Conférence régionale de l’emploi dans la fonction publique territoriale – Angoulême; 1er décembre 2016

Pourquoi avoir créé un statut de la fonction publique ?

Est-il adapté ? Quelles évolutions ?

(résumé)

La réforme de la fonction publique territoriale (FPT) a été lancée par la politique de décentralisation en 1981 pour aboutir à la loi du 2 mars 1982. Elle a posé rapidement la question du sort à réserver à la fonction publique territoriale (FPT). L’étude de la FPT est particulièrement intéressante car elle contient de fortes contradictions de la société : entre le national et le local, le mandat électif et la possession du grade, le métier et la fonction. Je pense, tout d’abord, devoir rappeler également les principales étapes antérieures de l’histoire de la FPT qui débouche sur la mise en place du statut, afin d’éclairer le présent et l’avenir.

  1. Quelques repères historiques

La fonction publique du XXIe siecle_HD1.1. La FPT a une longue histoire. Elle se développe au Moyen Age lorsque les cités mettent en place une administration qui ambitionne de se substituer à l’administration seigneuriale (statut de « tambour public » à la fin du XIII° siècle). Ensuite c’est l’administration d’État sous la monarchie absolue, puis jusqu’à la réforme de 1983-1984 qui prévaudra.

L’arrêt Cadot du 13 décembre 1889 par lequel le Conseil d’État reconnaît sa compétence en matière de contentieux des agents publics territoriaux. Celle des conseils de préfecture suivra en 1924.

Les agents publics territoriaux se voient progressivement appliquer la jurisprudence relative aux fonctionnaires de l’État : la communication du dossier à l’occasion d’une procédure disciplinaire, en 1905, par exemple.

L’obligation faite à partir de 1919 aux communes de prévoir un statut pour leurs agents, à défaut de leur appliquer un statut-type.

Les dispositions de la loi du 28 avril 1952 codifiées dans le livre IV du code des communes, premier ensemble de caractère statutaire, mais caractérisant une fonction publique d’emploi. Dans chaque commune doit être établie la liste des emplois à temps complet et non complet.

La loi du 13 juillet 1972 crée le CNFPT : l’organisation d’un concours d’attaché, de rédacteur ou de commis ne garanti que l’inscription sur une liste d’aptitude, mais possibilité de poursuivre une carrière d’une collectivité locale à l’autre sans démissionner.

Mais si je ne devais en retenir qu’une au regard de notre propos ce serait la disposition humiliante de la loi de finances du 31 décembre 1937 interdisant aux communes de dépasser les rémunérations versées aux fonctionnaires de l’État pour des fonctions équivalentes.

1.2. Ce cheminement débouche en 1983 sur une situation désordonnée, marquée par l’hétérogénéité des situations, une faible mobilité et une situation d’infériorité vis-à-vis des fonctionnaires de l’État. On compte 800 000 agents des collectivités locales (dont une forte proportion de non-titulaires), classés en 130 emplois types, plus un nombre indéterminé d’emplois spécifiques créés par les communes.

Le modèle est donc celui d’une fonction publique d’emploi dont les principales caractéristiques sont selon Olivier Schrameck, conseiller technique au cabinet du ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, dans son livre La fonction publique territoriale publié aux éditions Dalloz en 1995.

– le recrutement sur liste d’aptitude qui n’entraîne pas nomination automatique.

– l’absence de garantie de déroulement de carrière après recrutement.

– la possibilité de licenciement d’un agent titulaire si son emploi est supprimé.

 

  1. Les choix du nouveau statut 1983-1984 et son évolution

Numériser 30Soulignons préalablement que le statut est un cadre juridique qui détermine les droits et obligations des fonctionnaires et les dispositions générales de la gestion des personnels. Il ne concerne pas les politiques publiques menées sous la responsabilité des collectivités publiques telles que celles des rémunérations ou des conditions de travail. Il établit que le fonctionnaire est vis-à-vis de l’administration dans une position statutaire et réglementaire.

2.1. On peut résumer la conception du statut actuel comme la résultante de quatre choix successifs.

remièrement, le fonctionnaire-citoyen contre le fonctionnaire –sujet. La première conception a prévalu pendant un siècle et demi, elle donnait la primauté au pouvoir hiérarchique. Les associations puis les syndicats de fonctionnaires dénonçaient les projets de « statut carcan » des gouvernements conservateurs. Des garanties ont néanmoins pu être obtenues par la voie jurisprudentielle essentiellement. Le statut de 1946 opérant un revirement a centré la conception nouvelle sur la responsabilité du fonctionnaire, la conception du fonctionnaire –citoyen.

Deuxièmement, le système de la carrière contre le système de l’emploi. Le premier considère inscrit l’activité du fonctionnaire dans un travailleur collectif répondant à une fonction. Il a comme conséquence que sa carrière doit être gérée sur l’ensemble d’une vie professionnelle pour garantit son indépendance. Le second est basé sur la notion de métier et a été développé ci-dessus.

Troisièmement, un équilibre entre unité et diversité. L’unité est nécessaire pour assurer l’égalité des agents publics et le respect des principes généraux du service public. Mais la fonction publique est d’une extrême diversité qu’il convient de respecter aussi bien pour des raisons juridique que d’efficacité. D’où la construction d’une fonction publique « à trois versants ».

Quatrièmement, la référence à des principes ancrés dans l’histoire. Il s’agit tout d’abord, le principe d’égalité qui veut que ce soit par concours que l’on entre dans la fonction publique (article 6 de la DDHC de 1789). Ensuite, le principe d’indépendance caractéristique du système de la carrière, établi sur la séparation du grade et de l’emploi (loi sur les officiers de 1834). Enfin de principe de responsabilité (article 15 de la DDHC).

2.2. Trente deux ans plus tard le statut a prouvé sa solidité. Contrairement aux prévisions mêmes du président François Mitterrand il dure depuis plus de 30 ans. Les causes en sont : une architecture juridique cohérente et les principes qui viennent d’être évoqués.

Il a aussi témoigné de son adaptabilité même su beaucoup des modifications qui lui ont été apportées sont des dénaturations. En 30 ans il a été modifié 225 fois dont 84 pour le titre III sur la FPT à la fois « maillon faible » et « avant-garde ».

41zU3fpSWEL._SY445_Les offensives dont il a été l’objet témoignent qu’il reste un enjeu. Les offensives anti-statutaires se sont multipliées : loi Galland de 1987, rapport Pochard du Conseil d’État en 2003, « Révolution culturelle » de Sarkozy en 2007 et Livre blanc de Silicani en 2008 mais qui n’a pu aboutir dans la crise, le service public s’étant révélé un puissant « amortisseur social ».

2.3. Les conséquences de la réforme territoriale

Les conséquences générales sont d’une part une déstabilisation de la structure avec notamment la création autoritaire des métropoles et des intercommunalités et, d’autre part une réduction des financements décentralisés et déconcentrés. Mais l’Acte III a aussi pour conséquences une remise en cause administrative et statutaire.

Côté réformes administratives on évoquera : le NPM, le démantèlement administration rationalisante, la diminution directions régionales et départementales, la création CGSP (France Stratégie), la faible portée de la MAP, etc.

Côté service public et statut : l’affaiblissement et le risque de découpe du service public, la mise en extinction du SGF suite des offensives précédemment évoquées, une contractualisation devenant majoritaire.  D’où la nécessité d’une convergence usagers-élus-fonctionnaires.

 

  1. Quelles perspectives ?

 3.1. Un assainissement préalable de la situation est nécessaire. Il est nécessaire de revenir sur la loi Galland (système des « reçus-collés », cadres au lieu de corps, contractualisation), sur l’amendement Lamassoure relatif à la réglementation du droit de grève, la suppression de la 3e voie, etc.

3.2. Des transformations structurelles nécessaires. On peu notamment évoquer : la gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences, l’amélioration juridique et pratique de la garantie fondamentale de mobilité, l’organisation de multi-carrières, l’égalité femmes-hommes, la redéfinition du recours aux contractuels, etc.

3.3. La loi préférée au contrat

L’offensive actuelle contre le code du travail concerte directement les fonctionnaires régis par la loi dans une position statutaire et réglementaire. Au contraire des projets en cours il faut faire prévaloir la loi sur le contrat pour garantir la sécurité des parcours professionnels, une véritable sécurité sociale professionnelle, grâce à un statut des travailleurs salariés du secteur privé.

Le libéralisme n’est pas un horizon indépassable. Le siècle en cours verra monter les exigences d’interdépendances, de coopérations, de solidarités qui caractérisent le service public et font toute leur place aux fonctionnaires. Le XXI° siècle sera « l’Âge d’or » de la fonction publique et du service public.

 

Sur cette dernière partie voir ci-dessous l’audition devant la commission temporaire du CESE sur l’avenir de la fonction publique.

Le coup de force de Fillion – l’Humanité, 29 novembre 2016

« La population française n’acceptera pas le coup de force de Fillon »

 

« Anicet Le Pors ancien ministre communiste de la Fonction publique (1981-1984) et père du statut actuel des fonctionnaires réagit au programme de François Fillon en matière de service public. Il appelle à résister à cette offensive qui »déstabiliserait profondément la société française ».

 

 

newlogohumanitefr-20140407-434François Fillon sera le candidat de la droite pour les élections présidentielles avec un programme destructeur pour les services publics. Comment analysez-vous cette offensive?

François Fillon représente une figure réactionnaire classique. Celle qu’ont magnifiquement décrite en leur temps Balzac et Zola. Figure d’un monde où la cupidité, l’affairisme et la confusion des intérêts bâtissaient les fortunes et assuraient les pouvoirs. Une société où l’intérêt général était méconnu, les services publics marginalisés, le peuple supplétif. Replacé dans notre époque, ce fils de notaire provincial, aujourd’hui au service de la finance internationale, présente les mêmes dispositions : son objectif central n’est ni l’intérêt général ni les services publics qui en assurent la poursuite, mais la réduction de la dépense publique pour favoriser l’accumulation du capital, rendre les riches plus riches et les pauvres encore plus démunis. Le discours a, au moins, le mérite de la clarté.

 Il annonce la suppression de 500 000 postes dans la fonction publique, est-ce seulement possible sans mettre en danger la République?

 Il ne fait pas de doute que s’il parvenait à ses fins la déstabilisation de la société serait profonde. Mais je ne pense pas qu’il faille développer un discours alarmiste à ce sujet. Souvenons-nous que, déjà, Nicolas Sarkozy appelait en 2007 à une « révolution culturelle » dans la fonction publique, au développement de recrutements de « contrats de droit privé négociés de gré à gré », à la réduction massive des effectifs amorcée par le non remplacement d’un emploi sur deux de fonctionnaires partant à la retraite. Cela n’a pas été sans effet mais, pour l’essentiel, il a échoué. Dans la crise financière de 2008 chacun a du admettre que le service public avait joué le rôle d’un puissant « amortisseur social ». Je fais la prévision que la population française n’acceptera pas davantage le coup de force Fillon.

 François Fillon compte également imposer les 39 heures à tous les agents, payées 37. Quel est le risque, pour l’ensemble des salariés ?

 La fonction publique a toujours été une grande référence sociale en matière de rémunérations ou de conditions de travail. La proposition de François Fillon a bien un caractère emblématique et vise tous les salariés du public comme du privé : travailler plus pour gagner moins. La justification des 500 000 suppressions d’emplois de fonctionnaires par l’élévation de la durée hebdomadaire du travail est indigente et stupide : les heures d’un fossoyeur ne sont pas substituables à celles d’une secrétaire de mairie (et réciproquement). Les oppositions à cette mesure et à la réduction des effectifs seront imposantes : principe de libre administration des collectivités territoriales, de continuité des services publics, hostilité générale des syndicats, colère des fonctionnaires, refus de la population de voir réduire les services publics de proximité, et même, je le pense, fortes réticences de la haute fonction publique.

 En creux, c’est le statut même de la fonction publique qui pourrait disparaitre. Quel impact sur la qualité des services publics ?

 Pourquoi faut-il un statut des fonctionnaires ? Pour que les besoins fondamentaux de la population soient assurés de manière démocratique et efficace. Il faut pour cela que les agents du service public, parce qu’ils servent l’intérêt général, soient compétents (recrutés par concours), indépendants (propriétaires de leur grade) et responsables (respectueux des principes républicains). C’est la conception française exprimée, dans les conditions de l’époque, par le statut de la loi du 19 octobre 1946 dont nous commémorons le 70e anniversaire cette année et que le statut de 1983 a approfondi et étendu à 20 % de la population active[1]. Revenir sur cet acquis progressiste aboutirait à un démantèlement du service public. Les forces existent en France pour l’empêcher.

La fonction publique du XXIe siecle_HD A l’opposé, dans votre livre[2], co-écrit avec Gérard Aschieri, vous appelez à un « âge d’or  du service public », qui « doit intégrer les changements du monde ». Quels en seraient les contours ?

 L’idéologie dominante voudrait nous convaincre et obtenir la résignation populaire avec l’idée que le libéralisme serait l’horizon indépassable de l’histoire et le management la forme la plus achevée de la citoyenneté. Ridicule. Tout montre au contraire, dans tous les domaines, que  le monde développe des interdépendances, des coopérations, des solidarités qui portent un nom en France : le service public. Dans les contradictions et souvent les violences, certes, des valeurs universelles tendent à s’affirmer, des dispositifs matériels et immatériels se mettent en place, peu à peu le genre humain prend conscience de l’unité de son destin. À l’autre pôle l’individu, par delà les transcendances et les allégeances, est appelé à plus de responsabilité personnelle. Les grands défis du XXIe siècle qui disqualifient François Fillon.

 

[1] Voir l’Humanité du 21 octobre 2016.

[2] La fonction publique du XXI° siècle Anicet Le Pors et Gérard Aschieri, Éditions de l’Atelier, 2015.

46045-hrPhotographie Julien Jaulin:Hanslucas

Evolution de la Fonction publique – audition au CESE du 20 octobre 2016

Audition le 20 octobre 2016 d’Anicet Le Pors par la commission temporaire « Évolution de la fonction publique »

du Conseil économique social et environnemental

(résumé)

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 La lettre adressée par le Premier ministre au Conseil économique social et environnemental est un acte positif. Il soulève pourtant deux interrogations qui sont des réserves. Premièrement, pourquoi une lettre aussi tardive ? Elle aurait eu toute sa place dès le début du quinquennat. Deuxièmement, l’ampleur des domaines d’étude retenus, l’horizon fixé à moyen terme assorti d’étapes à préciser et ce à six mois de l’élection présidentielle de 2017 me semblent des injonctions incompatibles compte tenu de la brièveté des délais impartis à votre commission. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une volonté constructive.

Pour ouvrir des perspectives il faut faire des hypothèses sur le long, voire le très long terme. Le XX° siècle a pu être qualifié de « prométhéen » en raison d’une sécularisation croissante. Des empires coloniaux ont pu prospérer, deux guerres mondiales ont sanctionné des volontés hégémoniques. Des États totalitaires ont tenté d’imposer leur ordre. De grandes idéologies messianiques ont inspiré de puissants courants politiques pratiquant des religions séculières. Puis ce fut l’effondrement à la fin du siècle, nous laissant dans une situation sans repères. J’ai écrit en 1993 Pendant la mue le serpent est aveugle (Albin Michel) une formule de l’écrivain allemand Ernst Jünger. Aujourd’hui, Edgard Morin utilise la juste formule de « métamorphose » pour caractériser notre époque. On comprend qu’il soit difficile de faire des prévisions dans une telle situation, il faut cependant s’y exercer.

Je considère pour ma part que le libéralisme aujourd’hui dominant n’est pas l’horizon indépassable de l’histoire. La crise actuelle est une crise systémique, d’aucuns en appellent au « retour de l’État ». Le processus est d’ores et déjà celui du développement d’interconnections, d’interdépendances, de coopérations, de solidarités. Des valeurs universelles sont en gestation. Des biens communs affirment la nécessité de leur satisfaction générale. Des dispositifs matériels et immatériels se mettent en place. Tous ces éléments portent un nom dans notre pays : le service public, au sein duquel la fonction publique occupe une place prépondérante. Les fonctionnaires sont ainsi appelés à jouer les premiers rôles au sein de cette métamorphose. J’ai la conviction que, sur ces bases, le XXI° siècle sera l’ « âge d’or » du service public. Comment s’inscrire concrètement dans cette perspective ?

La définition de chantiers à mettre en place sur le moyen terme (le délai retenu par la lettre du Premier ministre), mais qui se développeront sur le long terme, en est le moyen. J’en retiendrai ici une dizaine à titre d’exemples.

1. Doter l’État et les collectivités publiques de moyens d’expertise. Depuis la seconde guerre mondiale on a assisté à une régression de la pensée rationnelle en matière de politique publique. C’est l’histoire de la succession des entités suivantes : Commissariat général du Plan (CGP), DATAR, Rationalisation des Choix Budgétaires (RCB), démarches d’évaluation, LOLF, RGPP, MAP, France stratégie, déliquescence managériale. Il faut reconstruire une administration rationalisante.

2. Pratiquer une gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences. C’est une obligation pour les pouvoirs publics de prévoir le nombre de fonctionnaires dont la nation aura besoin à 10 ou 20 ans. Tout est paramétrable dans la fonction publique et un traitement mathématique des prévisions peut y être développé. J’en avais amorcé une tentative en 1983 avec le modèle CHEOPS. La fonction publique doit sortir de la contrainte de l’annualité budgétaire..

3. La mobilité a été posée comme garantie fondamentale à l’article 14 au Titre 1er statut général. Mais les modalités statutaires actuelles ne sont pas suffisantes pour le mettre en œuvre correctement. Certaines réformes introduites ont contrarié cette garantie (Loi Galland du 13 juillet 1987). De nouveaux moyens juridiques et financiers doivent être étudiés à cette fin (exemples des corps interministériels et des corps inter-fonctions publiques du rapport Pêcheur).

