Un livre important La fonction publique du XXIe siècle vient d’être publié ne peut laisser indifférents les Bretonnes et les Bretons, vu le nombre important d’entre eux fonctionnaires dans les administrations de l’État, des collectivités locales, des établissements hospitaliers. Co-écrit par Anicet Le Pors, conseiller d’État honoraire et ancien ministre de la Fonction publique et Gérard Aschieri, ancien élève de l’École normale supérieure, ancien dirigeant de la Fédération syndicale unitaire (FSU), aujourd’hui membre du Conseil économique, social et environnemental. Le premier d’entre eux, président d’honneur de l’USBIF, répond à nos questions[1].
Bretagne-Ile de France – Pourquoi ce livre maintenant ?
Il y a une raison de fond et une nécessité actuelle. J’ai pu me rendre compte, au cours des nombreuses conférences que je donne et des débats auxquels je participe qu’il y avait une perte de mémoire historique considérable, les gens ne savent plus d’où ils viennent et cela les handicape pour comprendre le présent et envisager l’avenir de manière constructive. En France, la monarchie a eu le souci de distinguer clairement ce qui relevait du « bien commun » et ce qui concernait les particuliers. Les monarques ont ainsi construit très tôt des administrations fortes et structurées. La Révolution Française a posé les principes essentiels de l’accès aux emplois publics. À la fin du XIX° siècle s’est constitué en France une école du service public qui a théorisé cette notion qui nous est familière aujourd’hui. Mais c’est à la Libération qu’a été créé, pour la première fois, un Statut général des fonctionnaires, en 1946, organisant de manière rationnelle et démocratique les administrations de l’État et instituant des garanties essentielles pour les agents au service de l’intérêt général. Le statut dont j’ai dirigé l’élaboration entre 1981 et 1986, a étendu les dispositions du statut aux agents des collectivités territoriales et des établissements publics hospitaliers et de recherche, soit 5,4 millions de salariés représentant, avec les salariés des entreprises publiques sous statuts, le quart de la population active nationale.
Il y a aussi le fait que, dans l’actualité, il est souvent question des fonctionnaires, généralement pour les critiquer de façon démagogique : trop de fonctionnaires, bureaucratie administrative, privilège de la garantie d’emploi, etc. Déjà, plusieurs candidats déclarés à l’élection présidentielle de 2017 ont annoncé que, s’ils étaient élus, ils remettraient en cause le statut des fonctionnaires, diminueraient fortement les effectifs des services publics, développeraient le recours au contrat, réduiraient leurs garanties, etc On n’a pas fini d’entendre parler des fonctionnaires au cours des prochaines années. C’est pourquoi il était indispensable de prendre les devants.
Dans les années 1950, avec les Bretonnes du Pays bigouden des résistants, de gauche à droite : Henri Rol-tanguy, Paul Le Gall, Alain Signor, Pierre Le Rose, membre de direction fédérale du Finistère du PCF
Bretagnee – Ile de France – Vous avez dirigé, à partir de 1981, l’élaboration de ce statut général des fonctionnaires. Pouvez-vous nous rappeler dans quelles conditions il a été élaboré, les principes sur lesquels il a été fondé, ce qu’il est devenu trente ans plus tard ?
Nous venons en effet, au cours des deux dernières années, de célébrer le 30e anniversaire du statut. On peut considérer que le statut est le résultat de plusieurs choix successifs. En premier lieu, partant de l’histoire qui révèle que, depuis les origines, se confrontaient deux tendances, l’une autoritaire qui a prévalu jusqu’à la seconde guerre mondiale débouchant sur la conception du fonctionnaire sujet ; l’autre démocratique, celle du fonctionnaire citoyen, nous avons évidemment choisi cette dernière fondée sur la confiance faite à l’agent public responsable. En deuxième lieu, nous avons choisi un système protégeant par la loi (et non le contrat) l’ensemble de la carrière du fonctionnaire afin d’assurer sa neutralité et son indépendance. En troisième lieu, nous avons veillé à bien équilibrer deux principes constitutionnels, d’une part l’unité et l’indivisibilité de la République, d’autre part la libre administration des collectivités locales. Enfin quatrièmement, j’ai tenu a fonder cette construction statutaire sur des principes solidement ancrés dans l’histoire : égalité d’accès aux emplois publics, indépendance en conférant au fonctionnaire la propriété de son grade, responsabilité tenant au fait que les fonctionnaires ont comme spécificité d’être des salariés au service de l’intérêt général, leur faisant obligation de rendre compte à la société de l’exercice de leur mission comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 leur en fait obligation.
Depuis les années 1980, le statut a été fréquemment modifié. Parfois à juste titre pour l’adapter aux nouveaux besoins et aux nouvelles technologies, souvent sous forme de dénaturations qui l’ont altéré. Mais on peut dire tout d’abord que le statut a tenu bon, qu’il est toujours debout malgré. Ensuite, les multiples modifications qu’il a subies prouvent tout à la fois son extrême adaptabilité en même temps qu’il est un enjeu. L’offensive principale s’est située en septembre 207 lorsque le Président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, a décrété une « révolution culturelle » dans la fonction publique qui consistait essentiellement à multiplier les contrats au lieu du recrutement par concours. L’offensive a tourné court car la crise financière est survenue en 2008 et chacun a convenu qu’avec un important service public, la France disposait là d’un puissant « amortisseur social » anti-crise.
Bretagne-Ile de France – Le « grand soir » statutaire n’a donc pas eu lieu. Quelle est aujourd’hui l’attitude de la nouvelle majorité présidentielle concernant les fonctionnaires et quelles initiatives faudrait-il prendre à leur sujet pour conduire la modernisation de la fonction publique ?
