboutit à la réalisation d’un « optimum social », mais celui-ci n’est que la « préférence révélée des consommateurs », or le citoyen est irréductible au consommateur.

Le juge administratif et le juge constitutionnel font un usage fréquent de la notion d’intérêt général, sans cependant lui donner un contenu propre. Il y a à cela deux raisons. La première est que l’intérêt général est finalement une notion essentiellement politique, qui peut varier d’une époque à l’autre et qu’il ne faut donc pas figer, mais dont l’appréciation incombe d’abord au pouvoir politique, notamment au législateur. La seconde est que le juge ne fait généralement référence à l’intérêt général que de manière subsidiaire par rapport au principe d’égalité. Si le principe d’égalité peut conduire à des solutions différentes dans des situations différentes, l’intérêt général peut le justifier également pour des situations semblables ou peu différentes.

Pour autant, le juge administratif ne s’est jamais désintéressé du contenu de l’intérêt général. La jurisprudence comme la doctrine ont tôt considéré que l’intérêt général était l’objet même de l’action de l’État et que l’administration ne devait agir que pour des motifs d’intérêt général. L’intérêt général est alors assimilé aux grands objectifs, voire aux valeurs de la nation : la défense nationale, le soutien de certaines activités économiques, la continuité du service public. Toutefois, le juge administratif veille à ce que l’invocation de l’intérêt général ne recouvre pas un acte arbitraire, un détournement de pouvoir, et que la dérogation au principe d’égalité justifiée par une raison d’intérêt général soit bien en rapport avec l’objet poursuivi.

C’est ainsi que l’intérêt général est présent dans la décision d’expropriation pour cause d’utilité publique, mais celle-ci ne peut être légalement déclarée que « si les atteintes à la propriété privée, le coût financier et éventuellement les inconvénients d’ordre social qu’elle comporte ne sont pas excessifs eu égard à l’intérêt qu’elle présente » (CE Ass. 28 mai 1971, Ville Nouvelle Est). L’intérêt général siège aussi dans l’exercice du pouvoir de police des autorités administratives, qui peuvent s’opposer à l’exercice de certaines libertés individuelles pour des motifs d’ordre public. Ainsi, le respect de la liberté du travail, du commerce et de l’industrie n’a pas fait obstacle à ce qu’un maire puisse interdire l’attraction dite du « lancer de nain » (CE Ass. 27 octobre 1995, Commune de Morsang-sur-Orge). L’intérêt général n’est pas, au demeurant, l’exclusivité des personnes publiques, et il peut prendre en compte des intérêts privés ; lorsqu’elle invoque l’intérêt général, l’autorité administrative doit veiller à ce qu’il ne leur soit pas porté une atteinte excessive (CE Ass. 5 mai 1976, SAFER d’Auvergne c. Bernette). Enfin, il peut y avoir divergence entre l’intérêt général, identifié à l’intérêt national, et l’interprétation que font les juridictions internatio¬nales de certaines dispositions de conventions internationales, par exemple en ce qui concerne le droit à une vie familiale normale posé par l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En outre, à la limite, l’intérêt général pourrait confiner à la raison d’État.

Si le juge constitutionnel – comme le juge administratif – a fait preuve d’une certaine prudence dans la définition de l’intérêt général, considérant qu’il n’a pas un pouvoir général d’appréciation comparable à celui du Parlement, une partie importante de ses décisions y fait référence. C’est ainsi qu’au fil du temps, il a retenu une succession d’intérêts que l’on peut regarder comme autant de démembrements de l’intérêt général : le caractère culturel de certains organismes, une bonne administration de la justice, des limitations au droit de grève dans les services de la radio et de la télévision, le logement des personnes défavorisées, une meilleure participation du corps électoral, les nationalisations et la validation rétroactive de règles illégales.

2. La conception française du service public

Dans la conception française, l’intérêt général ne saurait donc se réduire à la somme des intérêts particuliers ; il est d’une autre qualité, associé à la constitution ancienne de l’État-nation, à la forme centralisée que celui-ci a rapidement pris, et aux figures historiques qui l’ont incarné tels Richelieu, Colbert, Robespierre, Napoléon ou de Gaulle. Il s’ensuit, traditionnellement, une distinction franche public-privé que l’on fait remonter habituellement au Conseil du roi de Philippe Le Bel à la fin du XIII° siècle et que matérialise un service public important, fondé sur des principes spécifiques.

2.1. Une notion simple devenue complexe

Pendant longtemps, la notion de service public a été caractérisée par la réunion de trois conditions : une mission d’intérêt général, l’intervention d’une personne morale de droit public, un droit et un juge administratifs. Son objectif n’était donc pas la seule rentabilité, mais l’accomplissement de missions diverses ressortissant à l’idée que le pouvoir politique se faisait de l’intérêt général. Les sujétions de services public correspondantes devaient faire l’objet d’un financement par l’impôt et non par les prix, ce qui entraînait, en contrepartie, l’existence de prérogatives de service public telles que, par exemple, la responsabilité de l’État ne pouvait le plus souvent être recherchée que sur la base d’une faute d’une certaine gravité.

Cette conception de base, simple à l’origine, s’est complexifiée sous l’effet d’un double mouvement. D’une part, le champ du service public s’est étendu à de nouveaux besoins, à des activités jusque-là considérées comme relevant du privé (régies, services publics industriels et commerciaux). D’autre part, des missions de service public ont été confiées à des organismes privés (assurances sociales et sécurité sociale, compétence en matière disciplinaire d’ordres professionnels ou de fédérations sportives). En outre, l’extension du secteur public, base matérielle d’une partie importante du service public, a rendu l’un et l’autre plus hétérogènes. Le service public économique s’est plus franchement distingué du service public administratif. De nombreuses associations ont proliféré à la périphérie des personnes publiques, notamment des collectivités locales. Le champ ouvert à la contractualisation a affaibli l’autorité du règlement.

2.2. Service public et construction européenne

Cependant, c’est le conflit entre la conception française de l’intérêt général et du service public, d’une part, et les principaux objectifs de la construction européenne, d’autre part, qui alimente aujourd’hui ce que l’on peut appeler une crise du service public ou du service d’intérêt économique général (SIEG), selon la terminologie communautaire courante. Alors que la conception française du service public s’est traditionnellement référée à trois principes, égalité, continuité et adaptabilité, une autre logique lui est opposée, de nature essentiellement économique et financière, l’option d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » dont les critères sont essentiellement monétaires : taux d’inflation et fluctuations monétaires, déficit des finances publiques, taux d’intérêt à long terme.

La traduction juridique de cette démarche conduit à une marginalisation des mentions relatives à l’intérêt général ou au service public dans le traité instituant la Communauté européenne. De fait, le service public n’est expressément mentionné qu’à l’article 73, au sujet du remboursement de servitudes dans le domaine des transports. Les quelques articles qui font référence à la notion, sous des vocables divers, traduisent son caractère d’exception. Ainsi, l’article 86, relatif aux entreprises chargées de la gestion de « services d’intérêt économique général », les assujettit aux règles de la con¬cur¬rence en ne formulant qu’une réserve de portée limitée, « dans les limites où l’application de ces règles ne fait pas échec à l’accomplissement en droit ou en fait de la mission particulière qui leur a été impartie ». Il donne mandat à la Commission de veiller au respect des règles de concurrence, en adressant « les directives ou décisions appropriées aux États membres ». L’objectif de « renforcement de la cohésion économique et sociale » figure, par ailleurs, à l’article 158.

On peut toutefois noter, au cours des dernières années, une certaine prise de conscience favorable à la notion de service d’intérêt général, traduite notamment par des arrêts de la Cour de justice des communautés européennes. L’arrêt Corbeau du 19 mai 1993 décide qu’un opérateur, distinct de l’opérateur du service d’intérêt général, peut offrir des services spécifiques dissociables du service d’intérêt général de distribution du courrier, mais seulement « dans la mesure où ces services ne mettent pas en cause l’équilibre économique du service d’intérêt général ». L’arrêt Commune d’Almélo du 27 avril 1994, prévoit qu’une entreprise régionale de distribution d’énergie électrique peut passer une clause d’achat exclusif « dans la mesure où cette restriction à la concurrence est nécessaire pour permettre à cette entreprise d’assurer sa mission d’intérêt général ». Un arrêt intervenu sur une action en manquement, Commission des Communautés européennes c. République française, du 23 octobre 1997, a admis l’existence de droits exclusifs d’importation et d’exportation de EDF et de GDF, en considérant qu’ils n’étaient pas contraires aux échanges intracommunautaires d’électricité et de gaz. Enfin, la Cour de justice des communautés européennes a admis que les aides accordées en compensation d’obligations de service public et dont le montant ne dépasse pas ce qui est nécessaire à l’exécution des missions de service public ne sont pas interdites (CJCE, Altmark, 24 juillet 2003).

Cela dit, c’est une conception restrictive du service d’intérêt général qui continue de prévaloir au sein de l’Union européenne, comme en témoigne la réforme structurelle des services de télécommunications, qui a fait éclater ce service public en trois catégories : le service universel (le téléphone de poste fixe à poste fixe, la publication de l’annuaire), les missions d’intérêt général (relatives aux fonctions de sécurité de l’État, armée, gendarmerie) et les services obligatoires imposant l’existence d’une offre de nouveaux services sur l’ensemble du territoire, mais sous la contrainte de l’équilibre financier, ce qui ôte toute garantie que le principe d’égalité soit effectivement ¬respecté.

Suite à la ratification du traité d’Amsterdam, l’article 16 du traité instituant la Communauté européenne associe valeurs communes et services d’intérêt économique général : « Sans préjudice des articles 73, 86 et 87, et eu égard à la place qu’occupent les services d’intérêt économique général parmi les valeurs communes de l’Union ainsi qu’au rôle qu’ils jouent dans la promotion de la cohésion sociale et territoriale de l’Union, la Communauté et ses États membres, chacun dans les limites de leurs compétences respectives et dans les limites du champ d’application du présent traité, veillent à ce que ces services fonctionnent sur la base de principes et dans des conditions qui leur permettent d’accomplir leurs missions. »

Cette conception restrictive de la notion de service public par l’Union européenne a joué un grand rôle dans le rejet par la France, par référendum du 29 mai 2005, du traité constitutionnel européen. En dernier lieu, La Commission européenne a refusé d’établir une directive cadre sur les services publics au moment où la Confédération européenne des syndicats lui a remis une pétition de plus de cinq cent mille signatures en faveur d’une telle directive. Mais le rejet du traité de Lisbonne par l’Irlande montre bien que la notion d’intérêt général ne se décrète pas.