4. Des bi- ou multi-carrières doivent être envisagées. Car il sera de plus en plus insupportable, vu l’allongement des carrières professionnelles, d’exercer le même métier pendant des décennies. Le rapport de Serge Valmont sur le sujet a ouvert la voie d’une réflexion nécessaire (Documentation française). Cette réforme entrainera sans doute la nécessité d’un très important effort de formation continue, mais elle est indispensable.

5. Le champ du recours aux agents contractuels doit être mieux circonscrit. Le laxisme a conduit à certains recrutements anarchiques qui aboutissent à ce que 20 % des effectifs de la fonction publique soient dans cette situation. Des critères plus rigoureux doivent être définis et les titularisations nécessaires effectuées.

6. L’égal accès des femmes et des hommes aux emplois doit être assuré, notamment en ce qui concerne l’accès aux emplois supérieurs des fonctions publiques. Les travaux du comité de pilotage constitué entre 2000 et 2005 qui ont fait l’objet d’une publication de trois rapports à la Documentation française doivent être repris. S’agissant des emplois supérieurs, la question est avant tout politique pour les postes à la discrétion du gouvernement.

7. L’expansion de la numérisation des services publics doit être maîtrisée. Elle donne les moyens d’une gestion moderne et efficace, mais sa mise en œuvre suppose une étroite concertation tant avec les usagers qu’avec les fonctionnaires afin de faciliter son accessibilité sans souffrance tant pour les praticiens que pour les utilisateurs. Le service public a un rôle important a jouer pour éviter la dissolution du lien social et le repli individualiste auquel tend le libéralisme.

8. La coopération des fonctions publiques au plan international doit être développée selon un principe de réciprocité. La perspective d’extension du secteur public comme du service public permet d’envisager qu’en dehors des activités diplomatiques habituelles, des fonctionnaires puissent exercer dans des administrations de pays étrangers à fin d’enrichissement des qualifications et des expériences, ainsi que pour l’amélioration de la coopération internationale.

9. La participation des fonctionnaires à la conception et à la gestion des services publics est la garantie de leur efficacité au-delà du simple dialogue social souvent très formel. Les organismes paritaires doivent voir restaurer leur compétence. La validation législative ou réglementaire d’accords internes doit être reconsidérée.

10. La définition d’un statut législatif des travailleurs salariés du secteur privé est la condition d’une amélioration d’ensemble des situations dans le respect de la spécificité du service de l’intérêt général dont les fonctionnaires ont la charge. Elle doit permettre la mise en place d’une sécurité sociale professionnelle permettant la sécurisation des parcours professionnels et réduire simultanément l’accusation injuste de privilégiature dont est souvent vistime la fonction publique.

D’autres chantiers structurels sont envisageables. Il conviendrait de dégager des priorités dans le champ ainsi défini

Dans l’immédiat, et compte tenu de la brièveté des délais, le gouvernement pourrait avoir l’objectif d’assainir la situation en revenant sur les dénaturations qui ont affecté l’organisation administrative et le statut général des fonctionnaires au cours des trois dernières décennies. Ainsi, sans dépenses nouvelles, il serait possible de revenir sur les dispositions de la loi Galland (retour des cadres aux corps, suppression du système dit des « reçus-collés »), annulation des effets de l’amendement Lamassoure relatif à l’exercice du droit de grève dans les services publics (préavis de cinq jours, prélèvements sur traitement correspondant à la durée de l’arrêt de travail), restauration de la 3° voies d’accès aux emplois publics dans leur vocation initiale, etc. L’inventaire des modifications statutaires intervenues depuis la création du statut en 1983, à l’instar de ce qui a déjà été esquissé (cf. article et fiction de Christian Vigouroux dans AJDA, 17 juin 2013) serait utile pour distinguer les bonnes des mauvaises réformes, tout en mettant en perspective les chantiers structurels prioritaires retenus.

La fonction publique du XXIe siecle_HD

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Regards sur l’histoire de la Fonction publique (9/10)

 

La fonction publique du XXIe siecle_HDL’année 2016 sera celle de la commémoration de la loi du 19 octobre 1946 relative au statut général des fonctionnaires. Il s’agit d’un texte fondateur de la conception française moderne de la fonction publique qui ne concernait alors que les fonctionnaires de l’État. Si ce texte, dont on célèbre donc en 2016 le 70e anniversaire, a posé les bases et les principes de notre système de fonction publique, ceux-ci ont été pour l’essentiel été conservés dans l’ordonnance du 4 février 1959 qui a remplacé le statut de 1946. Le statut promulgué en quatre lois de 1983, 1984 et 1986 a approfondi cette conception, complété la base législative et surtout étendu l’architecture statutaire aux trois fonctions publiques : État, territoriale , hospitalière, concernant aujourd’hui 5,4 millions de salariés, soit 20% de la population active nationale. Il s’agit là d’une exception française, contribution de notre pays au développement de services publics dans le monde.

Afin de marque l’évènement que constitue cet anniversaire, on publiera ici, avec une périodicité mensuelle, dix chapitres « regards » et « moments » de l’histoire de la fonction publique.

 

9. Éclairer l’avenir

Une histoire, fut-elle brève, de la fonction publique est de nature à nous éclairer sur son présent et sur son avenir. On a dit précédemment comment le XXe siècle « prométhéen » s’était effondré. Il a débouché sur une grave criseéconomique et financière, plus généralement sur une crise de civilisation marquée par une décomposition sociale profonde et une perte de repères dans les pays développés comme la France. La théorie de cette décomposition n‘a pas été faite, mais on peut avancer l’hypothèse de certaines de ses causes possibles : une relativisation de la référence à l’État-nation mal intégré dans la mondialisation, la complexification de la notion de classe et, par là, de la solidarité qu’elle encourageait, les bouleversements géopolitiques d’un monde en mutation, l’évolution d’une rapidité sans précédents des mœurs et, peut-être surtout, l’affaiblissement des grandes idéologies qui portaient l’évolution des sociétés au siècle dernier ; en bref la référence à la théorie néo-classique pour les libéraux, à l’État providence pour les courants socio-démocrates, au marxisme pou le mouvement communiste. L’idée d’une communauté de destin et de l’intérêt collectif a été contestée au nom de la liberté, ouvrant cependant la voie à une nouvelle mutation sur la base d’une bipolarisation : mondialisation-individuation.

C’est cette mutation qui est aujourd’hui à la base de la décomposition sociale. Il s’agit effectivement comme l’a suggéré Edgard Morin d’une « métamorphose ».

Le XXIe siècle, « âge d’or » du service public

L’accélération de l’historicité se traduit par l’affirmation pour la première fois dans l’histoire de l’humanité par une globalisation des problèmes dont la mondialisation du capital n’est qu’un aspect. Emmanuel Kant dans Pour la paix perpétuelle en 1795 nous invite à considérer que, la Terre étant une sphère, les hommes ne peuvent s’y disperser à l’infini et il fonde sur cette base un devoir d’hospitalité pour les premiers occupants vis-à-vis des suivants. L’importance des flux migratoires aujourd’hui nous conduit à aller au-delà pour considérer que la Terre est propriété indivise du genre humain et que, de ce fait, celui-ci devient un sujet de droit majeur avant qu’il soit possible de concevoir réellement une citoyenneté mondiale. C’est à ce niveau de globalisation qu’émergent déjà des valeurs universelles : la paix, la protection de l’écosystème, le droit au développement, l’interdiction de la torture, de l’esclavage ; que d’autres se profilent : l’appropriation sociale, le droit d’asile, la laïcité … Des bases matérielles existent : internet, les télécommunications et les réseaux numériques, le contrôle aérien, la prévision météorologique, la recherche scientifique, des services de police ; d’autres pourraient s’imposer : la gestion de l’eau et de ressources du sol et du sous-sol, l’exploitation rationnelle de la faune et de la flore … S’il n’existe que partiellement un droit commun, il y a néanmoins de grands textes comme la Chartes des Nations Unies de 1945, la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; nombre de conventions internationales signées par de très nombreux États qui, régionalement ont établi entre eux des formes diverses de coopération, à l’instar de l’Union européenne. La culture est naturellement à vocation mondiale, les mœurs se développent dans des processus de convergence. Ainsi la modernité réside dans cette prise de conscience accélérée de la communauté humaine, provoquant l’exacerbation des forces archaïques qui la refusent et, pour certaines, se radicalisent et réagissent violemment.

À l’autre pôle, l’individuation est aussi une transformation sociale majeure de notre époque. Elle marque l’émancipation de l’individu des religions confessionnelles et séculières, des Églises et des appareils politiques constitués sur la base des idéologies messianniques précitées. Elle peut se traduire, dans une société en crise par un repli sur soi, égoïste. Mais elle est aussi libération des dogmes, émancipation des communautés et des disciplines d’appareils. Jusque-là, le citoyen militant par fidélité, solidarité et souci d’efficacité était naturellement porté à faire prévaloir la communauté de pensée et d’action à laquelle il avait choisi d’appartenir sur sa réflexion propre et son libre arbitre. C’est l’appareil qui lui offrait les principaux attributs de sa citoyenneté active. Il devient aujourd’hui citoyen de pleine responsabilité, défini par la combinaison de ses divers engagements librement choisis. Dans Identité et violence, Amartya Sen a bien montré comment il se conçoit comme citoyen unique en raison de la multiplicité et de la diversité de ses choix personnels dans tous les domaines. Dans une société atomisée de ce fait, le problème est désormais inverse de celui des périodes antérieures : définir de nouvelles centralités, démocratiques et efficaces, alors qu’autrefois c’était ces centralités prédéfinies qui dictaient leurs lois.

Citoyen libre et responsable dans un monde appelé à une socialisation croissante, un monde dont la survie exigera de plus en plus d’interdépendances, de coopérations, de solidarités, ce qui porte un nom en France : le service public.

La fonction publique du XXIe siècle

Que devient l’État-nation et son appareil d’État dans cette perspective ? Constatons tout d’abord que c’est aujourd’hui 194 États qui constituent les Nations Unies soit près de quatre fois plus qu’il n’en existait au lendemain de la seconde guerre mondiale. Remarquons également que si l’on peut parler comme précédemment de relativisation de la référence à l’État-nation, la remarque vaut surtout pour les vieux pays chargés d’histoire comme la France, mais non pour la plupart des autres pays dans le monde parmi lesquels on observe au contraire de nombreuses pulsions nationalistes voire xénophobes. L’État-nation reste le siège de la souveraineté nationale et populaire, le creuset où se forme la citoyenneté de chaque peuple avec ses valeurs, les moyens de son exercice, sa dynamique propre. Ainsi, la nation est et demeure le niveau le plus pertinent d’articulation du particulier et du général, l’instrument de la dialectique liant l’individuation et la mondialisation, le citoyen et le genre humain.

Moyen essentiel à la disposition de l’État, la fonction publique est ainsi appelée à conserver et développer son rôle au service d’un intérêt général national appelé à participer de plus en plus à la définition d’un intérêt général commun. À cette fin, à travers une longue histoire, la fonction publique française dispose d’une riche expérience qui peut constituer une contribution de valeur au bénéfice des autres peuples. Cela suppose qu’elle sache s’adapter aux exigences du monde nouveau, c’est-à-dire assainir son statut des dénaturations qui l’ont atteint et mettre en place des chantiers structurels, conditions de sa modernisation : une gestion prévisionnelle recourant aux méthodes scientifiques les plus évoluées, l’organisation d’une mobilité reconnue dès maintenant comme une garantie fondamentale, définition de multi-carrières rendues possibles par des systèmes de formation continue dotés des moyens nécessaires, assurer une réelle égalité entre les femmes et les hommes, notamment dans l’accès aux emplois supérieurs. Il incombe également à la fonction publique de s’impliquer dans la sécurisation des parcours professionnels de tous les salariés et d’agir en faveur d’un statut législatif des salariés du secteur privé permettant une convergence des situations dans le respect du service de l’intérêt général. Il lui revient également de veiller à l’existence de sa base matérielle : un secteur public étendu et cohérent, sur la base d‘une propriété publique franche.

Dans de telles conditions, les fonctionnaires sont appelés à jouer un rôle de premier plan. Recrutés par concours ils témoignent de la réalité du principe du mérite et de la reconnaissance de leurs vertus et de leurs talents dans la République. Indépendants et disposant de garanties importantes à cette fin, ils sont les garants de la neutralité du service public et d’une éthique largement reconnue. Libres par les principes qui fondent la conception française du service public, ils ont les moyens d’une pleine responsabilité dans l’exécution de leurs tâches. Ils sont, par là, acteurs de premier rang dans l’accomplissement de la métamorphose du monde. Cette montée en puissance commence dès maintenant par une réflexion approfondie de tous sur l’intérêt général, le service public la fonction publique de demain, elle suppose des femmes et des hommes de conviction, courageux, refusant autant de subir l’arbitraire que de céder aux modes, dignes de leur histoire.

Une histoire qui peut éclairer, mais ne peut pas décrire. Manque … l’Événement.

 

Anicet Le Pors et Gérard Aschieri, La fonction publique du XXIe siècle, Éditions de l’Atelier, Paris, janvier 2015.

 

L’ Humanité : 70° anniversaire du Statut général des fonctionnaires – 21 octobre 2016

1946; le statut général des fonctionnaires, un « socle progressiste' »

newlogohumanitefr-20140407-434Le 5 octobre 1946 la deuxième Assemblée nationale constituante examine son dernier projet de loi avant le référendum sur la constitution de la IVe République. Il s’en est fallu de peu que ce texte relatif au statut général des fonctionnaires ne puisse venir en discussion avant la fin de la session. Mais un ultime accord entre le Président du Gouvernement Provisoire Georges Bidault et le Vice-président du Conseil, chargé de la fonction publique, Maurice Thorez, également secrétaire général du Parti communiste français, a tranché d’âpres débats qui n’en finissaient pas. En quatre heures, sans discussion générale, les 145 articles du texte sont votés à l’unanimité. Plus d’un million d’agents publics de l’État sont considérés comme fonctionnaires, protégés par la loi, même si seulement 47 % d’entre eux sont effectivement titularisés dans le cadre de ce statut. La loi sera promulguée le 19 octobre 1946.

C’était l’aboutissement d’une longue histoire de la fonction publique. L’Ancien Régime avait connu la vénalité et la patrimonialité des charges administratives. La Révolution française supprima ces privilèges et posa des principes d’égalité d’accès aux emplois publics et de probité des agents publics. Mais c’est une fonction publique dominée par le pouvoir hiérarchique qui prévalut au XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe. Au point que le premier statut des fonctionnaires vit le jour sous Vichy, un texte du 14 septembre 1941 inspiré par l’antidémocratique Charte du travail. Les associations, puis les syndicats de fonctionnaires n’avaient cessé de dénoncer jusque-là les tentatives de « statut carcan » que tentaient de leur imposer les gouvernements conservateurs. Ils réclamaient un « contrat collectif ».

Une telle situation met en valeur la lucidité et l’intelligence dont firent preuve les responsables progressistes de l’époque, issus pour la plupart de la Résistance. À l’exemple de Jacques Pruja, un dirigeant de la Fédération Générale des Fonctionnaires (FGF-CGT), révoqué, arrêté, puis réintégré, qui prit l’initiative d’élaborer un premier projet de statut démocratique avec lequel il finit par vaincre les réserves qui s’exprimaient au sein même de son organisation syndicale. La FGF adopta finalement un projet de statut lors de son congrès de mars 1945. Les forces syndicales de la CGT, majoritaire, et de la CFTC prirent alors une part active dans la promotion des nouvelles dispositions. Le projet retenu par le ministre de la fonction publique suscita de très vives oppositions. Venant de hauts fonctionnaires qui admettaient difficilement le recul de l’ordre hiérarchique antérieur ; les oppositions s’accentuèrent au fil du temps de la part de la CFTC et du MRP, parti démocrate chrétien, qui finirent par élaborer leur propre projet ; ou encore de ministres socialistes de la SFIO. Le rejet du premier projet de constitution par référendum du 5 mai 1946 menaça de tout faire capoter. Mais combinant esprit de compromis (abandon de la création d’une fonction de Secrétaire général de l’administration, par exemple) et fermeté sur les principes, Maurice Thorez parvint à ses fins.

Le Statut mit dans la loi de très nombreuses garanties pour les fonctionnaires en matière de rémunération (voir en encart la définition du « minimum vital » l’ancêtre du SMIC), d’emploi, de carrière, de droit syndical, de protection sociale et de retraite. Il a été abrogé par l’ordonnance du 4 février 1959 lors de l’avènement de la Ve République. Statut fondateur, il a ainsi ouvert la voie au statut fédérateur de 1983 d’une fonction publique « à trois versants » : de l’État, territoriale et hospitalière regroupant aujourd’hui 5,5 millions de salariés du service public, soit 20 % de la population active de la France, exemple sans équivalent dans le monde. Protégés par la loi plutôt que par le contrat, le Statut général indique une voie inverse de celle de la loi El Khomri, c’est une grande référence sociale pour tous les salariés, du public comme du privé. En 2011, la CGT déclarait à ce sujet : « Dans la fonction publique, même s’il subit des attaques sans précédent, le statut général des fonctionnaires demeure un socle progressiste pour des millions d’agents et autant de garanties pour les citoyens. Le caractère unifié doit en être renforcé ». Offensives frontales ou dénaturations sournoises, les attaques contre le statut des fonctionnaires n’ont jamais cessé, ce qui lui a permis de faire la preuve de sa solidité et de son adaptabilité. Nul doute que l’on en reparlera au cours de la campagne des présidentielle.

 

Anicet Le Pors

ancien ministre

conseiller d’État honoraire

Pour aller plus loin lire : Anicet Le Pors et Gérard Aschieri, La fonction publique du XXIe siècle, Éditions de l’Atelier, 2015.

 


 

 

« Loi n° 46-2294 du 19 octobre 1946 relative au

statut général des fonctionnaires.

 

Chapitre 1er

Dispositions statutaires

Art. 1er. – Le présent statut s’applique aux personnels qui, nommés dans un emploi permanent, ont été titularisés dans un grade de la hiérarchie des cadres d’une administration centrale de l’Etat, des services extérieurs en dépendant ou des établissements publics de l’Etat.