Il y a certes un changement de tonalité dans le discours des autorités aux fonctionnaires, mais peu d’initiatives ont été prises, ni pour assainir la situation ni pour mettre en place des chantiers susceptibles d’ouvrir des perspectives aux fonctionnaires. Dans ce livre nous avons eu le souci de préparer le terrain en décrivant la place de la fonction publique dans la nation et en faisant l’inventaire des problèmes qui s’y posent : non, il n’y a pas trop de fonctionnaires et les services publics manquent de moyens, leur pénurie hypothèque la réussite d’une réforme territoriale démocratique ; la recherche d’une meilleure efficacité des administrations ne peut aboutir en copiant le management des entreprises privées dont la finalité est la rentabilité ; il n’est pas possible de maintenir le blocage des salaires en vigueur depuis cinq ans, ce qui vide tout dialogue social de contenu, etc. Pour autant, nous n’avons pas eu le souci d’apporter une réponse à toutes les questions qui se posent dans les trois fonctions publiques parce que nous souhaitions laisser des questions en débat tout en donnant aux fonctionnaires les moyens de se faire une opinion par eux-mêmes : le sens à donner au principe hiérarchique, à l’obligation de réserve, au devoir d’obéissance ; le critère de nationalité pour l’accès aux emplois publics ; la différence entre travail prescrit et travail réel, entre égalité formelle et égalité réelle ; la place à réserver à l’usager ; l’irruption des technologies de l’information ; les traductions concrètes du principe de laïcité.
Bretagne – Ile de France – Il reste que les fonctionnaires apparaissent souvent, au moins aux yeux d’’une partie de l’opinion, comme des privilégiés ?
C’est une appréciation injuste et infondée, mais il ne suffit pas de l’affirmer et même de le démontrer. Je pense qu’il revient aussi aux fonctionnaires et à leurs organisations syndicales qui ont un statut de s’occuper des salariés qui ne sont pas protégés par un statut législatif mais soumis au contrat qui fait la loi entre salarié et employeur. C’est pourquoi je défends l’idée d’un statut des travailleurs salariés du secteur privé. Ce statut, intégré au code du travail, assurerait la sécurité des parcours professionnels, ce serait une sécurité sociale professionnelle. Ainsi pourraient être établies les conditions de la solidarité et du progrès social pour tous les salariés dans le respect de la spécificité du service de l’intérêt général des fonctionnaires.
[1] Anicet Le Pors et Gérard Aschieri, La fonction publique du XXIe siècle, Éditions de l’Atelier, 232 p., 19 euros.
Au lendemain des attentats commis contre Charlie-hebdo, l’ancien ministre communiste de la fonction publique (1981-1984), père du statut actuel des fonctionnaires, et le secrétaire national de la FSU jusqu’en 2010, (premier syndicat dans l’éducation nationale) appellent à renforcer le rôle de la fonction publique, riche de ses principes républicains, pour une meilleure cohésion sociale de la société.
Éditions de l’Atelier
L’Humanité – A l’heure où la loi du marché s’impose dans les discours et que les moyens des services publics sont rognés, pourquoi vous a-t-il paru important de remettre en perspective l’histoire de la fonction publique ?
Anicet Le Pors – C’est impératif aujourd’hui de faire cette mise au point et c’est un devoir de mémoire. L’histoire de la fonction publique porte sur plusieurs siècles. Jusqu’à la Libération, elle a été caractérisée par le principe hiérarchique, l’autorité. Quand, à la Libération, dans l’esprit du Conseil national de la résistance, des hommes comme Michel Debré et Maurice Thorez entreprennent l’élaboration du « statut de 1946 », ils réalisent un contre-pied total à l’état d’esprit qui prévalait jusque-là. Avant, les syndicats étaient hostiles à un statut des fonctionnaires. Ils considéraient que c’était un instrument d’autoritarisme, ils parlaient de « statut carcan ». Les hommes de la Libération ont retourné l’instrument contre l’autoritarisme, pour en faire un statut fondateur, démocratique et efficace. C’est sur cette base que nous avons vécu jusqu’à maintenant. En 1981, le projet a été d’en approfondir les principes et de le moderniser. A la Libération, il y avait un million de fonctionnaires, deux millions en 1981 mais tous fonctionnaires de l’Etat. Aujourd’hui les 5,4 millions d’agents appartiennent à la fonction publique de l’Etat, la fonction publique territoriale, et à la fonction publique hospitalière.
Gérard Aschieri – Ce devoir de mémoire n’est pas qu’un devoir de mémoire. C’est aussi une manière de se projeter dans l’avenir à partir de la connaissance du passé. Il y a une histoire longue de la fonction publique dont nous pensons qu’elle n’est pas un archaïsme, ni une pièce d’histoire, mais un objet en devenir, dans l’intérêt général.
En quoi le statut des fonctionnaires, fixé par la loi et non le contrat, donne un sens particulier au travail de ces 5,4 millions d’agents publics?
Anicet Le Pors – es fonctionnaires sont régis par loi et non le contrat pour une raison simple : ils sont au service de l’intérêt général. Pour cette raison, leur indépendance doit être assurée vis-à-vis des pressions politiques, des pressions économiques, voir de l’arbitraire administratif. Elle ne peut l’être que par la loi, qui est l’expression de la volonté générale au terme de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
En 1946, Maurice Thorez disait que le fonctionnaire était désormais un citoyen et non plus « le rouage impersonnel de la machine administrative ». C’est le principe du fonctionnaire-citoyen. Le statut est protecteur et garantit la neutralité du service public. Mais l’agent public est aussi responsable et doit rendre compte de sa mission à la société. Un ensemble de principes républicains (égalité, indépendance, responsabilité) constituent les fondements de notre conception française de la fonction publique. Parce qu’elle est fondée sur des principes, nous pensons qu’elle peut se projeter dans l’avenir. Non seulement le libéralisme n’est pas l’horizon indépassable de notre société en crise de civilisation aujourd’hui, mais au contraire c’est la perspective d’une société plus globale, ayant une conscience forte de l’unité de son destin, qui aura selon nous de plus en plus besoin de services publics nationaux, continentaux, internationaux, mondiaux. La mondialisation n’est pas seulement la mondialisation du capital.
