Fonctionnaire, quelle idée ! – FSU « Comprendre et agir », mars 2009

Gérard Aschieri,

Jean-Michel Drevon, Anne Féray, Didier Horus, Springsfilds Marin, Daniel Rallet

 

(Éditions Nouveaux regards et Syllepse)

 

Préface

 

 

Le Statut général des fonctionnaires

une composante majeure du pacte républicain

 

Anicet Le Pors
Ancien ministre de la Fonction publique et des Réformes administratives

La fonction publique se trouve aujourd’hui au centre de l’actualité en raison de l’offensive aggravée du gouvernement contre les services publics et plus précisément contre ceux qui répondent le plus directement aux missions d’intérêt général qu’assument les différentes fonctions publiques. La fonction publique est au cœur de la notion de service public, et celui-ci est le vecteur de l’intérêt général dont la prise en compte est très ancienne dans notre histoire : sous l’Ancien Régime, c’était le « bien commun » que le roi avait la charge de défendre pour son peuple. C’est l’ « utilité commune » évoquée dès l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », tandis que l’article 17 évoque une notion voisine, celle de « nécessité publique ». C’est l’intérêt général qui permet de fonder en droit les relations de l’État et de la société. Sous cette inspiration historique, s’est créée, en France, à la fin du XIX° siècle une école du service public. C’est dans ce cadre général qu’il convient de situer la défense de la fonction publique et de ses statuts.

Une longue marche

L’idée d’un statut général des fonctionnaires ne s’est pas imposée d’emblée. Il n’y avait guère plus de 200 000 fonctionnaires à la fin du XIX° siècle, régis par règles disparates. Tous les projets de statuts alors présentés et jusqu’à la seconde guerre mondiale par les gouvernements répondaient à la préoccupation de traduire par des règles strictes le principe hiérarchique d’obéissance des fonctionnaires. Les associations de fonctionnaires, puis les syndicats qu’ils avaient constitués considéraient donc ces projets comme des « statuts carcans ». Pour autant des droits importants avaient été acquis au fil du temps : la fixation par la loi de l’accès au dossier en 1905, les règles de l’avancement en 1911, du détachement en 1913, la loi Roustan en 1920, la reconnaissance de fait des syndicats de fonctionnaires en 1924 ; d’autres encore étaient intégrés dans la jurisprudence du Conseil d’État, ce qui conduisait parfois à parler de « statut jurisprudentiel ».

Un premier statut avait été élaboré sous Vichy : c’était la loi du 14 septembre 1941, inspirée par la charte du travail de l’État français. Si le programme du CNR ne comportait pas de disposition prévoyant de doter les fonctionnaires d’un statut législatif, il n’en reste pas moins que la loi du 19 octobre 1946 « relative au statut général des fonctionnaires » peut être regardée comme l’un des grands textes démocratiques et progressistes du lendemain de la seconde guerre mondiale. Son élaboration, initiée par le général De Gaulle et reprenant les acquis de la jurisprudence du Conseil d’État, sera essentiellement le résultat d’un travail réalisé sous l’impulsion de Maurice Thorez, alors ministre d’État chargé de la Fonction publique, impliquant activement des représentants de la CGT et de la CFTC. Le statut, qui ne concernait que les fonctionnaires de l’État, prévoyait le cadre juridique du système de rémunération, l’organisation des carrières dans les différents niveaux de qualification, l’institution d’un régime spécifique de sécurité sociale et d’un nouveau régime de retraites. Certes, il portait la marque de son époque, il reflétait nécessairement l’état de l’administration et de la société au lendemain de la seconde guerre mondiale. C’est ainsi, par exemple, qu’on évoquait la notion de « cadre » et non de « corps » de fonctionnaires, vocabulaire que nous ne reprendrions pas aujourd’hui. Mais il a ouvert la voie à l’affirmation d’une conception démocratique qui n’a cessé de s’affirmer et de se préciser ensuite.

La réforme intervenue par l’ordonnance du 4 février 1959, consécutivement à l’entrée en vigueur de la constitution de la V° République opérant une nouvelle répartition entre la loi et le décret, reviendra sur certaines dispositions positives du statut de 1946, dont les acquis essentiels seront cependant sauvegardés. Le changement de majorité, en 1981, ouvrira la voie à la plus importante réforme depuis la Libération. Elle annulera les dispositions restrictives de la période précédente, améliorera les dispositions statutaires des fonctionnaires de l’État et surtout, en liaison avec la loi de décentralisation du 2 mars 1982, étendra le Statut aux agents des collectivités territoriales, puis des établissements publics hospitaliers et des établissements publics de recherche.

Ainsi, si on se met ainsi dans une perspective historique, il y avait environ 200 000 fonctionnaires de l’État en France au XIX° siècle, on en comptait moins de 700 000 avant la deuxième guerre mondiale, quelque 900 000 au 1er janvier 1946 (dont seulement 520 000 titulaires), 2,1 millions de fonctionnaires de l’État en 1981. Aujourd’hui, c’est 5,2 millions d’agents publics qui sont reconnus comme fonctionnaires, selon la définition qu’en donne la loi du 13 juillet 1983, c’est-à-dire salariés d’une collectivité publique dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle. Quant à l’ampleur du dispositif statutaire : le statut de la loi du 19 octobre 1946 comptait 145 articles, l’ordonnance du 4 février 1959 ramena ce nombre à 57, dans le statut actuel, il y en a plus de 500. À ceux qui glosent sur la rigidité du statut général on peut répondre que peu de textes ont fait la preuve d’une telle capacité à évoluer sur une aussi longue période.

Un Statut général « à trois versants »

L’élargissement considérable du champ statutaire en 1983-1984 entraînait une plus grande hétérogénéité de l’ensemble des agents concernés et donc une plus grande difficulté à assurer son unité dans le respect des diversités qui font la richesse des services publics. La nouvelle architecture statutaire devait intégrer des agents jusque-là régis par le livre IV du code des communes pour les territoriaux et le Livre IX du code de la santé publique pour les hospitaliers, qui importaient nécessairement leurs singularités, leurs différences, dans le nouveau dispositif. Cette dialectique de l’unité et de la diversité a été réalisée, d’une part en refondant l’ensemble sur les principes républicains de la conception française de fonction publique, d’autre part en respectant les spécificités à la fois juridiques et professionnelles des différentes catégories concernées.

Trois principes fondaient cette unité.

D’abord, le principe d’égalité, par référence à l’article 6 de la Déclaration des doits de l’homme et du citoyen de 1789 qui dispose que l’on accède aux emplois publics sur la base de l’appréciation des « vertus » et des « talents » c’est-à-dire de la capacité des candidats ; nous en avons tiré la règle que c’est par la voie du concours que l’on entre dans la fonction publique.

Ensuite, le principe d’indépendance du fonctionnaire vis-à-vis du pouvoir politique comme de l’arbitraire administratif que permet le système dit de la « carrière » où le grade, propriété du fonctionnaire, est séparé de l’emploi qui est, lui, à la disposition de l’administration ; principe ancien que l’on retrouve déjà formulé dans la loi sur les officiers de 1834.

Enfin, le principe de responsabilité qui confère au fonctionnaire la plénitude des droits des citoyens et reconnaît sa source dans l’article 15 de la Déclaration des droits de 1789, lequel indique que chaque agent public doit rendre compte de son administration ; conception du fonctionnaire-citoyen opposée à celle du fonctionnaire-sujet que Michel Debré définissait ainsi dans les années 1950 : « Le fonctionnaire est un homme de silence, il sert, il travaille et il se tait ».

C’est sur cette base qu’a donc été construite cette fonction publique « à trois versants », à la fois ensemble unifié et respectueux des différences comme l’indiquent ses quatre titres adoptés successivement de 1983 à 1986, l’un après l’autre car tout le monde ne marchait pas du même pas. Des conceptions contradictoires existaient aussi au sein même du gouvernement, Gaston Deferre, ministre de l’Intérieur inclinant en faveur d’une fonction publique d’emploi pour les agents des collectivités territoriales. Une unification intégrale aurait insuffisamment respecté la diversité des fonctions (elle était au demeurant impraticable sans modification constitutionnelle, l’article 72 de la constitution posant le principe de libre administration des collectivités territoriales). Une séparation complète des fonctions publiques aurait consacré une « balkanisation » conduisant inévitablement à leur hiérarchisation (1).

Depuis, le système a résisté face aux multiples attaques dont il a été l’objet. La première alternance politique entre 1986 et 1988 permet au pouvoir politique, notamment avec la loi Galland du 13 juillet 1987, de s’attaquer au « maillon faible » du système : la fonction publique territoriale, de réintroduire dans l’ensemble du statut général des éléments de fonction publique d’emploi (listes d’aptitude, cadres d’emploi, recours accru aux contractuels, etc.), de clientélisme. La loi du 19 novembre 1982 sur les prélèvements en cas de grève est abrogée par l’amendement Lamassoure, de même que la 3° voie d’accès à l’ENA réservée aux détenteurs de mandats électifs, associatifs et syndicaux, etc. En 1990, les PTT et France-Télécom sont placés hors fonction publique. Les attaques reprennent de 1993 à 1997 avec la réforme Hoëffel, et une stratégie de « mise en extinction » du statut général par la déréglementation, les privatisations, la contractualisation, jusqu’à l’attaque frontale du rapport du Conseil d’État en 2003 proposant une autre conception de la fonction publique, une fonction publique d’emploi, alignée sur le modèle européen dominant (2).

Face à la « contre-révolution culturelle »

En France, 7,2 millions de personnes occupent un emploi de service public, la plupart sous statut, soit plus du quart de la population active dont les règles échappent pour une large part à celles du marché. Il s’agit d’une réelle spécificité, dans un monde dominé par le libéralisme économique ; ce qui explique que les gouvernements se sont ingéniés au cours des dernières années à réduire ce qu’ils considèrent comme une anomalie. Avec cet objectif, l’actuel président de la République en a même appelé à une véritable « révolution culturelle » dans la fonction publique et diligenté un Livre blanc du conseiller d’État Jean-Ludovic Silicani qui, si ses dispositions étaient mises en application, aboutirait à la mise à bas du statut actuel. Ce projet de réforme, véritable « contre-révolution » présente les trois caractéristiques suivantes.

Le contrat est opposé au statut. Le fonctionnaire est dans une position statutaire et non contractuelle parce qu’il est au service de l’intérêt général défini par la loi et le règlement. En élargissant le recrutement d’agents publics par contrat, cette réforme contrevient au recrutement par voie de concours et par là au principe d’égalité.

Le métier est opposé à la fonction. La notion de métier n’est pas neutre selon qu’il s’agit d’activités régies par le marché ou relevant d’une fonction publique. Dans le premier cas, c’est la donnée de base des activités de production de biens et services. Dans le second, c’est l’éclatement des fonctions en composantes parcellaires ce qui vise à rien moins que de substituer une fonction publique d’emploi à une fonction publique de carrière, contraire au principe d’indépendance.

L’individualisation de la performance est opposée à la recherche de l’efficacité sociale. Personne n’a jamais contesté que le mérite doit être considéré pour évaluer les fonctionnaires. Mais son évocation, qui vise à leur culpabilisation, recouvre en réalité une remise en cause de l’ensemble des caractéristiques de la conception française de la fonction publique : l’organisation fonctionnelle en corps, la notion de travailleur collectif, la solidarité des travailleurs des fonctions publiques.

Il s’agit là d’une démarche destructrice mais cohérente, à laquelle il convient de répondre par une autre cohérence. Car la question n’est pas de savoir s’il faut évoluer ou pas, mais de considérer que la conception française de la fonction publique est une création continue au service de la démocratie et de l’efficacité sociale et qu’il convient donc de l’adapter en permanence aux besoins de la population, à l’évolution des techniques et à l’ouverture sur le monde.

Le Statut général des fonctionnaires est un atout majeur pour le progrès social, l’efficacité économique et la démocratie politique dans l’ensemble de la société. Parce qu’ils sont placés dans une position statutaire, les fonctionnaires peuvent constituer une référence forte pour faire avancer la notion de statut du travail salarié. Adossée à une propriété publique étendue et financée par l’impôt, la fonction publique tend à distraire les activités qu’elle regroupe de la marchandisation des rapports sociaux. Au service de l’intérêt général, elle contribue à la formation de la citoyenneté, par l’affirmation du principe d’égalité en son sein comme au service de la population et par l’exigence de responsabilité à tous niveaux que fonde le principe de laïcité. Par là, c’est une composante essentielle du pacte républicain.