……..

Art. 32. – Le traitement fixé pour un fonctionnaire nommé à un emploi de début doit être calculé de telle façon que le traitement net perçu ne soit pas inférieur à 120 p. 100 du minimum vital. (…)

Par minimum vital il faut entendre la somme au-dessous de laquelle les besoins individuels et sociaux de la personne humaine considérés comme élémentaires et incompressibles ne peuvent plus être satisfaits. »

MOMENTS D’HISTOIRE DE LA FONCTION PUBLIQUE

Avant-propos

 

Depuis la seconde guerre mondiale, des initiatives sont prises au début de chaque décennie anniversaire pour commémorer le Statut général des fonctionnaires institué par la loi du 19 octobre 1946 dans l’esprit du Conseil National de la résistance (CNR). Mais le temps passe et le souvenir de ce grand texte émancipateur s’estompe dans les mémoires quand bien même ce moment fondateur, dont c’est le 70e anniversaire, a ouvert la voie au statut fédérateur de 1983 actuellement en vigueur, plaçant sous la protection de la loi 5,4 millions de salariés, un cinquième de la population active de la France, organisés au sein d’une fonction publique « à trois versants » : de l’État, territoriale, hospitalière.

Ce livre situe ces moments parmi d’autres balisant l’histoire longue de la fonction publique française. Il s’efforce d’y approfondir la conception de l’intérêt général, du service public et de la fonction publique, composantes essentielles du pacte républicain. Dans le processus de mondialisation financière qui tend à l’affaiblissement des États-nations, la fonction publique est un enjeu politique majeur. Plus de 30 ans après sa création, ce Statut général des fonctionnaires a fait la preuve de sa solidité et de son adaptabilité. Mais il a aussi du faire face à des offensives tendant à le banaliser dans l’économie de marché et à en dénaturer des dispositions essentielles. Toutefois, la mondialisation connait aussi la montée d’exigences de coopérations et de solidarités qui ont un nom dans notre pays : le service public. C’est une chance pour la France.

Il s’agit donc ici, en rendant hommage aux concepteurs de la Libération, de dégager le sens d’une histoire pour mieux comprendre le présent, éclairer l’avenir et guider l’action.

 

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1946
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27 juillet 1981

Regards sur l’histoire de la Fonction publique (8/10)

La fonction publique du XXIe siecle_HDL’année 2016 sera celle de la commémoration de la loi du 19 octobre 1946 relative au statut général des fonctionnaires. Il s’agit d’un texte fondateur de la conception française moderne de la fonction publique qui ne concernait alors que les fonctionnaires de l’État. Si ce texte, dont on célèbre donc en 2016 le 70e anniversaire, a posé les bases et les principes de notre système de fonction publique, ceux-ci ont été pour l’essentiel été conservés dans l’ordonnance du 4 février 1959 qui a remplacé le statut de 1946. Le statut promulgué en quatre lois de 1983, 1984 et 1986 a approfondi cette conception, complété la base législative et surtout étendu l’architecture statutaire aux trois fonctions publiques : État, territoriale , hospitalière, concernant aujourd’hui 5,4 millions de salariés, soit 20% de la population active nationale. Il s’agit là d’une exception française, contribution de notre pays au développement de services publics dans le monde.

 Afin de marque l’évènement que constitue cet anniversaire, on publiera ici, avec une périodicité mensuelle, dix chapitres « regards » et « moments » de l’histoire de la fonction publique.

 

8. Réforme administrative, mode managériale

La vocation du service public est d’accomplir les missions qui lui sont dévolues avec efficacité sociale. Cela impose des exigences élevées à l’administration : saisir l’intérêt général dans toutes ses dimensions, définir des méthodes dévaluation appropriées, mettre en ouvre une gestion démocratique et rigoureuse. Or de tous temps les agents publics et les fonctionnaires ont été choisis comme boucs émissaires, responsables des difficultés économiques et sociales du pays, dénoncés comme privilégiés et budgétivores.

Cela a été notamment le cas lors de la crise des années 1930. Des décrets-lois de Gaston Doumergue en 1934 et de Pierre Laval en 1935 réduisirent leurs traitements et leurs retraites suite à la colère manifestée par de multiples groupes de pression économique. Ces mesures eurent pour effet d’accélérer l’unification syndicale et de développer les actions revendicatives. L’État du Front populaire, en 1936, qui avait satisfait de nombreuses revendications générales du monde du travail (semaine de 40 heures, congés payés, etc.) ne pouvait ignorer les demandes des agents publics qui avaient joué un rôle dans son avènement, d’autant plus que le gouvernement souhaitait aussi rendre les services publics et l’administration plus démocratiques et plus efficaces. Pour faire le point et avancer des solutions, une commission présidée par Max Dormoy, secrétaire d’État auprès du Président du Conseil, composée de six hauts fonctionnaires et de quatre syndicalises étudia les questions de recrutement, d’avancement de discipline et fut à l’origine d’un projet de loi sur le droit syndical qui prolongeait sa reconnaissance de fait par le Cartel des gauches en 1924. Mais ce travail fut interrompu par la pause décrétée par Léon Blum au début de 1937. De nouveaux décrets-lois d’Édouard Daladier et de Paul Raynaud réactivèrent en 1938 une politique de rigueur que la réaction d’organisations syndicales divisées ne parvint pas à endiguer. Se mit alors en place, en novembre 1938, un « Comité de la Hache », chargé de réduire les dépenses publiques. Fort significativement, ce comité entreprit d’élaborer un statut des fonctionnaires en même temps que de réorganiser les cadres administratifs, aboutissant notamment à une distinction franche entre fonctionnaires et agents administratifs de droit privé. Mais la guerre interrompit, en septembre 1939, les travaux de ce comité qui préfigurait des instances ultérieures de même nature.

 

La rationalisation administrative

La fin de la guerre déboucha sur les réformes statutaires et administratives que nous avons examinées. Mais c’est aussi le début d’une période d’une trentaine d’années d’économie administrée d’inspiration keynésienne légèrement teintée de pensée marxiste à ses débuts. La France dispose alors d’un système de comptabilité nationale et de modèles permettant une approche macroéconomique sérieuse des options majeures d’une politique économique volontariste, à base essentiellement nationale, qui va porter les « trente glorieuses ». Le général de Gaulle crée le Commissariat général du Plan (CGP) en janvier 1946 et en fait le centre de coordination et d’animation de la « planification à la française » qu’il qualifiera d’ « ardente obligation » nationale. Le CGP sera à la fois un lieu de recherche dont les résultats sont diffusés et débattus, de concertation large entre catégories socio-professionnelles, d’élaboration de plans quinquennaux formalisant pour la période le dessein français. Il reposa à l’origine sur un très large consensus et connut son apogée de notoriété avec le IVe Plan, (1962-1965) après le retour du général de Gaulle au pouvoir. Il eut de fortes conséquences sur l’organisation administrative – par exemple, la création de la direction de la Prévision au sein du ministère de l’Économie et des Finances en 1965. Mais, progressivement, le Plan fut de plus en plus critiqué, à la manière du secrétaire général de la CGT, Benoît Frachon, brocardant lors d’un congrès confédéral, le « Plan-plan-rataplan ».

Mais ce sont moins ces critiques que l’évolution du contexte qui frappèrent cette conception de la planification d’une certaine désuétude. L’internationalisation des échanges eut pour effet de poser les problèmes en termes de stratégie internationale plutôt que de prévisions ou d’objectifs nationaux. Le terme de politique industrielle s’imposa avant même la crise pétrolière des années 1970, exprimé par des plans sectoriels destinés à assurer la compétitivité de l’économie française dans le monde. La prévision devint d’ailleurs plus incertaine et la macroéconomie gérée par les techniciens du CGP, de l’INSEE et de la direction de la Prévision vit son rôle relativisé au profit de nouveaux moyens de formalisation et d’évaluation. C’est alors qu’apparut la Rationalisation des choix budgétaires (RCB) opérant un recentrage des politiques publiques sur l’intervention de l’État, laissant au marché le soin de réguler l’économie et, dans une certaine mesure, le social. La RCB s’inspirait d’une méthode développée aux États Unis par l’armée américaine sous le nom de Planning programming budgeting system. Elle consistait essentiellement en l’établissement, dans le cadre d’un reste de planification réduite à la définition de missions, à déterminer des programmes pluriannuels pour l’accomplissement de ces missions, assortis des dotations budgétaires correspondantes. La démarche était complétée par des études analytiques sur les questions les plus difficiles rencontrées. La méthode qui permit la réalisation de plusieurs études intéressantes, mais jugée encore trop contraignante dans un contexte de plus en plus libéral, ne dura qu’une dizaine d’années de 1965 à 1975. Elle rencontra une opposition sournoise du Budget campant sur le principe de l’annualité budgétaire et sur ses prérogatives en la matière. Surprise : son caractère spéculatif se trouva en phase avec l’ « esprit de 1968 », Des technocrates manifestants facétieux rebaptisèrent alors la RCB « Révolution Cubaine au Budget » !

Après l’alternance de 1981, l’élaboration statutaire prit le pas sur la réforme administrative. Le président François Mitterrand ne s’y intéressait pas beaucoup. Il n’était alors pas question de revenir à quelque forme de planification que ce soit, ni même à une remise en cause des pratiques budgétaires. La réforme administrative prit alors la forme d’un ensemble de mesures ou d’initiatives destinées à améliorer pratiquement les relations entre les administrations et les usagers. Au-delà de mesures ponctuelles immédiates (suppression de commissions inutiles, simplification de formalités administratives, relance de la Commission de codification, etc.) les réformes administratives s’ordonnèrent autour de quelques axes : élaboration d’une Charte des relations entre l’administration et des usagers, coordination de la mise en œuvre des technologies nouvelles, développement d’actions pilotes dites « Administration à votre service » (AVS), établissement d’un programme permanent de simplification administrative, formalisation des modalités de la déconcentration des services de l’État dans le cadre de la loi de décentralisation, amélioration des instruments de rationalisation des politiques publiques et de l’action des administrations. Ces projets eurent de plus en plus de difficultés à se frayer un chemin au sein d’une action gouvernementale qui inclinait vers la rigueur. Ils rencontrèrent également, pour différentes raisons, une certaine opposition du Président de la République qui mettait davantage l’accent sur le changement des mentalités, de la Cour des comptes soucieuse de défendre sa prérogative de contrôle de la politique publique, du Budget par principe régalien.

 

L’obsession austéritaire

’obsession de la réduction de la dépense publique est une constante de l’action publique qui occulte les raisons mêmes de son existence : l’éducation, la santé, la recherche, la sécurité, la justice et tous les autres services publics. Pourtant la loi organique sur les lois de finances (LOLF), votée sans opposition au Parlement et entrée en vigueur le 1er janvier 2006 en manifeste au moins un souci d’affichage logique. Sa méthodologie s’inspire beaucoup de celle de la RCB. Elle comportait à l’origine 34 missions, 132 programmes et 620 actions. À chaque budget de programme était affecté un responsable ainsi qu’à chaque action, l’ensemble devant être bardé de batteries d’indicateurs d’objectifs et de résultats. La LOLF a conduit à une représentation du budget national plus fonctionnelle que la présentation classique par ministères, titres et chapitres. En revanche, elle ne comporte aucune véritable recherche scientifique sur la pertinence des dépenses ou des recettes ce qui était une des composantes de la RCB. Plus grave encore, elle pose une règle dite de « fongibilité asymétrique » qui permet le transfert de crédits de dépenses de personnels en crédits de fonctionnement ou d’investissement, mais pas l’inverse, règle d’autorité budgétaire qui disqualifie la rationalité prétendue du système.

a politique de Révision générale des politiques publiques (RGPP) a été lancée dès le début du septennat de Nicolas Sarkozy en juin 2007. Elle est d’un esprit tout différent des expériences antérieures. Il s’agit de faire l’inventaire, dans tous les ministères, des mesures susceptibles de réduire les dépenses publiques. À cette fin, des audits ont été réalisés par des équipes comprenant des représentants des inspections de l’administration, mais aussi, hautement significatif de la démarche, des experts du secteur privé. Ces consultations ont fourni la base de travail de trois réunions du Conseil de modernisation des politiques publiques (CMPP). 300 mesures ont été retenues que les différents ministères ont été chargés d’appliquer en revoyant leurs missions et leur organisation. Un comité de suivi a été constitué au niveau national prolongé dans chaque ministère par un comité de pilotage, des chefs de projet, un calendrier de réalisation et une batterie d’indicateurs de moyens. Aucune articulation de ce lourd dispositif et celui très semblable de la LOLF n’a été précisée. Toutes ces mesures ont été incluses dans une loi de programmation pluriannuelle 2009-2012 dont le bilan n’a pu être dégagé pour cause d’alternance en 2012. On ne saurait contester l’efficacité de la RGPP au regard de son objectif réel, la réduction de la dépense publique, et de son objectif implicite, l’accentuation de la démarche libérale. La mesure emblématique de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partants à la retraite a conduit à une importante réduction des effectifs de la fonction publique de l’État (compensée, il est vrai, par une hausse de même niveau des effectifs de la fonction publique territoriale

Ce n’est cependant que l’aboutissement d’un long processus de régression du rationalisme dans la conduite des politiques publiques. Ainsi, le Commissariat général du Plan est supprimé en 2006, remplacé par le Centre d’analyse stratégique (CAS), lui-même remplacé en 2013 par le Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP) devenu France Stratégie, au statut confidentiel. La Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) a connu une succession de restructurations qui en ont dénaturé la vocation en passant de l’aménagement du territoire à la réforme territoriale en trois actes. Avec la RGPP c’est tout un ensemble d’organismes chargés de conception, d’évaluation, de recherche qui ont été supprimés d’un coup en décembre 2008 : le Conseil national d’évaluation, le Haut Conseil à la coopération internationale, le Haut Conseil du secteur public ; on ajoutera à cela, la réintégration de la direction de la Prévision au sein de la direction du Trésor, l’intégration du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services public à la Cour des comptes, etc. Si l’on y ajoute également la réduction du champ du secteur public par les privatisations, les dérégulations, les délégations, il s’agit globalement d’une formidable régression de l’État rationnel, de l’État responsable, de l’État stratège. Certes, d’autres organismes ont été crées, comme la Banque nationale d’investissement (BNI) par exemple, mais ils n’ont ni le même poids ni le même statut politique que les organismes des dispositifs qui les avaient précédés. La modernisation de l’action publique (MAP) lancée à partir de 2012 a des objectifs voisins de ceux de la RGPP ; elle n’a rien produit de convaincant en matière de réforme de l’État ou de réforme administrative.

La volonté des gouvernements successifs, de réduire les dépenses publiques et plus particulièrement les dépenses de personnels repose principalement su l’idée entretenue dans l’opinion publique, selon laquelle il y aurait trop de fonctionnaires en général, alors que cette même opinion tend à considérer qu’il n’y en a pas assez en particulier (éducateurs, personnels de santé, de sécurité publique, etc.). Or, faute d’une gestion prévisionnelle sérieuse des effectifs et des qualifications à moyen et long terme, personne ne peut dire quel est le bon nombre de fonctionnaires dans un pays comme la France. Il y a aujourd’hui 5, 4 millions de salariés considérés comme fonctionnaires (dont 20% de contractuels de droit public assimilés) ; ce nombre est important et peut être considéré comme exceptionnel, mais seulement parce que ces agents sont régis par la loi et non par le contrat. Ils se répartissent en 2, 4 millions pour la fonction publique de l’État, 1,8 millions pour la fonction publique territoriale et 1,2 million pour la fonction publique hospitalière. Le Comité d’analyse stratégique avait en son temps (mais s’agissant de caractéristiques structurelles elles peuvent être considérées comme toujours significatives) montré qu’en termes d’agents publics ( quel que soit le statut juridique de ces agents), il y en avait 93 pour 1000 habitants en France, entre un minimum de 40 au Japon et un maximum de 145 au Danemark, à un niveau voisin de celui du Royaume Uni, du Canada et même des États-Unis, le chiffre concernant l’Allemagne (50/1000) n’étant pas significatif, nombre de services sociaux, de santé notamment, y étant assurés par les Églises.

Plus généralement, l’évolution des prélèvements obligatoires et de la dépense publique en longue période constituent des indicateurs de socialisation : les prélèvements obligatoires, de l’ordre de 10-15 % du PIB avant la première guerre mondiale, sont aujourd’hui stables au voisinage de 45 %, rythmés au cours du XXe siècle par les guerres et les crises économiques. La dépense publique à 57 % est pour une part importante la contrepartie de services publics plus importants parce que plus objectivement nécessaires dans une société plus socialisée.

 

La déliquescence managériale

En réaction contre cette tendance historique lourde, le libéralisme veut s’imposer comme un horizon indépassable. Sur la base des axiomes de la théorie néoclassique générée vers 1860, se sont développées des méthodes de calcul destinées à mesurer la performance des agents économiques, en premier lieu de l’entrepreneur ; il s’agissait donc d’une démarche essentiellement microéconomique. Nous avons vu (chapitre I) que cette théorie avait eu rapidement l’ambition de passer des finalités de l’entreprise (la rentabilité) à celles de toute la société (l’intérêt général) mais n’était parvenue qu’à approcher un « optimum social » réduisant le citoyen à un acteur économique. Cet échec de la théorie libérale n’a pas découragé ses promoteurs qui, de réajustements conceptuels en formalisation mathématiques, ont dogmatisé cette pensée pour assurer sa domination idéologique sur l’ensemble de la société, faisant de l’entreprise privée la référence absolue de la gestion privée comme publique. La méthode court encore aujourd’hui qui, tel Procuste mutilant les captifs qui n’étaient pas à la dimension du lit où il les couchait, force hommes et concepts à s’inscrire strictement dans les catégories qu’elle crée. L’une des conséquences est que faute de savoir traiter une réalité complexe, elle la réduit à ce qu’elle connaît le mieux : l’argent. C’est ainsi que l’on n’hésite pas à « monétariser » dans l’évaluation de la rentabilité d’un segment d‘autoroute, des effets externes (les atteintes à l’environnement), voire des préjudices moraux (le chagrin de la veuve de la victime d’un accident sur cette autoroute). On perçoit ainsi le caractère absurde d’une démarche qui vise à tout réduire à la dimension monétaire, diminuant simultanément le champ du débat démocratique qui, lui, peut prendre en compte toutes les dimensions de l’action humaine. Certes, il n’y a aucune raison de se priver des progrès qui peuvent être enregistrés dans la gestion privée au bénéfice de l’action publique. Mais il est vrai que celle-ci devrait surtout s’appuyer utilement sur des avancées théoriques faisant appel à la théorie des jeux, aux méthodes multicritères et à d’autres novations qui ont été empêchées par la domination idéologique de la théorie libérale. La théorie de l’efficacité sociale reste à construire, entreprise difficile car elle est d’une exigence intellectuelle bien supérieure à celle que requiert l’entreprise privée.