Gérard Aschieri – La généralisation du statut aux trois versants de la fonction publique a apporté l’unité. L’action publique ce n’est pas seulement l’action de l’Etat. C’est l’action des collectivités territoriales. C’est l’action des établissements hospitaliers. Le fait d’unifier tous ces personnels autour de mêmes règles permet d’une certaine manière d’avoir une grande fonction collective au service de l’intérêt général. Ca devrait permettre la mobilité, une mobilité utile aux personnels et à l’efficacité générale du service public. Je trouve qu’aujourd’hui, avec les lois de décentralisation successives, on donne de plus en plus de pouvoirs aux collectivités territoriales. Par exemple, l’Etat transfère un certain nombre de ses missions aux collectivités : cette question de l’unité de la fonction publique, du renforcement de son unité et donc des garanties des fonctionnaires est une question qui devrait être traitée. Et qui ne l’est pas assez aujourd’hui.
Par ailleurs, le statut est la garantie pour les usagers eux-mêmes du respect d’un certain nombre de principes. La fameuse garantie de l’emploi des fonctionnaires, donc la distinction entre la carrière et l’emploi, permet d’assurer partout la présence du service public, la continuité et la pérennité de l’action publique. Elle permet d’assurer l’indépendance. Et, ce qui n’est pas négligeable, l’intégrité. On peut dire tout ce qu’on veut, dans notre pays, il y a peu de scandales qui touchent les fonctionnaires. Globalement, on a une fonction publique intègre. C’est extrêmement important et c’est lié à la loi. Le statut, parce qu’il assure à chacun une carrière, ne met pas les gens en concurrence. Il leur permet de travailler ensemble. Un des problèmes que nous avons aujourd’hui dans les dérives de la gestion du personnel, c’est qu’on développe la mise en concurrence, alors que le travail moderne et efficace doit reposer sur plus de collectif.
Les syndicats de la fonction publique s’inquiètent du traitement qui lui est fait : gel du point d’indice depuis 2010, baisse du pouvoir d’achat… Ils s’inquiètent de la continuité de la politique sarkozyste bien que François Hollande ne remette pas en cause le statut. Qu’en est-il réellement de la réflexion politique aujourd’hui sur la fonction publique ?
Gérard Aschieri – Il y a un discours plutôt positif. Simplement, nous sommes toujours dans une vision gestionnaire et budgétaire prédominante. Il y a beaucoup de dialogue social, de négociations, de concertations. Sauf qu’il n’y a pas de réflexion sur un vrai projet et sur du long terme. On gère au jour le jour avec le regard non pas rivé sur ligne bleue des Vosges mais sur les déficits budgétaires. On négocie, mais on ne négocie pas sur les questions centrales que se pose tout le monde : le pouvoir d’achat et la valeur du point d’indice. Il y a cette contradiction entre un discours qu’on ne peut qu’approuver, et l’absence d’un projet qui aboutit à ne pas reconnaître l’utilité des fonctionnaires, et donc à ne pas les payer, et à ne pas prendre les mesures politiques de recrutement, de prévision des besoins. On ne le fait pas, parce qu’on a décrété a priori qu’il ne faut pas augmenter les fonctionnaires.
Les politiques sont incapables de penser en terme d’investissement dans l’avenir. C’est très frappant : quand on parle d’investissement, on ne parle jamais des personnes. Les personnes sont considérées comme un coût. Or, quand on regarde les besoins auxquels répondent les fonctionnaires ce sont fondamentalement des besoins d’avenir : l’éducation, la sécurité. Avec les évènements récents que nous avons connus, les gens aux premières lignes sont des policiers, des personnels hospitaliers, des enseignants : ce sont tous des fonctionnaires. Et personne n’en demande la réduction. On a fait comme si les fonctionnaires étaient un corps à l’époque de Courteline. Or la fonction publique répond à des besoins concrets d’accès aux droits, de cohésion sociale, d’éducation, de sécurité. Le gouvernement le dit, d’une certaine manière, mais n’en tire pas de vraies conséquences. Et ça peut être dangereux. A un moment donné, les fonctionnaires peuvent avoir le sentiment qu’ils ne comptent pour rien. Si on veut de l’efficacité, il faut jouer sur le sens du service public. Il faut jouer sur l’attachement aux missions. Si les fonctionnaires ont le sentiment que les responsables politiques ne tiennent pas compte de cet engagement, de ce sens des responsabilités, de l’attachement aux services publics, ils diront basta. Et là ce sera une menace pour l’avenir.
Anicet Le Pors – Il faut donner acte au gouvernement d’un discours dont la tonalité tranche avec les discours précédents. Le gouvernement parle beaucoup de dialogue social. Mon expérience me permet de penser que l’on parle d’autant plus de dialogue social qu’il n’y a pas grand-chose à négocier. Alors on dialogue socialement sur le dialogue social lui-même. Ce qui ne fait rien progresser. Il y aurait des choses simples pourtant à faire. On pourrait assainir la situation en revenant sur les décisions prises par les gouvernements de droite et en les annulant. Il serait très facile d’abroger les dispositions de la loi Galland (1). Et ça ne coûterait rien. Le gouvernement pourrait revenir aussi sur l’amendement Lamassoure qui a abrogé la loi du 19 octobre 1982 qui établissait une certaine proportionnalité, entre les durées de grève et les prélèvements pour faits de grève (2). C’est comme ça dans le privé. Il pourrait aussi y avoir une vision plus rigoureuse concernant le recrutement de contractuels. Le statut a toujours prévu qu’il existe des recrutements contractuels pour certains types d’activités en nombre restreint. Les emplois publics permanents doivent être pourvus par des fonctionnaires. Il y a toute une série de mesures comme cela qui ne coûteraient rien. Quand un gouvernement de droite succède à un gouvernement de gauche, il n’hésite pas à revenir sur des dispositions prises. Quand un gouvernement de gauche prend la suite d’un gouvernement de droite, on a l’impression qu’il y a une sorte d’inhibition. En économie, on appelle ça un « effet de cliquet ». Comme une sorte d’irréversibilité qui s’est créée. C’est comme ça, donc on ne revient pas en arrière.