(1) Outre l’extension et la réorganisation d’ensemble du statut général, des apports spécifiques ont été réalisés par la réforme de 1983-1984-1986. Pour l’ensemble des fonctionnaires couverts par le Titre 1er : le remplacement de la bonne moralité comme condition d’accès à la fonction publique par les mentions au bulletin n° 2 du casier judiciaire, la suppression des références à la tuberculose, au cancer et aux maladies mentales (art. 5 actuel) ; la liberté d’opinion (art. 6) ; le remplacement de la nature des fonctions par la notion de condition déterminante de l’exercice des fonctions dans les recrutements séparés hommes-femmes ainsi que la publication tous les deux ans d’un rapport sur l’égalité (art. 6 bis et s.) ; le droit à la négociation sur les rémunérations, les conditions et l’organisation du travail reconnu aux organisations syndicales (art. 8) et dépôt d’un rapport tous les deux ans (art. 15) ; le droit de grève (art. 10) ; la mobilité entre et à l’intérieur des fonctions publiques comme garantie fondamentale (art. 14) ; le droit à la formation permanente (art. 22) ; l’obligation d’information (art. 27) ; etc. Pour les fonctionnaires de l’État qui disposaient déjà du statut général dans le Titre II : la 3° voie d’accès à l’ENA (art. 19) ; l’institution de la liste complémentaire (art. 20), de la mise à disposition (art. 41) ; la titularisation des contractuels (art. 73), etc. Par ailleurs, dans le domaine réglementaire ou des circulaires, par exemple : la circulaire du 7 août 1981 sur la pleine compétence des CTP ; la circulaire du 24 août 1981 sur l’utilisation des locaux administratifs pour des activités autres que de service ; les décrets du 28 mai 1982 (droit syndical dont l’heure mensuelle d’information syndicale, les CSFP, CAP, CTP, CHS) ; le décret du 28 novembre 1983 sur les relations entre l’administration et les usagers (qui sera abrogé à compter du 1er juillet 2007), etc.

(2) Rapport public 2003 du Conseil d’État, « Perspectives pour la fonction publique », La Documentation française.

Défense et promotion des services publics – Association « Les Amis de l’Humanité du pays de Brest » – 26 février 2008

Cette réunion à l’invitation de l’Association « Les Amis de l’Humanité du pays de Brest », se situe dans un contexte de crise qui a révélé tout à la fois d’immenses gaspillages et une immoralité des affaires financières qui ont conduit nombre d’observateurs à parler de « crise de système » et à s’interroger sur le rôle des instruments de régulation de la société que sont les services publics qui font l’objet d’une profonde remise en cause par le pouvoir actuel en même temps qu’ils sont apparus dans la crise comme des « amortisseurs sociaux » soulignant plus que jamais leur utilité.

Il faut se situer de manière constructive dans cette crise, il convient donc tout d’abord d’évaluer l’enjeu qui n’est rien d’autre que l’avenir notre conception française de l’intérêt général et du service public qui en est le vecteur principal. Il importe ensuite de pendre la mesure de l’offensive sans précédent que le pouvoir sarkozyste a engagé contre ces services publics. Il faut enfin s’interroger sur la contre-offensive qu’il est nécessaire de développer, non seulement pour défendre les services publics attaqués, mais pour convaincre le plus largement possible que si des réformes sont nécessaires, elles ne sauraient conduire à une régression des services publics et que s’il convient de défendre ces services publics, il faut surtout les promouvoir avec à l’esprit cette idée que le XXI° siècle peut et doit être l’ « âge d’or » du service public ?

I. L’enjeu : la conception française de l’intérêt général et du service public

Le débat est à la fois national et international. National, en raison de la remise en cause par le gouvernement d’une pièce maîtresse du pacte républicain : rien moins que les conceptions de l’intérêt général et du service forgées par notre histoire. International, car la conception dominante au sein de l’Union européenne ignore cette conception en faisant des missions d’intérêt général un élément subsidiaire de la concurrence. La prochaine campagne des élections du Parlement européen ne manquera pas de revenir sur la question, comme cela avait été le cas lors du débat sur le traité relatif à la constitution européenne en mai 2005.

1.1. La conception française de l’intérêt général

Les économistes se sont intéressés à l’intérêt général. Ainsi, dans la théorie économique néoclassique, si les agents économiques agissent rationnellement, la poursuite de leurs intérêts particuliers aboutit à la réalisation d’un « optimum social », mais celui-ci n’est que la « préférence révélée des consommateurs », or le citoyen est irréductible au consommateur.

Le juge administratif et le juge constitutionnel font un usage fréquent de la notion d’intérêt général, sans cependant lui donner un contenu propre. Il y a à cela deux raisons. La première est que l’intérêt général est finalement une notion essentiellement politique, qui peut varier d’une époque à l’autre et qu’il ne faut donc pas figer, mais dont l’appréciation incombe d’abord au pouvoir politique, notamment au législateur. La seconde est que le juge ne fait souvent référence à l’intérêt général que de manière subsidiaire par rapport au principe d’égalité. Si le principe d’égalité peut conduire à des solutions différentes dans des situations différentes, l’intérêt général peut le justifier également pour des situations semblables ou peu différentes.

Pour autant, le juge administratif ne s’est jamais désintéressé du contenu de l’intérêt général. La jurisprudence comme la doctrine ont tôt considéré que l’intérêt général était l’objet même de l’action de l’État et que l’administration ne devait agir que pour des motifs d’intérêt général. L’intérêt général est alors assimilé aux grands objectifs, voire aux valeurs de la nation : la défense nationale, le soutien de certaines activités économiques, la continuité du service public. Toutefois, le juge administratif veille à ce que l’invocation de l’intérêt général ne recouvre pas un acte arbitraire, un détournement de pouvoir, et que la dérogation au principe d’égalité, justifiée par une raison d’intérêt général, soit bien en rapport avec l’objet poursuivi.

C’est ainsi que l’intérêt général est présent dans la décision d’expropriation pour cause d’utilité publique, mais celle-ci ne peut être légalement déclarée que « si les atteintes à la propriété privée, le coût financier et éventuellement les inconvénients d’ordre social qu’elle comporte ne sont pas excessifs eu égard à l’intérêt qu’elle présente » (CE Ass. 28 mai 1971, Ville Nouvelle Est). L’intérêt général siège aussi dans l’exercice du pouvoir de police des autorités administratives, qui peuvent s’opposer à l’exercice de certaines libertés individuelles pour des motifs d’ordre public. Ainsi, le respect de la liberté du travail, du commerce et de l’industrie n’a pas fait obstacle à ce qu’un maire puisse interdire l’attraction dite du « lancer de nain » (CE Ass. 27 octobre 1995, Commune de Morsang-sur-Orge). L’intérêt général n’est pas, au demeurant, l’exclusivité des personnes publiques, et il peut prendre en compte des intérêts privés ; lorsqu’elle invoque l’intérêt général, l’autorité administrative doit veiller à ce qu’il ne leur soit pas porté une atteinte excessive (CE Ass. 5 mai 1976, SAFER d’Auvergne c. Bernette). Enfin, il peut y avoir divergence entre l’intérêt général, identifié à l’intérêt national, et l’interprétation que font les juridictions internatio¬nales de certaines dispositions de conventions internationales, par exemple en ce qui concerne le droit à une vie familiale normale posé par l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En outre, à la limite, l’intérêt général pourrait confiner à la raison d’État.

Si le juge constitutionnel – comme le juge administratif – a fait preuve d’une certaine prudence dans la définition de l’intérêt général, considérant qu’il n’a pas un pouvoir général d’appréciation comparable à celui du Parlement, une partie importante de ses décisions y fait référence. C’est ainsi qu’au fil du temps, il a retenu une succession d’intérêts que l’on peut regarder comme autant de démembrements de l’intérêt général : le caractère culturel de certains organismes, une bonne administration de la justice, des limitations au droit de grève dans les services de la radio et de la télévision, le logement des personnes défavorisées, une meilleure participation du corps électoral, les nationalisations et la validation rétroactive de règles illégales.

1.2. La conception française du service public

Dans la conception française, l’intérêt général ne saurait donc se réduire à la somme des intérêts particuliers ; il est d’une autre qualité, associé à la constitution ancienne de l’État-nation, à la forme centralisée que celui-ci a rapidement pris, et aux figures historiques qui l’ont incarné tels Richelieu, Colbert, Robespierre, Napoléon ou de Gaulle. Il s’ensuit, traditionnellement, une distinction franche public-privé que l’on fait remonter habituellement au Conseil du roi de Philippe Le Bel à la fin du XIII° siècle et que matérialise un service public important, fondé sur des principes spécifiques.
La notion de service public, simple à l’origine, est devenue de plus en plus complexe en raison même de son succès. Pendant longtemps, la notion de service public a été caractérisée par la réunion de trois conditions : une mission d’intérêt général, l’intervention d’une personne morale de droit public, un droit et un juge administratifs. Son objectif n’était donc pas la seule rentabilité, mais l’accomplissement de missions diverses ressortissant à l’idée que le pouvoir politique se faisait de l’intérêt général. Les sujétions de services public correspondantes devaient faire l’objet d’un financement par l’impôt et non par les prix, ce qui entraînait, en contrepartie, l’existence de prérogatives de service public telles que, par exemple, la responsabilité de l’État ne pouvait le plus souvent être recherchée que sur la base d’une faute d’une certaine gravité.

Cette conception de base, simple à l’origine, s’est complexifiée sous l’effet d’un double mouvement. D’une part, le champ du service public s’est étendu à de nouveaux besoins, à des activités jusque-là considérées comme relevant du privé (régies, services publics industriels et commerciaux). D’autre part, des missions de service public ont été confiées à des organismes privés (assurances sociales et sécurité sociale, compétence en matière disciplinaire d’ordres professionnels ou de fédérations sportives). En outre, l’extension du secteur public, base matérielle d’une partie importante du service public, a rendu l’un et l’autre plus hétérogènes. Le service public économique s’est plus franchement distingué du service public administratif. De nombreuses associations ont proliféré à la périphérie des personnes publiques, notamment des collectivités locales. Le champ ouvert à la contractualisation a affaibli l’autorité du règlement.

1.3. Service public et construction européenne

C’est le conflit entre la conception française de l’intérêt général et du service public, d’une part, et les principaux objectifs de la construction européenne, d’autre part, qui alimente aujourd’hui ce que l’on peut appeler une crise du service public ou du service d’intérêt économique général (SIEG), selon la terminologie communautaire courante. Alors que la conception française du service public s’est traditionnellement référée à trois principes, égalité, continuité et adaptabilité, une autre logique lui est opposée, de nature essentiellement économique et financière, l’option d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » dont les critères sont essentiellement monétaires : taux d’inflation et fluctuations monétaires, déficit des finances publiques, taux d’intérêt à long terme et endettement.

La traduction juridique de cette démarche avait conduit à une marginalisation des mentions relatives à l’intérêt général ou au service public dans le traité instituant la Communauté européenne. De fait, le service public n’est expressément mentionné qu’à l’article 93 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne qui s’est substitué au précédent dans le traité de Lisbonne, au sujet d’aides relatives au « remboursement de servitudes inhérentes à la notion de service public » dans le domaine des transports. Les quelques articles qui font référence à la notion, sous des vocables divers, traduisent son caractère d’exception. Ainsi, l’article 106, relatif aux entreprises chargées de la gestion de « services d’intérêt économique général », les assujettit aux règles de la con¬cur¬rence en ne formulant qu’une réserve de portée limitée, « dans les limites où l’application de ces règles ne fait pas échec à l’accomplissement en droit ou en fait de la mission particulière qui leur a été impartie ». Il donne mandat à la Commission de veiller au respect des règles de concurrence, en adressant « les directives ou décisions appropriées aux États membres ». L’objectif de « renforcement de la cohésion économique, sociale et territoriale » figure, par ailleurs, à l’article 174.

On peut toutefois noter, au cours des dernières années, une certaine prise de conscience favorable à la notion de service d’intérêt général, traduite notamment par des arrêts de la Cour de justice des communautés européennes. L’arrêt Corbeau du 19 mai 1993 décide qu’un opérateur, distinct de l’opérateur du service d’intérêt général, peut offrir des services spécifiques dissociables du service d’intérêt général de distribution du courrier, mais seulement « dans la mesure où ces services ne mettent pas en cause l’équilibre économique du service d’intérêt général ». L’arrêt Commune d’Almélo du 27 avril 1994, prévoit qu’une entreprise régionale de distribution d’énergie électrique peut passer une clause d’achat exclusif « dans la mesure où cette restriction à la concurrence est nécessaire pour permettre à cette entreprise d’assurer sa mission d’intérêt général ». Un arrêt intervenu sur une action en manquement, Commission des Communautés européennes c. République française, du 23 octobre 1997, a admis l’existence de droits exclusifs d’importation et d’exportation de EDF et de GDF, en considérant qu’ils n’étaient pas contraires aux échanges intracommunautaires d’électricité et de gaz. Enfin, la Cour de justice des communautés européennes a admis que les aides accordées en compensation d’obligations de service public et dont le montant ne dépasse pas ce qui est nécessaire à l’exécution des missions de service public ne sont pas interdites (CJCE, Altmark, 24 juillet 2003).