2.3. Quelle refondation du service public ?

Que le service public doive s’adapter ne fait pas de doute, c’est même la condition d’application du principe de continuité. Mais la refondation du service public économique, appelée notamment par le progrès technique et la mondialisation, est inséparable de celle de sa base matérielle essentielle, le secteur public.

Les grandes entreprises publiques ont été constituées au lendemain de la seconde guerre mondiale, sur la base d’un principe de spécialisation leur conférant un monopole de production. Ensuite, ces entreprises ont acquis un savoir-faire dans un grand nombre de domaines connexes dont l’exercice est indispensable à leur équilibre financier. Cette évolution a conduit à définir de nouveaux concepts et à prévoir qu’une « certaine marge de diversification » était admissible, autorisant, par exemple, EDF à développer des activités d’ingénierie, mais non de télésurveillance. La complexification du service public se manifeste aussi de multiples façons : difficulté grandissante à rendre compatibles les différents schémas d’aménagement du territoire, opacité des documents soumis aux enquêtes en vue des déclarations d’utilité publique (ce qui oblige à rédiger des résumés non techniques des études d’impact), multiplication des lois « transversales » (eau, montagne, littoral, air) parfois mal articulées aux lois déjà existantes.

Les justifications du service public reposent sur l’idée que c’est en son sein que l’on rencontre les tâches les plus nobles, car finalisées par l’intérêt général, et les plus difficiles, en raison de l’ampleur des processus de socialisation qui s’y développent. Le service public aurait ainsi une vocation spécifique à servir de référence en matière de modernité (poids des dépenses de recherche, progrès de la science économique, de l’informatique, Concorde, Airbus, TGV, etc.), de rationalité (choix multicritères, gestion prévisionnelle des effectifs, rationalisation des choix budgétaires, évaluation des politiques publiques) et d’équité (relations administration-usagers, accès aux documents administratifs, motivation des actes administratifs). La demande de service public n’a cessé de croître au cours des dernières décennies, en relation avec la crise de l’État-providence, les atteintes à la cohésion sociale, le développement de l’exclusion, notamment dans les domaines de la sécurité, de la justice, de la solidarité sociale et de la diffusion du savoir. Seul le service public peut développer sur le long terme les politiques publiques nécessaires en ces domaines.

La réponse libérale a consisté en une assez large dérégulation. Un transfert de pouvoir réglementaire a été opéré en faveur d’autorités administratives indépendantes (Commission des opérations de bourse, Commission nationale de l’informatique et des libertés, Conseil supérieur de l’audiovisuel, Autorité de régulation des télécommunications) sans que l’activité réglementaire globale diminue pour autant. Des services administratifs ont été transformés en établissements publics administratifs, en établissements publics industriels et commerciaux et, souvent, en sociétés commerciales à capitaux d’État, mixtes ou privés (Service des poudres, Service d’exploitation des tabacs et allumettes, Groupement industriel des armements terrestres, Imprimerie nationale, Direction des constructions navales). De nouvelles catégories d’établissements publics ont vu le jour (La Poste et France Télécom). Dans le même temps, la faible croissance a mis en difficulté les budgets sociaux et a conduit, malgré la pénurie des moyens, à multiplier les organismes de transferts sociaux et de solidarité.

Cette évolution générale a amené les pouvoirs publics à engager une réflexion sur la refondation et les perspectives du service public. Cette réflexion s’est développée dans plusieurs rapports officiels visant, soit à compléter les principes traditionnels (égalité, continuité et adaptabilité) par de nouveaux principes (neutralité, laïcité, transparence, participation et déontologie), soit à séparer la doctrine du service public jugée toujours fondée, du mode d’organisation susceptible de prendre des formes et des statuts variés, soit à concevoir une large réorganisation des structures administratives et gouvernementales.

En dernier lieu a été lancée l’opération de Révision générale des politiques publiques (RGPP). Sous couvert de modernisation, un récent Conseil de modernisation des politiques publiques qui s’est tenu le 14 décembre dernier a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA). On sait par ailleurs les menaces de démantèlement qui pèsent sur le CNRS. Un deuxième CMPP le 4 avril 2008 retenu 166 mesures, enfin un troisième CMPP a annoncé, le 11 juin, 73 nouvelles mesures. Simultanément , les ministères ont été invités à revoir leurs missions et leur organisation. Ces mesures de RGPP seront inscrites dans une loi de programmation budgétaire pluriannuelle 2009-2011 que les ministères devront appliquer.

Cette opération est développée dans une importante mise en scène où la communication se substitue à la volonté de rationalisation. Ces suppressions viennent après l’intégration de la direction de la Prévision dans la Direction générale du Trésor et de la politique économique et surtout l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Si l’on ajoute à cela les perspectives de démantèlement du CNRS, tout celamontre la volonté du pouvoir de supprimer tout instrument de pensée économique rationnelle et son abandon aux lois du marché.

2.4. De la propriété publique à l’appropriation sociale

Le service public ne recouvre pas exactement le secteur public, c’est-à-dire le champ couvert par la propriété publique. D’autre part, le service public dépasse le champ de la fonction publique qui regroupe les principales fonctions de l’État et des collectivités publiques.

Il n’y a pas identité du service public et du secteur public, propriété de l’État ou d’une autre collectivité publique. On a reconnu très tôt aux personnes publiques la possibilité de se livrer à des actes de gestion privée et de contracter (CE 6 février 1903, Terrier). Réciproquement, des organismes privés peuvent être chargés de missions de service public, par la voie de la concession, par exemple (CE 10 janvier 1902, Compagnie nouvelle du gaz de Deville-les-Rouen), mais même en dehors de tout système contractuel (CE Ass. 13 mai 1938, Caisse primaire « Aide et protection »). Pourtant, si, au niveau micro-économique, il est possible, en certains cas, d’opérer une nette dissociation entre service public et secteur public, cette séparation n’est guère soutenable au niveau macro-éco¬nomique, car c’est dans le cadre de la société tout entière que se définit l’intérêt général et que le service public comme le secteur public trouvent leurs justifications principales.

La propriété privée est un attribut de la citoyenneté, mais elle peut connaître des limitations qui elles-mêmes font partie de la citoyenneté. Ainsi, après l’article premier qui évoque l’ « utilité commune », l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dispose que « la propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité », tandis que l’article 545 du Code civil indique également que « nul ne peut être contraint de céder sa propriété, si ce n’est pour cause d’utilité publique ». L’ « utilité publique » ou « commune », la « nécessité publique », transcendent donc le droit individuel de propriété, parce qu’elles participent de l’intérêt général justifiant parfois l’existence d’une propriété publique par expropriation pour cause d’utilité publique. Le concept de propriété change alors de nature : d’un droit (usus, fructus, abusus), il devient une fonction sociale.

Cette fonction a vu ses justifications s’élargir. Le préambule de la Constitution de 1946 prévoit ainsi que : « Tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert le caractère d’un service public ou d’un monopole de fait doit devenir propriété de la collectivité. » Plus tard, en 1972, le Programme commun de gouvernement du parti communiste et du parti socialiste précisera les critères de nationalisation dans le secteur industriel. C’est par application de ces critères qu’ont été nationalisées, totalement ou partiellement, plusieurs dizaines de sociétés en 1982.

Depuis, un mouvement constant de privatisations s’est développé. Toutefois, l’existence d’un secteur public, qui reste très vaste et joue un rôle stratégique dans la vie économique et sociale, conserve à la question de la propriété publique, et plus généralement au concept d’appropriation sociale, une importance certaine, à la fois économique et politique. Elle demeure un sujet de réflexion et d’étude pouvant prendre diversement appui sur des notions comme celles de « patrimoine commun de l’humanité » ou de « destination universelle des biens ». D’ailleurs, le traité instituant la Communauté européenne n’y fait pas obstacle puisque son article 295 dispose que « le présent traité ne préjuge en rien le régime de la propriété dans les États membres ».

3. La conception française de la fonction publique

La conception française de la fonction publique repose sur celle du service public, catégorie juridique éminente.

La loi du 19 octobre 1946 peut être regardée comme la première expression majeure, en droit, de la conception française, démocratique, de la fonction publique, mais les fonctionnaires avaient accumulé de nombreux droits au cours du 20° siècle : la fixation par la loi de l’accès au dossier en 1905, les règles de l’avancement en 1911, du détachement en 1913, la loi Roustan en 1920, la reconnaissance de fait des syndicats de fonctionnaires en 1924 ; d’autres encore intégrés dans la jurisprudence du Conseil d’État qui ont conduit parfois à parler d’un « statut jurisprudentiel ». De nouveaux progrès ont été enregistrés ultérieurement : l’obligation de négociation après 1968 puis, plus récemment, par exemple dans le statut général élaboré en 1983-1984, l’inscription formelle dans le statut de droits aussi importants que le droit de grève, la liberté d’opinion ou la garantie de mobilité et surtout l’extension de la reconnaissance de la qualité de fonctionnaire, au-delà des fonctionnaires de l’État, à de nombreux agents de collectivités publiques : collectivités territoriales, établissements publics hospitaliers, établissements publics de recherche.

On considère qu’il y avait environ 200 000 fonctionnaires de l’État en France au XIX° siècle, on en comptait moins de 700 000 avant la deuxième guerre mondiale, quelque 900 000 au 1er janvier 1946 (dont seulement 520 000 titulaires), 2,1 millions de fonctionnaires de l’État en 1981. Aujourd’hui, c’est 5,2 millions d’agents publics, soit près du quart de la population active, qui sont reconnus comme fonctionnaires, selon la définition qu’en donne la loi du 13 juillet 1983, c’est-à-dire salariés d’une collectivité publique dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle. Le statut lui-même s’est profondément transformé. Quantitativement, le statut de la loi du 19 octobre 1946 comptait 145 articles. L’ordonnance du 4 février 1959 ramena ce nombre à 57. Dans le dispositif actuel, il y en a plus de 500.