La fonction publique devrait permettre des multi carrières dans le cadre d’une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences à moyen et long terme, avec des formations continues associées. Un fonctionnaire pourrait avoir 3 ou 4 métiers dans sa vie professionnelle. Ce serait pour lui une source d’enrichissement et un moyen d’efficacité très grand pour la société. Je suis attaché au domaine de l’égalité homme femme dans l’accès aux fonctions supérieures de la fonction publique. Beaucoup d’emplois supérieurs sont à la disposition du gouvernement. Pourquoi ne veille-t-il pas, progressivement, à une parité ?
A travers la question des services publics et de la fonction publique, se pose celle de la conception de notre société. Quel rôle social peut incarner la fonction publique ?
Anicet Le Pors – Au cours des trente dernières années marquées par un ultralibéralisme, on nous a proposé l’entreprise et le management comme référence absolue. On enjoignait à la fonction publique de se comporter comme des patrons. J’ai rencontré des hauts fonctionnaires qui se prenaient pour des capitaines d’industrie. Ridicule. Tout au contraire, la fonction publique a vocation à être une grande référence sociale parce qu’elle est au service de l’intérêt général. Très longtemps, la politique salariale de la fonction publique a été la référence, y compris dans une large fraction du secteur privé. L’ancêtre du Smic a été créé dans le statut de 1946 ! Il faut rappeler qu’au moment de la crise de 2008, nombre d’observateurs ont considéré que le service public en France, par son étendue et son organisation, a joué un rôle d’ « amortisseur social ». Même François Fillon l’a dit !
Les fonctionnaires font partie de la société, une société en crise, que je caractérise depuis longtemps comme une société en décomposition sociale. Elle a quitté un siècle prométhéen, le Xxe s., et se situe maintenant entre deux siècles, dans une période de transition. Nous sommes dans un passage d’une civilisation à une autre dont nous ignorons le sens. C’est une situation ingrate. Edgar Morin parle aujourd’hui de « métamorphose ». J’ai écrit, il y a une vingtaine d’années, un livre « Pendant la mue, le serpent est aveugle », une phrase d’Ernst Jünger qui m’apparaît pertinente aujourd’hui. Passer d’un état à un autre est nécessaire pour grandir, pour aller de l’avant, mais on passe inévitablement par une phase de transition où on est particulièrement vulnérable. Et aujourd’hui nous sommes dans cette situation. Le serpent est aveugle.
Gérard Aschieri – Aujourd’hui, il y a un discours sur le vivre ensemble, sur la laïcité. Pourquoi est-ce qu’on n’engage pas une discussion, une concertation sur ce que signifie pour la Fonction publique la mise en œuvre d’une société du vivre ensemble. Quel rôle pour la fonction publique, quel apport des fonctionnaires ? Cet apport serait décisif. Et ce serait une occasion en or de s’adresser aux fonctionnaires et de débattre avec eux. S’il faut réaffirmer le principe de laïcité dans la fonction publique, qui est fondamental, il faut en même temps réfléchir sur le principe de laïcité. Qu’est-ce que c’est ? pourquoi il y a laïcité ? Comment on fait concrètement pour mettre en œuvre cette laïcité ? Pour beaucoup de fonctionnaires, comme dans la société, la laïcité est apparue comme quelque chose de formel. On a besoin de lui redonner du sens. Ca implique une vraie formation, des débats professionnels. Quand on est devant une classe par exemple comment fait-on ? Si les fonctionnaires sont laïcs, c’est parce qu’ils sont neutres par rapport à toutes les opinions et toutes les sensibilités. Cette nécessité est consubstantielle à la fonction publique. En même temps, elle doit être intelligente, faire l’objet de réflexions, notamment sur ses pratiques.
Plus particulièrement, quelle place l’éducation doit-elle prendre ?
rard Aschieri – C’est une banalité de dire que le rôle de l’éducation est central. La vraie question c’est comment mettre en œuvre ce rôle central qu’est l’éducation ? Ça renvoie à l’appréciation que l’on porte sur l’école aujourd’hui, sur son fonctionnement. Je pense que la question centrale de l’éducation aujourd’hui, c’est celle des inégalités. Et cette question surdétermine tout le reste y compris la façon dont on peut traiter de la laïcité, de l’enseignement moral et civique. On peut tenir un discours aux enfants sur ce qu’il faut faire et ne pas faire, sur la laïcité, sur le respect des autres, sur l’égalité. Mais si l’école, dans leur vécu, leur apparaît comme ne mettant pas en œuvre ces principes, ce discours passera par-dessus leur tête. Il ne faut pas s’étonner de ce qui se dit, des incidents avec les élèves qui refusent la minute de silence après les attentats à Charlie hebdo. Dans une école qui, dans certains secteurs, est extrêmement inégalitaire, extrêmement ghettoïsée, le travail éducatif est rendu extrêmement difficile. La priorité, aujourd’hui, à l’école doit être la lutte contre les inégalités.
Il n’y a que la fonction publique qui puisse assurer ça. Or on ne doit avoir une conception du service public qui serait d’arriver à l’égalité par l’uniformité, mais cela nécessite d’avoir une réflexion pour donner plus à ceux qui ont moins. Il faut aussi traiter les questions des contenus d’enseignement, de l’encadrement des élèves. Ce n’est pas seulement une question de moyens, mais aussi de méthode et donc de formation des personnels. Mais l’école ne peut pas faire tout, toute seule. Dans des cités ghettoïsées, l’école l’est aussi. Elle ne peut compenser totalement les inégalités sociales. Mais elle peut se donner l’objectif de le faire et faire bouger des choses.