Cela dit, c’est une conception restrictive du service d’intérêt général qui continue de prévaloir au sein de l’Union européenne, comme en témoigne la réforme structurelle des services de télécommunications, qui a fait éclater ce service public en trois catégories : le service universel (le téléphone de poste fixe à poste fixe, la publication de l’annuaire), les missions d’intérêt général (relatives aux fonctions de sécurité de l’État, armée, gendarmerie) et les services obligatoires imposant l’existence d’une offre de nouveaux services sur l’ensemble du territoire, mais sous la contrainte de l’équilibre financier, ce qui ôte toute garantie que le principe d’égalité soit effectivement ¬respecté.

Il y a cependant dans les traités eux-mêmes des points d’appuis pour argumenter en faveur de services publics européens. Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne constitutif avec le traité sur l’Union européenne du traité de Lisbonne, associe dans son article 14, valeurs communes et services d’intérêt économique général dans les termes suivants : « Sans préjudice de l’article 4 du traité sur l’Union européenne et des articles 93, 106 et 107 du présent traité, et eu égard à la place qu’occupent les services d’intérêt économique général parmi les valeurs communes de l’Union ainsi qu’au rôle qu’ils jouent dans la promotion de la cohésion sociale et territoriale de l’Union, l’Union et ses États membres, chacun dans les limites de leurs compétences respectives et dans les limites du champ d’application des traités, veillent à ce que ces services fonctionnent sur la base de principes et dans des conditions qui leur permettent d’accomplir leurs missions. »

Par ailleurs, je veux rappeler les termes de l’articles 345 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne auxquels il est fait trop peu référence à mon goût : « Les traités ne préjugent en rien le régime de la propriété dans les états membres. » C’est là la reconnaissance explicite de la réalité de la propriété publique et, partant, de son extension possible, y compris dans le contexte actuel.

Il est donc possible de faire progresser les notions de service public et de secteur public au sein de l’Union européenne. Il reste que la conception dominante au sein de cette Union est bien éloignée de ce que nous pourrions souhaiter et que je pense que cela a joué un grand rôle dans le rejet par la France, par référendum du 29 mai 2005, du traité constitutionnel européen. En dernier lieu, La Commission européenne a refusé d’établir une directive cadre sur les services publics au moment où la Confédération européenne des syndicats lui a remis une pétition de plus de cinq cent mille signatures en faveur d’une telle directive. L’action doit donc se poursuivre.

II. L’offensive sans précédent de la politique sarkozyste

Les atteintes portées au service public n’ont pas commencé en 2007, ni même en 2002, mais il est incontestable que nous avons affaire aujourd’hui à une offensive de très grande ampleur avec les privatisations, les déréglementations et la politique drastique de réduction de la dépense publique impulsée par la politique dite de Révision générale des politiques publiques (RGPP), l’objectif étant au fond de supprimer cette anomalie que représente l’exception français d’un quart de la population active dans une position statutaire (ou de contrats de droit public) et non contractuelle, c’est à dire échappant aux règles du marché.

2.1. Une opération conduite de longue date

Il est juste de dire que cette politique avait été largement engagée avant l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy (1). Ne perdons pas de vue en effet, que cette offensive a débuté il y a longtemps : on a pu dire que le gouvernement de la gauche de 1997 à 2002 a privatisé plus que les gouvernement de droite précédents. Il y a eu en 1990 la mise à l’écart progressive de la fonction publique de La Poste et de France Télécom, suivis de bien d’autres services, établissements administratifs ou industriels et commerciaux (DCN, SEITA, Imprimerie nationale, Journaux officiels, SNPE, etc.), la privatisation partielle d’Air France en 1999 (capital public réduit à 54 %, aujourd’hui tombé à 16 %). On a assisté à toute une série de restructurations allant dans le sens de l’enchaînement : EPA-EPIC-SEM-sociétés privées éventuellement chargées de missions de service public. C’est le contraire d’une véritable « respiration » du service public parfois invoquée, en fait une « expiration ».

S’agissant de la fonction publique, de retour au pouvoir (1986-88, 1997-2002) les gouvernements de gauche ne sont jamais revenus non plus sur les atteintes portées par la droite au statut général des fonctionnaires. Les réformes statutaires actuelles s’inscrivent dans une offensive amorcée de longue date pour remettre en cause le statut général des fonctionnaires élaboré entre 1981 et 1984 avec le concours des organisations syndicales de fonctionnaires et sur la base d’une concertation sans précédent, non seulement sur les principes (égalité, indépendance, responsabilité), mais aussi sur les projets de loi eux-mêmes. Je veux revenir sur la loi Galland du 13 juillet 1987 qui a réintroduit dans la fonction publique territoriale le système de la liste d’aptitude (« recus-collés »), remplacé les corps par des cadres d’emplois, encouragé le recours aux contractuels, développé les emplois fonctionnels, dénaturé le fonctionnement des organismes paritaires, etc. La 3° voie d’accès à l’ENA que j’avais réservée aux syndicalistes, dirigeants d’associations et élus a été supprimée ; la loi du 19 octobre 1982 qui réglementait équitablement les prélèvements pour fait de grève a été abrogée. Lorsque la gauche est revenue au pouvoir en 1988, elle n’a rien changé, consacrant par là les régressions réalisées par la droite. On pourrait parler à ce sujet d’un « effet de cliquet ». Et puis, il y a eu la loi Hoëffel de 1994 prolongeant la déstabilisation ; le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 esquissant une théorisation d’un autre modèle de fonction publique érigeant, par exemple, le contrat en « source autonome du droit de la fonction publique ».

2.2. La Révision générale des politiques publiques (RGPP)

Dès le 10 mai 2007, le Premier ministre, sur injonction du Président de la République, a lancé la Révision générale des politiques publiques (RGPP) présentée en Conseil des ministres du 20 juin. Elle s’est traduite, dans un premier temps, par un ensemble d’audits réalisés par des équipes constituées de représentants des inspections générales et du secteur privé fournissant la matière d’un Conseil de modernisation des politiques publiques (CMPP) le 12 décembre 2007 arrêtant 96 mesures, puis d’un deuxième CMPP le 4 avril 2008 retenant 166 mesures, enfin un troisième, en juin 2008, CMPP annonçant 73 nouvelles mesures. Simultanément, les ministères ont été invités à revoir leurs missions et leur organisation. Ces mesures de RGPP seront inscrites dans une loi de programmation budgétaire pluriannuelle 2009-2011 que les ministères devront appliquer. Cette opération est développée dans une importante mise en scène où la communication se substitue à la volonté de rationalisation. Il importe néanmoins de faire la clarté sur les objectifs poursuivis par cette entreprise qui, si elle se mettait en place, aurait des conséquences importantes sur les structures administratives et les statuts des personnels.

Les promoteurs de la RGPP mettent en avant trois objectifs :

– mieux adapter les administrations au service des usagers ;
– valoriser le travail des fonctionnaires ;
– réduire les dépenses publiques pour revenir à l’équilibre budgétaires et gagner des arges de manœuvre.

Les deux premiers des objectifs énoncés sont si incontestables qu’ils apparaissent comme des banalités, trompe-l’œil de la troisième proposition qui est le leitmotive des libéraux. La réduction de la dépense publique est en effet conforme aux normes monétaires et financières introduites par le traité de Maastricht en 1992 (critères de niveau d’endettement, de taux d’inflation, de taux d’intérêt, etc.). Un comité a été mis sur pied chargé de suivre l’application de la réforme. Il est prévu que des mesures coercitives pourront être prises pour garantir l’impact des décisions. Une loi de programmation des finances publiques précisant les plafonds de chaque mission a été présentée au Parlement, preuve de l’objectif central réellement poursuivi.

Sa formulation triviale est le plus souvent énoncée sous la forme de la suppression d’un emploi sur deux des fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années. Aucune justification rationnelle n’est donnée du taux ainsi arbitrairement retenu. Les dépenses de personnel de la fonction publique de l’État sont stables dans le budget général : 44 % pour 133 milliards d’euros en 2006. Le total des dépenses de la fonction publique est passé de 8 % du PIB en 2000 à 7,3 % en 2006 et si la rémunération moyenne des fonctionnaires de l’État est supérieure de 16 % à celle du secteur privé, c’est en raison d’une qualification moyenne supérieure. En revanche, les salaires des cadres sont 53 % plus élevés dans le privé que dans le public (+16 % pour les professions intermédiaires) (2).

Une étude du centre d’analyse stratégique, (dernier avatar de feu le commissariat général du Plan) dont la « note de veille » n° 96, d’avril 2008, est intitulée « Quelles évolutions de l’emploi public dans les pays développés ». On y compare, pour l’année 2006, le total des emplois dans les administrations publiques (c’est-à-dire l’ensemble des activités financées par les prélèvements obligatoires) aux effectifs de la population du pays. Le taux obtenu pour la France (93 pour 1000) la situe, selon les auteurs de l’étude, dans une « moyenne haute », à peu près à égalité avec le Royaume Uni , un peu au dessous du Canada (plus de 100) et presque à équidistance entre le pays où l’emploi public est le moins développé (Japon, 41 pour 1000) et celui où il l’est le plus ( Danemark, 154 pour 1000). Le niveau de l’emploi public en France n’a donc rien d’aberrant. C’est celui d’un pays où les missions des collectivités publiques sont relativement développées sans pourtant atteindre l’intensité qu’elles connaissent dans les pays nordiques (3). La différence est qu’en France les fonctionnaires sont placés par la loi dans une position « statutaire et réglementaire ».

Les pays qui ont engagé des réformes budgétaires restrictives de l’emploi public au cours des dernières années ont, pour la plupart d’entre eux, du réviser leur politique. Si l’Allemagne a enregistré une baisse de ses effectifs, le Royaume-Uni (quelque 5 800 000 agents publics soit le même ordre de grandeur qu’en France, mais seulement 500 000 « civil servants »), les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, ont connu une vive hausse (800 000 agents publics britanniques recrutés entre 1997 et 2006). Après une forte baisse, la Suède a suivi le même mouvement. Le Canada, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Japon comptent plus de fonctionnaires en 2006 que vingt ans auparavant. On observe en outre que dans la plupart des pays précités, la baisse de la masse salariale des fonctionnaires est approximativement compensée par la hausse des coûts de la sous-traitance et de l’externalisation des missions de service public au secteur privé (4).

Plus généralement, la plupart des organismes statistiques et d’étude économique ont montré que la part des salaires dans le PIB a régressé depuis un quart de siècle : selon la Commission européenne cette part a baissé de 8,6 % dont 9, 6 % pour la France, représentant un transfert au détriment du travail de quelque 150 milliards d’euros (5). Créé en 1987 au niveau 1000, le CAC 40 est aujourd’hui, en dépit de sa forte baisse du fait de la crise financière, autour de 3000, il a donc plus que triplé. Pendant ce temps en euros courants, les salaires ont, en moyenne, augmenté de 60 %. Si l’on tient compte de la hausse des prix, le CAC 40 a progressé de 120 % en vingt ans contre seulement 15 % pour les salaires à temps plein.

Il n’est pas sans intérêt, pour les fonctionnaires, de marquer l’origine de cette évolution. Pour ma part, je la situerais au 16 mai 1983 lorsque Jacques Delors, alors ministre de l’économie et des finances accepte de signer un accord à Bruxelles par lequel il obtient un prêt de 4 milliards d’écus en échange d’un engagement du gouvernement français de supprimer l’indexation des salaires et des prix. C’était marquer la fin de la pratique des négociations salariales dans la fonction publique qui ne s’en est jamais véritablement remise et qui a eu les graves conséquences que l’on a rappelées sur l’ensemble des salaires des secteurs public et privé. Dans ce domaine comme en d’autres on peut regretter qu’aucun des gouvernements qui se sont succédés n’ait remis en cause ce funeste engagement.

Il résulte de tout ce qui précède une exigence de transparence sur les comptes publics qui n’est pas satisfaite aujourd’hui.

Qu’une réflexion générale soit engagée sur la recherche de la meilleure efficacité dans l’utilisation de l’agent public ne saurait être contesté. Il est même permis de penser qu’au-delà de l’opération de communication à laquelle donne lieu la RGPP, ce devrait être la préoccupation permanente de l’État, conformément à la disposition de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 enjoignant tout agent public de devoir rendre compte de sa mission à la nation.

