Un météo au tournant des années 1950-1960 – L’aviation civile; une administration dans Paris, par Pierre Laroua, décembre 2012

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale la Météorologie nationale se dégage de l’armée de l’Air, mais concentre encore l’essentiel de son activité sur la protection de la navigation aérienne, ce qui nourrit un complexe professionnel des météos, plus spéculatifs, vis-à-vis des contrôleurs, plus directement opérationnels. La formation, très spartiate, se déroule en internat au Fort de St-Cyr. La Météorologie nationale pourvoit alors les différents centres météo de l’Union française, en métropole et outre mer.

C’est ainsi qu’en 1953 je me suis retrouvé prévisionniste au Maroc, alors protectorat français, à Marrakech, sur la base aérienne 707 de l’armée de l’Air française qui formait des pilotes de chasse ; mon frère y fit sa formation. La station météo ne comptait que six à sept ingénieurs, techniciens et appelés du service militaire. Le seul Marocain, le sympathique Ahmed, était préposé à l’entretien de la station. Comme dans la plupart des stations météo, les relations professionnelles et familiales étaient fraternelles mais peu ouvertes sur la société marocaine. Je m’en suis assez rapidement rendu compte, ce qui m’a conduit a prendre une chambre dans la médina, près de la porte Bab Dukkala. Le téléphone et le télétype étaient les instruments de base de l’exploitation météorologique. Marrakech, station principale, collectait les observations des stations environnantes (Agadir, Ouarzazate, Safi) et effectuait des sondages atmosphériques par ballons gonflés à l’hydrogène, suivis au théodolite, ce qui exigeait une agilité visuelle que mes quelques tentatives m’ont dissuadé d’acquérir. La finalité du travail de la station était principalement la protection aéronautique de l’espace aérien de la BA 707, mais aussi des vols sur le nord Maroc, voire sur Paris via Casablanca. Accessoirement, nous participions aux actions de lutte contre les vols de sauterelles qui dévastaient les cultures, à la prévision des tempêtes de sable et à la survenance des premières pluies d’orage de la fin de l’été, lorsqu’elles parvenaient enfin, après des semaines de canicule, à atteindre le sol. Je me souviens encore des senteurs qui montaient de la terre sevrée d’eau pendant des mois. Le chef de la station météo d’Agadir, Albert Cotte, s’efforçait de provoquer la pluie avant l’heure par ensemencement d’eau en altitude des cumulonimbus qui se développaient sur le Haut Atlas, mais il n’a jamais pu prouver que sa méthode lui avait permis de recueillir en bas plus d’eau qu’il n’en avait versé en haut.

Outre la beauté de la région que je me reproche encore aujourd’hui de ne pas avoir suffisamment explorée, je garde de ce moment marocain une forte empreinte. La vie culturelle y était intense, animée notamment par l’Alliance française. Les prémices du mouvement vers l’indépendance du Maroc interpellaient les Français sur place, mais de façon fort différente selon qu’ils étaient colons ou fonctionnaires. J’ai beaucoup investi pour ma part durant cette période, mais dans un certain désordre : catéchisme aux enfants de la colonie française, lectures croisées de Teilhard de Chardin et de Marx, acquisition d’une première année de droit, militantisme au sein du mouvement Conscience française favorable à l’indépendance, adhésion à la CGT. Tout cela provoquait entre collègues de vifs débats, mais qui n’ont jamais dégénéré.

L’ambiance au centre météorologique régional de Casablanca où je fus affecté début 1956 était tout autre. Il était installé au sein de l’aéroport du camp Cazes. Les météos et leurs familles vivaient dans une cité toute proche et constituaient une colonie nombreuse, à la fois proche et concurrente de celle des contrôleurs de la navigation aérienne. Le travail de protection météo des vols avait recours à des techniques plus élaborées, fondées sur des modèles de prévision dont la conception se développait aux niveaux national et international. Une personnalité dominait le petit monde des météorologistes de Casablanca et même du Maroc : Robert Cazalé, par ses qualités professionnelles (il fut un précurseur de la météo maritime), ses engagements syndicaux, politiques et sa culture. Il terminera sa carrière comme directeur de la région météorologique Sud-Ouest.

La hiérarchie administrative était aussi plus sensible à Casablanca et, corrélativement, l’action syndicale (la plupart des météos étaient syndiqués). Celle-ci trouvait sa principale justification dans l’incertitude qui marquait la situation des personnels après l’accès à l’indépendance du Maroc. Certains voulaient rester, d’autres s’interrogeaient surtout sur leur point de chute en métropole. Il y eut de nombreuses grèves avec occupation de l’aéroport et des pistes. Finalement, presque tout le monde fut rapatrié courant 1957-1958.