L’unité de cette construction a été fondée sur trois principes. D’abord, le principe d’égalité, par référence à l’article 6 de la Déclaration des doits de l’homme et du citoyen qui dispose que l’on accède aux emplois publics sur la base de l’appréciation des « vertus » et des « talents » c’est-à-dire de la capacité des candidats ; nous en avons tiré la règle que c’est par la voie du concours que l’on entre dans la fonction publique. Ensuite, le principe d’indépendance du fonctionnaire vis-à-vis du pouvoir politique comme de l’arbitraire administratif que permet le système dit de la « carrière » où le grade, propriété du fonctionnaire, est séparé de l’emploi qui est, lui, à la disposition de l’administration ; principe ancien que l’on retrouve déjà formulé dans la loi sur les officiers de 1834. Enfin, le principe de citoyenneté qui confère au fonctionnaire la plénitude des droits des citoyens et reconnaît la source de sa responsabilité dans l’article 15 de la Déclaration des droits de 1789, lequel indique que chaque agent public doit rendre compte de son administration ; conception du fonctionnaire-citoyen opposée à celle du fonctionnaire-sujet.

C’est sur cette base qu’a donc été construite une fonction publique « à trois versants », à la fois ensemble unifié et respectueux des différences comme l’indiquent ses quatre titres adoptés successivement de 1983 à 1986 : le titre I comportant l’ensemble des droits et obligations des fonctionnaires, le titre II relatif à la fonction publique de l’État, le titre III relatif à la fonction publique territoriale et le titre IV relatif à la fonction publique hospitalière. On peut discuter de l’équilibre ainsi retenu entre une unification intégrale (au demeurant impraticable sans modification constitutionnelle en raison du principe de libre administration de l’article 72) et une séparation complète des fonctions publiques qui aurait consacré une « balkanisation » conduisant inévitablement à leur hiérarchisation.

Un certain nombre de facteurs ont pesé au cours de la dernière période sur l’avenir de la fonction publique et de ses statuts : tentatives de réformes statutaires pour constituer de plus grands ensembles de fonctionnaires par fusion de corps existants, adoption d’une loi organique sur les loi de finances (LOLF) instaurant une gestion par programmes, développement de la contractualisation, etc. Le nouveau président de la République, Nicolas Sarkozy a annoncé le 19 septembre 2007 ce qu’il a appelé une véritable « révolution culturelle » qui revient à opposer le contrat à la loi, la notion de métier à celle de fonction, l’individualisation des rémunérations à la recherche de l’efficacité sociale. Si ces réformes était appliquées elles mettraient en place une fonction publique d’une conception toute différente de celle qui existe aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai parlé d’une « forfaiture » s’inscrivant dans une « dérive bonapartiste » de l’exercice du pouvoir.

Il s’agit d’une offensive amorcée de longue date pour remettre en cause le statut général des fonctionnaires élaboré entre 1981 et 1984 avec le concours des organisations syndicales de fonctionnaires et sur la base d’une concertation sans précédent, non seulement sur les principes mais aussi sur les projets de loi eux-mêmes. Je veux rappeler notamment la loi Galland du 13 juillet 1987 qui a réintroduit dans la fonction publique territoriale le système de la liste d’aptitude (« recus-collés »), remplacé les corps par des cadres d’emplois, encouragé le recours aux contractuels, développé les emplois fonctionnels, dénaturé le fonctionnement des organismes paritaires, etc. Puis il y a eu en 1990 la mise à l’écart progressive de la fonction publique de La Poste et de France Télécom, suivis de bien d’autres services ou établissements administratifs ; la loi Hoëffel de 1994 prolongeant la déstabilisation ; le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 esquissant une théorisation d’un autre modèle de fonction publique érigeant, par exemple, le contrat en « source autonome du droit de la fonction publique » ; la loi dite de « modernisation » de la fonction publique du 2 février 2007 tentant par diverses mesures de gommer l’interface entre la fonction publique et le privé ; la loi sur la « mobilité » actuellement en discussion au Parlement qui dans une grande confusion développe la précarité de l’emploi public et crée les condition d’un clientélisme étendu. Ces dernières initiatives peuvent être analysées comme des entreprises de déstabilisation avant la mise sur pied d’une tout autre fonction publique, alignée sur la conception libérale européenne dominante, copiée sur le modèle de l’entreprise privée. Le livre blanc rédigé par Jean-Ludovic Silicani est dernier avatar de cette offensive régressive.

*

Le XXI° siècle « âge d ‘or » du service public ?

La RGPP a été lancée à grand renfort de médiatisation et de communication mais sans débat sur les véritables enjeux. Le projet de loi qui se propose de mettre à bas le statut général des fonctionnaires sera, de la même façon, passé en force en 2009 si le rapport des forces n’y fait pas échec. Ainsi qu’il a été indiqué, dans un contexte où le pouvoir supprime tous les instruments qui pouvaient donner à la décision publique une forme et un minimum de rationalité, la RGPP ne correspond à aucune démarche méthodologique sérieuse, il s’agit avant tout de détruire l’existant avant de mettre en place l’édifice minimum qui laisse libre cours aux lois du marché se substituant à l’expression de la volonté générale. La RGPP traduit aussi une ignorance et un mépris pour ce qui fonde le pacte républicain, les valeurs qui ont été forgées par notre histoire à travers des contradictions fortes et des luttes de grande intensité. Dans ces conditions, l’ambition du mouvement social doit être de se placer résolument sur le terrain déserté par le président de la République et son gouvernement par inculture et esprit de caste : l’histoire, la science et la démocratie.,

Cette démarche ne doit pas se limiter à la défense des acquis, aussi légitimes soient-ils. La défense du service public dans notre pays n’est pas seulement justifiée par le souci de préservation de l’héritage démocratique légué par les générations antérieures, mais surtout parce qu’il s’agit d’options modernes, progressistes et démocratiques. S’il est vrai que la mondialisation libérale tend à occuper l’ensemble du champ des échanges marchands, la mondialisation n’est pas seulement celle du capital pour importante qu’elle soit. Elle concerne tous les domaines de l’activité humaine, et notamment ceux présentant le caractère de service public (communications, transports, échanges culturels, solidarité humanitaire, etc.).

Notre époque est caractérisée par une prise de conscience croissante de l’unité de destin du genre humain, de la finitude de la planète, d’un « en commun » à définir politiquement, qui donnerait son vrai sens à la mondialisation à venir. Ainsi la protection de l’écosystème, la gestion de l’eau, celles des ressources du sol et du sous-sol, la production de nombre de biens et de services posent-ils avec force, et poseront de plus en plus, l’exigence de l’appropriation sociale des biens publics correspondants. La mise en commun et la convergence des démarches devraient conduire au développement de coopérations approfondies à tous les niveaux : national, international, mondial. Dans cette recherche commune d’universalité, le XXI° siècle pourrait ainsi être l’ « âge d’or » du service public.

CNDA (Cour nationale du droit d’asile) et statistique de l’asile

Anicet Le Pors

Président de section à la CNDA (1)

Les séquelles de la disparition des empires coloniaux et de l’effondrement du bloc soviétique, l’exacerbation des revendications identitaires régionales ou nationales, l’expansion des fondamentalismes à base religieuse ou ethnique, les inégalités croissantes du développement économique marquent l’évolution des flux des demandeurs d’asile et, plus généralement, des phénomènes migratoires. Ces facteurs conduisent les pays d’accueil à réaménager leurs réglementations du droit d’asile à la fois sur le plan national et international. L’ensemble de ces éléments a d’importantes conséquences sur l’activité des organismes administratifs et juridictionnels chargés d’appliquer le droit d’asile.
Les flux de l’asile sont susceptibles de varier fortement d’une année à l’autre. Les dates de publication des statistiques par les organismes concernés sont très différentes pour une année donnée. Il convient donc de procéder aux actualisations nécessaires en se reportant aux sites figurant à la fin de l’ouvrage.

I. – Données générales

Le HCR a compté fin 2006 quelque 32,9 millions de personnes concernées par son action, se décomposant en : réfugiés (9,9 millions), demandeurs d’asile (0,7 million), réfugiés retournés dans leur lieu d’origine (0,7 million, pour moitié en Afghanistan), personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et autres (12,8 millions) (2). Mentionnons également quelque 4,4 millions de réfugiés palestiniens qui relèvent pour l’essentiel de l’United Nations Relief and Work Agency (UNRWA), une autre agence spécialisée des Nations Unies.
On retiendra donc que, sur ces bases, le droit d’asile concernerait 10,6 millions de personnes dans le monde (réfugiés ayant obtenu ce droit et demandeurs d’asile), chiffre stable depuis 1997 entre 10 et 12 millions.
D’où viennent-elles ? Les chiffres fluctuent évidemment beaucoup d’une année sur l’autre en fonction de la conjoncture des pays d’origine. Sur les 9,9 millions de réfugiés, les principaux pays d’origine sont l’Afghanistan (2 108 000), l’Irak (1 451 000), le Soudan (686 000), la Somalie (464 000), la République démocratique du Congo (402 000) et le Burundi (397 000).
Où vont-elles ? Les principaux pays d’accueil sont le Pakistan (1 044 000), l’Iran (968 000), les États-Unis (843 000), la Syrie (702 000), l’Allemagne (605 000), la Jordanie (500 000), la Tanzanie (485 000). Le Royaume-Uni accueille 302 000 réfugiés, la France, 146 000, le Japon, seulement 1 800.
Ainsi, en matière de droit d’asile, l’idée reçue d’une invasion du Nord par le Sud est contredite par les chiffres : 72 % des réfugiés du monde se trouvent en Asie (46 %) et en Afrique (26 %), seulement 16 % en Europe et 10 % en Amérique du Nord. Par ailleurs, à l’inverse d’une autre idée reçue, la France n’accueille qu’environ 1,5 % des réfugiés du monde, soit un pourcentage voisin de son poids démographique relatif dans la population mondiale.
Alors que l’on ne comptait que 2,5 millions de réfugiés dans le monde au début des années 1970, leur nombre atteint 10,3 millions en 1982 pour culminer à 17,8 millions en 1992. Une succession d’événements en est la cause : le coup d’État du général Pinochet au Chili et le renforcement des dictatures d’Amérique latine, l’exode des boat people d’Extrême-Orient, les conflits ethniques ou religieux en Inde et au Moyen-Orient, les troubles dans la corne de l’Afrique, l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique, la révolution islamique en Iran, la chute du mur de Berlin.
En France, selon l’ANAEM, l’arrivée de travailleurs étrangers et le regroupement familial ont atteint un maximum de 390 000 entrées en 1970 ; celles-ci ne s’élevaient plus qu’à 192 000 en 1981 et 56 000 en 2006. Les flux d’entrée qui correspondent respectivement aux politiques d’immigration et d’asile ne sont pas indépendants.