Un telle entreprise se justifierait si elle était la conséquence de la mise en œuvre d’une démarche méthodologique susceptible d’introduire plus de rationalité dans la gestion des deniers publics au nom de la recherche d’une meilleure efficacité sociale. On ne voit rien dans la RGPP qui réponde à cette justification. L’objectif de réduction de moitié des effectifs de fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années n’a jamais été justifié rationnellement. Y a-t-il trop de fonctionnaires comme on l’entend dire parfois ? Le raisonnement pourrait être aisément critiqué car les mêmes qui soutiennent qu’il y a y a trop de fonctionnaires en général se plaignent qu’il n’y en ait pas assez dans le détail. Il n’y a pas de « nombre d’or » des effectifs de la fonction publique, mais il est vrai qu’une gestion prévisionnelle des effectifs des compétences et des emplois serait nécessaire ; je m’étais engagé dans cette voie en 1982 avec le Projet CHEOPS.

Cette nouvelle pratique croit pouvoir se dispenser de toute justification méthodologique pour fonctionner sur la seule évidence de la nécessité, jamais démontrée, de la réduction du nombre de fonctionnaires. C’est une nouveauté politique. Ainsi, la loi organique sur les lois de finances (LOLF) entrée en vigueur le 1er janvier 2006, aussi contestable qu’elle puisse apparaître aujourd’hui, comportait néanmoins ce souci de justification rationnelle, absent de la politique actuelle. Avec ses 34 missions, ses 132 programmes, ses 620 actions, ses responsables de budgets de programmes, son articulation aux structures ministérielles, ses batteries d’indicateurs, etc., la LOLF avait fait l’objet d’une présentation intelligible bien que critiquable sur de nombreux points et finalement contestable par la pratique de la « fongibilité asymétrique » des crédits (6).

Il y a eu dans l’immédiat après guerre des instances visant expressément la réduction des dépenses publiques (Commission de la Hache). La LOLF est en réalité le dernier avatar d’une tentative administrative récurrente pour réduire sous couvert de rationalisation la gestion budgétaire publique qui avait connu une notoriété particulière dans les années 1960 sous le thème de la Rationalisation des choix budgétaires (RCB). Cette volonté était alors largement partagée et ses instruments faisaient l’objet de vifs débats entre spécialistes (7). De façon résumée, la RCB reposait sur une analyse de système (inspirée du plannig-programming-budgeting system américain), des budgets de programmes (analogues à ceux de la LOLF mais de caractère plus fonctionnel) et d’un programme d’études analytiques sur les questions les plus complexes (8). Elle prolongeait la vision planificatrice en vogue dans les débuts de la V° République. Elle se développa au cours des années 1970 en se dénaturant progressivement, les comportements budgétaires classiques (primauté de l’annualité budgétaire notamment) finissant par l’emporter. Il n’en resta, dans les meilleurs des cas, qu’une volonté sporadique d’évaluation des politiques publiques.

Autres temps autres mœurs. La rationalité tend aujourd’hui à être chassée de la conduite des politiques finalisées par l’intérêt général. C’est ainsi que, sous couvert de modernisation, le Conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; le transfert de la direction générale de l’administration et de la fonction publique au ministère du Budget. Ces suppressions venant après l’intégration de la direction de la Prévision dans la Direction générale du Trésor et de la politique économique et surtout l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Ajoutons-y aujourd’hui la délocalisation de l’INSEE à Metz, la suppression de centres départementaux à Météo France, de l’autonomie de la Direction des Archives de France, ce qui de l’avis général va contrarier leurs missions de service public.

Le fondement scientifique de la rationalisation de la gestion publique devient ainsi un enjeu.

2.3. L’obstacle : l’importance des personnels sous statuts

Ce qui fait obstacle à la mise en œuvre d’une politique de libéralisme renforcé, c’est l’existence en France d’une masse importante de personnels sous statuts qui échappent, pour une large part, aux lois du marché, à la marchandisation des rapports sociaux et à la contractualisation qui en sont les instruments. Il y a en France 5,2 millions de fonctionnaires de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics hospitaliers (y compris, précisons-le, 15 % de non titulaires, 12 % pour la FPE, 20 % pour la FPT et 13 % pour la FPH). Le secteur public regroupe 6,4 millions de personnes et 7,2 millions occupent un emploi de service public, 1 million sont employées par des personnes morales de droit privé chargées de missions de service public. C’est une exception française : plus du quart des salariés sont en France sous statuts, ce qui constitue un obstacle majeur pour la politique libérale du gouvernement. Il a donc entrepris de supprimer cet obstacle.

La loi dite de « modernisation » de la fonction publique du 2 février 2007 par diverses mesures s’était efforcée de gommer l’interface entre la fonction publique et le privé ; la loi sur la « mobilité » actuellement en discussion au Parlement développe, dans une grande confusion, la précarité de l’emploi public et crée les conditions d’un clientélisme étendu. Ces dernières initiatives peuvent être analysées comme des entreprises de déstabilisation, de désagrégation, avant la mise sur pied d’une tout autre fonction publique, alignée sur la conception libérale européenne dominante, copiée sur le modèle de l’entreprise privée, anticipée sur de nombreux points par la fonction publique territoriale. Le président de la République a fixé l’orientation de ce qu’il a appelé une « révolution culturelle », en réalité une « contre-révolution » dans son discours de Nantes du 19 septembre 2007. Le livre blanc rédigé par Jean-Ludovic Silicani rendu public en avril fixe le cadre de cette offensive régressive que l’on peut analyser de la manière suivante.

* Le contrat opposé au statut – Pourquoi le fonctionnaire a-t-il été placé par la loi vis-à-vis de l’administration dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle ( art. 4 Titre 1er) ? et pourquoi les emplois permanents des collectivités publiques doivent-ils être occupés par des fonctionnaires (art. 3) ? Parce que le fonctionnaire est au service de l’intérêt général, responsable devant la nation, à l’inverse du salarié de l’entreprise privée lié à son employeur par un contrat qui fait la loi des parties (art. 1134 du Code Civil). Remettre en cause cette spécificité c’est déconnecter le fonctionnaire de l’intérêt général pour le renvoyer vers des intérêts particuliers, le sien ou celui de clients ou d’usagers. Le choix à l’entrée entre le statut et un contrat de droit privé conclu de gré à gré, proposé par le livre blanc, tourne ainsi le dos au principe d’égalité (9).

* Le métier opposé à la fonction – Le rapport Silicani propose le métier comme concept de référence. C’est celui du secteur privé et assez largement celui de la fonction publique territoriale avant la réforme de 1983-84, et dans unez certaine mesure aussi aujourd’hui (10). La référence au métier permet l’éclatement des fonctions en composantes parcellaires qui ne peuvent prendre sens que par rapport aux fonctions publiques intégrées, elles-mêmes ordonnées par rapport à l’intérêt général. Ainsi la substitution du concept de métier à celui de fonction vise à rien moins que de substituer la logique du marché à celle du service public, une fonction publique d’emploi à une fonction publique de carrière. Elle est accordée à la substitution du contrat à la loi, du contrat au statut. Elle touche donc au cœur la conception française de fonction publique en remettant en cause le principe d’indépendance.

* L’individualisation de la performance opposée à la recherche de l’efficacité sociale – Dans le livre blanc, le mérite est avancé pour mettre en accusation les structures et pratiques actuelles. D’abord la notion de corps, c’est-à-dire de ces ensembles fonctionnels, regroupant le cas échéant plusieurs métiers dans une structure hiérarchique, organisés pour assumer certaines fonctions publiques spécifiques participant de fonctions publiques plus globales. Ensuite, les modalités de rémunérations. Le livre blanc préconise de pousser plus loi la confusion par l’individualisation, vraisemblablement sur le modèle que suggérait le rapport 2003 du Conseil d’État (p.360) : une rémunération en trois parties dépendant respectivement : de l’indice, de la fonction, de la performance. La part discrétionnaire pourrait dans ces conditions croître considérablement. C’est au bout du compte l’intégrité de la fonction publique qui risque d’être mise en cause, le principe de responsabilité et, au-delà, la pleine citoyenneté du fonctionnaire.

III. Mettre en place une stratégie de reconquête

Nous sommes aujourd’hui dans une situation meilleure qu’il y a six mois pour réagir. Défendre sans doute le service public, à travers les administrations, organismes et entreprises publiques attaqués, mais aussi en développant une stratégie offensive tant sur les valeurs que par des propositions concrètes de réformes démocratiques avec un esprit de promotion du service public comme valeur universelle, ce qui est à l’ordre du jour dans le moment historique que nous vivons.

3.1. L’opportunité d’une contre-offensive

La crise financière qui s’est profondément aggravée depuis l’automne 2008 a apporté un démenti cinglant aux ultras libéraux et à leur option totalitaire. Ce système a spectaculairement démontré qu’il était source de gaspillages insensés, d’accentuation des inégalités, d’immoralité sociale. À l’inverse de tous les discours officiels qui prévalaient jusque-là, l’intervention de l’État, les financements publics, un surcroît de réglementation, voire des nationalisations sont apparus comme autant de moyens d’urgence pour conjurer une débâcle sans précédent. Un telle conjoncture met soudainement au premier plan, comme moyens anti-crise, les services publics que la politique conduite par le Président de la République avait entrepris de démanteler. Malgré l’échec du système dont il était l’un des principaux acteurs, il entend néanmoins poursuivre sa contre-révolution. Mais le nouveau contexte lui est bien moins favorable et il ouvre, à l’inverse, de nouvelles perspectives aux défenseurs des services publics.

Dans la tourmente financière, l’existence, en France, d’un secteur public et de services publics importants a été saluée de toute part comme une chance et un moyen de s’en sortir plus efficacement que dans d’autres pays qui s’étaient engagés bien avant le nôtre dans une politique de déréglementation et de privatisation. Le service public a été largement reconnu comme un puissant « amortisseur social » de la crise. Amortisseur social concernant le pouvoir d’achat global de la population en raison de la masse et de la permanence des revenus des agents du service public en dépit de l’insuffisance de leur progression. La consommation et la production ont moins diminué dans notre pays qu’ailleurs. Amortisseur social en matière d’emploi, les fonctionnaires et les agents des entreprises et organismes publics disposant, grâce à leurs statuts, d’une garantie d’emploi les mettant à l’abri du chômage technique et des plans sociaux. Amortisseur social du fait du principe de solidarité qui préside à l’organisation de la protection sociale et des systèmes par répartition des retraites qui prévalent encore dans le service public. Amortisseur social et éthique quant à la dénonciation de l’immoralité des pratiques scandaleuses de financiers sans scrupule, bénéficiant de larges appuis politiques, indifférents à la misère des plus pauvres, ce qui souligne par là même l’atout que constitue un service public et plus spécialement une fonction publique fondée sur des principes républicains et reconnus comme modèle d’efficacité sociale et d’intégrité.

Malgré l’échec retentissant de sa politique concernant aussi bien le pouvoir d’achat que l’emploi. Malgré le désaveu apporté par la crise à ses orientations ultra-libérales, Nicolas Sarkozy a déclaré qu’il entendait poursuivre les réformes dans le même sens, appliquer une véritable « révolution culturelle » dans la fonction publique. Il s’agit là d’une démarche insensée qui doit et peut être mise en échec. Il faut faire échec à la logique d’entreprise que le pouvoir veut instaurer dans le système de santé avec le projet de loi « hôpital, patients, santé, territoires », véritable machine de destruction de l’accès aux soins pour tous. Il faut faire échec à l’idéologie managériale que le gouvernement voudrait imposer dans l’éducation et la recherche ; il doit revenir sur les suppressions massives de postes et la mastérisation ; retirer son décret sur les enseignants chercheurs. Il faut faire échec au démantèlement du statut général des fonctionnaires ; faire respecter les principes républicains d’égalité, d’indépendance et de responsabilité sur lesquels il est fondé ; affirmer son caractère législatif contre une contractualisation envahissante, la recherche de l’efficacité sociale contre la performance individuelle, l’intérêt général contre la rentabilité financière. Il faut faire échec aux démarches obscurantistes qui, choisissant de s’en remettre au marché, ont démantelé les administrations et les organismes que j’ai cités qui, quels qu’aient été leurs défauts, avaient vocation à évaluer et rationaliser les politiques publiques.

Le nouveau contexte instauré par la crise nous offre des possibilités nouvelles pour défendre et promouvoir la conception française du service public qui apparaît aujourd’hui comme le moyen décisif du progrès social. Il est, dans l’immédiat, un puissant moyen de lutte contre la crise et, plus généralement, un moyen essentiel pour promouvoir la démocratie politique, l’efficacité économique et la justice sociale.

3.2. Se placer sur le terrain constructif des valeurs et des propositions

L’attaque frontale du président de la République et du gouvernement contre des composantes essentielle du pacte républicain et les valeurs de la citoyenneté est auusi illustrée par le livre blanc de Jean-Ludovic Silicani. Il consacre aux « valeurs » les 75 premières pages du rapport (sur 146), sans pour autant en tirer de conséquences pratiques. Au cours des dernières décennies, le domaine idéologique a été très négligé par le mouvement social (11) ; il convient donc de le réinvestir en rappelant les principes qui régissent notre conception du service public (égalité, continuité, adaptabilité) et plus spécialement de la fonction publique.