Un tel contexte ne peut manquer d’avoir des conséquences sur la gestion administrative, des responsables de services à tous niveaux cédant à la séduction des dernières pratiques managériales à la mode, au point d’en faire une condition de reconnaissance et de promotion professionnelles. Cette perversion n’est pas sans affinité avec d’autres dérives généralement d’origine anglo-saxonnes. C’est le cas de la notion de « droit souple » par exemple, qui tend à conférer une certaine normativité à des chartes de déontologie, à des codes de bonne conduite issus du privé comme du public, qui relèvent davantage du champ contractuel que statutaire. Dans le même esprit, on peut évoquer les tentatives de validation législative ou réglementaire de relevés de conclusions, de protocoles ou d’accords obtenus dans un dialogue social élevé au rang de finalité suprême en lieu et place des contenus du dialogue dans ces cas souvent indigents. Ces initiatives tendent à estomper la spécificité du service public, à banaliser la fonction publique. Tout concourt ainsi à convaincre l’administrateur, le chef de bureau, l’élu local, qu’il est un vrai capitaine d’industrie en puissance et que c’est en copiant ce que fait le patronat privé qu’il obtiendra les résultats que l’on attend de lui. Dans ces conditions il est profondément regrettable que s’installe un laisser-aller idéologique aux plus hauts niveaux de l’administration. L’ENA elle même est gagnée par cette fièvre entrepreneuriale qui, dans la réforme des études avec l’institution d’un « stage guichet » que l’on ne peut qu’approuver, entend aussi construire un « référentiel compétences managériales » qui semble surtout sacrifier à la mode. Tout cela a un nom, anglais naturellement, c’est le New Public Management (NPM). Ce Nouveau Management Public (NMP) a été introduit en 1990 à partir d’une idée qui pouvait paraître de bon sens : réduire l’organisation hiérarchique de l’administration et favoriser une organisation décentralisée susceptible de responsabiliser les fonctionnaires percevant mieux des résultats de proximité et d’améliorer les relations avec les usagers. Mais les résultats en termes d’efficacité sociale restent peu probants et, en revanche, les défauts de la méthode sont apparus clairement : perte de vue de l’intérêt général, renforcement de la contrainte budgétaire, mise en concurrence des agents, dénaturation des critères de résultats, affaiblissement du rôle des organismes de représentation, substitution du vocable libéral de la gestion des ressources humaine à celle de la gestion prévisionnelle des personnels. Ainsi, par exemple, on a pu constater que les indicateurs de performance avaient tendance à valoriser l’activité du bureau plutôt que le résultat du service au public, dans la police notamment où, selon le cas, les chiffres étaient à la hausse pour manifester une activité débordante, ou à la baisse pour suggérer que la lutte contre des infractions avait été couronnée de succès ; ou encore que la sélection à l’entrée dans certains établissements scolaires était davantage inspirée par le taux de réussite au baccalauréat escompté que par la promotion scolaire de tous. Les instances de représentation dans la fonction publique sont de plus en plus réduites à n’être que des chambres d’enregistrement des décisions administratives, etc. Mais, dans le même temps, la direction générale de l’Administration et de la Fonction publique est devenue direction des Ressources humaines de l’État …

Ce dévoiement de l’action publique gagne aussi les relations professionnelles dans les services. Évoquons à titre d’exemple, le cas de ce chef du bureau qui, entrant dans la salle où il a décidé de tenir une réunion avec ses collaborateurs leur demande aussitôt de changer de place ; il leur expliquera plus tard que c’est pour les mettre en garde contre les habitudes démobilisatrices, pour les aider à se confronter à la nouveauté de l’autre … À cet autre qui demande à ses subordonnés de s’identifier à un monument, ou à un type de temps, pour que se révèle à eux-mêmes le tréfonds de leur subconscient ou leur humeur du moment. Il leur montre aussi, en franglais de préférence, qu’il en sait plus qu’eux en NMP et justifie, par là, sa position hiérarchique. Manière d’intimider les ignorants, et gare à ceux qui regimberaient devant ces niaiseries et dont la réaction pourrait être assimilée si elle était répétitive à une insubordination, à un refus d’obéissance. Infantilisant, le management est peut être aussi la forme nouvelle d’un pouvoir hiérarchique autoritaire qui avance masqué.

 

Anicet Le Pors et Gérard Aschieri, La fonction publique du XXIe siècle, Éditions de l’Atelier, Paris, janvier 2015

Fonction publique d’État – Magazine de l’UGFF-CGT

Table Ronde :

Jean-Marc Canon, Anicet Le Pors, Marylise Lebranchu

 

Jean-Marc Canon,, Secrétaire général de l’UGFF-CGT ;

Anicet Le Pors,

Ministre délégué auprès du Premier ministre chargé de la Fonction publique et des Réformes administratives du 23 juin 1981au 17 juillet 1984, conseiller d’État honoraire ;

Marylise Lebranchu, Ministre de la Décentralisation, de la Fonction publique et de la Réforme de l’État du 16 mai 2012 au 11 février 2016

Cette table ronde s’est déroulée dans les locaux de la CGT à Montreuil le 1ermars 2016. Elle était animée par Isabelle Avran, rédactrice en chef adjointe de la NVO.

La transcription a été soumise à relecture aux participants.

■Isabelle Avran — NVO : Face à la crise, les services publics sont apparus comme des amortisseurs… Les attentats ont confirmé eux aussi leur rôle indispensable. Pourtant, de plus en plus, au moins dans le débat public, la logique de marché semble s’imposer les concernant. Qu’en est-il de cette contradiction ?

◗Anicet Le Pors : Je crois qu’il faut, s’agissant de la fonction publique et plus généralement du service public, se situer sur le long terme. L’histoire longue est marquée par une affirmation de la montée de l’administration. La société devient de plus en plus complexe et il faut donc un niveau d’organisation toujours plus élevé, qui a conscience de l’unité du service public. Par ailleurs il y a ce qu’on appelle aujourd’hui l’intérêt général (qu’on appelait sous la monarchie le bien commun). C’est cela me semble-t-il la caractéristique de très long terme de l’évolution d’une société comme la France.

Mais cela provoque des réactions, certains n’admettent pas la complexité, préfèrent l’état sauvage, et contestent de fait l’intérêt général au nom de leurs intérêts particuliers. Ainsi, Nicolas Sarkozy affirmait par exemple en 2007 qu’il fallait une révolution culturelle dans la fonction publique, qu’il y avait trop de fonction publique, trop de services publics… Contre la loi et le statut, il faisait prévaloir les contrats de droit privé, négociés de gré à gré — c’était sa formule. En cela, il apparaissait en réaction à l’histoire longue. Élu en mai, il a formulé cette orientation dès septembre. Cela n’a pas marché, parce qu’il y a eu une crise. Il avait chargé un collègue du Conseil d’État, Jean-Ludovic Silicani, de lui remettre un Livre Blanc sur l’avenir de la fonction publique en avril 2008. La crise a montré, et personne n’a contesté cette réalité sur le moment, que la France avait la chance d’avoir un service public important, amortisseur social de la crise du point de vue de l’emploi, des rémunérations (même si les fonctionnaires ne sont pas très bien payés) et par là un soutien à la consommation, à la production. Ce service public s’est avéré comme système de protection sociale qui permettait une stabilisation de la société sur le moment. Et, tout le monde ayant dénoncé alors l’immoralité des puissances financières, la fonction publique est apparue comme un lieu où, malgré tout, le sens de l’intérêt général permettait une certaine intégrité morale. Cela rend compte de la nécessité de faire prévaloir l’intérêt général, la complexité et le service public sur ce qu’on appelait la « main invisible » du marché, celle des plus puissants, qui accroît les inégalités.

À chaque moment aigu de la crise, on s’en aperçoit à nouveau. Tout le monde a constaté lors des attentats que les fonctionnaires étaient aux premiers rangs des services à rendre au public. Dans l’avenir, cette société, de plus en plus complexe, imposera de plus en plus la prévalence des intérêts généraux. La société sera de plus en plus interdépendante, de plus en plus coopérative, solidaire. Ces trois formules en France portent un nom : le service public, et la fonction publique en représente 80 %.

◗Jean-Marc Canon : Effectivement le service public, la fonction publique ont été sur le devant de la scène d’abord lors de la crise. Tous les commentateurs ont affirmé que la fonction publique a joué le rôle d’amortisseur en France et amoindri pour un certain nombre de nos concitoyens les conséquences de cette crise du système capitaliste. Ils ont à nouveau été loués lors des terribles attentats de janvier et novembre 2015. Mais alors qu’ils louent les services publics à cette occasion, certains interlocuteurs politiques les stipendient en même temps, affirment que créer des emplois de fonctionnaires alourdirait la dette publique, considèrent qu’ils doivent céder le pas à la loi du marché, que les fonctionnaires bénéficient de privilèges exorbitants dans un monde où l’emploi n’est plus stable… Une attitude pour le moins schizophrène.

Nous considérons, à la CGT, qu’il faut inscrire les services publics et la fonction publique dans la permanence, la continuité. Du reste, à l’occasion des terribles attentats de novembre, le gouvernement a concédé quelques centaines d’emplois. Mais exclusivement ciblés sur la police, les militaires… Dans le même temps on ne se pose pas la question des hôpitaux publics, où aucun emploi n’est créé.

Or les services publics ont des rôles de prévention, de liens sociaux, et même la sécurité ne peut pas seulement se penser en termes de réparation ou de contraintes militaires… Or, il n’y a pas eu un emploi de plus à l’Éducation nationale ou dans la culture.

Les services publics et la fonction publique ont un rôle irremplaçable. Dans notre société, compte tenu de la complexité des enjeux européens et mondiaux et des besoins des populations, jamais probablement le service public n’a eu un rôle aussi important à jouer.

◗Marylise Lebranchu : Oui, je partage. J’ai eu la chance, pendant plusieurs années, d’effectuer des déplacements dans d’autres pays, développés, en voie de développement, ou sortant de régimes particuliers (comme la Chine) et à chaque fois, j’ai été interrogée sur le service public français. Il est en effet extrêmement moderne d’inscrire le service public dans une continuité de notre histoire. À l’extérieur, la France est vue  comme le pays du service public, le pays qui n’abandonne pas les citoyens sur le « bord du chemin ». Nous sommes encore l’un des rares pays qui tient son éducation par le service public, même si je pense qu’on ne va pas assez loin. Et même avec la question de la sécurité post-attentats, je reste persuadée que pour éviter la fragmentation de la société il faut se reposer la question de l’école publique, laïque et obligatoire. Il faut redonner toutes ses chances au « vivre ensemble » à partir des enfants d’aujourd’hui. Mais c’est aussi la santé, la sécurité, et toutes les autres fonctions régaliennes.

Mais vu de France, on voit une sphère politico-médiatique anti-fonctionnaires, qui dissocie la notion de service public comme celle de bien commun de celle de fonction publique ; ce qui est aberrant. Il n’y a pas de service public sans personne pour le porter. Je reprends la phrase de Gwenegan Bui (député du Finistère, N.D.L.R.) : « le service public c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas ». En France, sans le soutien d’une famille ni héritage, on peut quand même aller à l’école, être soigné, protégé, transporté, dans des conditions satisfaisantes. Ce patrimoine-là permet l’équilibre de la société. On l’a vu avec la crise de 2008, ou après les attentats, mais on le voit également avec le chômage qui fait tant de dégâts aujourd’hui.

Il y a une aberration de lecture, très politique, idéologique, avec une droite libérale qui veut laisser une très grande part au marché, où chacun doit trouver sa solution, et s’assurer. Durant les deux mandats de Jacques Chirac puis de Nicolas Sarkozy, il y a eu une défense des assurances privées, avec peut-être la garantie d’un service médical en cas d’urgence ou d’un minimum vieillesse. Une version populiste traque les fonctionnaires, met en cause le jour de carence présenté comme un privilège. En réalité, cinq millions de personnes, c’est un marché extraordinaire pour les assurances.

Il n’est éthiquement pas acceptable qu’une famille politique au nom du chômage stigmatise les fonctionnaires au prétexte qu’ils ne le risquent pas. Il y a une volonté d’opposer les personnes les unes aux autres dans cette société, et c’est grave.

Le fonctionnaire est aussi porteur d’impartialité, de loyauté, de laïcité, il est un maillon indispensable de la chaîne des services publics. Dès lors que vous externalisez un service public, vous externalisez la prestation, pour la personne âgée comme le petit enfant, mais vous n’externalisez pas les valeurs. Le service public, lui, ne distribue pas de dividendes, peut avoir une prestation juste tant en termes de prix que de rémunération de ses fonctionnaires. Je pousse beaucoup de mairies à se répondre à elles-mêmes lors d’appel de marchés publics. Je l’avais fait pour une cantine qui devait devenir une liaison froide pour des écoles et des personnes âgées, nous nous sommes répondus à nous-mêmes en prenant tout en compte, et nous sommes sortis (juste avant le passage à l’euro) à quelques francs de moins que la société privée la mieux placée. La différence correspondait exactement au dividende. Je n’ai jamais rencontré une privatisation ou une externalisation bénéfique, sinon pour le ramassage des ordures ménagères ; mais on s’est rendu compte que la société qui avait répondu passait son temps à licencier du personnel pour fatigue, handicap… et reprenait des jeunes, en CDD.

Dans l’Éducation nationale nous avons créé 60 000 emplois ; je ne sais pas si c’était ou non le bon chiffre. Concernant l’emploi dans la santé, Jean-Marc Canon a raison. Je pense qu’il fallait remettre les hôpitaux au cœur du système de santé. C’est ce qu’on est en train de refaire, pas suffisamment. Des services sont débordés partout, les urgences, mais aussi la psychiatrie, par exemple, qui a toujours été le parent pauvre de la santé.

Quant à la dépense publique, et au coût du service public dans cette dépense, on oublie beaucoup de choses. Par exemple les salaires différés, dont les retraites, la santé, et c’est de l’investissement de personnes qui cotisent. Or la santé est un bien précieux, couvert par la Sécurité sociale. Et quand les médecins libéraux, payés par la Sécurité sociale, par la solidarité, se considèrent comme appartenant au secteur privé, ce n’est pas tout à fait vrai…

 

■Isabelle Avran — NVO : Vous mettez en avant le rôle de cohésion sociale des services publics et son lien avec les missions des fonctionnaires. Cela pose la question de leur rôle, de la qualité de leur travail, de leur qualification… Une longue histoire a permis l’élaboration et l’adoption du statut général des fonctionnaires. Il repose sur des principes et valeurs, mais fait l’objet d’un certain nombre d’amendements, de lois, de projets de loi, comme les lois Galland, Lamassoure… Emmanuel Macron a lancé un ballon d’essai en septembre 2015, insinuant que le statut ne serait plus justifié. Ce statut représente-t-il un frein ou un outil de modernité ? Quels en sont les caractères structurants, comment envisager une éventuelle évolution ?

◗Jean-Marc Canon : La France a fait le choix d’une fonction publique dite de carrière. Ce qui me paraît très important, c’est que nous ne défendons pas le statut général des fonctionnaires pour les fonctionnaires eux-mêmes. Pour la CGT, le statut est avant tout une garantie citoyenne.

Le statut est un ensemble indissociable de droits et de devoirs. Ces deux volets s’articulent, s’interpénètrent et ne sont pas séparables. Les « devoirs » sont un ensemble d’impératifs de service public, et de continuité. C’est important de le rappeler, quand un certain nombre de libéraux et d’autres contempteurs du statut nous présentent surtout comme possédant des droits et peu de devoirs, sur le temps de travail ou beaucoup d’autres choses… Ils ne démontrent pas en quoi le système qu’ils proposent, avec des contractuels de droit public, ou de droit privé… serait mieux.

En revanche, on peut étayer le fait que le statut est important comme garantie du citoyen. Le fonctionnaire, c’est quelqu’un qui peut agir de manière impartiale et neutre au regard des missions qui lui sont confiées. On n’en mesure pas la richesse. Le fonctionnaire est au service de l’intérêt général, et non d’intérêts particuliers, de la sphère marchande. Il peut, grâce au statut, désobéir à des ordres manifestement illégaux. Or, comme partout, il peut y avoir des gens indélicats dans la sphère publique ou politique. Le statut permet, ou devrait permettre potentiellement qu’un fonctionnaire s’oppose à de telles dérives. Cette garantie de l’emploi qui lui est si contestée s’avère donc une forme de protection du citoyen. Le fonctionnaire ne l’agite pas pour lui, s’il fait jouer cette clause, c’est avant tout pour la ou le citoyen-ne, pour un service public accessible et égal pour tous.

Et je préfère le terme de citoyen à celui d’usager parce qu’il donne une dimension plus importante et plus en corrélation avec l’idée que je me fais du rôle du service public. C’est pourquoi d’ailleurs le contrat, pour la CGT, fût-il à durée indéterminée, de droit public, n’est pas, sauf exception dûment motivée, une réponse pour le service public. Un CDI n’est pas un emploi de fonctionnaire, et c’est l’emploi de fonctionnaire de carrière qui pour nous répond le mieux aux besoins de nos missions, face aux enjeux contemporains en France, en Europe, et dans le monde.