II. – Les demandes d’asile
 devant l’Office français de protection
des réfugiés et apatrides

1. Les demandes enregistrées. – L’OFPRA a enregistré en 2007, 23 804 premières demandes et 6 133 demandes de réexamen, soit au total 29 937 demandes. Il convient d’ajouter aux premières demandes celles de 5 583 mineurs accompagnants, ce qui fait un total de primodemandeurs de 29 387 et un total de demandes (y compris les réexamens) de 35 520.
La progression des primodemandeurs (hors mineurs accompagnants) a été lente de 1981 (19 863) à 1988 (34 352). Elle est forte jusqu’en 1989 (61 422) pour décroître régulièrement ensuite (17 405 en 1996). La croissance reprend très vivement jusqu’en 2003 ( 52 204) pour diminuer dans les années suivantes.
Les demandes de réexamen après avoir fortement progressé au cours des dernières années ont légèrement régressé en 2007, accompagnant la baisse générale de la demande. Elles correspondent pour 59 % à la mise en oeuvre de la procédure prioritaire qui représente 28 % du total des flux (premières demandes hors mineurs et demande de réexamen), 6 % étant en centre de rétention administrative.
Les hommes sont 63,5 % des demandeurs d’asile, les femmes 36,5 % ; 50,3 % sont célibataires, 31,2 % mariés, et 12 % en concubinage. Ils résident pour 17 % à Paris, 8 % en Seine-Saint-Denis, 5 % dans le Rhône, 4,5 % dans le Val de Marne, 4 % dans le Val d’Oise, 3 % dans les DOM, 3 % dans les Bouches-du-Rhône et 3 % dans l’Essonne.
Les dix principaux pays d’origine des demandeurs d’asile sont : la Serbie (2 250 premières demandes), la Turquie (2 039), la Russie (2 001), le Sri Lanka (1 845), la République démocratique du Congo (1 802), l’Arménie (1 495), la Chine 1 262), le Bangladesh (923), l’Algérie (865), le Congo (827). Ils représentent 64 % du total des premières demandes.

2. Les décisions rendues. – L’OFPRA a pris 29 536 décisions en 2007 qui se répartissent ainsi : 25 922 rejets, 3 401 admissions au statut, 213 radiations. À ces décisions s’ajoutent 8 053 décisions concernant les mineurs accompagnants, soit un total de 37 589 décisions. Le délai moyen de traitement des dossiers par l’OFPRA est de 105 jours calendaires, toutes décisions confondues. Le taux d’entretien a été de 73 % des demandeurs, pour un taux de convocation de 94 % (pratiquement tous les primodemandeurs sont convoqués).
Les décisions directes de l’OFPRA (hors mineurs) correspondent très majoritairement aux motifs de l’article l A . 2 de la Convention de Genève : 2 754 (81 %) ; les accords au titre de l’unité de famille s’élèvent à 399 (11,7 %), ceux relatifs à la protection subsidiaire à 146 (4,3 %). Les autres motifs représentent des pourcentages infimes : Convention de New York (apatrides) 51 (1,5 %) ; 4 sur mandat HCR (0,1 %) ; 36 transferts vers la France (1 %).

3. La protection assurée. – Fin 2007, selon le rapport annuel de l’OFPRA, le nombre de personnes placées sous la protection juridique et administrative de l’OFPRA est estimé à 130 926, hors mineurs, chiffre relativement stable depuis l’année 2000. La part de la population d’origine asiatique est estimée à 41,7 % (alors qu’elle ne représente que 22 % de la demande), celle en provenance d’Europe à 28,4 % (40,5 %), d’Afrique à 26 % (33 %), du continent américain à 3 % (4 %).
L’OFPRA, chargé d’assurer la protection juridique et administrative des réfugiés, exerce à ce titre une fonction de consulat à leur égard. Il a ainsi délivré 219 171 documents d’état civil en 2007.
L’OFPRA a une activité juridique importante : il produit des observations écrites (263 en 2007) en relation avec les recours exercés devant la CNDA, qui portent notamment sur les cas d’exclusion, de cessation ou de retrait du statut ; ses observations orales sont aussi en forte progression (504) ; il commande des suppléments d’instruction et exerce quelques pourvois en cassation (13). Il développe également une coopération diversifiée avec les services étrangers homologues et a mis sur pied un important service de documentation sur les pays d’origine, qui nécessite une mise à jour constante.

III. – Les recours
 devant la Cour nationale du droit d’asile

1. Les recours enregistrés. – Le nombre de recours devant la juridiction est stable de 1996 à 1998, au voisinage de 13 500 par an, il s’éleve jusqu’à 52 166 en 2004 pour redescendre à 22 676 en 2007. Cette évolution est bien évidemment liée à l’évolution observée des demandes enregistrées par l’OFPRA et des décisions administratives prises par l’office. Le taux de recours contre les décisions de rejet du directeur de l’OFPRA devant la CNDA est proche de 90 %, il est donc devenu quasi-systématique.
Les dix premiers pays d’origine des demandeurs représentent près de 70 % de la demande totale.

2. Les décisions rendues. – En 2007, la CNDA a rendu 27 242 décisions comprenant : 5179 irrecevabilités (19 %), 596 désistements (2,2 %), 15 950 rejets au fond (58,5 %), 83 non-lieux (0,3 %) et 5 415 annulations des décisions du directeur général de l’OFPRA soit 19,9 % du total des décisions, se répartissant en 4 853 annulations et accords de statut de réfugié soit 17,8 % et 562 soit 2,1 % au titre de la protection subsidiaire. 5 502 affaires ont été réglées par voie d’ordonnance, soit 20,2 % des décisions, dont 1 977 ordonnances classiques – irrecevabilité manifeste, non-lieux, désistements – et 3 525 ordonnances dites “ nouvelles ” – demandes qui ne présentent aucun élément sérieux susceptible de remettre en cause les motifs de la décision du directeur général de l’OFPRA – (respectivement 7,3 % et 12,9 %). Les annulations avec accord de statut de réfugié l’ont été presque exclusivement sur le base des dispositions de la Convention de Genève. La CNDA n’a procédé qu’à cinq annulations au titre de l’asile constitutionnel. On notera que les annulations avec bénéfice de la protection subsidiaire représentent 10,4 % du total des annulations.
L’obligation d’entrée régulière sur le territoire français qui conditionnait le bénéfice de l’aide juridictionnelle est levée à compter de décembre 2008 ; on peut donc s’attendre au cours des prochaines années à une augmentation du taux de constitution d’avocats dans les affaires jugées. En 2007, plus de 65 % des décisions collégiales ont été prises après qu’un avocat a été entendu. 20 % des avocats qui se constituent devant la juridiction ont plaidé, à eux seuls, plus de 80 % des affaires plaidées.
Le nombre d’affaires en instance devant la juridiction s’élevait, au 31 décembre 2007, à 22 803 correspondant à un délai de traitement d’environ dix mois. La grande variabilité de l’activité, oblige à une adaptation permanente des moyens (effectifs, nombre de formations de jugement, de divisions, d’audiences tenues). La CNDA a tenu 1997 audiences publiques en 2007, dont 3 sections réunies, avec un taux de renvoi moyen des affaires audiencées (maladie du requérant, empêchement de l’avocat) de près de 30 %. Ces décisions ont concerné 113 nationalités.
Le pourvoi en cassation n’a qu’une incidence marginale. Pendant l’année 2007, 394 décisions de la CNDA ont fait l’objet d’un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État. Celui-ci a jugé 480 affaires ; seules 27 ont franchi le seuil de l’admission préalable. Elles n’ont conduit qu’à 4 décisions donnant satisfaction (demandeur ou OFPRA), 3 annulations avec renvoi à la CNDA, 19 rejets et 1 désistement.

IV. – Un dispositif rigoureux

Sur ces bases, en 2007, l’OFPRA, seul habilité à délivrer les premiers certificats de réfugié ou apatride, a réalisé 8 781 admissions (dont 8 024 soit 91 % avec reconnaissance du statut de réfugié et 706 soit 9 % au bénéfice de la protection subsidiaire), 3 401 directement et 5 380 après annulation par la juridiction, ce qui représente (hors mineurs accompagnants) un taux global d’admission de 29,9 % (11,6 % au titre des décisions directes de l’OFPRA – dont 0,5 % au titre de la protection subsidiaire – et 18,3 % par annulation de la juridiction – dont 1,9 % au titre de la protection subsidiaire).
Les dix principaux pays dont les ressortissants se sont vu reconnaître la qualité de réfugié par l’OFPRA (soit directement, soit après annulation par la juridiction) sont : le Sri Lanka (1 130), la Russie (804), la Serbie (641), la Turquie (625), la République démocratique du Congo (520), la Guinée Conakry (512), Haïti (355), l’Arménie (285), l’Azerbaïdjan (253), le Bangladesh (239). Ils représentent 61 % du total des admissions (hors mineurs).
La demande en provenance des pays d’origine sûrs a représenté 5 % de la demande globale. Le taux d’accord de l’OFPRA pour ces pays a été de 19,9 % et celui de la CNDA de 21,9 %. Cette augmentation fait suite à l’application de la jurisprudence sur l’appartenance à un certain groupe social appliquée aux femmes qui souhaitent soustraire leurs filles à la pratique de l’excision. Cette pratique, au regard des pays d’origine sûrs, touche essentiellement les demandeurs d’asile maliens et dans une moindre mesure sénégalais.
La forte décroissance des demandes d’asile en France depuis 2003 a sans doute des causes variées, parmi lesquelles le durcissement des conditions d’entrée et de séjour des étrangers que l’on observe dans la plupart des pays développés. Nos principaux partenaires européens ont également enregistré une forte baisse des demandes. Le nombre de demandes d’asile a diminué de plus de moitié dans l’Union européenne au cours des cinq dernières années, mais alors que la baisse se poursuit dans certains pays, plusieurs pays connaissent à nouveau une hausse. Les principaux pays d’origine des demandeurs d’asile au sein de l’Union sont : l’Irak, la Russie, la Serbie et le Monténégro, l’Afghanistan et la Turquie. En 2003, le taux de demandes d’asile par rapport à la taille de la population était de 0,7 pour mille habitants ; il était tombé à 0,4 en 2006, la France se situant dans la moyenne. Les comparaisons statistiques entre pays d’accueil doivent être interprétés avec prudence : Eurostat placait en tête, en 2006, la Grande Bretagne avec 27 800 demandes (mais sans isoler les demandes nouvelles), devant la France (26 300), la Suède (24 300) et l’Allemagne (21 000).
Il n’existe pas de statistique des demandeurs d’asile définitivement déboutés et expulsés, la catégorie n’étant pas isolée dans les données publiques de reconduite à la frontière.