– le principe d’égalité, fondé sur l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, affirmant l’égal accès des citoyens et des citoyennes aux emplois publics en fonction de leurs « vertus » et de leurs « talents » et dont nous avons tiré la conséquence que c’est par le concours que l’on accède aux emplois publics.

– le principe d’indépendance, fondé sur la distinction du grade et de l’emploi, caractéristique du système dit de la « carrière », opposé au système dit de l’ « emploi ». Le fonctionnaire est propriétaire de son grade, ce qui le protège de l’arbitraire administratif et des pressions politiques ou économiques (12). Ce principe a son origine, notamment, dans la loi sur les officiers de 1834 : le grade appartient à l’officier, l’emploi est à la disposition du roi.

– le principe de responsabilité, fondé sur l’article 15 de la Déclaration des droits, qui enjoint à tout agent public de rendre compte de l’exercice de sa mission et dont nous avons déduit qu’il doit disposer pour cela de la plénitude des droits du citoyen, être un fonctionnaire-citoyen et non un fonctionnaire-sujet.

La politique que tente de mettre en place le pouvoir politique doit donc être combattue idéologiquement en prenant appui sur les dispositions actuelles du statut et sur les principes qui les sous-tendent. Le président de la République s’arroge un blanc-seing, dans la fonction publique comme en d’autres domaines, pour mettre en œuvre des réformes pour lesquelles il n’a pas été mandaté. C’est pourquoi j’ai pu parler à ce sujet de forfaiture (13). Il intervient discrétionnairement en méconnaissance des dispositions constitutionnelles et statutaires sur de nombreuses questions (14).

Défendre le statut général des fonctionnaires c’est aussi défendre les droits de tous les salariés. Par analogie, ceux des agents publics qui ne sont pas sous statut mais sous différentes formes de relations contractuelles. Ceux des entreprises publiques qui ont bénéficié comme les fonctionnaires de statuts particuliers au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais aussi ceux des salariés qui relèvent du droit commun privé. S’il n’est évidemment pas question de transformer tous les salariés en fonctionnaires, tous appellent une meilleure couverture sociale quel qu’en soit le nom. C’est ainsi qu’un rapport sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme, dont j’avais été chargé en 1999, a débouché sur la proposition d’un statut, défini comme la mise en cohérence de trente et une propositions (15). Depuis, dans le cadre de la réflexion sur la sécurisation des parcours professionnels, la CGT a avancé l’idée d’un « statut du travail salarié ». Il y a là une voie de recherche essentielle qu’il convient d’alimenter par un ensemble de propositions qui ne peuvent résulter que d’un travail de grande ampleur multidisciplinaire.

Enfin il convient de répondre aux nécessités actuelles et à venir de la fonction publique par des propositions de réformes améliorant le dispositif mis en place en 1983-1984, dans la lignée du statut de 1946. Le statut des fonctionnaire n’est pas un texte sacré et un texte qui n’évolue pas en fonction des besoins et de l’évolution des techniques risque la sclérose. Ces propositions pourraient concerner, par exemple : une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences ; la mise en œuvre de la double carrière (sur la base, par exemple, du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité, dont j’avais fait en 1983 une garantie fondamentale ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs des fonctions publiques ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

Le manifeste « Le service public est notre richesse » qui s’oppose à la RGPP synthétise cette démarche. Lancé par une soixantaine de personnalités de divers horizons : responsables syndicaux, anciens ministres, intellectuels et personnalités culturelles, parlementaires, dirigeants d’associations, ce texte a déjà recueilli plus de 70 000 signatures (16).

3.3. Le XXI° siècle « âge d ‘or » du service public ?

Il n’est guère besoin d’insister sur la mondialisation du capital, à l’origine de graves déséquilibres et de monstrueux gaspillages s’exprimant aujourd’hui dans une crise financière sans précédent, révélant aussi une immoralité stupéfiante dans la conduite des sociétés. On en retiendra néanmoins que ce cataclysme a conduit pour la première fois avec cette ampleur à parler de crise de système, à réunir en urgence les plus puissants de la terre pour mettre en place des politiques anti-crise plus ou moins coordonnées, à engager des crédits publics à des niveaux inconnus jusque-là, voire à envisager ou même à réaliser des nationalisations, à reconsidérer les réglementations internationales du commerce, des transferts financiers, etc. Cette masse d’interventions publiques a pour but, n’en doutons pas, d’assurer la survie d’un système en crise. Ce n’est pas une question nouvelle, j’ai écrit sur le sujet il y a une trentaine d’années Les béquilles du capital (Seuil, 1977). Cette crise est aussi la matérialisation de l’échec d’un modèle, celui du système capitaliste, et c’est aussi en même temps l’appel à l’émergence d’un autre modèle de développement et de progrès.

Si la mondialisation est apparue essentiellement jusqu’ici comme celle du capital, elle s’est également traduite par la montée au niveau mondial d’une exigence de valeurs dont, entre autres manifestations, la célébration du 60° anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 a été récemment l’occasion. Certes, comme l’analyse le philosophe Marcel Gauchet, l’idéologie des droits de l’homme a prospéré dans l’espace laissé libre par l’effondrement des grandes idéologies messianniques, les droits de l’homme constituent un ensemble limité et insuffisamment cohérent pour donner lieu à des règles de droit rigoureuses, ils fonctionnent sur le registre de la révolte et de la médiatisation, ils sont insuffisants pour porter des projets de société et ils peuvent même, selon l’avis du philosophe, jouer dans la sphère sociale, le rôle de régulateur que prétend jouer le marché dans la sphère économique. Il n’en reste pas moins qu’ils portent aussi l’exigence de normes juridiques, voire de juridictions, reconnues au niveau mondial pour faire respecter des valeurs à vocation universelle.

Ces considérations très générales ne sont pas séparables des processus de « mise en commun » que l’on observe dans de nombreux domaines et qui caractérisent notre époque. Je veux parler bien sûr de la nécessaire protection de l’écosystème mondial. Mais aussi de la mondialisation de nombreux domaines de l’activité humaine : les télécommunications, le contrôle aérien, la météorologie. Les progrès scientifiques ne se conçoivent plus sans l’échange international des connaissances et des avancées. La culture se nourrit de l’infinie diversité des traditions et des créations mondiales. Les mœurs évoluent par comparaison, échanges, interrogations nouvelles. Au-delà des manifestations du développement inégal, des frontières existantes, la mobilité tend à devenir un droit au sens qu’envisageait Emmanuel Kant qui dans son ouvrage Projet pour la paix perpétuelle, écrit en 1795 évoquait « Le droit qui revient à tout être humain de se proposer comme membre d’une société en vertu du droit à la commune possession de la surface de la terre ». Il établissait par là l’étroite liaison existant entre le droit à la possession indivise de la terre par l’ensemble du genre humain et l’affirmation individuelle de la citoyenneté, aujourd’hui essentiellement définie sur une base nationale, mais dont les dimensions universelles s’affirment à notre époque dans le processus de mondialisation. Il poursuivait ainsi : « La Terre étant une sphère, ne permet pas aux hommes de se disperser à l’infini, mais les contraint, malgré tout, à supporter leur propre coexistence, personne, à l’origine, n’ayant plus qu’un autre le droit de se trouver en un endroit quelconque de la Terre », d’où, selon lui, le devoir d’hospitalité, et pour nous sans doute une nouvelle manière de considérer les flux migratoires.

Les conséquences de ce nouveau contexte sont considérables. Pour la question qui nous occupe, elles sont particulièrement importantes. Elles conduisent à donner une traduction juridique et institutionnelle à ce que nous désignons par les expressions telles que « mises en commun », « valeurs universelles », « patrimoine commun de l’humanité », « biens à destination universelle » selon Vatican II, ou encore avec Edgar Morin « Terre-Patrie », ou le « Tout-Monde » des écrivains Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, qui viennent de s’exprimer récemment à l’occasion des mouvements sociaux de la Guadeloupe dans un beau texte publié par l’Humanité, intitulé « Manifeste pour les produits de haute nécessité » (17), etc. Je m’en tiendrai aux conséquences que nous pouvons envisager dans deux domaines qui nous sont familiers en France et en rapport direct avec notre sujet : le secteur public et le service public.

La conscience émergente d’un intérêt général du genre humain pose nécessairement la question de la base matérielle, de la propriété publique, peut être plus exactement de l’appropriation sociale nécessaire pour traduire la destination universelle de certains biens, des biens publics. Je pense évidemment d’abord au traitement de l’eau dont il est évident aujourd’hui qu’il doit être mis au service de toutes les populations de la terre, où qu’elles se situent. Mais pourquoi ce qui est vrai et assez généralement admis pour ce qui concerne la ressource eau ne le serait pas pour bien d’autres ressources du sol et du sous-sol. Est-il admissible, à notre époque, que les gisements pétroliers ou d’uranium, par exemple, soient appropriés par les seuls possesseurs de la surface du sol sur lesquels s’exerce une souveraineté que seuls les mouvements contingents de l’histoire ont déterminée ? Le raisonnement vaut a fortiori pour nombre de services tels que ceux qui ont été évoqués précédemment. Il nous faut donc réfléchir et proposer des appropriations mondiales ou internationales correspondant à ces nécessités de notre temps.

La nécessité d’une propriété publique étendue au niveau mondial va de pair avec celle qui doit conduire à définir des services publics à ce niveau. On n’imagine pas que le contrôle aérien puisse être abandonné aux règles du marché ; que les compagnies aériennes privées pourraient s’en remettre à la « main invisible » ou à la « concurrence libre et non faussée » pour déterminer les niveaux de vol ou les couloirs de circulation. De plus en plus de services publics seront nécessaires dans l’avenir et c’est dans le cadre de cette hypothèse que nous devons placer nos réflexions et nos propositions. Des services publics industriels et commerciaux correspondant à la gestion des biens reconnus comme biens communs : l’eau , certaines productions agricoles et alimentaires, des ressources énergétiques. Des services administratifs relatifs à la production de services techniques : les télécommunications, certains transports, l’activité météorologique et spatiale, de nombreux domaines de la recherche scientifique, des services d’assistance médicale. Des services essentiellement administratifs organisant la coopération des pouvoirs publics nationaux et internationaux dans de multiples domaines : la sûreté sous de multiples aspects (la lutte contre les trafics de drogues, les agissements mafieux, les actions terroristes, la répression des crimes de droit commun), la recherche d’économies d’échelle, la suppression des doubles emplois, la réglementation des différentes formes de coopération dans toutes les catégories administratives.

Ce sont toutes ces réflexions qui me permettent de parler du XXI° siècle comme « l’âge d’or » potentiel du service public au niveau mondial, ce qui ne constitue en rien une négation des niveaux national et continental, en l’espèce pour ce qui nous concerne, européen. Défendre les services publics aujourd’hui durement attaqués, bien sûr, mais c’est avant tout dans cette perspective que nous devons nous placer pour agir.