◗Anicet Le Pors : Je reviens sur l’histoire. Je crois qu’on ne se rend pas compte que de la Révolution française jusqu’en 1946, ce qui a prévalu, c’est une conception de la fonction publique autoritaire, guidée par le principe hiérarchique, qui a tiré légitimité d’une théorisation du service public de la fin du XIXe siècle, ce qu’on a appelé l’école de Bordeaux. Les fonctionnaires ont intégré cette manière de voir à tous niveaux. Aujourd’hui encore, l’on voit ressurgir de manière constante le principe hiérarchique, qui fait avant tout des fonctionnaires des sujets de cette autorité. C’est pourquoi on se rend mal compte du contre-pied démocratique formidable qu’a été le statut de 1946, alors même que les fonctionnaires et leurs organisations syndicales, associatives, étaient alors contre l’idée d’un statut. Ils ont récupéré l’outil, mais en lui donnant un contenu complètement inverse de ce qui avait prévalu dans la culture de la fonction publique jusqu’alors.

Le statut de 1983, 1984 et 1986 a approfondi les choses. Il a transformé en loi ce qui était jurisprudentiel. Surtout, il a fédéré dans un champ beaucoup plus large non seulement la fonction publique d’État mais aussi territoriale et hospitalière. On est ainsi passé de 2 millions à 5, 4 millions aujourd’hui.

Ce statut a fait preuve de solidité. Alors que François Mitterrand avait dit que ces lois ne dureraient pas. Mais la conception juridique, la fonction architecturale d’une fonction publique à trois versants, marquée par une certaine unité et une certaine diversité, a tenu la route. Nous avons fait le choix de prolonger l’idée de 1946 d’un fonctionnaire-citoyen en opposition à l’idée du fonctionnaire-sujet. Nous avons fait le choix de la carrière, c’est-à-dire de la gestion de la vie professionnelle sur toute sa durée. Nous avons choisi un certain équilibre entre unité et diversité qu’il fallait respecter et l’avons fondé sur des principes que je rappelle toujours : l’égalité, l’indépendance et la responsabilité. C’est pour cela qu’il a été solide.

Pourtant il a été souvent modifié. Le statut de 1946 avait été modifié douze fois. L’ordonnance de 1959 vingt fois. Celui-ci, en trente ans, deux cent vingt-cinq fois. Surtout la fonction publique territoriale, maillon faible de la construction. Qu’il ait été modifié ne me choque pas : c’est une manière d’organiser les pouvoirs publics principaux qui n’est pas figée. Il faut donc s’attendre au nom même de l’importance qu’on lui confère qu’il le soit encore. Par exemple, avec la loi de Marylise Lebranchu qui, j’espère, portera son nom… Il y a par exemple une série de dispositions sur les conflits d’intérêts, quelque chose que nous n’avions pas perçu et qui ne se posait pas avec la même acuité. De même, lorsque l’on réduit le nombre de corps (de mon temps il y en avait 1 750, aujourd’hui 3 à 400), ça va dans le bon sens. Mais je ne donne pas quitus à l’ensemble de ces deux cent vingt-cinq réformes. Nombre d’entre elles ont consisté en des dénaturations.

Je regrette que ce gouvernement ait manqué d’ambition. Par ailleurs, pour des raisons d’austérité, de difficultés budgétaires, certains chantiers structurels qu’il aurait fallu mettre en place ne l’ont pas été : la gestion prévisionnelle des effectifs, le traitement différent de la mobilité que moi-même je n’avais pas réussi à traduire d’une manière correcte… A surgi aussi, du fait de l’allongement de la vie professionnelle, la nécessité d’organiser des bi ou multi-carrières ; parce que les gens ne peuvent plus faire quarante ou quarante-cinq ans devant une classe de maternelle…

Je suis préoccupé par le souci d’harmoniser la démarche des fonctionnaires et des salariés du secteur privé. J’ai toujours souffert du fait qu’on puisse considérer les fonctionnaires comme faisant partie d’une privilégiature. C’est injuste, mais il ne suffit pas de le dire. Il faut se soucier également de renforcer la base législative des travailleurs salariés du secteur privé, de manière à créer une sorte de « comparabilité » entre les deux situations. On va aujourd’hui en sens inverse, privilégiant le contrat contre la loi, avec le même type de revendication de leur part concernant la fonction publique : avoir de plus en plus recours à des contractuels et tarir le recrutement de fonctionnaires en réduisant les places offertes aux concours… Je suis favorable à ce que les fonctionnaires et plus généralement les femmes et hommes politiques prennent le contre-pied du laisser-aller actuel concernant les travailleurs salariés du secteur privé. Et que l’on ait le souci aigu de leur base législative. Pas seulement sous la forme actuelle de « sécurisation des parcours professionnels » qui ne concerne que quelques points de la situation des salariés, mais en tenant compte également de leurs états de services tout au long de leur carrière.

La CGT a eu ce souci il y a quelques années. En 2006, elle a avancé l’idée d’un nouveau statut du travail salarié, mais à l’époque elle a conçu ce statut comme une sorte de généralisation des conventions collectives, ce qui faisait disparaître le statut. J’ai beaucoup remué à ce moment-là et je crois avoir partiellement gagné la partie car plus personne à la CGT ne met en cause le statut lui-même. Mais je crois qu’il faut aller au-delà et s’intéresser au privé.

◗Marylise Lebranchu : Pour moi, le salarié du privé et le salarié du public, ça n’est pas la même chose. Un salarié du public est contraint par des devoirs qui ne concernent pas le salarié du privé. Le fonctionnaire possède des droits, mais est aussi soumis à des devoirs.

On a essayé d’approfondir le statut. Ainsi du droit d’alerte : le lanceur d’alerte de la fonction publique n’est pas le même que celui du privé. Jean-Marc Canon l’a rappelé et le citoyen doit le savoir : dans le public non seulement il existe un droit à s’opposer à un ordre, notamment si cet ordre se trouvait en contradiction avec les valeurs de la République mais de surcroît il existe également un devoir à repérer toute déviance, notamment concernant l’attribution des marchés publics. Dans la lutte contre la corruption passive ou active, le fonctionnaire est un élément déterminant.

Le fonctionnaire est garant du fonctionnement de la République dans ses services et dans ses valeurs. Le statut Le Pors a permis d’y intégrer les fonctionnaires territoriaux comme ceux de la Santé. Dès mon arrivée, j’ai proposé de réécrire le statut en renforçant la déontologie et en parlant des conflits d’intérêts. Il faut qu’on le fasse davantage porter par nos fonctionnaires territoriaux et par les hospitaliers qui portent, eux, le droit de chacun à disposer d’un accès à la santé. Le fonctionnaire va porter toute sa vie ce qu’est la République. Sans lui, ça s’écroule. Il faut réussir collectivement à faire passer ce message.

Le service public est une obligation, un service qui doit être obligatoirement rendu avec une obligation de moyens. Je pense qu’il faut garder un maximum de fonctionnaires, qu’il faut rapprocher les systèmes de retraite (même si ce n’est pas juste en ce moment parce que le point d’indice ne bouge pas alors qu’on augmente la cotisation retraite) pour éviter des oppositions entre les salariés publics et privés. En revanche, on ne met plus assez de mots pour dire ce que sont le service public et la fonction publique.

 

■Isabelle Avran — NVO : Qui ne les met plus ?

◗Marylise Lebranchu : Une sphère médiatico-politique porte d’autres messages… Certains, à gauche, pour faire les Unes de journaux, disent aussi « Non aux 35 heures ». Ça s’appelle « faire tomber des tabous », mais ça n’a pas de sens. Et derrière, un populisme récupère ces discours. Il faut faire attention. Il faut revenir à des choses simples, des convictions, des valeurs, et leur application.

Je me suis battue, et j’espère que ça va continuer, pour avoir une vraie politique de « Ressources humaines » État. Pas une RH Groupe : nous ne sommes pas un Groupe et nous ne distribuons pas de dividendes. Il s’agit d’avoir une gestion prévisionnelle des effectifs, les bonnes personnes au bon endroit, le droit à la formation… On n’est pas assez performants sur la gestion de la RH aujourd’hui. Dans une carrière, on peut avoir envie de voir autre chose, de bouger. Or, le système n’est pas assez souple. Certains fonctionnaires ne défendent plus la fonction publique parce qu’ils n’y sont plus bien. Le deuxième aspect, c’est l’austérité, dirait la CGT, le manque d’argent public. Et aujourd’hui, des fonctionnaires craquent aux guichets des préfectures, dans les gendarmeries, dans les commissariats de police, et finissent par développer des thèses terribles. Parfois, les conditions de travail font que ça craque, et ça peut tomber très bas. Donc, le statut c’est bien. Il faut le renforcer.

◗Anicet Le Pors : J’ai dit que la fonction publique territoriale était le maillon faible de la construction. Je crois que la bataille du statut se gagnera là. Plus de la moitié des fonctionnaires d’État sont des fonctionnaires déconcentrés. Ils partagent la proximité et ils ont leurs collègues de la territoriale tout à côté : une fonction publique jeune, diversifiée, dynamique, où le lien entre la personne qui a le pouvoir de nomination, l’autorité et le fonctionnaire n’est pas de même nature qu’entre le chef de service et le subordonné dans la fonction publique d’État. La fonction publique territoriale concentre le maximum de contradictions mais aussi le maximum de ressorts pour affirmer des principes, des valeurs… C’est là aussi qu’il y a eu la plus grande évolution. Je ne pense pas que les élus soient aujourd’hui dans le même état d’esprit qu’en 1981-1983 où ils étaient tous contre le statut y voyant une attaque contre leurs prérogatives.

 

■Isabelle Avran — NVO : Vient alors la question des moyens. Or face aux besoins que vous décrivez, les moyens semblent insuffisants, qu’ils soient matériels ou humains, de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC), avec de plus en plus de contractuels… Comment gérer cette contradiction ?

◗Marylise Lebranchu : Le manque de moyen est une affaire de crise économique. Mais c’est aussi une crise de la réflexion des politiques. À la fin du XXe siècle, j’ai vécu ces années, dans la haute fonction publique elle-même, où l’on pensait que l’économie des services allait être la voie royale de la France et l’économie industrielle la voie royale de l’Allemagne. Dans le partage international du travail, on a fait une très grosse faute. On est en crise parce qu’on n’a pas pris assez tôt le manche de la stratégie industrielle, du développement économique, et l’État ne jouait plus, et joue encore mal, son rôle d’État stratège. On a pensé que le marché ferait.

Si nous remontions sur le cheval du développement économique, ce que nous serions capables de faire, par la formation, ou en aidant des sociétés intéressantes, on aurait à nouveau de la ressource. La crise économique nous en prive. Je ne pense pas que l’impôt puisse être augmenté de façon rentable. L’impôt n’est pas juste. Je prône l’impôt sur le revenu et la CSG progressive, il n’est pas juste de payer moins de CSG quand on possède des dividendes, du patrimoine… Mais même si nous rendions l’impôt plus juste, cela ne réglerait pas tout le problème. Ce qu’il faut surtout c’est de la consommation et du développement économique, quel que soit le débat sur la priorité à donner à l’un ou à l’autre. Dans les collectivités territoriales aujourd’hui, on n’est pas courageux. L’impôt local et la ressource pour avoir du service public de qualité sont injustes. On a répondu par la péréquation mais ce n’est pas suffisant. Il faudra avoir le courage de la réforme fiscale locale parce que je crois beaucoup à ce que dit Anicet Le Pors : la fonction publique territoriale peut monter en gamme et mieux porter une société. Il ne faut pas laisser une seule famille à l’abandon, alors que 40 % des personnes qui pourraient avoir le RSA ne le demandent pas… La fonction publique territoriale n’est pas suffisamment présente. Cette société se déchire parce que certains vivent dans des conditions très difficiles. Et dans le même temps naît cette horreur, la mention dédaigneuse de « l’assistanat ».

 

■Isabelle Avran — NVO : Mais la réforme fiscale avait été annoncée…

◗Marylise Lebranchu : On a un mal fou à la réaliser parce que la première année sera difficile. Il faudrait que la fonction publique « bercyenne » reçoive un mandat du politique pour travailler sur cette réforme, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Or, les moyens, on sait comment les avoir, mais on n’a pas le courage d’aller les chercher, en particulier sur la fiscalité locale.

◗Jean-Marc Canon : La gauche, s’il est toujours possible de la dénommer ainsi, se montre très pusillanime lorsqu’elle arrive au pouvoir. À part sur quelques points particuliers (effectivement les jours de carence ont été supprimés), elle ne revient jamais sur ce qu’a fait la droite, laquelle n’hésite pas à remettre en cause quand elle arrive au pouvoir. Sur un certain nombre de points, la gauche se serait honorée à prendre des mesures, comme par exemple revenir sur le 1/30e indivisible : aujourd’hui quand un agent de l’État fait grève une heure, sa journée entière est prélevée. La France a été sermonnée par les juridictions européennes, la CGT a soulevé ce problème sans arrêt, Mme Lebranchu ne pourra pas me contredire, mais nous n’avons jamais pu aborder réellement le sujet.

La loi Galland : pourquoi ne pas être revenu notamment sur ce qu’elle a introduit concernant les cadres d’emploi dans la territoriale. Pourquoi ne revient-on pas dans la territoriale à la notion de corps ? Jamais nous n’avons pu en débattre. La CGT, comme le dit Anicet le Pors, défend l’idée du fonctionnaire-citoyen.

Un certain nombre d’agents sont privés du droit de grève, sans que nous en comprenions la raison. Par exemple, je n’arrive pas à comprendre pourquoi les travailleurs sociaux dans la pénitentiaire en sont privés.

◗Marylise Lebranchu : Moi non plus…

◗Jean-Marc Canon : Mais on n’a jamais pu avancer sur ce sujet. Autant on peut entendre qu’il existe un certain nombre de fonctions où le droit de grève pourrait poser question, autant j’aimerais qu’on m’explique en quoi priver les personnels d’insertion et de probation du droit de grève constitue un élément salvateur pour la société. Or, tous ces éléments que nous avons évoqués dès 2012, lors de l’arrivée de la nouvelle majorité, n’ont pas été discutés. Pourtant, dans tous ces exemples il n’est aucunement question d’argent.

Un mot sur les agents non titulaires. Lorsque vous citez 5,4 millions d’agents, il ne s’agit que d’agents publics et non de fonctionnaires, parmi lesquels environ 900 000 non titulaires dans les trois versants de la fonction publique. C’est donc un sujet majeur. Autant la CGT reconnaît que l’État peut avoir recours aux agents non-titulaires dans certaines situations, autant 900 000 agents non titulaires, soit 1,2 million d’agents recrutés par an puisqu’il y a des CDD, cela représente une masse trop importante qui ne correspond pas au besoin éventuel, et cela déséquilibre le rapport au statut. Il faut évidemment des mesures de titularisation mais aussi des mesures contraignantes pour empêcher le stock de se renouveler. Depuis 1983, on a multiplié les plans de titularisations pluriannuels : plan Le Pors, plan Perben, plan Sauvadet… mais, à la fin de chaque plan de titularisation, par un miracle extraordinaire, il y a toujours autant de non titulaires qu’avant. C’est donc que les employeurs publics, quelle que soit leur couleur politique, ont cette fâcheuse propension à recruter à nouveau des non titulaires alors qu’ils en ont titularisé. Nous insistons à la CGT sur la nécessité de prendre désormais des mesures vraiment contraignantes, réglementaires, à l’égard des employeurs publics pour empêcher cette sorte de tonneau des Danaïdes qui n’est plus supportable.

Quant aux moyens, ne parler de la fonction publique qu’en termes de coûts, c’est entrer d’une mauvaise façon dans le débat. La fonction publique est aussi une richesse, humaine, sociale, mais aussi économique. Le service public et la fonction publique sont vecteurs de développement économique pérenne et juste sur le territoire et pour l’ensemble des catégories socioprofessionnelles. L’investissement public participe de la richesse et du développement et de la croissance, aussi en termes qualitatifs.

Mais les agents subissent le gel de la valeur du point depuis trop longtemps, or comme les autres salariés, si on réprime leur pouvoir d’achat ils consommeront moins. La consommation des ménages est l’un des vecteurs permanents de la croissance en France.

De même, on se laisse enfermer dans de faux débats des libéraux de tout poil sur les dépenses publiques, les dettes publiques. J’aimerais qu’on m’explique la règle scientifique selon laquelle tel niveau de dépenses publiques par rapport au PIB (52, 54, 55 %…) gêne l’économie, et sur quelle règle scientifique on établit un coefficient. Nombre de pays ont connu des dépenses publiques supérieures à 55 % et ont pourtant une croissance supérieure à celle de la France. Par ailleurs, les dépenses privées, ce sont cinq fois les dépenses publiques : ces dernières représentent 50 % du PIB, les dépenses privées 2,5 fois le PIB. En fait, dépenses et recettes publiques relèvent de choix politiques. Les gouvernements qui se sont succédé ont fait le choix « d’exonérer les charges sociales » en langage du MEDEF, c’est-à-dire de ressources liées à la protection sociale, et ce au nom de la compétitivité, du « coût du travail », sans aucun effet bénéfique sur le taux de chômage. Or l’État compense à hauteur de 90 % pour la protection sociale : ce sont des dépenses publiques, comme nombre d’aides au patronat. J’aimerais un débat sur ce sujet.

On nous dit que la masse salariale des agents de la fonction publique serait insupportable et qu’on ne peut pas l’augmenter. Mais la masse salariale a baissé légèrement dans le PIB ces vingt dernières années, environ ½ point, soit 10 milliards d’euros, alors que les dividendes ont augmenté de cinq fois dans le PIB. Quelle est l’efficacité économique d’un tel gonflement des dividendes ? La dette publique, la dépense publique et les moyens qu’on peut donner à la fonction publique, ce sont aussi des choix politiques qu’on assume ou qu’on n’assume pas.