(1) Anicet Le Pors, Le droit d’asile, Que sais-je ?, PUF, 2005 (1° éd.), 2008 (2° éd.).

(2) Les dernières statistiques générales relatives à l’asile en 2007 sont les suivantes :

Entre 2006 et 2007, le nombre de réfugiés comptabilisés par le HCR est passé de 9,9 à 11,4 millions de personnes, mais plus des deux tiers de cette augmentation sont dus à un changement de méthode statistique.

A eux seuls, les réfugiés afghans (3,1 millions de personnes) vivant au Pakistan ou en Iran, et les réfugiés irakiens (2,3 millions) vivant en Syrie ou en Jordanie constituent près de la moitié du total des réfugiés. Viennent ensuite les Colombiens (552 000 réfugiés), les Soudanais (523 000), les Somaliens (457 000) et les Burundais (376 000).

Les Irakiens figurent au premier rang des demandeurs d’asile (52 000), devant les Somaliens (46 100) et les Erythréens (36 000). Au total, 647 200 demandes d’asile ont été soumises en 2007, un chiffre en augmentation pour la première fois depuis quatre ans. Les principaux pays de destination ont été, selon le HCR, les Etats-Unis, l’Afrique du Sud, la Suède, la France, le Royaume-Uni, le Canada et la Grèce.

L’agence de l’ONU, qui précise n’avoir « pas la prétention de fournir une image complète des déplacements forcés à l’échelle mondiale », souligne aussi des évolutions positives. En 2007, 731 000 réfugiés ont été volontairement rapatriés, notamment en Afghanistan (374 000) et au Soudan sud (130 700). En Afrique, le nombre de réfugiés a diminué de 6 % et au total, 2,1 millions de « déplacés internes » sont rentrés chez eux.

Mutation dans le travail social – AEMO/ARPE, Versailles, 16 juin 2008

 

Service public et missions de service public, enjeux
(schéma)

Point de départ proposé, la loi n° 2002-2 du 2 janvier 2002 m’apparaît d’une grande généralité dans les missions et quelque peu bureaucratique dans l’organisation qu’elle propose : nouvelle Carte de l’action sociale et familiale, Conseil de la vie sociale, Charte sociale, Schéma d’organisation sociale et médicosociale au niveau national et départemental, Conseil supérieur des établissements et services sociaux et médico-sociaux, etc. D’où une difficulté à m’insérer dans une réflexion qui se cantonnerait dans ce cadre.

Mais il est aussi proposé de « s’arrêter un moment » sur les évolutions plus générales actuelles concernant les missions du secteur et la situation des professionnels qui les assument, « compte tenu du lien dorénavant extrêmement étroit entre (votre) secteur associatif et les collectivités locales », considérées sous l’angle statutaire des personnels dans ses relations avec les notions d’intérêt général et de service public.

1. Une situation de crise, de décomposition sociale profonde

1.1. La crise de l’individualité

– les incivilités : perte d’identité historique des jeunes, Sébastien Roche (tolérance, désertion de la gauche, réassurance, renoncement).
– les symptômes : jeux-sectes, abstentions-grèves, Tchernobyl-vache folle…
– la perte des repères : relativisation de l’État-nation, dénaturation de la notion de classe, bouleversements géographique et spatiaux, évolution des mœurs, affaissement des idéologies messianiques (théorie néo-classique, État-providence, marxisme).

1.2. La crise des représentations

– la crise de la forme parti : associations de fait, la remise en cause de leurs caractéristiques, affaiblissement de la bipolarisation classique, la diversification des contradictions.
– l’altération des médiations : services publics (école), assemblées élues, églises, famille, médias.
– la crise du mouvement associatif : depuis loi de 1901 intervention largement hors du social, instituées en groupes de pression, contournement des règles de la comptabilité publique et du statut général, symptômes de crise.

1.3. La crise de la citoyenneté

– la citoyenneté « à la française » (Sophie Duchesne).
– la constitution du « génome de citoyenneté ».

2. Le retour nécessaire sur les notions d’intérêt général et de service public

2.1. La conception de l’intérêt général

– intérêt général et optimum social : la « préférence révélée des consommateurs ».
– intérêt général en droit positif : liaison au principe d’égalité, compétence du politique, pas de déséquilibre public-privé, présence multiforme dans la jurisprudence administrative.

2.2. La crise du service public

– une notion simple devenue complexe : incarnation dans de hauts personnages, distinct de la somme des intérêts privés, principes, impôts, prérogatives, hétérogénéité croissante, le contrat contre la loi.
– service public et construction européenne : ignorance, logique essentiellement économique, secondaire par rapport au principe de concurrence, SIEG et SIG, jurisprudence plus favorable.
– l’importance de l’existence d’un secteur public, notion d’appropriation sociale.

3. La fonction publique comme enjeu politique majeur

3.1. La conception française de la fonction publique

– la longue histoire du statut général des fonctionnaires : statut-carcan, 1946, 1959, 1983-1986.
– les principes fondateurs et la fonction publique « à trois versants » : égalité, indépendance, responsabilité.

3.2. Le statut général des fonctionnaires attaqué de front

– une offensive menée de longue date : loi Galland du 13 juillet 1987, La Poste-France Télécom en 1990, Rapport du Conseil d’État en 2003, lois de modernisation et sur la mobilité.
– le livre blanc de Jean-Ludovic Silicani : les valeurs, le contrat contre la loi, le métier contre la fonction, la performance individuelle contre l’efficacité sociale.

4. Le sens de la révision générale des politiques publiques (RGPP)

4.1. Le sens de la RGPP

– objectif central : la réduction de la dépense publique, outre la satisfaction des usagers et la valorisation des fonctionnaires.
– une méthodologie déficiente : ni la RCB ni la LOLF.
– l’obstacle : l’importance des personnels sous statuts : 5,2 millions de fonctionnaires, 7 millions d’agents du service public (plus du quart de la population active).

4.2. L’opportunité d’une contre-offensive

– appui sur les principes : du service public et de la fonction publique.
– propositions de réformes : gestion prévisionnelle des effectifs, reclassements indiciaires, mobilité, évaluation, égalité hommes-femmes, etc.
– vers un statut du travail salarié ? des saisonniers aux fonctionnaires.

5. Le XXI° siècle, « âge d’or » du service public ?

5.1. La mondialisation n’est pas seulement celle du capital.

– se placer sur le terrain de l’histoire, de la science, de la démocratie.
– mondialisation du capital + immanence des droits de l’homme + croissance de l’en-commun.

5.2. L’exigence de services publics au niveau mondial

– conscience de la finitude de la planète.
– les biens publics : écosystème, eau, ressources du sol et du sous-sol, biens et services, etc.
– les services publics dans la recherche commune d’universalité.

Le droit d’asile – PUF, coll. Que sais-je ? (2° édition)

La deuxième édition du Que sais-je ? sur LE DROIT D’ASILE vient de paraître. On trouvera ci-dessous sa table des matières.

LE DROIT D’ASILE

Anicet Le Pors

TABLE DES MATIÈRES

Introduction 3

PREMIÈRE PARTIE
LA CONCEPTION DE L’ASILE

Chapitre I – L’histoire de l’asile

I. Les origines, 7 – II. L’émergence d’une réglementation internationale, 11 – III. La genèse du système français, 16.
Chapitre II – Les dispositifs d’admission

I. Le dispositif français, 20 – II. Aperçu sur les dispositifs étrangers, 25.
Chapitre III – Le statut du bénéficiaire de l’asile

I. Les différentes catégories d’asile, 29 – II. La protection du réfugié, 39.
DEUXIÈME PARTIE
L’OCTROI DE L’ASILE
Chapitre IV – Les motifs de persécution

I. L’action en faveur de la liberté de l’asile constitutionnel, 47 – II. Les motifs de crainte de persécution au sens de la Convention de Genève, 49 – III. Les menaces graves de la protection subsidiaire, 56.
Chapitre V – Les auteurs de persécutions

I. Les autorités étatiques, 58 – II. Les acteurs non étatiques, 60 – III. L’asile interne, 63 – IV. Les pays d’origine sûrs, 66.
Chapitre VI – Le refus de l’asile

I. L’exclusion, 69 – II. La cessation, 74 – III. La remise en cause prétorienne, 78.
TROISIÈME PARTIE
LA RÉALITÉ DE L’ASILE
Chapitre VII – La procédure de reconnaissance

I. De la demande d’asile à la décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, 84 – II. Le recours devant la Cour nationale du droit d’asile, 90 – III. La formation de la conviction du juge, 93.
Chapitre VIII – La statistique de l’asile

I. Données générales,97 – II. Les demandes d’asile devant l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, 99 – III. Les recours devant la Cour nationale du droit d’asile, 102 – IV. Un dispositif rigoureux, 104.
Chapitre IX – L’harmonisation européenne du droit d’asile

I. L’action du Conseil de l’Europe, 107 – II. L’engagement du transfert des compétences, 108 – III. Une communautarisation incertaine, 114.
Conclusion 122

Bibliographie 124

RGPP, une régression, un défi – UGICT-CGT, Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire (MEEDDAT), 5 juin 2008

Dès le 10 mai 2007, le Premier ministre, sur injonction du Président de la République, a lancé la Révision générale des politiques publiques (RGPP) présentée en Conseil des ministres du 20 juin. Elle s’est traduite, dans un premier temps, par un ensemble d’audits réalisés par des équipes constituées de représentants des inspections générales et du secteur privé fournissant la matière d’un Conseil de modernisation des politiques publiques (CMPP) le 12 décembre 2007 arrêtant 96 mesures, puis d’un deuxième CMPP le 4 avril 2008 retenant 166 mesures, enfin un troisième CMPP a annoncé 73 nouvelles mesures. Simultanément , les ministères ont été invités à revoir leurs missions et leur organisation. Ces mesures de RGPP seront inscrites dans une loi de programmation budgétaire pluriannuelle 2009-2011 et que les ministères devront appliquer. Cette opération est développée dans une importante mise en scène où la communication se substitue à la volonté de rationalisation. Il importe néanmoins de faire la clarté sur les objectifs poursuivis par cette entreprise qui, si elle se mettait en place, aurait des conséquences importantes sur les structures administratives et les statuts des personnels. C’est également l’occasion de s’interroger sur les véritables réformes qui seraient nécessaires pour améliorer le service public et développer sur cette base une contre-offensive permettant de mettre en échec une politique préjudiciable à l’intérêt général et se donnant pour ambition d’inscrire la conception française du service public dans une perspective universelle de service du genre humain.