C’est ainsi que je me suis retrouvé dans les services centraux de la Météorologie nationale du Quai Branly à Paris (entrée au 2 avenue Rapp), affecté au service de l’aérologie. Cette nouvelle situation me convenait parfaitement, car je retrouvais en métropole des possibilités de vie accrues. Au plan professionnel tout d’abord, puisqu’il s’agissait de participer aux prévisions nationales, au moment où la modélisation faisait des progrès considérables ; où l’on passait des mécanographes aux informaticiens. Tous les jours, à 11 heures, les différents services techniques de prévision se réunissaient dans le grand espace du deuxième étage pour échanger leurs conclusions sur les différentes évolutions possibles de la situation météorologique. Souvent avec prudence et modestie, quelquefois avec une certaine audace de la part de passionnés de météo, tel René Mayençon, toujours à l’affût de l’élément singulier susceptible d’annoncer un changement. Dans le même sens, avec beaucoup d’humour, le directeur de la Météo d’alors, Jean Bessemoulin, avait, dans une NIT (note d’information technique) démontré, statistiques à l’appui, que dans certaines circonstances, la météo se tromperait moins en reconduisant systématiquement le temps d’aujourd’hui pour demain, plutôt qu’en tentant de prévoir (pendant les périodes longues de temps stable, les prévisionnistes ont tendance à annoncer à plusieurs reprises un changement qui ne se produit qu’à la fin, tandis qu’en reconduisant le temps qu’il fait on ne se trompe qu’au moment du changement). De nombreuses autres figures ont marqué cette époque : André Viaud, premier directeur de la Météorologie nationale, qui s’était illustré dans la prévision du vol de Coste et Bellonte et avait révélé la forme en « virgule » des perturbations ; le colonel Chabod, directeur du personnel et l’un des derniers représentants de la météo militaire ; Robert Pône, un scientifique de haut niveau, aussi novateur que modeste ; Roger Mittner, directeur lui aussi, mais tourmenté entre ses affinités post-Libération et son souci d’asseoir son autorité administrative ; Jean Labrousse, mon camarade et mon ami, fonctionnaire pleinement citoyen, qui sera nommé directeur de la Météorologie nationale en 1982. Il y avait aussi de fortes personnalités syndicales qui bénéficiaient à l’époque d’une grande influence. Pour la CGT : Maurice Laporte (à qui je dois beaucoup de ma formation militante), Paul Bonnet, Michel Ledoux. Pour la CFDT : Daniel Van der Elst, Joseph Marchini. Pour Force ouvrière : Raymond Jalu, Jean Morand, Georges Nicod auquel me lie encore aujourd’hui une fidèle amitié.

Travailler à la météo offrait à l’époque une facilité non négligeable : en service continu, l’emploi du temps comportait un travail de douze heures de jour suivi, le lendemain, de douze heures de travail de nuit, puis de deux jours de repos, ainsi une seule journée était occupée sur quatre jours, ce qui laissait beaucoup de disponibilité pour des activités diverses. Plusieurs occupaient ce temps libre par des activités culturelles, il y avait beaucoup de peintres et de poètes à la météo. D’autres, parmi lesquels je figurais, consacraient ce temps à des activités associatives, syndicales ou politiques, très vivantes et occasion de vigoureuses confrontations. D’autres encore, ce fut également mon cas, reprenaient des études : Guy Champollion qui travaillait avec moi à l’aérologie, a ainsi pu faire des études complètes de médecine avant de s’installer en libéral à Rennes. En ce qui me concerne, confondant mes préoccupations politiques, le souci de l’efficacité syndicale (c’était l’époque du IVème plan, de la planification « à la française », « ardente obligation » pour le Général de Gaulle), et le sentiment vague que j’avais épuisé les plaisirs du travail à la météorologie, j’ai validé mon année de droit dans un cursus de sciences économiques aboutissant à un diplôme d’études supérieures avec un mémoire intitulé « Aléas météorologiques et développement planifié», puis à une thèse de doctorat d’État après être passé, en 1965, de la prévision météorologique à la prévision économique au sein de la direction de la Prévision du ministère de l’Économie et des Finances.

Ce parcours individuel parallèle, voire dissident, n’a pourtant pas été sans incidence sur la météorologie. C’est ainsi qu’après des vacances passées en République démocratique allemande (RDA) en 1964, où j’avais vu à la télévision la présentation de la météo, j’en ai informé le directeur d’alors, Roger Mittner, en l’engageant vivement à en faire application en France, ce qui interviendra peu après. C’est aussi le moment où les quotidiens entreprennent de créer des rubriques météo (je prendrai l’initiative de celle introduite de façon fort artisanale dans l’Humanité). Soucieux de diversifier les activités météorologiques que je trouvais beaucoup trop confinées dans la navigation aérienne, j’ai imaginé la création d’un fonds de concours qui serait chargé de recueillir des recettes provenant de services de la météorologie à d’autres branches de l’économie. Enfin, j’ai fait déposer à l’Assemblée nationale et au Sénat une proposition de loi relative à une réforme de la Météorologie nationale (1). Je fus reçu par Jacques Duclos, président du groupe communiste à la Haute assemblée ; il m’accueillit, avec la faconde qui fit sa réputation, par ces mots, dont je ne sus que plus tard qu’ils étaient démarqués d’un vers de Cyrano de Bergerac : « La météo ! Ah oui, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! ». Il s’empressa, néanmoins, de déposer la proposition de loi.

(1) Proposition de loi tendant 1° à l’établissement d’un statut du service météorologique français , 2° au développement de l’assistance et de la recherche météorologique en France (Assemblée nationale, n° 1354, séance du 7 mai 1965).

Photo du haut : A.LP prévisioniste à Marrakech à l’occasion d’un exposé de situation à quare pilotes de la BA 707, en 1955.


Atelier de saisie de la Climatologie à Paris : visite d’Anicet Le Pors ministre de la fonction publique 1982 (de face) avec monsieur Galzi (à droite), directeur du SMM (service météorologique métropolitain) ; derrière celui-ci , monsieur Nicod Georges.

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