 

(1) On trouvera de nombreux textes développant cette partie sur mon blog : http://www.anicetlepors.blog.lemonde.fr
(2) Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2006-2007, la Documentation française, 2007.
(3) Voir le texte de J. Fournier « À propos des effectifs de la fonction publique » du 17 février 2008 sur son blog : http://jacquesfournier.blog.lemonde.fr
(4) Centre d’analyse stratégique, La note de veille, Quelles évolutions de l’emploi public dans les pays développés ?, n° 96, avril 2008.
(5) La baisse est de 5,8 % selon le FMI, de 8,4 % selon l’INSEE.
(6) C’est sans doute en raison de cette présentation formellement rationnelle qu’en dépit de nombreuses réserves, la LOLF avait été adoptée sans opposition au Parlement.
(7) Au point que la RCB fut traduite par « Révolution cubaine au budget » à la direction de la Prévision du ministère de l’Économie et des Finances pendant les évènements de 1968.
(8) C’est dans le cadre de ce programme que j’ai conduit l’étude Immigration et développement économique et social, Rapports interministériels, La Documentation française, 1976.
(9) Il y a des précédents : le pdg de La Poste Jean-Paul Bailly n’a-t-il pas annoncé (Le Figaro, 25 octobre 2007) qu’en 2012 il y aurait autant de salariés de droit privé que de fonctionnaires à La Poste ?
(10) Dans un article de la Gazette des communes du 26 janvier 2009, intitulé « En 2009, la FTP à l’avant-garde de la FPE », Olivier Schrameck, qui était conseiller technique au cabinet de Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur lors de l’élaboration du statut de la fonction publique territoriale, n’hésite donc pas à proposer la FPT comme modèle pour l’ensemble de la fonction publique. Le dossier de la Gazette des communes était cependant intitulé : « Les 25 ans de la FPT, l’histoire d’une réussite ».
(11) Voir notamment la faiblesse sinon l’inexistence des initiatives marquant le 60° anniversaire du statut de 1946.
(12) Une étude du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) énumère ainsi les caractères respectifs des fonctions publiques de carrière et d’emploi et les dominantes dans certains pays :
* Fonction publique de carrière : nomination unilatérale du fonctionnaire et/ou contrat de droit public – recrutement en début de carrière – exigences légales de qualification ou de diplômes pour des carrières spécifiques – reconnaissance limitée de l’expérience professionnelle acquise dans le secteur privé – système de rémunération statutaire par avancement selon l’ancienneté – emploi à vie – code de bonne conduite comprenant des règles de discipline spécifiques – processus de travail reposant davantage sur les procédure que sur les objectifs – accent mis sur la fidélité, l’impartialité et le respect de la règle de droit – régimes de pension de retraite spécifiques. (Belgique, Espagne, France, Grèce, Portugal).
* Fonction publique d’emploi : relation contractuelle fondée en partie sur le droit commun du travail – quelle que soit la position, le recrutement est toujours pour un emploi spécifique – reconnaissance de l’experience professionnelle acquise dans le secteur privé – facilité de mobilité – absence de principe de l’ancienneté pour la détermination de la rémunération – système de promotion non formalisé – absence de l’emploi à vie – absence d’un régime spécifique de pension – gestion par la performance avec accords sur les objectifs à atteindre. (Allemagne, Autriche, Danemark, Italie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Suède).
CNFPT – Les fonctions publiques locales dans les 25 pays de l’Union européenne, Dexia, 2006.
(13) A. Le Pors, « La révolution de la fonction publique est une forfaiture », Le Monde, 26 septembre 2007.
(14) A. Le Pors, « Les fonctionnaires, citoyens de plein droit », Le Monde, 1er février 2008.
(15) A. Le Pors, Rapport sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme, La Documentation française, 1999.
(16) Pour tout contact : contact@service-public-notre-richesse.fr.
Pour signer en ligne : http://service-public-notre-richesse.fr
(17) L’Humanité, 17 février 2008.

A propos des effectifs de la fonction publique – Jacques Fournier, 17 février 2008

Sur le blog de Jacques Fournier

http://jacquesfournier.blog.lemonde.fr

 

Jacques Fournier, conseiller d’État honoraire a été Secrétaire général du Gouvernement, Président de Gaz de France et de la SNCF et du Centre européen des entreprises publiques

Selon le discours gouvernemental il y aurait en France plus de fonctionnaires
que dans les autres pays et il en résulterait une charge excessive pour les
ressources de la nation. Le gouvernement serait donc fondé à en réduire le
nombre, ce qui justifierait l’édiction de la norme de non remplacement d’un
fonctionnaire partant à la retraite sur deux et son maintien contre vents et
marées dans la période de crise que nous traversons.
« On ne peut pas continuer à embaucher parce que la France vit au-dessus de ses
moyens.Si on remplace tout le monde qui part à la retraite on ne pourra pas
réduire les déficits.. Si nous ne remplaçons pas pendant cinq ans un
fonctionnaire sur deux qui part à la retraite, on reviendra au niveau de la
Fonction publique de 1992. Monsieur Mitterrand était président de la République,
je ne sache pas à ma connaissance qu’en 1992 la France était sous-administrée »

(Nicolas Sarkozy, intervention télévisée du 5 février 2009).
Cette présentation est, à plusieurs égards, particulièrement réductrice de la
réalité à laquelle elle prétend s’appliquer.

I – L’idée sous jacente est qu’un niveau relativement élevé de fonction publique
est pour la France un luxe qu’elle ne peut se permettre car il serait « au dessus
de ses moyens ».
De fait, dans le modèle de pensée dominant en matière économique, on a
tendance à ne pas considérer comme productives les activités non marchandes,
mises en ocuvre par les agents publics et financées par les prélèvements
obligatoires. Elles sont vues comme faisant peser sur l’économie du pays une
charge qu’il conviendrait de limiter dans toute la mesure du possible.
« Moins il y a d’agents publics, mieux on se porte » pourrait être l’axiome de
l’approche libérale en ce domaine.
Il n‘était pourtant pas nécessaire d’attendre la survenance de la crise actuelle
pour se rendre compte de l’absurdité de cette vision des choses.
Tout autant que les activités marchandes, les administrations, les services
publics, procurent des avantages à la population et contribuent à la richesse du
pays.
L’état de santé, le niveau d’éducation sont des facteurs essentiels du
développement. Ce sont des agents publics qui y contribuent pour l’essentiel et
il faut bien les payer. Qu’on m’excuse d’énoncer ici ces évidences. Mais elles
sont trop souvent occultées.
Il est légitime de contrôler le bon usage de l’argent public et de chercher à
limiter les gaspillages, y compris en mettant fin à des sureffectifs.
Mais le recrutement d’agents publics n’est pas un gaspillage en soi.
Le fonctionnaire n’est pas la danseuse des pouvoirs publics. Il est un
instrument indispensable à l’exercice de leurs missions.
On ne peut parler des effectifs de la fonction publique sans prendre en
considération le rôle que l’on assigne à l’Etat et la qualité des services que l’on
attend de lui.

II – Il est souhaitable lorsque l’on traite de cette question des effectifs, et
surtout si l’on veut faire des comparaisons internationales, d’en prendre une
vision globale, à l’échelle du pays et de l’ensemble des activités qui s’inscrivent
dans l’action publique.
Chacun sait qu’il existe en France trois fonctions publiques ( de l’Etat,
territoriale, hospitalière) et que tous les agents publics ne sont pas
fonctionnaires. Si l’on additionne toutes ces catégories on arrive à un total
légèrement supérieur à 5 millions de personnes en 2005 ( 5.122.000), soit 21% de
l’emploi total ( source Jean-Ludovic Silicani, livre blanc sur l’avenir de la fonction
publique, avril 2008).
Premier point de comparaison, qui pourra surprendre : le total de l’emploi
public au Royaume Uni, là encore toutes catégories confondues, est en 2006 de
5.787.000 personnes soit légèrement supérieur, pour une population du pays
comparable à celle de la France (source Service public, le mensuel du ministère
français de la fonction publique, n° 131, octobre-novembre 2007). En dépit de 11
années de thatchérisme nos voisins d’outre Manche ont donc conservé un
niveau d’emploi public très proche du nôtre.
Une autre étude confirme cette constatation. Elle émane elle aussi d’un service
officiel, le centre d’analyse stratégique, (dernier avatar de feu le commissariat
général du Plan) dont la « note de veille » n° 96, d’avril 2008, est intitulée «
Quelles évolutions de l’emploi public dans les pays développés ». On y compare,
pour l’année 2006, le total des emplois dans les administrations publiques (c’est à
dire l’ensemble des activités financées par les prélèvements obligatoires) aux
effectifs de la population du pays. Le taux obtenu pour la France (93 pour 1000)
la situe, selon les auteurs de l’étude, dans une « moyenne haute », à peu près à
égalité avec le Royaume Uni , un peu au dessous du Canada ( plus de cent) et
presque à équidistance entre le pays où l’emploi public est le moins développé (
Japon, 41 pour 1000) et celui où il l’est le plus ( Danemark, 154 pour 1000).
Le niveau de l’emploi public en France n’a donc rien d’aberrant. C’est celui
d’un pays où les missions des collectivités publiques sont relativement
développées sans pourtant atteindre l’intensité qu’elles connaissent dans les
pays nordiques.
Ce qui par contre différencie la France c’est d’abord le fait que, à l’intérieur de
cet ensemble, la part des agents soumis au statut de la fonction publique est
plus importante qu’ailleurs. Ils représentent les trois quarts du total alors que
dans beaucoup d’autres pays une minorité d’entre eux sont soumis à un statut
spécifique. Au Royaume Uni, par exemple, les « civil servants » proprement dits
sont un peu plus de 500 .000, soit 10% environ du total, ce qui ne signifie
évidemment pas que la rémunération des 90 autres ne pèse pas sur les finances
publiques ou qu’ils seraient privés de garanties.
L’autre particularité française est que dans leur évolution récente, c’est à dire
au cours des 15 dernières années ( et, soit dit en passant sous les
gouvernements de droite comme de gauche) les effectifs ont continué à croitre,
alors que dans beaucoup d’autres pays des programmes de réduction étaient mis
en place. Certains d’entre eux (Royaume Uni, Canada, Nouvelle Zélande) se sont
d’ailleurs aperçu qu’ils étaient sans doute allés trop loin dans ce domaine : leurs
effectifs ont recommencé à croitre depuis quelques années (même source).

III – Quand Nicolas Sarkozy annonce qu’il entend ramener les effectifs à ce
qu’ils étaient au début des année 90, lors du second septennat de François
Mitterrand, la justesse de cette affirmation est doublement discutable.
La norme du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux ne s’applique en
effet qu’à la fonction publique de l’Etat. Or c’est celle dont les effectifs ont le
moins augmenté au cours des quinze dernières années : +7.5% entre 1994 et 2005
selon le rapport Silicani, contre + 31% au cours de la même période pour la
fonction publique territoriale et + 16% pour la fonction publique hospitalière.
Pendant les mêmes années l’emploi total en France (salariés + non salariés) a
augmenté de 12,6 %.
Si l’on ne considère que la fonction publique de l’Etat le calcul de notre
Président est exact en valeur absolue : les non remplacements vont sans doute
au bout de quelques années faire revenir le nombre des agents publics de l’Etat
au niveau de ce qu’il pouvait être en 1992. Mais il est faux en valeur relative : la
part de la fonction publique d’Etat dans l’emploi total, lequel s’est développé
entre temps, comme il est normal dans un pays en croissance, a d’ores et déjà
diminué d’un demi point. Elle diminuera d’un nouveau demi point si la norme
continue à s’appliquer. La France sera donc bien, sinon sous-administrée, en
tous cas moins-administrée, au niveau de l’Etat (et notamment pour ce qui est
de l’éducation nationale) , qu’elle ne l’était du temps de François Mitterrand.
Si l’on considère l’emploi public pris dans son ensemble la perspective est
évidemment différente. La norme de non remplacement ne s’applique ni aux
collectivités territoriales ni aux établissements hospitaliers. Dans ces deux
directions le gouvernement va certes s’efforcer de mettre en œuvre d’autres
moyens d’action : rationnement des ressources fiscales du côté des collectivités
territoriales, nouvelle loi en préparation pour les hopitaux. Cela risque de faire
quelques dégâts. Mais on voit mal, et pour ma part je m’en félicite, qu’il soit
possible de revenir complètement sur les évolutions enrégistrées dans ces deux
secteurs.

IV – En cette période de crise, où les dogmes qui hier encore paraissaient
intangibles sont remis en cause un peu partout, l’entêtement des pouvoirs
publics français à maintenir le cap en ce domaine me paraît particulièrement
regrettable.
Ce n’est pas l’effet mécanique du maintien de 30.000 emplois dans la fonction
publique qui est en cause. Il ne peut être, en tout état de cause, qu’assez
limité, encore que l’impact sur les débouchés offerts aux jeunes, l’une des
principale préoccupationn du moment, ne soit pas nul.
Par contre, sur le plan du symbole, la question est d’importance.
Le gouvernement s’est empêtré dans une contradiction : d’un coté il admet la
nécessité d’un plan de relance et s’apprète, sans encore le dire expressément,
à y inclure des mesures de soutien de la consommation ; d’un autre côté il veut
montrer sa volonté de poursuivre les « réformes » qui devront dans son esprit
rester pour les générations futures la marque du présent septennat.
Le malheur veut que ces « réformes » soient pour une grande part de la
catégorie de celles qui sont de nature à aggraver les effets de la crise plutôt
qu’à les contrecarrer.
On s’aperçoit aujourd’hui que le modèle social français, si décrié pendant la
campagne présidentielle, constitue un amortisseur utile du ralentissement
économique et que la dépense publique peut avoir un effet anticyclique.
Plus largement on prend de nouveau conscience du rôle que peuvent jouer les
services publics dans l’offre d’un nouveau modèle de développement
Dans ce contexte un infléchissement intelligent de la politique
gouvernementale devrait être de réorienter le travail entrepris dans le cadre
de la RGPP :
– maintenir les réductions d’effectif là où, résultant d’une meilleure
organisation, elles peuvent être opérées sans qu’il en nuise à la qualité des
services offerts à la population ;
– redéployer ailleurs les emplois ainsi récupérés de façon à améliorer le
service rendu là où il est aujourd’hui insuffisant : on n’aura à cet égard que
l’embarras du choix.
Tout laisse penser, malheureusement que ce ne sera pas la solution mise sur
table lors des conversations sociales qui vont s’ouvrir demain.