1. L’objectif central : la réduction de la dépense publique

Les promoteurs de la RGPP mettent en avant trois objectifs :

– mieux adapter les administrations au service des usagers ;
– valoriser le travail des fonctionnaires ;
– réduire les dépenses publiques pour revenir à l’équilibre budgétaires et gagner des arges de manœuvre.

Les deux premiers des objectifs énoncés sont si incontestables qu’ils apparaissent comme des banalités, trompe-l’œil de la troisième proposition qui est le leitmotive des libéraux. La réduction de la dépense publique est en effet conforme aux normes monétaires et financières introduites par le traité de Maastricht en 1992 (critères de niveau d’endettement, de taux d’inflation, de taux d’intérêt, etc.).

Un comité a été mis sur pied chargé de suivre l’application de la réforme. Il est prévu que des mesures coercitives pourront être prises pour garantir l’impact des décisions. Une loi de programmation des finances publiques précisant les plafonds de chaque mission sera présentée au Parlement à la fin du 1er semestre 2008, preuve de l’objectif central réellement poursuivi.

Sa formulation triviale est le plus souvent énoncée sous la forme de la suppression d’un emploi sur deux des fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années. Aucune justification rationnelle n’est donnée du taux ainsi arbitrairement retenu. Les dépenses de personnel de la fonction publique de l’État sont stables dans le budget général : 44 % pour 133 milliards d’euros en 2006. Le total des dépenses de la fonction publique est passé de 8 % du PIB en 2000 à 7,3 % en 2006 et si la rémunération moyenne des fonctionnaires de l’État est supérieure de 16 % à celle du secteur privé, c’est en raison d’une qualification moyenne supérieure. En revanche, les salaires des cadres sont 53 % plus élevés dans le privé que dans le public (+16 % pour les professions intermédiaires). (1)

Les pays qui ont engagé des réformes budgétaires restrictives de l’emploi public au cours des dernières années ont, pour la plupart d’entre eux, du réviser leur politique. Si l’Allemagne a enregistré une baisse de ses effectifs, le Royaume-Uni les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, ont connu une vive hausse (800 000 agents publics britanniques recrutés entre 1997 et 2006). Après une forte baisse, la Suède a suivi le même mouvement. Le Canada, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Japon comptent plus de fonctionnaires en 2006 que vingt ans auparavant. On observe en outre que dans la plupart des pays précités, la baisse de la masse salariale des fonctionnaires est approximativement compensée par la hausse des coûts de la sous-traitance et de l’externalisation des missions de service public au secteur privé. (2)

Plus généralement, la plupart des organismes statistiques et d’étude économique ont montré que la part des salaires dans le PIB a régressé depuis un quart de siècle : selon la Commission européenne cette part a baissé de 8,6 % dont 9, 6 % pour la France, représentant un transfert au détriment du travail de quelque 150 milliards d’euros. (3)

Il résulte de tout ce qui précède une exigence de transparence sur les comptes publics qui n’est pas satisfaite aujourd’hui.

2. Une méthodologie déficiente

Qu’une réflexion générale soit engagée sur la recherche de la meilleure efficacité dans l’utilisation de l’agent public ne saurait être contesté. Il est même permis de penser qu’au-delà de l’opération de communication à laquelle donne lieu la RGPP, ce devrait être la préoccupation permanente de l’État, conformément à la disposition de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 enjoignant tout agent public de devoir rendre compte de sa mission à la nation.

Un telle entreprise se justifierait si elle était la conséquence de la mise en œuvre d’une démarche méthodologique susceptible d’introduire plus de rationalité dans la gestion des deniers publics au nom de la recherche d’une meilleure efficacité sociale. On ne voit rien dans la RGPP qui réponde à cette justification. L’objectif de réduction de moitié des effectifs de fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années n’a jamais été justifié rationnellement. Il n’y a pas de « nombre d’or » des effectifs de la fonction publique ; qu’ils doivent baisser ou augmenter doit fait faire l’objet d’une démonstration qui, en la circonstance, n’a toujours pas été apportée.

Cette nouvelle pratique croit pouvoir se dispenser de toute justification méthodologique pour fonctionner sur la seule évidence de la nécessité, jamais démontrée, de la réduction du nombre de fonctionnaires. C’est une nouveauté politique. Ainsi, la Loi organique sur les lois de finances (LOLF) entrée en vigueur le 1er janvier 2006, aussi contestable qu’elle puisse apparaître aujourd’hui, comportait néanmoins ce souci de justification rationnelle, absent de la politique actuelle. Avec ses 34 missions, ses 132 programmes, ses 620 actions, ses responsables de budgets de programmes, son articulation aux structures ministérielles, ses batteries d’indicateurs, etc., la LOLF avait fait l’objet d’une présentation intelligible bien que critiquable sur de nombreux points et finalement contestable par la pratique de la « fongibilité asymétrique » des crédits (4).

La LOLF est en réalité le dernier avatar d’une tentative administrative récurrente pour rationaliser la gestion budgétaire publique qui avait connu une notoriété particulière dans les années 1960 sous le thème de la Rationalisation des choix budgétaire (RCB). Cette volonté était alors largement partagée et ses instruments faisaient l’objet de vifs débats entre spécialistes (5). De façon résumée, la RCB reposait sur une analyse de système (inspirée du plannig-programming-budgeting system américain), des budgets de programmes (analogues à ceux de la LOLF mais de caractère plus fonctionnel) et d’un programme d’études analytiques sur les questions les plus complexes (6). Elle prolongeait la vision planificatrice en vogue dans les débuts de la V° République. Elle se développa au cours des années 1970 en se dénaturant progressivement, les comportements budgétaires classiques (primauté de l’annualité budgétaire notamment) finissant par l’emporter. Il n’en resta, dans les meilleurs des cas, qu’une volonté sporadique d’évaluation des politiques publiques.

Autres temps autres mœurs. La rationalité tend aujourd’hui à être chassée de la conduite des politiques finalisées par l’intérêt général. C’est ainsi que, sous couvert de modernisation, le Conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; le transfert de la direction générale de l’administration et de la fonction publique au ministère du Budget. Ces suppressions venant après l’intégration de la direction de la Prévision dans la Direction générale du Trésor et de la politique économique et surtout l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Le nouveau Conseil tenu le 4 avril a, par 166 mesures disparates, mis l’accent, en dehors de toute problématique d’efficacité sociale et de service public, sur la réduction de la dépense publique recherchée à travers le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; l’autre moitié provenant de la révision des politiques d’intervention concernant notamment le logement, l’emploi, la formation professionnelle, la santé et la sécurité.

Le fondement scientifique de la rationalisation de la gestion publique devient ainsi un enjeu.

3. L’obstacle : l’importance des personnels sous statuts

Ce qui fait obstacle à la mise en œuvre d’une politique de libéralisme renforcé, c’est l’existence en France d’une masse importante de personnels sous statuts qui échappent, pour une large part, aux lois du marché, à la marchandisation des rapports sociaux et à la contractualisation qui en sont les instruments. Il y a en France 5,2 millions de fonctionnaires de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics hospitaliers. Le secteur public regroupe 6,4 millions de personnes et 7, 2 millions occupent un emploi de service public, 1 million sont employées par des personnes morales de droit privé chargées de missions de service public. C’est une exception française : plus du quart des salariés sont en France sous statuts, ce qui constitue un obstacle majeur pour la politique libérale du gouvernement. Il a donc entrepris de supprimer cet obstacle. Il est juste de dire que cette politique avait été largement engagée avant l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy (7).

Les réformes statutaires actuelles s’inscrivent dans une offensive amorcée de longue date pour remettre en cause le statut général des fonctionnaires élaboré entre 1981 et 1984 avec le concours des organisations syndicales de fonctionnaires et sur la base d’une concertation sans précédent, non seulement sur les principes (égalité, indépendance, responsabilité), mais aussi sur les projets de loi eux-mêmes. Je veux rappeler notamment la loi Galland du 13 juillet 1987 qui a réintroduit dans la fonction publique territoriale le système de la liste d’aptitude (« recus-collés »), remplacé les corps par des cadres d’emplois, encouragé le recours aux contractuels, développé les emplois fonctionnels, dénaturé le fonctionnement des organismes paritaires, etc. Puis il y a eu en 1990 la mise à l’écart progressive de la fonction publique de La Poste et de France Télécom, suivis de bien d’autres services, établissements administratifs ou industriels et commerciaux ; la loi Hoëffel de 1994 prolongeant la déstabilisation ; le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 esquissant une théorisation d’un autre modèle de fonction publique érigeant, par exemple, le contrat en « source autonome du droit de la fonction publique ».