◗Anicet Le Pors : Effectivement, qu’on se rapporte au PIB ou au budget, les indicateurs concernant la fonction publique sont remarquablement stables, s’ils ne baissent pas comme Jean-Marc Canon l’a souligné. Ça vaut d’être dit lorsqu’on parle de surcharge, par les fonctionnaires, de la dépense publique. Il faut rappeler aussi cette étude du Centre d’étude d’analyse stratégique de 2010 (malheureusement nous ne disposons pas d’étude plus récente) qui a fait une comparaison internationale, sur le nombre d’agents publics, c’est-à-dire de salariés payés sur fonds publics, rapporté à 1 000 habitants. La France se situe à 93/1000, pour 40 pour 1 000 au Japon et 145 pour 1 000 au Danemark. Cela infirme complètement l’idée selon laquelle il y aurait trop de fonctionnaires en France.

◗Marylise Lebranchu : Effectivement, les chiffres sur lesquels on insiste ne sont pas les bons. 56, 57 % du PIB en dépense publique, quand on est arrivés : les gens ont l’impression que c’est 57 % de la richesse totale, alors qu’on doit être entre 21 et 22,5 % pour la fonction publique elle-même, c’est-à-dire très peu. Et on est en effet derrière les pays du Nord, en termes d’équivalent temps plein. On a beau le dire et le redire cela ne fait pas partie des antiennes qu’on entend sur TF1, France 2, France 3… Joseph Stiglitz, comme des prix Nobel américains, nous ont aidés un moment, par une vraie existence médiatique, en montrant que la part de la dépense publique n’est pas le nœud gordien de l’histoire économique des pays. Mais ça a été vite noyé.

Sur les cotisations de la branche famille, je pense que ce n’est pas aux salariés de la payer. Tout ce qui relève de cette branche devrait être assis sur l’ensemble des revenus et pas sur le travail salarié. Le travail porte trop par rapport à d’autres types de revenus. Quant au CICE — je ne suis plus dans un gouvernement donc c’est plus facile — des grands patrons que je connais commençaient à préparer des rapports pour montrer comment ils avaient utilisé cet argent en termes de création d’emplois, d’amélioration de la qualité de vie, d’augmentation des salaires, mais on ne leur a jamais rien demandé.

Il faut revenir aussi sur le fait que le salaire des fonctionnaires est très bas. Il y a des hautes rémunérations dans la fonction publique, mais très peu nombreuses, et la masse des fonctionnaires est considérée comme bien payée. Si on avait laissé les choses en l’état, au 1er janvier 2018 un prof démarrerait au SMIC. J’ai tenu aussi à augmenter la catégorie C, même s’il ne s’agissait pas du point d’indice, parce qu’on était au niveau du SMIC et que le simple fait d’avoir participé à un simple jury de concours mérite d’être rémunéré au-dessus du SMIC.

 

■Isabelle Avran — NVO : Mais on rémunère mal le point d’indice ?

◗Marylise Lebranchu : Oui, mais, sur ce point d’indice j’ai toujours eu la même position. L’augmentation proportionnelle au salaire permet à celui qui gagne plus d’être augmenté plus, et inversement. Donc autant je veux bien qu’il y ait une part de point d’indice autant je pense que les fonctionnaires comme les autres doivent réduire leur échelle de rémunération.

◗Jean-Marc Canon : Elle est très faible aujourd’hui…

◗Marylise Lebranchu : Elle va de 1 à 11.

◗Jean-Marc Canon : Qui est à 11 ?

◗Marylise Lebranchu : Une minorité. Il faut que l’on discute de l’échelle des rémunérations, en mettant de côté les directeurs d’administration centrale. Mais le point d’indice n’est pas suffisant. Donc j’ai choisi, parce que je n’avais pas beaucoup d’enveloppe à ma disposition, d’augmenter les plus bas salaires. Je pense que c’était juste. Mais à 2000-2500 euros on vit mal à Paris, correctement à Morlaix. Aujourd’hui, il y a un amoncellement d’inégalités que la linéarité du point d’indice ne règle pas. Cela étant, il faut dégeler le point parce que c’est symbolique. Quant à la dette, qui a économisé autant que les fonctionnaires dans la période ? Peu de monde…

◗Anicet Le Pors : Je crois que les fonctionnaires n’ont pas à être gênés de leurs rémunérations, qu’on prenne les choses par le haut ou par le bas. Combien touche le premier fonctionnaire de France ? Je ne parle pas des exceptions aux finances ou ailleurs. Le vice-président du Conseil d’État, premier fonctionnaire de France, doit toucher à peu près 10 000 euros par mois.

◗Marylise Lebranchu : Un peu plus, 11 800 euros sans compter toutes les primes.

◗Anicet Le Pors : Peut-être. Mais comparé à un patron du privé c’est absolument ridicule. Et si on prend les choses par le bas, l’article 37 du statut de 1946 a créé ce qu’on appelle aujourd’hui le SMIC. Ça s’appelait le minimum d’État vital à l’époque, et il a été créé pour dire que le fonctionnaire le plus mal payé ne pouvait pas être payé moins de 120 % du minimum vital. Quand on apprend aujourd’hui qu’il tangente le SMIC, on mesure la régression du point de vue des principes.

◗Marylise Lebranchu : C’est pour cela qu’on avait donné ce coup de pouce, et pour les catégories B cette année, parce qu’on était arrivé à un niveau absolument inacceptable.

◗Jean-Marc Canon : Je ne suis pas d’accord du tout sur le point d’indice, ni sur la rémunération en pourcentage. Penser qu’il faut donner plus en espèces sonnantes et trébuchantes aux bas salaires, évidemment, et y compris à la CGT, ça peut rencontrer un certain écho, mais ce n’est pas une bonne solution parce que c’est avec ce genre de pratiques qu’on arrive à ce qu’un enseignant finisse par être recruté au SMIC. Je pense que chacun doit gagner suffisamment pour vivre. En même temps, je ne suis pas favorable à l’absence d’échelle de salaires. La CGT revendique une échelle de salaire de 1 à 4,6 ou de 1 à 5. C’est vrai aussi pour la fonction publique. Sinon, on refuse la reconnaissance des qualifications, et ça me paraît un vrai sujet. Et il faut aussi distinguer les traitements bruts et les primes. Certains grands corps bénéficient par exemple de primes équivalentes parfois au traitement brut. Je crois qu’Anicet Le Pors a tout à fait raison. À responsabilité équivalente, ce n’est pas parmi les grands responsables de l’administration ou ceux de la catégorie A qu’on trouve des salaires exorbitants ; même un directeur d’administration qui émarge à 7 000 ou 8 000 euros, voire un chef d’établissement à 10 000 euros, quand on compare leurs responsabilités à celles de leurs homologues du privé gagnant 2, 3, 4 fois plus.

◗Anicet Le Pors : Ce qui devrait interdire à ces derniers de donner des leçons.

 

■Isabelle Avran — NVO : Tout à l’heure il a été question de la fonction publique territoriale, de son rôle de proximité, de la spécificité de ses missions, mais certains souhaitent limiter la fonction publique à ses seules missions régaliennes. Qu’en est-il ? Comment imaginer la complémentarité des trois versants de la fonction publique ? Et quid des bouleversements de la décentralisation, de ceux de la carte des régions… quel impact sur la fonction publique ?

◗Marylise Lebranchu : Une majorité de maires à l’AMF veulent pouvoir embaucher et débaucher qui ils veulent, gérer leur mairie comme une entreprise. Or ça n’est pas une entreprise, c’est une collectivité avec des missions à remplir au nom de l’État qui a décentralisé des fonctions. Là, il y a un danger immédiat.

Je me suis battue contre des collègues socialistes qui voulaient garder le jour de carence. L’élu local devient porteur de services publics au nom de l’État, avec certaines marges de manœuvre. Je me bats pour que la fonction publique territoriale se batte aussi, elle-même, elle n’est pas assez syndiquée, pas assez formée à ce que sont les valeurs, il y a quelque chose à trouver pour que nos fonctionnaires disent qu’ils sont fonctionnaires.

Second point. Sur la nouvelle carte des régions, la réorganisation, je n’ai pas d’état d’âme. Ma région, je la trouve trop petite. On ne vit plus aujourd’hui comme il y a trente ans en termes de déplacement, d’organisation de la famille, des gens travaillent dans une commune, habitent dans une autre, les enfants se trouvent dans une troisième… Le bassin de vie s’est agrandi. Malheureusement pour le développement durable quand il n’y a pas de transports en commun. Il faut qu’on s’organise. En revanche, sur la réorganisation des services régionaux, il faut aider les personnels. Ce qui manque, c’est le drapeau en proximité. On a déshabillé le département et on a créé un sentiment d’abandon, lequel donne toute place aux populismes divers et variés. Les fonctionnaires vont s’adapter aux nouvelles régions. Mais dans les départements, de petites équipes se retrouvent parfois sans direction, sont dirigées par des gens trop éloignés. Il faut redonner de l’autonomie, de l’initiative, mais aussi redonner place à la proximité.

◗Jean-Marc Canon : Le terme régalien pose question. Régalien, ça vient de « roi », et en République on devrait parler d’un service avant tout républicain. La remarque peut paraître mineure, mais certaines questions ne sont pas seulement sémantiques. Parler de régalien, c’est se laisser enfermer, comme souvent dans des débats formatés, dès lors forcément ineptes.

Depuis quelques années on assiste une dérive : les établissements publics, qui étaient des institutions au sein de la fonction publique, créés pour avoir une certaine autonomie, mais exerçant des missions publiques, ont été nommés « opérateurs ». Je le conteste, parce que se cache dans ce nom le sens qu’on veut leur donner : l’administration devrait se cantonner au contrôle et à l’inspection et ne plus faire tout le cursus des missions publiques. Pour la CGT, la fonction publique ne doit pas être réduite aux acquêts, le vrai débat porte sur les missions qu’on veut voir confiées au service public, pour le compte de l’intérêt général, et sur les effectifs à mettre en adéquation avec cette exigence.

Nous sommes très favorables au fait de penser la fonction publique en termes de complémentarité. Si la CGT, et je crois que nous sommes assez entendus, impose depuis longtemps dans le langage qu’on n’a pas trois fonctions publiques mais une seule à trois versants, c’est parce qu’elle considère qu’on a là trois faces non distinctes l’une de l’autre. Même s’il y a des spécificités évidentes et qu’un hôpital public n’est pas une préfecture. Ces entités sont là pour agir ensemble, de manière complémentaire, pour l’intérêt général. Il y a en particulier une forte liaison entre fonctions publiques d’État et territoriale. Un exemple : l’intervention publique en matière de culture n’est pas uniquement celle de l’État ou celle de la territoriale, elles se complètent. De ce point de vue, je me félicite que nous ayons réussi depuis quelques années à inverser le fait que nous ne travaillions pas suffisamment ensemble, dans les structures de la CGT elles-mêmes, en particulier entre fédérations de la fonction publique d’État et des services publics territoriaux.

Quant à la dernière vague de décentralisation à la mode Raffarin, qui s’est prolongée, ce n’est pas une vraie vague de décentralisation. Elle ne favorise pas le progrès social. Nous devons réfléchir davantage en termes de répartition des compétences, plutôt que de seulement transférer des missions de l’État central à la territoriale. On pourrait aujourd’hui s’interroger sur des missions publiques confiées à la territoriale mais qui pourraient trouver leur place dans la fonction publique d’État, comme les services départementaux d’incendie et de secours. Le vrai sujet, qu’on doit aborder à la CGT, concerne la répartition des compétences, toujours dans une complémentarité des trois versants. Le sujet c’est : quelle est la compétence dévolue à chacune de nos institutions à chaque endroit de la puissance publique. C’est un débat extrêmement important sur lequel nos fédérations et la confédération ont pris du retard ces dernières années.

Un point encore. À la CGT nous mettons en avant depuis quelques années ce qu’on appelle le statut unifié, au sens où il faut renforcer les passerelles, même s’il existe des spécificités. L’un des moyens de favoriser les mobilités choisies, c’est de permettre de passer d’un versant à un autre de la fonction publique. Certes il existe des corps spécifiques, un attaché d’administration ne deviendra pas praticien hospitalier, en revanche dans les filières administratives, de bibliothécaires, de documentation… il y a probablement des passerelles plus importantes à trouver. On parle souvent de deuxième ou troisième carrière, cela ne peut se réduire à ce que des cadres aillent rechercher dans le privé.

◗Anicet Le Pors : Bien qu’on puisse penser que je suis en désaccord, il apparaîtra ici que je ne le suis pas, je vais expliquer pourquoi. Jean Marc Canon a soulevé une question importante qui va avoir beaucoup d’actualité. Qu’est ce qui est régalien et qu’est ce qui ne l’est pas ? Effectivement, il faut partir de l’étymologie. Les fonctions régaliennes, ce sont les fonctions du roi, de celui qui commande, de l’autorité exécutive : l’armée, l’administration centrale, la justice, la police… C’est ce qui permet au pouvoir exécutif de s’appliquer. C’est un champ relativement réduit. En revanche il faut associer la fonction publique et les services publics à ce qui est utile socialement et doit être géré au nom de la collectivité dans son ensemble. C’est la notion de service public qui contient les fonctions hiérarchiques et les fonctions d’autorité. Elle n’exclut pas les fonctions régaliennes.

On n’est pas en accord ou désaccord sur les questions d’unité-diversité des statuts. Mais j’ai voulu éviter un faux débat : l’idée selon laquelle il serait facile de ne faire qu’une loi avec les mêmes dispositions pour tout le monde. Ce n’est pas possible. Il faut mettre dans la loi pour la fonction publique territoriale des dispositions qui ne relèvent que du décret la concernant et donc écrire différemment selon qu’on écrit pour l’État ou pour la territoriale ou l’hospitalière. Mais jamais on n’a renoncé à la question de corps en échange d’une diversité des trois fonctions publiques. Je suis d’autant plus favorable à l’unité que quand le statut a été élaboré, je me suis battu contre Gaston Deferre qui défendait la diversité.

Non seulement je pousse l’unité sur l’ensemble des fonctionnaires mais je la pousse autant que je peux en direction des salariés du secteur privé. Il n’y a donc pas de différence entre nous. Plus on ira dans le sens de la loi contre le contrat, plus je soutiendrai. Mais je crois qu’on n’arrivera jamais à faire rentrer dans le même moule juridique tous les fonctionnaires, car certains relèvent de la libre administration des collectivités territoriales, article 72 de la Constitution, et les autres pas. C’est un peu difficile de faire l’unité de tous, et pourtant ils ont fondamentalement des intérêts communs. Il y a là effectivement beaucoup à réfléchir.

 

■Isabelle Avran — NVO : Vous avez évoqué la question du rapport aux citoyens. Quels lieux, quels moyens d’intervention démocratique des citoyens, quel lien peut se constituer entre eux et la fonction publique et les fonctionnaires ?

◗Marylise Lebranchu : Il faut revenir au citoyen. C’est ça le problème. Il y a une trop faible syndicalisation en France, vous êtes bien placés pour le savoir. Il y a une trop faible politisation aussi, je pense qu’il y a une crise politique en même temps que la crise sociale et économique. On a tellement fragmenté la société que l’individualisme est présent Je me souviens d’une jeune femme me disant lors d’une campagne électorale « que vas-tu faire pour moi ? ». Non, la question est de savoir ce que je vais faire pour la société, son équilibre. Nous n’avons plus ces lieux de discussions. Dans la politique de la ville, les avis de quartiers tels qu’ils viennent d’être réécrits, ça marche bien. Je suis allée voir à Sarcelles et Gonesse. J’ai assisté à une réunion, il y avait du monde, les gens ont retrouvé le sens du choix, la ville de Rennes vient de faire la même chose pour les choix prioritaires… Il faut que nous réanimions des réseaux sociaux. Comment on les utilise sur ces grandes questions de société, honnêtement je n’ai pas la réponse, mais comme je suis sortie du gouvernement je vais pouvoir y travailler.

◗Jean-Marc Canon : Nous tenons beaucoup aux lieux de démocratie sur le service public. Encore une fois, service public et fonction publique sont faits pour le citoyen. Il faut créer des lieux où le citoyen puisse donner son avis sur le service public qui est fait pour lui. Il ne s’agit pas de créer des endroits où les citoyens viendraient juger l’action de tel ou tel, c’est le rôle des procédures en interne, mais des lieux où ils puissent dire ce qu’ils pensent de tel ou tel choix. Il faudrait réfléchir à des lieux de démocratie tripartites employeurs publics – organisations syndicales – citoyens, certainement au niveau des départements. Encore une fois, nous défendons le service public parce qu’il participe du progrès social.

◗Anicet Le Pors : Ce problème dépasse la seule fonction publique. Les fonctionnaires sont immergés dans une société en crise et ils en subissent les conséquences.

Un mot d’abord sur la notion d’usagers. J’ai tendance à considérer qu’ils n’ont pas de légitimité. Je mets au défi qui que ce soit de définir, en termes de sujet de droit, ce qu’est un usager. Je sais ce que c’est qu’un représentant de parent d’élève, usager de la fonction scolaire, quelqu’un qui va au travail en utilisant une ligne de bus ou de métro… Mais généraliser le concept à un niveau qui dépasse la pratique effective des uns et des autres m’apparaît dangereux. L’élu est légitime parce qu’il a été élu. Le fonctionnaire est légitime parce qu’il a une position statutaire et réglementaire. C’est pourquoi je suis d’accord avec Jean-Marc Canon, il faut parler de citoyen plutôt que d’usager. Et là, la question de la démocratie se pose.