 

 

Le XXI° siècle sera celui du service public – Forum des États généraux sur les services publics – Marseille 16 février 2008

 

 

 

16-02-09-cloture-etats-generaux-paca-007.1234907808.jpgÉtats généraux de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur
Quel avenir pour les services publics de nos territoires ?

Intervention et conclusion

 

Dans son ouvrage Projet pour la paix perpétuelle, écrit en 1795, Emmanuel Kant évoque « Le droit qui revient à tout être humain de se proposer comme membre d’une société en vertu du droit à la commune possession de la surface de la terre ». Il établit par là l’étroite liaison existant entre le droit à la possession indivise de la terre par l’ensemble du genre humain et l’affirmation individuelle de la citoyenneté, aujourd’hui essentiellement définie sur une base nationale, mais dont les dimensions universelles s’affirment à notre époque dans le processus de mondialisation qui n’est pas seulement celle du capital.

 

J’ai choisi ce point de départ quelque peu philosophique car il me semble désigner le service public comme lieu privilégié des dialectiques de notre temps entre : intérêts particuliers et intérêt général, individu et société, propriété privée et propriété publique, usager et fonctionnaire. C’est à ce niveau, me semble-t-il, qu’il faut situer notre réflexion sur l’actualité du service public, son rôle dans la crise de système, sa vocation à l’universalité que j’ai formulée lors de la journée du 6 mai 2008, ici même à Marseille : « Le XXI° siècle peut et doit être l’ « âge d’or » du service public, et la France en raison de son histoire et de son expérience peut y contribuer de manière éminente ». Nous sommes par ailleurs dans la perspective proche des élections pour le renouvellement du Parlement européen, où ne manquera pas d’être évoquée la question des services publics.

 

Les services publics dans la mondialisation

 

Il n’est guère besoin d’insister sur la mondialisation du capital, à l’origine de graves déséquilibres et de monstrueux gaspillages s’exprimant aujourd’hui dans une crise financière sans précédent, révélant aussi une immoralité stupéfiante dans la conduite des sociétés. On en retiendra néanmoins que ce cataclysme a conduit pour la première fois avec cette ampleur à parler de crise de système, à réunir en urgence les plus puissants de la terre pour mettre en place des politiques anti-crise plus ou moins coordonnées, à engager des crédits publics à des niveaux inconnus jusque-là, voire à envisager ou même à réaliser des nationalisations, à reconsidérer les réglementations internationales du commerce, des transferts financiers, etc. Cette masse d’interventions publiques a pour but, n’en doutons pas, d’assurer la survie d’un système en crise. Ce n’est pas un phénomène nouveau, je l’avais analysé il y a une trentaine d’années dans un livre intitulé Les béquilles du capital. Mais cette crise est aussi la matérialisation de l’échec d’un modèle, celui du système capitaliste, et c’est aussi en même temps l’appel à l’émergence d’un autre modèle de développement et de progrès.

 

Si la mondialisation est apparue essentiellement jusqu’ici comme celle du capital, elle s’est également traduite par la montée au niveau mondial d’une exigence de valeurs dont, entre autres manifestations, la célébration du 60° anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 a été récemment l’occasion. Certes, comme l’analyse le philosophe Marcel Gauchet, l’idéologie des droits de l’homme a prospéré dans l’espace laissé libre par l’effondrement des grandes idéologies messianniques, les droits de l’homme constituent un ensemble limité et insuffisamment cohérent pour donner lieu à des règles de droit rigoureuses, ils fonctionnent sur le registre de la révolte et de la médiatisation, ils sont insuffisants pour porter des projets de société et ils peuvent même, selon l’avis du philosophe, jouer dans la sphère sociale, le rôle de régulateur que prétend jouer le marché dans la sphère économique. Il n’en reste pas moins qu’ils portent aussi l’exigence de normes juridiques, voire de juridictions, reconnues au niveau mondial pour faire respecter des valeurs à vocation universelle.

 

Ces considérations très générales ne sont pas séparables des processus de « mise en commun » que l’on observe dans de nombreux domaines et qui caractérisent notre époque. Je veux parler bien sûr de la nécessaire protection de l’écosystème mondial. Mais aussi de la mondialisation de nombreux domaines de l’activité humaine : les télécommunications, le contrôle aérien, la météorologie. Les progrès scientifiques ne se conçoivent plus sans l’échange international des connaissances et des avancées. La culture se nourrit de l’infinie diversité des traditions et des créations mondiales. Les mœurs évoluent par comparaison, échanges, interrogations nouvelles. Au-delà des manifestations du développement inégal, des frontières existantes, la mobilité tend à devenir un droit au sens qu’envisageait Emmanuel Kant qui ajoutait dans le paragraphe précité, que « La Terre étant une sphère, ne permet pas aux hommes de se disperser à l’infini, mais les contraint, malgré tout, à supporter leur propre coexistence, personne, à l’origine, n’ayant plus qu’un autre le droit de se trouver en un endroit quelconque de la Terre », d’où, selon lui, le devoir d’hospitalité, et pour nous sans doute une nouvelle manière de considérer les flux migratoires.

 

Les conséquences de ce nouveau contexte sont considérables. Pour la question qui nous occupe, elles sont particulièrement importantes. Elles conduisent à donner une traduction juridique et institutionnelle à ce que nous désignons par les expressions telles que « mises en commun », « valeurs universelles », « patrimoine commun de l’humanité », « biens à destination universelle » selon Vatican II, ou encore avec Edgar Morin « Terre-Patrie », ou le « Tout-Monde » des écrivains Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, etc. Je m’en tiendrai aux conséquences que nous pouvons envisager dans deux domaines qui nous sont familiers en France et en rapport direct avec notre sujet : le secteur public et le service public.

 

La conscience émergente d’un intérêt général du genre humain pose nécessairement la question de la base matérielle, de la propriété publique, peut être plus exactement de l’appropriation sociale nécessaire pour traduire la destination universelle de certains biens, des biens publics. Je pense évidemment d’abord au traitement de l’eau dont il est évident aujourd’hui qu’il doit être mis au service de toutes les populations de la terre, où qu’elles se situent. Mais pourquoi ce qui est vrai et assez généralement admis pour ce qui concerne la ressource eau ne le serait pas pour bien d’autres ressources du sol et du sous-sol. Est-il admissible, à notre époque, que les gisements pétroliers ou d’uranium, par exemple, soient appropriés par les seuls possesseurs de la surface du sol sur lesquels s’exerce une souveraineté que seuls les mouvements contingents de l’histoire ont déterminée ? Le raisonnement vaut a fortiori pour nombre de services tels que ceux qui ont été évoqués précédemment. Il nous faut donc réfléchir et proposer des appropriations mondiales ou internationales correspondant à ces nécessités de notre temps.

 

La nécessité d’une propriété publique étendue au niveau mondial va de pair avec celle qui doit conduire à définir des services publics à ce niveau. On n’imagine pas que le contrôle aérien puisse être abandonné aux règles du marché ; que les compagnies aériennes privées pourraient s’en remettre à la « main invisible » ou à la « concurrence libre et non faussée » pour déterminer les niveaux de vol ou les couloirs de circulation. De plus en plus de services publics seront nécessaires dans l’avenir et c’est dans le cadre de cette hypothèse que nous devons placer nos réflexions et nos propositions. Des services publics industriels et commerciaux correspondant à la gestion des biens reconnus comme biens communs : l’eau , certaines productions agricoles et alimentaires, des ressources énergétiques. Des services administratifs relatifs à la production de services techniques : les télécommunications, certains transports, l’activité météorologique et spatiale, de nombreux domaines de la recherche scientifique, des services d’assistance médicale. Des services essentiellement administratifs organisant la coopération des pouvoirs publics nationaux et internationaux dans de multiples domaines : la sûreté sous de multiples aspects (la lutte contre les trafics de drogues, les agissements mafieux, les actions terroristes, la répression des crimes de droit commun), la recherche d’économies d’échelle, la suppression des doubles emplois, la réglementation des différentes formes de coopération dans toutes les catégories administratives.

 

Ce sont toutes ces réflexions qui me permettent de parler du XXI° siècle comme « l’âge d’or » potentiel du service public au niveau mondial, ce qui ne constitue en rien une négation des niveaux national et continental, en l’espèce pour ce qui nous concerne, européen.

 

Les services publics dans la construction européenne

 

C’est le conflit entre la conception française de l’intérêt général et du service public, d’une part, et les principaux objectifs de la construction européenne, d’autre part, qui alimente aujourd’hui ce que l’on peut appeler une crise du service public ou du service d’intérêt économique général (SIEG), selon la terminologie communautaire courante. Alors que la conception française du service public s’est traditionnellement référée à trois principes, égalité, continuité et adaptabilité, une autre logique lui est opposée, de nature essentiellement économique et financière, l’option d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » dont les critères sont essentiellement monétaires : taux d’inflation et fluctuations monétaires, déficit des finances publiques, taux d’intérêt à long terme.

 

La traduction juridique de cette démarche avait conduit à une marginalisation des mentions relatives à l’intérêt général ou au service public dans le traité instituant la Communauté européenne. De fait, le service public n’est expressément mentionné qu’à l’article 93 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne qui s’est substitué au précédent dans le traité de Lisbonne, au sujet d’aides relatives au « remboursement de servitudes inhérentes à la notion de service public » dans le domaine des transports. Les quelques articles qui font référence à la notion, sous des vocables divers, traduisent son caractère d’exception. Ainsi, l’article 106, relatif aux entreprises chargées de la gestion de « services d’intérêt économique général », les assujettit aux règles de la con¬cur¬rence en ne formulant qu’une réserve de portée limitée, « dans les limites où l’application de ces règles ne fait pas échec à l’accomplissement en droit ou en fait de la mission particulière qui leur a été impartie ». Il donne mandat à la Commission de veiller au respect des règles de concurrence, en adressant « les directives ou décisions appropriées aux États membres ». L’objectif de « renforcement de la cohésion économique, sociale et territoriale » figure, par ailleurs, à l’article 174.

 

On peut toutefois noter, au cours des dernières années, une certaine prise de conscience favorable à la notion de service d’intérêt général, traduite notamment par des arrêts de la Cour de justice des communautés européennes. L’arrêt Corbeau du 19 mai 1993 décide qu’un opérateur, distinct de l’opérateur du service d’intérêt général, peut offrir des services spécifiques dissociables du service d’intérêt général de distribution du courrier, mais seulement « dans la mesure où ces services ne mettent pas en cause l’équilibre économique du service d’intérêt général ». L’arrêt Commune d’Almélo du 27 avril 1994, prévoit qu’une entreprise régionale de distribution d’énergie électrique peut passer une clause d’achat exclusif « dans la mesure où cette restriction à la concurrence est nécessaire pour permettre à cette entreprise d’assurer sa mission d’intérêt général ». Un arrêt intervenu sur une action en manquement, Commission des Communautés européennes c. République française, du 23 octobre 1997, a admis l’existence de droits exclusifs d’importation et d’exportation de EDF et de GDF, en considérant qu’ils n’étaient pas contraires aux échanges intracommunautaires d’électricité et de gaz. Enfin, la Cour de justice des communautés européennes a admis que les aides accordées en compensation d’obligations de service public et dont le montant ne dépasse pas ce qui est nécessaire à l’exécution des missions de service public ne sont pas interdites (CJCE, Altmark, 24 juillet 2003).

 

Cela dit, c’est une conception restrictive du service d’intérêt général qui continue de prévaloir au sein de l’Union européenne, comme en témoigne la réforme structurelle des services de télécommunications, qui a fait éclater ce service public en trois catégories : le service universel (le téléphone de poste fixe à poste fixe, la publication de l’annuaire), les missions d’intérêt général (relatives aux fonctions de sécurité de l’État, armée, gendarmerie) et les services obligatoires imposant l’existence d’une offre de nouveaux services sur l’ensemble du territoire, mais sous la contrainte de l’équilibre financier, ce qui ôte toute garantie que le principe d’égalité soit effectivement ¬respecté.

 

Il y a cependant dans les traités eux-mêmes des points d’appuis pour argumenter en faveur de services publics européens. Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne constitutif avec le traité sur l’Union européenne du traité de Lisbonne, associe dans son article 14, valeurs communes et services d’intérêt économique général dans les termes suivants : « Sans préjudice de l’article 4 du traité sur l’Union européenne et des articles 93, 106 et 107 du présent traité, et eu égard à la place qu’occupent les services d’intérêt économique général parmi les valeurs communes de l’Union ainsi qu’au rôle qu’ils jouent dans la promotion de la cohésion sociale et territoriale de l’Union, l’Union et ses États membres, chacun dans les limites de leurs compétences respectives et dans les limites du champ d’application des traités, veillent à ce que ces services fonctionnent sur la base de principes et dans des conditions qui leur permettent d’accomplir leurs missions. »

 

Par ailleurs, je veux rappeler les termes de l’articles 345 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne auxquels il est fait trop peu référence à mon goût : « Les traités ne préjugent en rien le régime de la propriété dans les états membres. » C’est là la reconnaissance explicite de la réalité de la propriété publique et, partant, de son extension possible, y compris dans le contexte actuel.