La loi dite de « modernisation » de la fonction publique du 2 février 2007 par diverses mesures s’est efforcée de gommer l’interface entre la fonction publique et le privé ; la loi sur la « mobilité » actuellement en discussion au Parlement développe, dans une grande confusion, la précarité de l’emploi public et crée les conditions d’un clientélisme étendu. Ces dernières initiatives peuvent être analysées comme des entreprises de déstabilisation, de désagrégation, avant la mise sur pied d’une tout autre fonction publique, alignée sur la conception libérale européenne dominante, copiée sur le modèle de l’entreprise privée, anticipée sur de nombreux points par la fonction publique territoriale. Le président de la République a fixé l’orientation de cette « contre-révolution » dans son discours de Nantes du 19 septembre 2007. Le livre blanc rédigé par Jean-Ludovic Silicani rendu public en avril fixe le cadre de cette offensive régressive que l’on peut analyser de la manière suivante.

* Le contrat opposé au statut – Pourquoi le fonctionnaire a-t-il été placé par la loi vis-à-vis de l’administration dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle ( art. 4 Titre 1er) ? et pourquoi les emplois permanents des collectivités publiques doivent-ils être occupés par des fonctionnaires (art. 3) ? Parce que le fonctionnaire est au service de l’intérêt général, responsable devant la nation, à l’inverse du salarié de l’entreprise privée lié à son employeur par un contrat qui fait la loi des parties (art. 1134 du Code Civil). Remettre en cause cette spécificité c’est déconnecter le fonctionnaire de l’intérêt général pour le renvoyer vers des intérêts particuliers, le sien ou celui de clients ou d’usagers. Le choix à l’entrée entre le statut et un contrat de droit privé conclu de gré à gré, proposé par le livre blanc, tourne ainsi le dos au principe d’égalité (8).

* Le métier opposé à la fonction – Le rapport Silicani propose le métier comme concept de référence. C’est celui du secteur privé et assez largement celui de la fonction publique territoriale avant la réforme de 1983-84. La référence au métier permet l’éclatement des fonctions en composantes parcellaires qui ne peuvent prendre sens que par rapport aux fonctions publiques intégrées, elles-mêmes ordonnées par rapport à l’intérêt général. Ainsi la substitution du concept de métier à celui de fonction vise à rien moins que de substituer la logique du marché à celle du service public, une fonction publique d’emploi à une fonction publique de carrière. Elle est accordée à la substitution du contrat à la loi, du contrat au statut. Elle touche donc au cœur la conception française de fonction publique en remettant en cause le principe d’indépendance.

* L’individualisation de la performance opposée à la recherche de l’efficacité sociale – Dans le rapport, le mérite est avancé pour mettre en accusation les structures et pratiques actuelles. D’abord la notion de corps, c’est-à-dire de ces ensembles fonctionnels, regroupant le cas échéant plusieurs métiers dans une structure hiérarchique, organisés pour assumer certaines fonctions publiques spécifiques participant de fonctions publiques plus globales. Ensuite, les modalités de rémunérations. Le rapport préconise de pousser plus loi la confusion par l’individualisation, vraisemblablement sur le modèle que suggérait le rapport 2003 du Conseil d’État (p.360) : une rémunération en trois parties dépendant respectivement : de l’indice, de la fonction, de la performance. La part discrétionnaire pourrait dans ces conditions croître considérablement. C’est au bout du compte l’intégrité de la fonction publique qui risque d’être mise en cause, le principe de responsabilité et, au-delà, la pleine citoyenneté du fonctionnaire.

4. L’opportunité d’une contre-offensive

L’attaque frontale du président de la République et du gouvernement contre des composantes essentielle du pacte républicain et les valeurs de la citoyenneté : une conception de l’intérêt général qui n’est pas en France la somme des intérêts particuliers, une affirmation du principe d’égalité qui doit tendre à l’égalité sociale au-delà de l’égalité juridique, une exigence de responsabilité que fonde le principe de laïcité, élève le niveau de la réplique nécessaire pour faire échec à cette offensive mettant en cause la souveraineté nationale et populaire. Le livre blanc Silicani en manifeste l’importance puisqu’il consacre aux « valeurs » les 75 premières pages du rapport (sur 146), sans pour autant en tirer de conséquences pratiques. Au cours des dernières décennies, le domaine idéologique a été très négligé par le mouvement social (9) ; il convient donc de la réinvestir en rappelant les principes qui régissent notre conception du service public (égalité, continuité, adaptabilité) et plus spécialement de la fonction publique.

– le principe d’égalité, fondé sur l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, affirmant l’égal accès des citoyens et des citoyennes aux emplois publics en fonction de leurs « vertus » et de leurs « talents » et dont nous avons tiré la conséquence que c’est par le concours que l’on accède aux emplois publics.

– le principe d’indépendance, fondé sur la distinction du grade et de l’emploi, caractéristique du système dit de la « carrière », opposé au système dit de l’ « emploi ». Le fonctionnaire est propriétaire de son grade, ce qui le protège de l’arbitraire administratif et des pressions politiques ou économiques (10).

– le principe de responsabilité, fondé sur l’article 15 de la Déclaration des droits, qui enjoint à tout agent public de rendre compte de l’exercice de sa mission et dont nous avons déduit qu’il doit disposer pour cela de la plénitude des droits du citoyen, être un fonctionnaire-citoyen et non un fonctionnaire-sujet.

La politique que tente de mettre en place le pouvoir politique doit donc être combattue idéologiquement en prenant appui sur les dispositions actuelles du statut et sur les principes qui les sous-tendent. Le président de la République s’arroge un blanc-seing, dans la fonction publique comme en d’autres domaines, pour mettre en œuvre des réformes pour lesquelles il n’a pas été mandaté. C’est pourquoi j’ai pu parler à ce sujet de forfaiture (11). Il intervient discrétionnairement en méconnaissance des dispositions constitutionnelles et statutaires sur de nombreuses questions (12).

Défendre le statut général des fonctionnaires c’est défendre les droits de tous les salariés. Par analogie, ceux des agents publics qui ne sont pas sous statut mais sous différentes formes de relations contractuelles. Ceux des entreprises publiques qui ont bénéficié comme les fonctionnaires de statuts particuliers au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais aussi ceux des salariés qui relèvent du droit commun privé. S’il n’est évidemment pas question de transformer tous les salariés en fonctionnaires, tous appellent une meilleure couverture sociale quel qu’en soit le nom. C’est ainsi qu’une étude sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme a débouché sur la proposition d’un statut, défini comme la mise en cohérence de trente et une propositions (13). Depuis, dans le cadre de la réflexion sur la sécurisation des parcours professionnels, la CGT a avancé l’idée d’un « statut du travail salarié ». Il y a là une voie de recherche essentielle qu’il convient d’alimenter par un ensemble de propositions qui ne peuvent résulter que d’un travail de grande ampleur multidisciplinaire.

Enfin il convient de répondre aux nécessités actuelles et à venir de la fonction publique par des propositions de réformes améliorant le dispositif mis en place en 1983-1984. Le statut des fonctionnaire n’est pas un texte sacré et un texte qui n’évolue pas en fonction des besoins et de l’évolution des techniques risque la sclérose. Ces propositions pourraient concerner, par exemple : une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences ; la mise en œuvre de la double carrière (sur la base, par exemple, du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs de la fonction publique ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

Le manifeste « Le service public est notre richesse » qui s’oppose à la RGPP synthétise cette démarche. Lancé par une soixantaine de personnalités de divers horizons : responsables syndicaux, anciens ministres, intellectuels et personnalités culturelles, parlementaires, dirigeants d’associations, ce texte a déjà recueilli 36 000 signatures (14).

5. Le XXI° siècle « âge d ‘or » du service public ?

La RGPP a été lancée à grand renfort de médiatisation et de communication mais sans débat sur les véritables enjeux. Le projet de loi qui se propose de mettre à bas le statut général des fonctionnaires sera, de la même façon, passé en force en 2009 si le rapport des forces n’y fait pas échec. Ainsi qu’il a été indiqué, dans un contexte où le pouvoir supprime tous les instruments qui pouvaient donner à la décision publique une forme et un minimum de rationalité, la RGPP ne correspond à aucune démarche méthodologique sérieuse, il s’agit avant tout de détruire l’existant avant de mettre en place l’édifice minimum qui laisse libre cours aux lois du marché se substituant à l’expression de la volonté générale. La RGPP traduit aussi une ignorance et un mépris pour ce qui fonde le pacte républicain, les valeurs qui ont été forgées par notre histoire à travers des contradictions fortes et des luttes de grande intensité. Dans ces conditions, l’ambition du mouvement social doit être de se placer résolument sur le terrain déserté par le président de la République et son gouvernement par inculture et esprit de caste : l’histoire, la science et la démocratie.

Cette démarche ne doit pas se limiter à la défense des acquis, aussi légitimes soient-ils. La défense du service public dans notre pays n’est pas seulement justifiée par le souci de préservation de l’héritage démocratique légué par les générations antérieures, mais surtout parce qu’il s’agit d’options modernes, progressistes et démocratiques. S’il est vrai que la mondialisation libérale tend à occuper l’ensemble du champ des échanges marchands, la défense et la promotion de la conception française du service public n’a pas été pour rien dans le rejet du projet de traité constitutionnel européen en mai 2005 et son option en faveur d’une « économie de marché ouverte où la conception est libre et non faussée ». Mais la mondialisation n’est pas seulement celle du capital pour importante qu’elle soit.Elle concerne tous les domaines de l’activité humaine, et notamment ceux présentant le caractère de service public (communications, transports, échanges culturels, solidarité humanitaire, etc.).

Notre époque est caractérisée par une prise de conscience croissante de l’unité de destin du genre humain, de la finitude de la planète, d’un « en commun » à définir politiquement, qui donnerait son vrai sens à la mondialisation à venir. Ainsi la protection de l’écosystème, la gestion de l’eau, celles des ressources du sol et du sous-sol, la production de nombre de biens et de services posent-ils avec force, et poseront de plus en plus, l’exigence de l’appropriation sociale des biens publics correspondants. La mise en commun et la convergence des démarches devraient conduire au développement de coopérations approfondies à tous les niveaux : national, international, mondial. Dans cette recherche commune d’universalité, le XXI° siècle pourrait ainsi être l’ « âge d’or » du service public.