Pour vous, le service public est aujourd’hui au cœur d’un débat de civilisation, au niveau national mais aussi au niveau mondial. Vous proposez même de réfléchir à un service public à l’échelle de la planète autour d’un intérêt général globalisé…
Gérard Aschieri – Attention, nous ne disons pas : il suffit de transposer ce qu’on fait en France au niveau mondial et ce sera réglé. En revanche, il y a un certain nombre de principes qui pourraient être actés au niveau mondial comme la neutralité, l’égalité, un intérêt général indépendant des intérêts particuliers. Ils pourraient être sanctionnés par des accords, par des instances mondiales. Et ensuite servir de base à des constructions de services publics ou à des collaborations avec des services publics qui existent. Nous pouvons tout imaginer.
Anicet Le Pors – Il existe déjà une organisation mondiale de la santé, une organisation météorologique mondiale, une organisation internationale du travail. Elles sont plus ou moins opérationnelles. Il existe des fonctionnaires européens, des Nations Unies. On imagine mal que ce soit la main invisible du marché qui détermine les couloirs de la navigation aérienne. Internet est déjà la matérialisation de la communication. Les échanges culturels sont déjà mondialisés. La convention de Genève de 1951 sur le droit d’asile est déjà un texte référence qui oblige 150 pays sur 193 ! Les prémisses sont déjà en place. On peut avancer des idées de bon sens qui apparaissent comme utopiques… On a quand même réussi à créditer l’idée d’un service public de l’eau qui aurait un caractère mondial. Pourquoi ne pas faire le même raisonnement pour les ressources du sol et du sous-sol. La terre a produit du charbon, du fioul, du gaz : pourquoi cela appartient-il aux gens qui, à la faveur de contingences historiques particulières, occupent le sol et s’approprient le sous-sol ? Ça se discute ! Il faudrait le discuter de plus en plus. De manière à ce que ces biens communs soient vraiment communs.
Je partage l’avis de Marcel Gauchet dans son livre « Le désenchantement du monde ». Je crois qu’on peut beaucoup expliquer ce qui se passe aujourd’hui par le fait que, sur plusieurs siècles, l’évolution des sociétés est caractérisée par la sortie de la religion. Cela pose des problèmes de décalage entre les peuples en fonction des contingences de l’histoire récente. Cela peut expliquer aussi les violences à caractère religieux qui ont lieu et qui, d’une certaine façon, traduisent une volonté de survie et une inadaptation à la modernisation, au sens le meilleur qu’on puisse imaginer. C’est pour ça que la liberté d’expression a autant d’importance, parce qu’elle heurte l’idée d’une loi naturelle, d’une transcendance qui dirait le vrai plus que ce que les hommes sont capables de dire entre eux.
(1) la loi Galland du 13 juillet 1987 a porté atteinte au principe de parité des fonctions publiques
(2)dans la fonction publique d’Etat, tout arrêt de travail inférieur à la journée, quelque soit sa durée, entraine une retenue sur salaire d’une journée.
Gérard Aschieri, membre du Conseil économique, social et environnemental, ancien secrétaire général de la FSU, et Anicet Le Pors, conseiller d’Etat honoraire, ancien ministre de la Fonction publique, publient ce jeudi 15 janvier 2015 un livre commun intitulé « La fonction publique du XXIe siècle ».« Ce n’est pas un livre de techniciens, mais un livre pédagogique dans une visée politique, explique Gérard Aschieri, aujourd’hui membre du Conseil économique, social et environnemental. La fonction publique fait partie du débat politique, comme le démontre la campagne à la présidence de l’UMP, où le thème a été discuté. À travers la question de la fonction publique se pose celle de la conception de la société, de la prise en compte de l’intérêt général pour construire les biens communs. » Son idée-force : « sortir de la vision budgétaire et managériale », assénée par les derniers gouvernements. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, 150 000 postes ont été supprimés dans la fonction publique d’État via le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux. Depuis 2010, le point d’indice servant de base à la rémunération des agents a été gelé, les conditions de travail ont empiré. En décembre, quatre syndicats appelaient à la mobilisation contre la cure d’austérité du gouvernement Hollande visant à réduire la dette publique, qui impactait directement les services publics. Malgré une volonté affichée de favoriser le dialogue social, les négociations ne débouchent pas et la forte abstention lors des récentes élections professionnelles tend à prouver que les fonctionnaires baissent les bras devant la privatisation et le rabotage de leurs missions.Or, pour Anicet Le Pors, « il faut convaincre les fonctionnaires qu’ils sont à l’avant-garde de la modernité, de la démocratie ». Et de rappeler que pendant la crise « ils constituent un amortisseur social », lors de drames « les fonctionnaires de police, les agents hospitaliers font bien leur travail: ils ont le sens de l’intérêt général séparé de celui de la rentabilité de l’entreprise ». Si les fonctionnaires ne sont pas liés à leur employeur par un contrat, c’est qu’ils possèdent un statut imposé par la loi, qui les oblige à l’obéissance et la loyauté au service de l’intérêt général en contrepartie de garanties, comme la sécurité de l’emploi. Ce statut s’est solidifié au cours du XXe siècle et s’est généralisé aux trois versants (État, hospitalier, territorial) en 1983, grâce au ministre Le Pors, mais reste souple: il a déjà été modifié 225 fois législativement… Il peut donc encore évoluer pour accompagner la transition écologique, le développement des technologies de l’information et de la communication, l’acte 3 de la décentralisation. Mais comment intégrer l’université dans le recrutement des fonctionnaires? Comment créer une autre voie qui permette l’accès aux jeunes sans qualification autrement que par des contrats aidés? Comment intégrer l’usager dans la réflexion? Autant de pistes évoquées dans le livre et qui déjà feront débat le 28 janvier au Conseil économique, social et environnemental, avec Jean-Paul Delevoye, son président, ex-ministre de la Fonction publique sous les gouvernements Raffarin de 2002 à 2004.