Regards sur l’histoire de la Fonction publique (7/10)

La fonction publique du XXIe siecle_HDL’année 2016 sera celle de la commémoration de la loi du 19 octobre 1946 relative au statut général des fonctionnaires. Il s’agit d’un texte fondateur de la conception française moderne de la fonction publique qui ne concernait alors que les fonctionnaires de l’État. Si ce texte, dont on célèbre donc en 2016 le 70e anniversaire, a posé les bases et les principes de notre système de fonction publique, ceux-ci ont été pour l’essentiel été conservés dans l’ordonnance du 4 février 1959 qui a remplacé le statut de 1946. Le statut promulgué en quatre lois de 1983, 1984 et 1986 a approfondi cette conception, complété la base législative et surtout étendu l’architecture statutaire aux trois fonctions publiques : État, territoriale , hospitalière, concernant aujourd’hui 5,4 millions de salariés, soit 20% de la population active nationale. Il s’agit là d’une exception française, contribution de notre pays au développement de services publics dans le monde.

 Afin de marque l’évènement que constitue cet anniversaire, on publiera ici, avec une périodicité mensuelle, dix chapitres « regards » et « moments » de l’histoire de la fonction publique.

 

7. L’enjeu fonction publique

 

La forte alternance politique intervenue en 1981 a été l’occasion de mettre en chantier de profondes transformations structurelles. Elles ont ainsi permis dans la fonction publique une refondation des textes statutaires et une extension considérable de leur champ d’application. On a souligné le paradoxe selon lequel des textes conçus en début de la période de changement que l’on appelle l’ « état de grâce » ne sont promulgués que plusieurs mois, sinon plusieurs années plus tard, alors que le contexte a changé. C’est le cas pour le statut général des fonctionnaires dont les quatre titres ne sont entrés en vigueur qu’après le « tournant libéral » du printemps 1983. On peut remarquer aussi que les mises à jour opérées par les réformes ne sont que partiellement remises en cause lorsqu’une nouvelle alternance intervient.

Le désenchantement qui suit l’état de grâce en 1982 se traduit par un ralentissement des initiatives comme des modalités d’application. À partir de 1984 c’est le cas dans la fonction publique. Ainsi, afin d’assurer une bonne comparabilité des situations entre la fonction publique de l’État et la fonction publique territoriale il avait été prévu d’établir un tableau de classement des corps, des grades et des emplois sur la base d’une grille commune de classification, ce qui devait permettre une égalité des rémunérations pour des fonctions équivalentes. Le rapport bisannuel devait faire le point sur cette égalité recherchée. La fonction publique territoriale était appelée à jouer un rôle de chef de file dans l’identification des corps dont le nombre n’aurait pas dépassé quelques dizaines alors qu’il atteignait 1750 dans la fonction publique de l’État, la plupart sans réelle justification. Une commission mixte devait coordonner l’ensemble de ces intentions d’harmonisation mais aussi le respect des différences. De nombreuses dérogations étaient retenues en faveur de la fonction publique territoriale pour pourvoir des emplois de cabinet, de direction ou fonctionnels.

En fait, peu de ces mesures ont été appliquées. Les délais de mise œuvre des textes d’application n’ont pas été respecté. La commission mixte de coordination n’a pas été créée. Les statuts particuliers des corps d’administrateurs et d’attachés ne sont intervenus que juste avant les élections législatives de 1986. On a pu constater également que la direction du Budget du ministère des Finances, assez discrète pendant la période d’élaboration statutaire, revenait au premier plan ensuite pour imposer une application a minima du statut et s’opposer aux éventuelles demandes reconventionnelles.

Les offensives

La première cohabitation de la Ve République (1986-1988) va être l’occasion d’une première tentative de retour vers une fonction publique d’emploi dans la fonction publique territoriale avec des conséquences sur l’ensemble du statut. C’est le fait d’une loi du 13 juillet 1987 dite « loi Galland » qui, symboliquement, change les corps en cadres et rétablit le système dit des « reçus-collés » dans les recrutements sur la base d’une liste de reçus au concours par ordre alphabétique et non par ordre de mérite. Puis, au cours des années suivantes, sont enregistrées d’autres mesures s’inscrivant dans la même orientation caractérisée à la fois par un retour vers un pouvoir hiérarchique plus autoritaire et l’influence du libéralisme économique : abrogation par un « amendement Lamassoure » de la loi du 19 octobre 1982 qui avait établi une certaine proportionnalité entre les prélèvements sur traitements et la durée des arrêts de travail pour fait de grève notamment, mise à l’écart de la fonction publique en 1990 de La Poste, de France Télécom et de bien d’autres entreprises et établissements publics, multiplication de privatisations et de dérégulations, suppression de la 3e voie d’accès à l’ENA évoquée précédemment. D’autres lois interviennent ensuite mais sans néanmoins remettre en cause le système de la carrière dans la fonction publique territoriale qui a pu apparaître alors comme le « maillon faible » de l’architecture mise en place à partir de 1983, mais qui a finalement résisté quoique partiellement dénaturée.

De façon assez surprenante, la principale offensive suivante est venue du Conseil d’État par son rapport annuel de 2003, contenant une analyse connue sous le nom de « rapport Pochard » du nom de son rapporteur. Le signal en a été donné par le changement de majorité présidentielle de 2002. Ce rapport, comme nombre de réformes qui suivront, tend à remettre en cause ou à limiter le caractère statutaire et réglementaire de la situation du fonctionnaire et à faire progresser le champ du contrat dans la fonction publique. Il se livre à une sévère critique de l’état des lieux dont le statut est rendu responsable : attractivité insuffisante, avancement à l’ancienneté, système de notation absurde, mutations complaisantes, régime de primes égalitariste, domination du point de vue des autorités centrales sur celui des autorités locales, etc. Ceci pour introduire les notions de référentiel métier, de poste à profil, de processus professionnel qualifiant. Par ailleurs, le rapport affirme que le droit de la fonction publique tend à être submergé par d’autres droits (européen, de l’éducation, de la décentralisation, etc.) et doit donc s’adapter en conséquence. Selon le rapport, la particularité de la fonction publique ne peut justifier celle de son droit, dérogeant à celui du travail. Une normalisation doit donc intervenir. D’où l’idée centrale : faire du contrat une « source autonome du droit de la fonction publique ». La gestion des ressources humaines en vigueur dans le privé doit remplacer les politiques de gestion du personnel de l’administration. Les corps doivent être remplacés par des cadres d’emploi au sein de filières. Une organisation fédérative doit être mise en place. Il s’agit là d’une analyse approfondie, à fort contenu d’idéologie libérale, conduisant à une normalisation à l’anglo-saxonne de la fonction publique française.

Ces deux offensives auraient du conduire au succès de celle lancée par le nouveau Président de la République, Nicolas Sarkozy, le 19 septembre 2007 de l’Institut régional d’administration (IRA) de Nantes, quelques mois seulement après son élection. À cette occasion, il relativise la différence public-privé pour envisager qu’un fonctionnaire puisse passer dans le privé en lui offrant un pécule. Il rappelle sa décision de ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, et affirme qu’il faut plutôt gérer les hommes que les statuts. Pour lui, la gestion des corps de fonctionnaires doit devenir l’exception au profit de la notion de métier et il propose que l’on laisse le choix aux nouveaux entrants « entre le statut du fonctionnaire et un contrat de droit privé négocié de gré à gré ». Et dans cette perspective il en appelle à une « révolution culturelle » dans la fonction publique. Il charge alors un conseiller d’État, Jean-Ludovic Silicani, de préparer le dispositif correspondant. Celui-ci lui remet un Livre blanc en avril 2008 dont la première moitié est consacrée à une typologie des valeurs (16 au total !) du fonctionnaire qui ne manque pas d’intérêt mais dont il n’est tiré aucune conséquence sur les propositions faites ensuite. Celles-ci s’ordonnent selon trois axes : le contrat doit progresser au détriment de la loi, la notion de métier doit prévaloir sur celle de fonction, la performance individuelle prime sur l’efficacité sociale des services. On ne détaillera pas les propositions correspondantes car ces propositions, pas plus que celles qui étaient avancées par le rapport du Conseil d’État de 2003, ne trouveront à s’appliquer car la crise financière survient à ce moment. Et dans cette crise de nombreuses voix s’élèvent pour se réjouir qu’existe en France un puissant service public, véritable « amortisseur social » dans ces circonstances. Amortisseur social concernant l’emploi en raison de la garantie dont bénéficient les fonctionnaires, du point de vue de la production par la masse salariale accumulée dans la fonction publique en dépit de la modestie des rémunérations, en ce qui concerne la protection sociale, et les retraites par les régimes spéciaux existants. Amortisseur social également d’un point de vue éthique, car la fonction publique française est intègre en raison des principes sur lesquels elle est fondée face à l’irresponsabilité des marchés financiers. L’heure n’est donc pas à la révolution culturelle, et comme l’a dit alors un haut fonctionnaire « Le grand soir statutaire n’aura pas lieu !».

C’est néanmoins dans cette période que l’on assiste à une promotion du dialogue social préparée par un rapport de l’ancien secrétaire général du gouvernement, Jacques Fournier, dans un Livre blanc de 2002, consacré par les « accords de Bercy » conclus avec les organisations syndicales en 2008 et une loi sur le sujet du 5 juillet 2010. C’est aussi le moment où commence à prévaloir une stratégie des adversaires du statut général dont l’attaque frontale venait d’échouer, sous forme d’une accumulation de mesures de dénaturation mettant en cause la cohérence statutaire globale.

Des dénaturations

D’ores et déjà, on peut considérer que le statut promulgué à partir de 1983 a, contrairement aux prévisions de François Mitterrand, fait la preuve de sa durabilité. Il a résisté aux trois offensives évoquées ci-dessus et, ayant passé trois décennies d’existence, il est le statut des fonctionnaires qui présente la durée de vie la plus longue contre 13 ans pour le statut de 1946 et 24 ans pour celui de l’ordonnance de 1959. S’il a été beaucoup amendé, ce qui est naturel pour un texte vivant dans l’histoire, il a gardé sa cohérence d’ensemble, ce que l’on peut attribuer à la rationalité de la construction législative, mais aussi, et peut être surtout, à la conception sur laquelle il est fondé et aux principes républicains qui ont conduit la rédaction des normes juridiques majeures : respect équilibré des principes constitutionnels d’unité de la République et de libre administration des collectivités territoriales, situation statutaire à base législative des fonctionnaires, égalité traduite par l’accès aux emplois publics par voie de concours aboutissant à un classement par ordre de mérite, égalité en droit des femmes et des hommes, séparation du grade propriété du fonctionnaire de l’emploi à la disposition de l’administration, système fonctionnel de carrière, pleine responsabilité du fonctionnaire, citoyen à part entière.

Il reste qu’au fil des majorités politiques successives en plus de trente ans, le statut général, comportant quelque 500 articles législatifs (contre, rappelons-le, 145 pour le statut de 1946 et 57 pour celui de 1959) a été fréquemment modifié, quelquefois de façon pertinente pour tenir compte de ce qui change, d’autres fois de manière beaucoup plus discutable. La direction générale de l’administration et de la fonction publique, a calculé que sur les trente années qui ont suivi la création du Titre Ier du statut sur les droits et obligations de tous les fonctionnaires on a enregistré 225 modifications législatives (contre une dizaine pour le statut de 1946 et moins d’une vingtaine pour celui de 1959) et plus de 300 modifications réglementaires. Les modifications législatives se répartissent en 30 modifications du Titre Ier (droits et obligations), 50 du Titre II (fonctionnaires de l’État), 84 du Titre III (fonctionnaires territoriaux) et 61 du Titre IV (fonctionnaires hospitaliers).

Dans un article rigoureux de la revue Actualité juridique du droit administratif (AJDA) du 17 juin 2013, le président de la section du Rapport et des Études du Conseil d’État, Christian Vigoureux, a remarqué que les dispositions relatives aux droits avaient été modifiées bien davantage que celles concernant les obligations. Il montre surtout que les modifications introduites depuis trente ans relèvent d’une démarche cohérente de dénaturation. Il s’agit de « transformations souterraines » dont l’ensemble correspond à une stratégie de « mitage » du statut qui avance masquée. Chacune des mesures prises semble n’avoir qu’un objectif singulier, mais prises globalement elles dessinent progressivement une autre fonction publique se rapprochant subrepticement d’une fonction publique d’emploi, voire du salariat privé.

Cette présentation dichotomique ne signifie pas que l’un des termes soit le bien et l’autre le mal. Les deux notions présentées comme antagoniques peuvent avancer des justifications fondées et souvent la solution juste pourrait emprunter aux deux. Mais c’est considérées globalement qu’elles dessinent deux modèles très différents qui n’apparaissent pas au premier abord (que leurs promoteurs ne souhaitent pas faire apparaître) et qui correspondent bien à des conceptions idéologiques différentes que l’on pourrait caractériser simplement en parlant d’une part d’un modèle relevant du sens du service public et, d’autre part, d’un modèle sous domination du libéralisme économique tendant à imposer le paradigme de l’entreprise privée au sein des administrations publiques avec la connivence de certains administrateurs. Mais, comme le dit encore Christian Vigouroux « Tous les clercs n’ont pas vocation à trahir ».

À la recherche d’une ambition

On ne saurait, par facilité, associer les deux modèles identifiés à des courants politiques déterminés, de droite ou de gauche, par exemple. On se souvient des initiatives prises par le général de Gaulle à la Libération, dans l’esprit du Conseil national de la Résistance, pour remettre sur pieds une administration démocratique et efficace. On rappellera aussi l’action de Michel Debré dans la création de l’École nationale d’administration, de la direction générale de la fonction publique, et l’élaboration du statut général des fonctionnaires de 1946, conjointement avec le ministre d’État, vice-président du Conseil chargé de la fonction publique Maurice Thorez, son cabinet, la Fédération générale des fonctionnaires-CGT et la CFTC ; un statut voté à l’unanimité de l’Assemblée nationale constituante. Mais les temps ont changé et s’il existe encore aujourd’hui des hommes et des femmes attachés au service public et à la conception française républicaine de la fonction publique, il est aisé d’opposer la conception précédemment évoquée du Président de la République Nicolas Sarkozy à celle du Premier ministre Jean-Marc Ayrault à la mairie de Metz le 24 janvier 2014 qui, affirmant la place du statut au cœur du pacte républicain a déclaré :
« Cela va sans doute à contre-courant de certains discours qu’on voit réapparaître, ici ou là, mais c’est pourtant la réalité concrète qui a conduit tous les Gouvernements depuis 1945, quelle que soit leur couleur politique, à se rallier à ce modèle de fonction publique. Il est faux de dire que ce système constitue un archaïsme et ceux qui, pour des raisons idéologiques, répandent cette idée se trompent et démontrent qu’ils ignorent les nécessités pratiques de la gestion publique et de la réforme de l’État. Voilà pourquoi, à l’occasion du trentième anniversaire des lois de 1984 créant la fonction publique territoriale et réformant le statut des fonctionnaires de l’État (…), je tenais à réaffirmer ici publiquement l’attachement du Gouvernement à ce modèle et ma confiance dans son avenir. »

Cela dit, au sein d’une crise de civilisation, on constate une grande incertitude, aujourd’hui, sur l’avenir de la fonction publique et de son statut. Le sens de l’intérêt général et, par là, du service public est contesté au nom de la libre concurrence. Nombre de hauts fonctionnaires n’ont plus une conscience claire de leur responsabilité de citoyen ; on citerait avec difficulté les noms des esprits vigiles de notre temps. Les organisations syndicales, qui gardent des compétences reconnues dans le domaine du droit de la fonction publique et demeurent actives et de bonne volonté se sont affaiblies à la fois en mémoire historique, en conviction idéologique et, partant, en effectifs et en influence. Comme on l’observe dans l’ensemble de la population, le repli sur soi est largement répandu chez les fonctionnaires. Partant, dans la crise, les pouvoirs publics répugnent à revenir sur les dénaturations antérieures. Pour la même raison, mais en invoquant l’austérité nécessaire à leurs yeux, celle-ci ferait obstacle à l’engagement de transformations structurelles tout autant nécessaires et qui seraient de nature à donner une perspective de service public à ses agents et aux citoyens.

Un effort a cependant été fait sous forme d’un rapport au gouvernement réalisé par le conseiller d’État Bernard Pêcheur, président de la section de l’Administration du Conseil d’État, remis en novembre 2O13 au Premier ministre. Pour les raisons qui viennent d’être dites il s’agit essentiellement d’un rapport technique. Certes, il se situe dans la lignée des statuts de 1946 et de 1983 dont il approuve les principes fondateurs, mais c’est pour souligner aussitôt le caractère dérogatoire du statut des fonctionnaires par rapport au droit commun du travail, ce qui affaiblit inévitablement la qualité de référentiel social du statut en tant que moyen d’une politique volontariste guidée par le bien commun. Il fait l’impasse sur les « transformations souterraines », considérant que le cadre statutaire a plutôt évolué dans le bon sens en trente ans. Il critique les politiques de gestion des personnels caractérisées par la centralité et l’uniformité, une politique des rémunérations désordonnées et sans perspective, mais sans en identifier les causes et les responsables. Face aux défis auxquels la fonction publique doit faire face, il avance de très nombreuses propositions ordonnées en plusieurs orientations : réaffirmation de la primauté de l’intérêt général, promotion des chartes de déontologie, évaluation quinquennale de l’aménagement du travail, renforcement de la base commune des trois fonctions publiques, conclusion d’un contrat social triennal avec les organisations syndicales, élaboration d’une prospective de l’emploi à moyen et long terme, avec une surprenante préconisation de recours à court terme à … l’intérim pour éviter un recrutement excessif de contractuels, etc. On retient le souci de programmation à moyen et long terme et l’attachement répété au service public.