(1) Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2006-2007, la Documentation française, 2007.
(2) Centre d’analyse stratégique, La note de veille, Quelles évolutions de l’emploi public dans les pays développés ?, n° 96, avril 2008.
(3) La baisse est de 5,8 % selon le FMI, de 8,4 % selon l’INSEE. Dans le même temps, le CAC 40 créé en 1987 à l’indice 1000 est aujourd’hui au voisinage de 5000. Pour la France, on rappellera que cette baisse de la part des salaires a comme point de départ l’engagement pris à Bruxelles le 16 mai 1983 par Jacques Delors, alors ministre de l’Économie et des Finances, de désindexer les salaires par rapport aux prix.
(4) C’est sans doute en raison de cette présentation formellement rationnelle qu’en dépit de nombreuses réserves, la LOLF avait été adoptée sans opposition au Parlement.
(5) Au point que la RCB fut traduite par « Révolution cubaine au budget » à la direction de la Prévision du ministère de l’Économie et des Finances pendant les évènements de 1968.
(6) C’est dans le cadre de ce programme que j’ai conduit l’étude Immigration et développement économique et social, Rapports interministériels, La Documentation française, 1976.
(7) On trouvera de nombreux textes développant cette partie sur mon blog : http://www.anicetlepors.blog.lemonde.fr
(8) Il y a des précédents : le pdg de La Poste Jean-Paul Bailly n’a-t-il pas annoncé (Le Figaro, 25 octobre 2007) qu’en 2012 il y aurait autant de salariés de droit privé que de fonctionnaires à La Poste ?
(9)Voir notamment la faiblesse sinon l’inexistence des initiatives marquant le 60° anniversaire du statut de 1946.
(10) Une étude du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) énumère ainsi les caractères respectifs des fonctions publiques de carrière et d’emploi et les dominantes dans certains pays :
* Fonction publique de carrière : nomination unilatérale du fonctionnaire et/ou contrat de droit public – recrutement en début de carrière – exigences légales de qualification ou de diplômes pour des carrières spécifiques – reconnaissance limitée de l’expérience professionnelle acquise dans le secteur privé – système de rémunération statutaire par avancement selon l’ancienneté – emploi à vie – code de bonne conduite comprenant des règles de discipline spécifiques – processus de travail reposant davantage sur les procédure que sur les objectifs – accent mis sur la fidélité, l’impartialité et le respect de la règle de droit – régimes de pension de retraite spécifiques. (Belgique, Espagne, France, Grèce, Portugal).
* Fonction publique d’emploi : relation contractuelle fondée en partie sur le droit commun du travail – quelle que soit la position, le recrutement est toujours pour un emploi spécifique – reconnaissance de l’experience professionnelle acquise dans le secteur privé – facilité de mobilité – absence de principe de l’ancienneté pour la détermination de la rémunération – système de promotion non formalisé – absence de l’emploi à vie – absence d’un régime spécifique de pension – gestion par la performance avec accords sur les objectifs à atteindre. (Allemagne, Autriche, Danemark, Italie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Suède).
CNFPT – Les fonctions publiques locales dans les 25 pays de l’Union européenne, Dexia, 2006.

(11) A. Le Pors, « La révolution de la fonction publique est une forfaiture », Le Monde, 26 septembre 2007.
(12) A. Le Pors, « Les fonctionnaires, citoyens de plein droit », Le Monde, 1er février 2008.
(13) A. Le Pors, Rapport sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme, La Documentation française, 1999.
(14) Pour tout contact : contact@service-public-notre-richesse.fr.
Pour signer en ligne : http://service-public-notre-richesse.fr

Laïcité et citoyenneté – Cahors, 30 mai 2008

Sauvegarder la laïcité de la République : c’est l’affaire de tous !

 

Le principe de laïcité peut être considéré comme une composante de la citoyenneté, mais on peut tout autant le regarder comme inspirant la totalité de la problématique de la citoyenneté telle que je me suis efforcé de la proposer (Que sais-je ? « La citoyenneté », PUF, 3° éd.) autour de trois affirmations :

– il n’y a pas de citoyenneté sans valeurs reconnues par la communauté des citoyens ;
– il n’y a pas de citoyenneté sans exercice effectif doté des moyens nécessaires ;
– il n’y a pas de citoyenneté sans dynamique propre la refondant aujourd’hui dans une crise sociale profonde, prenant en compte l’émergence de dimensions infra et supranationales, et faisant la clarté au regard de l’idéologie des droits de l’homme.

1. La laïcité et les valeurs de la citoyenneté

En France, la conception de l’intérêt général en fait une catégorie éminente, distincte de la somme des intérêts particuliers ; c’était le « bien commun » sous la monarchie qui a concouru à la sécularisation du pouvoir politique. Cette conception a nourri une culture du service public qui a conduit à la constitution d’une « École française du service public » sur la base de principes juridiques (égalité, continuité, adaptabilité) marqués par une forte rationalité, et une fonction publique elle-même fondée sur des principes de même nature (égalité, indépendance, responsabilité).

L’affirmation du principe d’égalité est lui-même marqué par l’esprit laïc. C’est le service public de l’enseignement qui en a été le support principal en jouant le rôle déterminant dans l’égal accès au savoir hors tous les particularismes. C’est aussi en s’adossant au principe de laïcité qu’a pu être affirmée l’égalité dans tous les domaines de l’homme et de la femme en arrachant la condition de celle-ci à la soumission à l’ordre ou à tout présupposé. On le retrouve dans la conception du modèle français d’intégration : droit du sol et égalité des citoyens, opposé au droit du sang et à la logique des minorités. Cicéron distinguait déjà la « patrie d’origine » de la « patrie de droit ».

L’exigence d’une éthique de la responsabilité est consubstantielle à la laïcité. Ses différentes déclinaisons en droit (civile, pénale – « nul n’est pénalement responsable que de son propre fait » -, administrative) sont placées sur un terrain strictement juridique. Mais c’est au plan politique et moral que s’affirme surtout le principe de laïcité. La responsabilité personnelle de l’homme politique et du fonctionnaire existe («notion de « crime administratif » et art. 28 du titre 1er du statut général des fonctionnaires). Les règles de la morales sociales ne relèvent ni d’une transcendance, ni d’un état de nature, ni d’une fatalité, mais que ce sont les citoyens et les citoyennes qui les établissent en pleine responsabilité.

2. La laïcité et l’exercice effectif de la citoyenneté

Les droits et devoirs constitutifs du statut du citoyen ne doivent comporter aucune référence aux critères qui caractérisent généralement minorités ou communautés, à savoir : la culture (la diversité est richesse), la langue (ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 et art. 2 de la constitution), la religion (loi de séparation des églises et de l’État de 1905) ou l’ethnie (art. 1er de la constitution). Il est juste que la France n’ait pas signé la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales (avis du Conseil d’État du 6 juillet 1995) et la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (avis du Conseil constitutionnel du 15 juin 1999). La laïcité ne concerne pas seulement le particularisme religieux.

Évoquer le rapport de la laïcité à la démocratie locale, lieu privilégié d’exercice de la citoyenneté, c’est nécessairement faire référence à la loi Falloux, aujourd’hui formellement abrogée. Je veux néanmoins rappeler la décision du Conseil constitutionnel du 13 janvier 1994 considérant notamment « qu’un financement plus libre des établissements privés par les collectivités territoriales est contraire au principe d’égalité et qu’il risquerait de mettre, dans certaines communes, les établissements privés dans une situation plus favorable que les écoles publiques, ce qui serait contraire à la laïcité en France ». Ce qui n’a pas empêché la manifestation mémorable du 16 janvier réunissant un million de personnes à Paris.

La laïcité est évidemment parti prenante des institutions. L’article 1er de la Constitution de la V° République reprend une disposition qui figurait déjà dans la constitution de 1946 : « La France est une République indivisible , laïque, démocratique et sociale. » Ce qui n’empêche pas de multiples dérogations structurelles (le régime concordataire de l’Alsace-Moselle, les fêtes fériées), financières (financements de l’enseignement confessionnel) ou de comportement (discours de Latran de Nicolas Sarkozy, rappelant les relations des Bonaparte et de l’Église). Ne relève pas non plus de l’État de veiller à l’égalité de traitement des religions, contrairement à ce que soutenait la commission Stasi.

3. La laïcité dans la refondation dynamique de la citoyenneté

Dans la situation de crise sociale où se trouve aujourd’hui la France, le rôle de la laïcité est déterminant dans l’affaiblissement ou la perte des repères (États-nations, classes, territoires, mœurs, idéologies) la crise des représentations. Il y a nécessité de refonder la citoyenneté à partir du libre arbitre, de l’esprit critique sur la base de la pleine responsabilité individuelle, conduisant chacun à la constitution de « génome de citoyenneté » ouvrant la voie à la constitution de nouvelles « centralités ».

L’émergence de dimensions transnationales de la citoyenneté défie le principe de laïcité, la France étant le seul pays à le mentionner formellement dans sa loi suprême, même si des dispositions peuvent être regardées comme équivalentes dans certaines constitutions. Au sein de l’Union européenne l’accent est mis sur la liberté de conscience plus que sur la neutralité de l’État. La dimension mondiale de la citoyenneté peut être un vecteur de promotion de la laïcité par la voie de la tolérance réciproque.

La problématique des droits de l’homme incline davantage à la reconnaissance des libertés de la personne qu’à celle de la neutralité des instances publiques qui présentent aujourd’hui de fortes inégalités quant à leurs rapports avec les religions dont certaines sont dans la nature même des États. Il s’ensuit que la régulation de la sphère sociale par les seuls droits de l’homme est insuffisante pour assurer la neutralité d’intervention des puissances publiques. La reconnaissance de la laïcité comme valeur universelle pose ainsi les questions de la démocratie politique, de l’efficacité économique et de la justice sociale et ne peut être imposée comme un dogme. Amartya-Sen refuse l’enfermement communautariste unidimensionnel (Identité et violence, Odile Jacob, 2007).

La laïcité est une question difficile qui demande un travail d’approfondissement constant puisqu’elle est consubstantielle à la citoyenneté. Qualifier la laïcité d’ouverte ou de quelque manière que ce soit, c’est la dogmatiser.

Ainsi, contrairement à la commission Stasi qui soutenait que « le temps de la laïcité de combat est dépassé », la laïcité reste un combat.