Dans un essai commun, Anicet Le Pors et Gérard Aschieri appellent au débat pour renforcer une fonction publique efficace et moderne. par Kareen Janselme
À l’opposé du discours dominant multipliant les clichés sur les agents de la fonction publique et appelant à réduire son « coût », Anicet Le Pors et Gérard Aschieri s’expriment à rebours des tirades fatalistes et clament haut et fort : « Le XXIe siècle sera l’âge d’or de la fonction publique. » Dans la Fonction publique du XXIe siècle (1), livre qui paraît aujourd’hui, l’ex-ministre communiste de la Fonction publique (1981-1984) et le secrétaire général de la FSU jusqu’en 2010 (premier syndicat dans l’éducation nationale) mêlent leurs connaissances et leurs analyses.
Depuis 2010, les conditions de travail ont empiré
« Ce n’est pas un livre de techniciens, mais un livre pédagogique dans une visée politique, explique Gérard Aschieri, aujourd’hui membre du Conseil économique, social et environnemental. La fonction publique fait partie du débat politique, comme le démontre la campagne à la présidence de l’UMP, où le thème a été discuté. À travers la question de la fonction publique se pose celle de la conception de la société, de la prise en compte de l’intérêt général pour construire les biens communs. » Son idée-force : « sortir de la vision budgétaire et managériale », assénée par les derniers gouvernements. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, 150 000 postes ont été supprimés dans la fonction publique d’État via le non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux. Depuis 2010, le point d’indice servant de base à la rémunération des agents a été gelé, les conditions de travail ont empiré. En décembre, quatre syndicats appelaient à la mobilisation contre la cure d’austérité du gouvernement Hollande visant à réduire la dette publique, qui impactait directement les services publics. Malgré une volonté affichée de favoriser le dialogue social, les négociations ne débouchent pas et la forte abstention lors des récentes élections professionnelles tend à prouver que les fonctionnaires baissent les bras devant la privatisation et le rabotage de leurs missions.
Or, pour Anicet Le Pors, « il faut convaincre les fonctionnaires qu’ils sont à l’avant-garde de la modernité, de la démocratie ». Et de rappeler que pendant la crise « ils constituent un amortisseur social », lors de drames « les fonctionnaires de police, les agents hospitaliers font bien leur travail : ils ont le sens de l’intérêt général séparé de celui de la rentabilité de l’entreprise ». Si les fonctionnaires ne sont pas liés à leur employeur par un contrat, c’est qu’ils possèdent un statut imposé par la loi, qui les oblige à l’obéissance et la loyauté au service de l’intérêt général en contrepartie de garanties, comme la sécurité de l’emploi. Ce statut s’est solidifié au cours du XXe siècle et s’est généralisé aux trois versants (État, hospitalier, territorial) en 1983, grâce au ministre Le Pors, mais reste souple : il a déjà été modifié 225 fois législativement… Il peut donc encore évoluer pour accompagner la transition écologique, le développement des technologies de l’information et de la communication, l’acte 3 de la décentralisation. Mais comment intégrer l’université dans le recrutement des fonctionnaires ? Comment créer une autre voie qui permette l’accès aux jeunes sans qualification autrement que par des contrats aidés ? Comment intégrer l’usager dans la réflexion ? Autant de pistes évoquées dans le livre et qui déjà feront débat le 28 janvier au Conseil économique, social et environnemental, avec Jean-Paul Delevoye, son président, ex-ministre de la Fonction publique sous les gouvernements Raffarin de 2002 à 2004.
A l’heure où le discours dominant fait du marché l’alpha et l’oméga de la vie économique et sociale, le service public a-t-il encore un sens et un avenir ?Les missions des fonctionnaires sont-elles condamnées à se rabougrir sous la pression du dogme de la réduction des déficits publics ? Est-il envisageable de construire les services publics que le XXIême siècle appelle ? Les auteurs Anicet LE PORS et Gérard ASCHIERI entendent restituer à un public large » les éléments historiques et actuels qui donnent sens au travail et au statut des cinq millions d’ agents employés par l’ Etat, les collectivités territoriales et les hôpitaux » . Tirant » les conséquencesde l’ impasse néolibérale mise en évidence par la crise financière » , ils proposent » une vision dynamique de la fonction publique. Au service de la société, elle est un outil décisif pour traduire dans le quotidien ses idéaux de liberté, d’ égalité, de justice et de sauvegarde de la planète » . L’ ouvrage ouvre une » perspective audacieuse » : » renforcer, en s’ appuyant sur les capacités des fonctionnaires, la construction de biens communs au bénéfice de chaque citoyen » . Précisons que M. LE PORS, conseiller d’ Etat honoraire, président de section à la Cour nationale du droit d’ asile, estancien sénateur(PCF)(1977-1981)et ancien conseiller général (canton de Nanterre-Sud-Estd)es Hauts-de-Seine. Il fut ministre chargé de la Fonction publique et des Réformesadministratives(juin 1981-mars 1983), puis secrétaire d’ Etat chargé de la Fonction publique et des Réformesadministratives (mars 1983-juillet 1984) dans les gouvernementsde PierreMAUROY. Normalienet agrégéde lettres, M.ASCHIERIest membre du Conseil économique, social et environnemental et ancien secrétairegénéral de la Fédération syndicale unitaire-FSU.