L’absence de remise en cause des dénaturations antérieures et de transformations profondes pour adapter la fonction publique à la société se retrouve également dans les plus récentes dispositions législatives introduites. Alors que le statut avait été bâti sur des principes, sources de normes juridiques, sont introduites dans le Titre Ier du statut relatif aux droits et obligations, des valeurs créant de sérieuses difficultés d’interprétation. Il est enjoint aux fonctionnaires de s’engager à respecter les valeurs d’impartialité, de probité, d’intégrité, de dignité, de neutralité et de laïcité susceptibles d’être invoquées par le supérieur hiérarchique à l’encontre de ses subordonnés. Or, ces valeurs sont consubstantielles à l’état de fonctionnaire et sont implicites, sans caractère normatif propre, dans les principes fondateurs : égalité, indépendance et responsabilité. Au lieu de fonder une éthique de la responsabilité et d’inspirer l’ensemble de la communauté des agents publics elles deviennent expressément motifs de rappel à l’ordre, voire de sanctions, et instruments discrétionnaire du pouvoir hiérarchique. Plus généralement, s’il est judicieux de réglementer par la loi les risques de conflits d’intérêts, l’invocation de la déontologie formalisée par la multiplication de chartes et de codes donne une traduction réductrice du principe de responsabilité. Les fonctionnaires résistants sous l’occupation nazie n’auraient sûrement pas trouvé dans un code de déontologie les réponses aux questions qu’ils se posaient.

 

Anicet Le Pors et Gérard Aschieri, La fonction publique du XXIe siècle, Éditions de l’Atelier, Paris, janvier 2015

Association Nationale des DRH de Territoire – septembre 2016

 

Avenir et adaptabilité du statut des fonctionnaires, liberté de recrutement des collectivités territoriales, rôle des fonctions publiques face aux problèmes sociétaux, Anicet Le Pors répond aux questions de Naudrh.com

 

http://www.naudrh.com/

Ancien ministre en charge du portefeuille de la Fonction publique et des Réformes administratives, Anicet Le Pors est à l’origine d’un statut des fonctionnaires tendant à unifier les trois fonctions publiques (Etat, Territoriale et Hospitalière).

***   Le Conseil supérieur de la fonction publique territoriale (CSFPT) a adopté le 6 juillet 2016 un « livre blanc » de la fonction publique territoriale. Ce document, qui dresse un panorama des grandes questions qui se posent aujourd’hui aux agents et aux employeurs territoriaux, met en particulier en exergue la nécessité du maintien d’une fonction publique de carrière. Il s’agit d’un choix significatif qui a contribué à l’élaboration du statut des fonctionnaires. Pensez-vous toutefois qu’il doit rester figé dans le temps au moment où l’architecture des carrières des fonctionnaires est confrontée à l’évolution des domaines d’intervention de l’action publique ?

 

Cette prise de position est l’aboutissement d’une évolution dont je me félicite. Le statut actuel des fonctionnaires s’agissant de la fonction publique territoriale est la conséquence de la priorité donnée en 1981 par le Président de la République François Mitterrand à la décentralisation dont il a chargé le ministre de l’Intérieur Gaston Defferre. Quelle était alors la situation de la fonction publique territoriale ? Elle comptait alors 800 000 agents dont la qualité de fonctionnaire n’était pas reconnue, répartis par référence à 130 emplois types et des centaines d’emplois indéterminés. C’était celle d’un grand désordre administratif et d’une précarité pour les personnels. Olivier Schrameck, aujourd’hui président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et alors conseiller technique du ministre, a ainsi caractérisé la situation de l’agent public territorial[1] : 1° quand on est reçu à un concours on n’est pas sûr d’être nommé, 2° quand on est nommé on n’est pas sûr d’avoir une carrière professionnelle, 3° si l’emploi de recrutement disparaît l’agent peut être licencié. C’est ce qu’on appelle le système de l’emploi opposé au système de la carrière qui gère et protège le fonctionnaire pendant toute sa vie professionnelle afin d’assurer sa neutralité dans l’exercice du service public. À l’origine, le ministre de l’Intérieur n’envisageait qu’un renforcement des garanties des agents publics territoriaux codifiées dans le livra IV du code des communes. Je suis intervenu à l’Assemblée nationale dès le 27 juillet 1981 pour demander l’application du système de la carrière pour tous, ce qu’a retenu finalement le Premier ministre Pierre Mauroy[2]. A l’époque, les syndicats territoriaux ont hésité un moment devant la nouveauté, puis on soutenu la réforme. Les élus étaient alors très réservés sinon hostiles car ils craignaient que ce nouveau statut ne limitât leurs prérogatives par un encadrement excessif. Le Livre blanc montre donc qu’à l’expérience les esprits ont évolué et qu’l est bon pour le service public que le fonctionnaire territorial, comme celui de l’État et des établissements publics hospitaliers et de recherche soit dans une position statutaire et réglementaire.

 Comment peut-on soutenir que le statut serait resté figé. ? Il a démontré sa solidité établie sur sa cohérence juridique, la fonction publique « à trois versants », et des principes républicains ancrés dans l’histoire : l’égalité (article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789), l’indépendance (loi sur l’état des officiers de 1834), la responsabilité (article 15 de la Déclaration de 1789). Il a prouvé simultanément son adaptabilité puisque en trente ans il a connu 225 modifications législatives dont 84 pour la seule fonction publique territoriale !

 

 

 ***   Le « livre blanc » de la fonction publique territoriale du 6 juillet 2016 souligne également que dans les dix prochaines années beaucoup d’agents auront fait valoir leur droit à retraite. Ce vieillissement constaté de la population pose des difficultés aux employeurs publics en matière de démographie et de reclassement. Pensez-vous que le statut des fonctionnaires offre suffisamment de solutions pour faire face à ces problématiques ?

 

Ce n’est pas une question de statut mais de politique publique et de gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences. Il ne faut pas tout confondre et déplacer les responsabilités. La situation que vous décrivez s’agissant du renouvellement des générations est parfaitement prévisible. La prévision des besoins à satisfaire par le moyen des services publics est de la responsabilité des autorités publiques, les élus en l’occurrence, avec le concours des fonctionnaires territoriaux dont c’est la tâche, en particulier des directeurs des ressources humaines. Cela soulève sans doute la question des financements nécessaires, mais alors c’est celle-là qu’il convient de poser et non pas la question du statut ce qui serait une diversion.

 

***    A l’heure où le projet de loi sur l’égalité réelle ambitionne d’assouplir les conditions de recrutement dans le secteur public, où il est envisagé d’introduire des personnes extérieures aux collectivités dans les jurys de recrutements, où le contenu des concours doit être à nouveau révisé, où il est souhaité une professionnalisation des recrutements et un accompagnement à la prise de poste, certains employeurs publics locaux demandent le respect de la liberté de recrutement dans les collectivités. Ils envisagent même de déposer une Question Prioritaire de Constitutionalité sur ce sujet. Etes-vous en accord avec le constat de l’atteinte à la liberté de recrutement dans la Fonction Publique Territoriale ?

 

Il faudrait être plus clair : qui dit quoi ? qui sont « certains » et s’agit-il d’hypothèses de travail ou de propositions ? Là encore il faut que chacun prenne ses responsabilités pour qu’il s’agisse d’un vrai débat. L’introduction de personnes extérieures à l’administration des collectivités locales dans les jurys de concours ne me choque pas a priori si elles sont en nombres raisonnablement limités et justifiés par les qualités recherchées ; il y a déjà des personnes étrangères à la fonction publique dans les jurys de concours de l’ENA, pourquoi ferrait-on preuve de frilosité à cet égard dans les collectivités locales ? Que veut-on dire en parlant d’une « professionnalisation des recrutements » ? Les concours sont faits pour recruter selon les « vertus » et les « talents » (à nouveau l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789) qui peuvent à la fois relever de la culture générale et de connaissances plus spécifiques selon les fonctions considérées. Si le recrutement par voie de concours se déduit du principe d’égalité, le contenu et les modalités du concours sont à la discrétion de l’administration. En ce qui concerne la liberté de recrutement des employeurs locaux, constatons tout d’abord que bien des employeurs locaux se sont déjà arrogé des pouvoirs hors la loi en recrutant des vacataires et des contractuels dans des proportions inadmissibles. Que veut-on dire en parlant de liberté de recrutement ? Des recrutements discrétionnaires, fonction des engagements politiques, philosophiques religieux ? Comment ; quand on est un serviteur du service public envisager même de telles hypothèses ? La libre administration des collectivités locales ne légitime ni le « brun out » ni l’esclavage et je ne saurais trop encourager les intéressés à poser une QPC sur le sujet.

***   Pensez-vous que les multiples dénaturations subies par le statut des fonctionnaires en trente ans (par exemple avec la loi Galland), leur permettent toujours de pouvoir de disposer d’un statut qui leur assure un avenir convaincant, auquel ils pourront facilement adhérer dans une époque de réforme territoriale sans précédent ?

La solution est particulièrement simple s’agissant des dénaturations provoquées par la loi Galland de 1987 : il suffit d’abroger les dispositions qui ont défiguré le statut concernant la fonction publique territoriale avec des conséquences néfastes pour les autres fonctions publiques. Le changement des corps en cadres n’avait aucune justification fonctionnelle. Le retour au système des « reçus-collés » (listes d’admis aux concours par ordre alphabétique et non par ordre de mérite) a été une atteinte au principe d’égalité. Les modifications alors apportées aux centres de gestion n’ont pas été réellement convaincantes. Tout cela avait pour objet de tenter de revenir à une fonction publique d’emploi et a eu pour conséquence de réduire la comparabilité des fonctions publiques (tableau de concordance et grille commune prévus à l’origine et non créés) et par là, nui à la garantie fondamentale de mobilité posée par le statut et dont les mêmes pourfendeurs de statut se réclament par ailleurs. Cela a aussi pour effet que des candidats de valeur admis[3] à un concours ne sont jamais nommés. On en revient dont par là aux caractéristiques de la fonction publique d’emploi dégagées par Olivier Schrameck comme on l’a vu précédemment. Cette loi désastreuse n’est pas un état de nature immuable : il suffit de l’abroger comme il faut abroger nombre de « transformations souterraines » pour reprendre l’expression de Christian Vigouroux, président de section du Conseil d’État[4].

 Mais, une nouvelle fois, il faut distinguer ce qui relève du statut et ce qui est du ressort des politiques publique sinon on installe la confusion qui ne profite qu’à ceux qui ont choisi de le contester, à terme de le supprimer. Outre les mesures d’assainissement immédiatement réalisables que je viens d’évoquer il faudrait engager des politiques structurelles de modernisation à moyen et long terme assorties des financements correspondants ce qui renvoie évidemment au débat de politique générale. Prenons, par exemple, la gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences dont j’ai paré. Dans les fonctions publiques il faut nécessairement sortir de l’annualité budgétaire pour prendre de bonnes décisions stratégiques et envisager des programmations glissantes à moyen terme comme le recommande d’ailleurs le rapport Pêcheur de 2013, voire à long terme (dix ou vingt ans) car tout est paramétrable dans le service public qui doit faire l’objet d’une politique volontaire et non s’abandonner aux errements de la « main invisible » du marché. Il faut également donner un cadre juridique plus élaboré qu’il ne l’est actuellement à la mobilité à l’intérieur et entre fonctions publiques. L’allongement de la durée de vie professionnelle pose aussi de nouvelles exigences en matière de formation. Il faut envisager des bi ou multi-carrières ce qui n’est envisageable qu’avec un système de formation continue sans commune mesure avec ce qui existe actuellement. Le statut n’a pas exclu le recours à des personnels contractuels dans des cas bien particuliers, mais ceux-ci doivent être strictement circonscrit, ce qui n’est pas le cas actuellement. L’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs des fonctions publiques n’est pas respecté alors qu’il a un caractère discrétionnaire et qu’il suffit aux autorités publiques ayant pouvoir de nomination de le vouloir, etc. On le voit, ce n’est pas le travail qui manque pour les élus et les fonctionnaires qui veulent réellement moderniser et démocratiser la fonction publique au niveau de l’État comme dans les collectivités territoriales ou les établissements publics hospitaliers ou dans la recherche. À cet égard, j’ai la conviction que la fonction publique territoriale, longtemps considérée comme le « maillon faible » de l’architecture statutaire mise sur pied en 1983-1984-1986 peut en constituer l’avant-garde dans les transformations à venir en raison de ses caractéristiques propres et de sa capacité à associer unité et diversité.

 Au lieu de cela, on tente de convaincre les fonctionnaires, et tout spécialement les fonctionnaires chargés de la gestion des personnels comme les DRH, que le paradigme de l’entreprise privée s’impose à tous en économie libérale présentée comme un horizon indépassable, et que le Nouveau Management Public (New Public Management pour être plus conforme à la mode) est la solution enfin trouvée. Après qu’aient été supprimés tous les organismes de rationalisation de la puissance publique (du Commissariat général du Plan au Conseil national d’évaluation), la RGPP et la LOLF ne sont que des instruments sans fondements scientifiques de diminution des dépenses publiques et de réduction du champ du service public. Localement, les techniques de management que l’on s’efforce d’introduire au niveau des services déconcentrés et décentralisés ne servent qu’à remplacer le sens de l’intérêt général par des indicateurs à la finalité incertaine, à mettre les agents en concurrence, à parcelliser les activités dans une démarche bêtifiante et humiliante pour les fonctionnaires, mais qui recouvre en fait un renforcement du pouvoir hiérarchique autoritaire qui avance masqué.

 

***   Il reste que les acteurs locaux du service public comme d’ailleurs au niveau de l’État, rencontrent de nombreux problèmes : temps de travail, individualisme, évolution des rapports sociaux dans le travail, comportements hostiles et manque d’appropriation des valeurs de service public en particulier pour les nouvelles générations. Quelles perspectives peut-on leur ouvrir ?

 

Je relève une fois encore qu’il ne s’agit pas de questions statutaires mais des problèmes observables dans l’ensemble de la société qui réagissent bien sûr sur la fonction publique et les fonctionnaires. Pour remédier à ces problèmes il faut donc élargir le champ de l’analyse. Pour ma part, je considère que nous sommes dans une crise de civilisation qui se traduit par une situation de décomposition sociale profonde et de perte de repères, notamment dans un pays développé comme la France. Cela se traduit d’une part, par un individualisme sans doute accentué mais qui doit prendre la forme d’un renforcement de la responsabilité individuelle du citoyen, d’autre part par l’affirmation du genre humain comme sujet de droit dans une mondialisation qui concerne tous les domaines, l’État-nation assurant la dialectique unissant les deux pôles.

Dans cette problématique, les fonctions publiques et les fonctionnaires ont un rôle éminent à jouer puisqu’ils sont en charge du service de l’intérêt général. Ils doivent alors s’ouvrir à l’ensemble de la société sauf à être considérés comme des privilégiés en raison des garanties que leur statut leur confère, notamment la garantie de l’emploi. C’est en ce sens qu’ils étaient directement concernés par le débat qui a eu lieu sur la « loi travail » (dite loi El Khomeri) où a été vivement débattue la question juridique de la hiérarchie des normes. Les fonctionnaires protégés par leur statut, c’est à dire par la loi expression de la volonté générale, sont ainsi dans une meilleure position que celle des salariés du secteur privé dont la situation est gérée par contrat dans un rapport de forces d’autant plus inégal qu’il est individualisé dans une entreprise de petite dimension. Il est donc juste que les fonctionnaires se sentent solidaires des salariés du secteur privé et réclament, avec eux, une meilleure protection par la loi, une sécurisation des parcours professionnels, voire une sécurité sociale professionnelle. C’est pourquoi j’ai fait la proposition d’un statut législatif pour les salariés du secteur privé tour en maintenant nécessairement la spécificité du statut des fonctionnaires[1].

Mais les fonctionnaires doivent aussi s’s’ouvrir sur le monde. Un monde dans lequel vont monter les exigences d’interdépendances, de coopérations, de solidarités que nous appelons en France … le service public. Les fonctionnaires, forts de la longue expérience des fonctions publiques dans notre pays, sont ainsi aux premiers rangs des transformations que va connaître le XXIe siècle, au sein de la « métamorphose » dont parle Edgar Morin. Cela suppose un approfondissement de la notion de citoyenneté dans les conditions de notre temps. Une réflexion sur les valeurs ou principes : l’intérêt général évidemment, mais aussi l’égalité sociale réelle et son rapport à l’égalité juridique, la responsabilité et son fondement la laïcité. Cela suppose un exercice effectif et des moyens appropriés : des droits et obligations politiques, économiques et sociaux, une démocratie locale animée par des administrations déconcentrées et décentralisées, des institutions modèles de l’organisation des pouvoirs démocratiques. Cela s’inscrit aujourd’hui dans une situation de crise dont il convient de travailler sur les causes et les remèdes.

La mondialisation opérant une globalisation des problèmes est un niveau d’analyse et de proposition essentiel. Déjà s’affirment des valeurs universelles : la paix, la sureté, la protection de l’écosystème, je droit au développement, la prohibition de la torture, de l’esclavage, etc. D’autres se profilent : le service public (la question de l’eau, par exemple), la laïcité dans de violents conflits, le droit d’asile aujourd’hui violemment mis en lumière, etc. Des moyens internationaux ou mondiaux sont portés à un niveau sans précédent : par exemple, la circulation aérienne, internet, les télécommunications, de très nombreuses conventions, des services administratifs communs, etc. Tout cela demandera compétences, sens du service public, exigences éthiques dont les fonctionnaires ont vocation à porter témoignage. C’est donc un message d’optimisme : le XXIe siècle peut et doit être l’ « âge d’or » du service public et les fonctionnaires des acteurs majeurs des temps à venir.

 

 

 

 

 

[1] A. Le Pors, Pour un statut des travailleurs salariés du secteur privé, Revue du droit du travail, mars 2010.

 

[1] O. Schrameck La fonction publique territoriale, Dalloz, 1995.

[2] Voir sur ce débat et plus généralement sur l’élaboration du statut général : A. Le Pors et G. Aschieri, La fonction publique du XXIe   siècle, Éditions de l’Atelier, 2015.

[4]. C. Vigouroux, Trente ans après la loi du 13 juillet 1983, AJDA, 17 juin 2013.

[5] A. Le Pors, Pour un statut des travailleurs salariés du secteur privé, Revue du droit du travail, mars 2010.

 

 

Pascal NAUD, président de http://www.naudrh.com, membre du bureau de l’Association Nationale des DRH de Territoire, remercie chaleureusement               M. Anicet Le Pors pour cette entrevue.