Pour Anicet Le Pors et Gérard Aschieri, le XXIe siècle sera celui de la fonction publique
Par Clarisse Jay
« À l’heure où le discours dominant fait du marché l’alpha et l’oméga de la vie économique et sociale, le service public a-t-il encore un sens et un avenir ? Les missions des fonctionnaires sont-elles condamnées à se réduire sous la pression du dogme de la réduction des déficits publics ? Est-il envisageable de construire les services publics que le XXIe siècle appelle ? » Dans un ouvrage à paraître le 15 janvier intitulé « La Fonction publique du XXe » (1), l’ancien ministre de la Fonction publique Anicet Le Pors et l’ancien secrétaire général de la FSU Gérard Aschieri rappellent les fondements de la fonction publique, son lien avec les services publics et la replace, dans toute sa diversité, dans le contexte actuel de constante évolution. Selon eux, face à l’impasse néolibérale mise en évidence par la crise financière, la fonction publique s’impose comme l’élément clé du XXIe siècle.
« Il faut sortir d’une vision budgétaire de la fonction publique »
Gérard Aschieri, membre du Conseil économique, social et environnemental, ancien secrétaire général de la FSU, et Anicet Le Pors, conseiller d’Etat honoraire, ancien ministre de la Fonction publique, publient ce jeudi 15 janvier 2015 un livre commun intitulé « La fonction publique du XXIe siècle ». Ils détaillent leur vision de la fonction publique et plaident pour une meilleure protection des salariés du privé, dans un souci d’égalité.
Quels objectifs poursuivez-vous avec ce livre sur la fonction publique du 21e siècle ?
Gérard Aschieri (1) : Nous avons voulu écrire non pas un ouvrage pour les techniciens mais un livre politique et pédagogique. La fonction publique figure dans le débat politique. La tendance actuelle consiste à tenir un discours sur les privilèges des fonctionnaires. Ce dernier est inapproprié ; le statut est même dans quelques cas moins protecteur que le privé, comme en matière de santé et de sécurité au travail. Il a fallu attendre 2015 pour qu’il y ait des CHSCT dans toute la fonction publique. Le droit de grève y est aussi plus limité.
Il faudrait plutôt réfléchir à un ensemble de garanties qui assurent à tous les salariés une protection, et des droits qui permettent de faire face aux évolutions des métiers. Notre livre a aussi des visées pédagogiques. Il faut sortir d’une vision de la fonction publique qui est soit budgétaire, soit managériale. C’est nécessaire aussi pour les fonctionnaires eux-mêmes, qui perdent parfois de vue les raisons d’être du statut.
Anicet Le Pors (2) : Nous avons en France une vision extensive de l’intérêt général et de la fonction publique, qui est fondée. Nous l’avons constaté lors des événements tragiques récents. En France, les agents publics sont protégés par la loi ; ils ne sont pas sous le coup de l’arbitraire des contrats. Le périmètre de la loi reste un véritable débat. Il est par ailleurs normal de se poser la question du nombre de fonctionnaires dont on aura besoin à moyen et long terme. Mais contrairement à une idée répandue, la fonction publique est presque entièrement paramétrable.
Comment la fonction publique doit-elle évoluer selon vous ?
Gérard Aschieri : Un certain nombre d’orientations devraient être mises en débat. Avec la réforme territoriale, l’Etat va confier de plus en plus de compétences aux collectivités. Ne faut-il pas transférer certaines garanties de la fonction publique d’Etat vers la territoriale ? Pour éviter notamment certaines « baronnies locales ».
Une autre grande question concerne les nouvelles technologies, qui soulèvent des problèmes moraux et éthiques. La loi devrait par ailleurs prévoir qu’un texte législatif qui n’évolue pas est un texte mort. Enfin, la fonction publique de carrière doit demeurer, car elle permet aux fonctionnaires de s’intégrer dans la fonction collective.
Anicet Le Pors : Le statut est solide, et contrairement à ce qui se dit en général, il est très souple. Aucun autre texte de cette ampleur n’a été modifié autant. La FPT est parfois considérée comme le maillon faible de la fonction publique. Il est vrai que la culture y est différente. Les relations entre fonctionnaires et élus ne se retrouvent pas dans les autres versants. La diversité des activités y est très grande. Mais la FPT enrichit la fonction publique. Elle est proche des besoins de la population.
Quel regard portez-vous sur l’action du gouvernement actuel ?
Anicet Le Pors : Le gouvernement n’accorde pas assez d’importance à des chantiers structurels. S’il adopte une tonalité différente des gouvernements antérieurs, il ne remet pas en cause les dénaturations qui ont été apportées au statut.
Gérard Aschieri : La volonté d’un dialogue social de qualité est très forte. Mais une réflexion prospective manque. Dans la réforme territoriale par exemple, le ministère se borne à rassurer sur le fait que les agents ne vont pas perdre leurs primes. On ne va jamais plus loin, y compris sur les conséquences sur la structuration de la fonction publique.
Il faudrait en outre poser la question du rôle de l’université dans le recrutement des fonctionnaires, et restaurer la troisième voie d’accès à l’ENA. La validation des acquis de l’expérience n’est enfin pas suffisamment développée dans la fonction publique.
Votre point de vue n’est-il pas atypique aujourd’hui ?
Gérard Aschieri : On oublie que payer des fonctionnaires, c’est aussi investir, sur des gens, des qualifications. Le plus moderne des laboratoires de recherche ne fonctionnera pas sans chercheurs. Les pays qui ont diminué leur nombre de fonctionnaires sont revenus sur leur décision. En réalité, il faut examiner les coûts. Avec moins de fonctionnaires, les services restent assurés, par des sous-traitants. Cela coûte quoi qu’il en soit. La vraie question est : comment on dépense l’argent ?
Anicet Le Pors : La fonction publique joue le rôle « d’amortisseur social », du point de vue de l’emploi, de la protection sociale, des retraites… d’un point de vue moral aussi. La première question que posent les pays en voie de développement est : comment faire pour lutter contre la corruption ? Or la corruption est tout à fait marginale en France, parce que la fonction publique est fondée sur des principes. On ne s’en rend pas compte, mais il s’agit d’une singularité dans ce monde.
On oublie que payer des fonctionnaires, c’est aussi investir, sur des gens, des qualifications.
Au final, êtes-vous plutôt optimistes ou pessimistes quant à la fonction publique du 21e siècle ?
Gérard Aschieri : Je suis assez optimiste. Il y a du débat. Et la fonction publique constitue un besoin. Des formes de prises en charge collectives, indépendantes, laïques, de l’intérêt collectif et du bien commun, seront nécessaires. Et ce, de plus en plus au niveau international. Un certain nombre de principes qui fondent l’existence de la fonction publique ont un avenir, pas uniquement en France.
Anicet Le Pors : Je suis aussi optimiste. Le 21e siècle sera l’âge d’or de la fonction publique. Nous serons amenés à nous engager dans la voie de la fonction publique. La France a la pratique des solidarités ; elle a une place éminente à prendre. Il faut convaincre les fonctionnaires qu’ils sont à l’avant-garde de la modernité, de la démocratie.
Il faut convaincre les fonctionnaires qu’ils sont à l’avant-garde de la modernité, de la démocratie.
A l’heure où le discours dominant fait du marché l’alpha et l’omega de la vie économique et sociale, le service public a-t-il encore un sens et un avenir ? Les missions des fonctionnaires sont-elles condamnées à se rabougrir sous la pression du dogme de la réduction des déficits publics ? Est-il envisageable de construire la fonction publique dont la société française du XXIe siècle a besoin ? Les services publics que la nouvelle civilisation appelle ?
En prenant à bras le corps ces questions, ce livre restitue à un public large, les éléments historiques et actuels qui donnent sens au travail et au statut des cinq millions d’agents employés par l’État, les collectivités territoriales et les hôpitaux. Tirant les conséquences de l’impasse néolibérale mise en évidence par la crise financière, Gérard Aschieri et Anicet Le Pors proposent une vision dynamique de la fonction publique : au service de la société, elle est un outil décisif pour traduire dans le quotidien ses idéaux de liberté, d’égalité, de justice et de sauvegarde de la planète.
Loin des injonctions de réforme dont le contenu n’est jamais débattu, cet ouvrage ouvre une perspective audacieuse : renforcer, en s’appuyant sur les capacités des fonctionnaires, la construction de biens communs au bénéfice de chaque citoyen.
Conseiller d’état honoraire, Anicet Le Pors a exercé de nombreuses responsabilités politiques et sociales, il fut notamment ministre de la Fonction publique et des Réformes administratives (23 juin 1981-17 juillet 1984), Sénateur(1977-1981) et Conseiller général (1985-1998) des Hauts-de-Seine. Auteur de nombreux ouvrages, il est reconnu pour ses réflexions et expertises ( ?) sur les questions du service public,, des collectivités locales, de la laïcité et sur le droit d’asile.
Ancien élève de l’Ecole normale supérieur (Ulm), dirigeant, puis de 2004 à 2007 Secrétaire Général de la FSU, Gérard Aschieri est membre du Conseil Economique Social et Environnemental.
de gauche à droite : Christian Pierre, Jean-Pierre Laigneau, Anicet Le Pors, Anne Le Pors, Victor Le Pors, Arnaud Le PorsLara et Victor Le Porsde gauche à droite : Christian PierreAnicet Le Pors, Jean-Pierre Laigneauau centre et de gauche à droite : Lara Le Pors, Gabriel etMorgane Friob, ZachariaAlaqqach et Anicet Le Pors
La sureté et la résistance à l’oppression sont des droits de l’homme et du citoyen. Aussi des mesures de sécurité sont-elles nécessaires pour conjurer les violences faites aux biens, aux personnes et aux idées. Mais elles ne sauraient constituer des réponses durables et fondamentales aux maux dont souffre notre société en métamorphose, en décomposition sociale profonde, se traduisant notamment par une perte de repères idéologiques, politiques, moraux. Situation dangereuse, consécutive de l’échec d’un XX° siècle « prométhéen » que j’illustrais en 1993 par le titre d’un livre Pendant la mue le serpent est aveugle emprunté à Ernst Jünger.
L’une des manifestations de cette décomposition est la montée des dérives sectaires et des intégrismes (catholiques, islamiques dans la récente période, et d’autres) et les forces pour les combatte doutent à la fois de la nature des principes à défendre et des moyens à mettre en œuvre. Cela s’est traduit par des attitudes de faiblesse et de facilité dans la confrontation nécessaire des idées. Faiblesse dans la défense de la laïcité et du service public. Facilité dans la confiance exclusive en la loi et la réglementation pour combattre des manifestations qui ont leur source dans des mœurs, des cultures et des religions qui se réclament d’un ordre naturel supérieur au contrat socia;
C’est ainsi que l’on a pu croire qu’il suffirait d’interdire par la loi le voile à l’école en 2004 pour assurer l’égalité homme femme dans l’éducation. D’autres signes identitaires ostentatoires ont surgi et le problème s’est déplacé sur la voie publique et il a fallu prendre une nouvelle loi contre le voile intégral en 2010. Les populations concernées ne pouvaient que s’en ressentir stigmatisées. Dans le même temps, il a paru de bon ton, aussi bien dans les juridictions que dans les partis de gauche, de penser pouvoir calmer le jeu en cédant sur les principes et en dénonçant les discriminations dont un ferme respect de la laïcité, notamment dans les services publics, serait la cause.
Ni la faiblesse ni la facilité ne pourront conjurer le danger. Une idéologie que l’on conteste se combat par une idéologie dont on a la conviction, le conservatisme par le progrès social, l’obscurantisme par la raison. Il s’agit d’un effort long et âpre qui justifie, par là, la liberté d’opinion et d’expression la plus complète et la plus résolue.