 

Il est donc possible de faire progresser les notions de service public et de secteur public au sein de l’Union européenne. Il reste que la conception dominante au sein de cette Union est bien éloignée de ce que nous pourrions souhaiter et que je pense que cela a joué un grand rôle dans le rejet par la France, par référendum du 29 mai 2005, du traité constitutionnel européen. En dernier lieu, La Commission européenne a refusé d’établir une directive cadre sur les services publics au moment où la Confédération européenne des syndicats lui a remis une pétition de plus de cinq cent mille signatures en faveur d’une telle directive. L’action doit donc se poursuivre.

 

Face à la crise, le service public plus utile que jamais

 

La crise financière qui s’est profondément aggravée depuis l’automne 2008 a apporté un démenti cinglant aux ultras libéraux et à leur option totalitaire. Ce système a spectaculairement démontré qu’il était source de gaspillages insensés, d’accentuation des inégalités, d’immoralité sociale. À l’inverse de tous les discours officiels qui prévalaient jusque-là, l’intervention de l’État, les financements publics, un surcroît de réglementation, voire des nationalisations sont apparus comme autant de moyens d’urgence pour conjurer une débâcle sans précédent. Un telle conjoncture met soudainement au premier plan, comme moyens anti-crise, les services publics que la politique conduite par le Président de la République avait entrepris de démanteler. Malgré l’échec du système dont il était l’un des principaux acteurs, il entend néanmoins poursuivre sa contre-révolution. Mais le nouveau contexte lui est bien moins favorable et il ouvre, à l’inverse, de nouvelles perspectives aux défenseurs des services publics.

 

Dans la tourmente financière, l’existence, en France, d’un secteur public et de services publics importants a été saluée de toute part comme une chance et un moyen de s’en sortir plus efficacement que dans d’autres pays qui s’étaient engagés bien avant le nôtre dans une politique de déréglementation et de privatisation. Le service public a été largement reconnu comme un puissant « amortisseur social » de la crise. Amortisseur social concernant le pouvoir d’achat global de la population en raison de la masse et de la permanence des revenus des agents du service public en dépit de l’insuffisance de leur progression. La consommation a moins diminué dans notre pays qu’ailleurs. Amortisseur social en matière d’emploi, les fonctionnaires et les agents des entreprises et organismes publics disposant, grâce à leurs statuts, d’une garantie d’emploi les mettant à l’abri du chômage technique et des plans sociaux. Amortisseur social du fait du principe de solidarité qui préside à l’organisation de la protection sociale et des systèmes par répartition des retraites qui prévalent encore dans le service public. Amortisseur social et éthique quant à la dénonciation de l’immoralité des pratiques scandaleuses de financiers sans scrupule, bénéficiant de larges appuis politiques, indifférents à la misère des plus pauvres, ce qui souligne par là même l’atout que constitue un service public et plus spécialement une fonction publique fondée sur des principes républicains et reconnus comme modèle d’efficacité sociale et d’intégrité.

 

Malgré l’échec retentissant de sa politique concernant aussi bien le pouvoir d’achat que l’emploi. Malgré le désaveu apporté par la crise à ses orientations ultra-libérales, Nicolas Sarkozy a déclaré qu’il entendait poursuivre les réformes dans le même sens, appliquer une véritable « révolution culturelle » dans la fonction publique. Il s’agit là d’une démarche insensée qui doit et peut être mise en échec. Il faut faire échec à la logique d’entreprise que le pouvoir veut instaurer dans le système de santé avec le projet de loi « hôpital, patients, santé, territoires », véritable machine de destruction de l’accès aux soins pour tous. Il faut faire échec à l’idéologie managériale que le gouvernement voudrait imposer dans l’éducation et la recherche ; il doit revenir sur les suppressions massives de postes et la mastérisation ; retirer son décret sur les enseignants chercheurs. Il faut faire échec au démantèlement du statut général des fonctionnaires ; faire respecter les principes républicains d’égalité, d’indépendance et de responsabilité sur lesquels il est fondé ; affirmer son caractère législatif contre une contractualisation envahissante, la recherche de l’efficacité sociale contre la performance individuelle, l’intérêt général contre la rentabilité financière. Il faut faire échec aux démarches obscurantistes qui, choisissant de s’en remettre au marché, ont démantelé les administrations et les organismes qui, quels qu’aient été leurs défauts, avaient vocation à évaluer et rationaliser les politiques publiques, comme le Commissariat général du Plan, le Conseil national d’évaluation ou le Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics. Il faut faire échec à la marchandisation du secteur public par des privatisations inconsidérées, et la soumission à des critères de rentabilité tournant le dos à la satisfaction des besoins fondamentaux de la société.

 

Le nouveau contexte instauré par la crise nous offre des possibilités nouvelles pour défendre et promouvoir la conception française du service public qui apparaît aujourd’hui comme le moyen décisif du progrès social et de l’efficacité économique. La France a forgé au cours des siècles une conception qui affirme que l’intérêt général est une notion éminente qui ne se réduit pas à la somme des intérêts particuliers et que le service public en est le vecteur principal en raison des principes sur lesquels il est fondé. Il est, dans l’immédiat, un puissant moyen de lutte contre la crise et, plus généralement, un moyen essentiel pour promouvoir la démocratie politique, l’efficacité économique et la justice sociale.

16-02-09-cloture-etats-generaux-paca-004.1234910928.jpgIntervention de conclusion

Je voudrais surtout répondre à l’intervention de Bernard Morel, mais préalablement faire trois remarques.

Premièrement, je veux relever que la mobilité évoquée par un intervenant est pour moi une question importante. Rappeler que j’ai introduit en 1983 à l’article 14 du titre premier du statut général des fonctionnaires, la mobilité comme garantie fondamentale des fonctionnaires ; comme garantie et non comme obligation.

Deuxièmement, j’ai bien entendu l’intervention sur la place des usagers dans le service public, mais je voudrais qu’il soit clair que les 7,2 millions de fonctionnaires et agents publics qui travaillent dans le service public sont aussi des usagers et qu’il y aurait un risque démagogique à accréditer l’idée qu’il y aurait d’une part les fonctionnaires et en face des usagers. Mai cela ne constitue pas une contestation des idées qui ont été émises sur le sujet par la personne qui est intervenue.

Troisièmement, je ne vais peut être pas me faire que des amis, mais je veux rappeler quand même que les atteintes au service public n’ont pas commencé en 2007, ni en 2002 … Il devra y avoir le moment venu un inventaire … On ne peut avancer sainement dans la promotion du service public que si l’on a préalablement purgé le passé…

J’en viens à mes réponses aux questions très pertinentes posées par Bernard Morel et qui sont dans l’opinion publique. Il a posé des questions ouvertes, mais il m’a semblé pencher dans un certain sens, je voudrais pencher dans l’autre sens.

1/ Sur l’idée selon laquelle notre conception du service public serait aujourd’hui déterminée par celle du Conseil national de la résistance (CNR) et la théorie de l’État providence

Je veux rappeler que la tradition française du service public est très ancienne. Sans remonter à Philippe Le Bel comme je l’ai fait à Aix la semaine dernière, il me faut évoquer l’École française du service public de la fin du XIX° siècle et du début du XX° qui a établi les bases théoriques de notre conception actuelle. Je ne partage pas l’opinion de Bernard Morel qui oppose l’intérêt général au principe d’égalité. Le premier relèverait de l’être ensemble et le second serait marqué par l’option de classe du CNR. Intérêt général et principe d’égalité sont consubstantiels l’un à l’autre. L’intérêt général est subsidiaire du principe d’égalité en droit administratif pour apporter à des situations identiques des solutions différentes par des actions positives au nom de l’intérêt général. Le principe d’égalité est bien évidemment inclu dans l’intérêt général. Il ne faut pas confondre dit-il, par ailleurs, intérêt général et rôle de l’État. Bien sûr, cela dit l’État est bien le siège de sa définition. L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, dit que la loi est l’expression de la volonté générale et que tous les citoyens et citoyennes doivent concourir à son expression. C’est là que se forme la définition de l’intérêt général à un moment donné et c’est le Parlement représentatif de la communauté des citoyens qui vote les lois.

2/ Sur l’idée selon laquelle l’État ne serait pas le seul garant de l’intérêt général, qu’il y aurait aussi les collectivités territoriales et l’Europe.

Cette idée m’apparaît erronée et dangereuse. Erronée car la définition de l’intérêt général ne peut émaner que d’une personne morale dotée de souveraineté. Seul l’État-nation présente aujourd’hui encore ce caractère. Les régions comme les autres collectivités territoriales s’administrent librement selon l’article 72 de la Constitution, mais dans le cadre de la loi nationale. Elles participent, en tant que collectifs de citoyens à la définition de l’intérêt général, mais seul l’État en est le garant. Et si des délégations de compétences ont été consenties vis-à-vis de l’Union européenne, celle-ci n’exerce pas, ou du moins pas encore, de souveraineté sur la France. Peut-on imaginer qu’un jour il y ait une définition régionale du Statut général des fonctionnaires ? Une expérimentation régionale de la loi comme le proposait Raffarin ? Ce serait une remise en cause des fondements mêmes de la République. C’est, à mon avis, une idée dangereuse, car elle tend à « gommer », comment tentent de le faire le gouvernement et les instances européennes, le niveau national au profil des niveaux infra et supranationaux. C’est pour moi inadmissible. Par ailleurs, Bernard Morel soutient qu’il ne faut pas identifier les fonctionnaires à l’intérêt général, mais qui le soutient ? N’y a-t-il pas là un risque, même si ce n’est pas son intention, que cette remarque apparaisse comme l’expression d’un conflit entre l’intérêt des fonctionnaires et l’intérêt général ? Une idée, aussi sincère soit-elle, doit être replacée dans le contexte politique où elle s’exprime, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous.

3/ Sur l’identité entre service public et délégation de service public.

Je veux encore rappeler que l’idée selon laquelle une entreprise privée pourrait être chargée d’une mission de service public date de la fin du XIX° et du début du XX° siècle. Ce n’est donc pas une découverte. Mais cette reconnaissance sur une entreprise n’est pas transposable à l’ensemble du service public. Les points de vue micro et macroéconomiques ne doivent pas être confondus. Le développement de la délégation de service public marque aujourd’hui un développement de la contractualisation, du conventionnement avec établissement de cahiers des charges qui n’assurent jamais un réel équilibre entre les parties, qui développent la bureaucratie et doivent être révisés fréquemment. Alors qu’à l’origine le service public était strictement défini par la loi, on ne peut aujourd’hui être indifférent au recul de la loi devant le contrat. Dans le même esprit, Bernard Morel dit qu’il ne faut pas confondre service public, politiques publiques et financements publics. Bien sûr, mais là encore qui le soutient ? Il reste que le service public doit être essentiellement financé par l’impôt, même s’il existe d’autres sources de financement, et même les prix, comme sur le marché. C’est là une question d’équilibre, et tout mettre sur le même plan n’aide pas à clarifier la situation.

4/ Sur le variabilité du champ du service public.

Je suis d’accord avec Bernard Morel pour considérer que ni l’intérêt général ni le service public ne sont donnés une fois pour toutes. Ce serait une conception dogmatique, car ces notions sont éminemment politiques et donc dépendent de la conception que l’on en a au fil de l’histoire. D’accord aussi pour dire que l’intérêt général est un concept plus vaste que celui de service public qui en est cependant le vecteur principal. Mais je voudrais dire mon expérience à ce sujet de ce qu’on appelle parfois la « respiration » du service public. À la section des Travaux publics du Conseil d’État j’ai vu passer des décrets transformant des services administratifs en EPA, des EPA en EPIC, des EPIC en SEM, des SEM en sociétés anonymes privées, le cas échéant chargées de missions de service public. J’ai vu des dizaines d’organismes suivre ce chemin, je n’en ai vu aucun suivre le chemin inverse ! Dans ces conditions ce n’est plus de la respiration c’est une expiration du service !

En résumé, je ne pense pas que l’on puisse aussi systématiquement mettre sur le même plan : État et collectivité territoriale, service public et délégation de service public, impôts et prix, loi et contrat, même si la réalité peut présenter certains de ces aspects. Ce relativisme m’apparaît dangereux dans le contexte politique actuel.

Je veux enfin remercier les organisateurs de ce Forum impressionnant de m’avoir accueilli. Depuis avril 2008 j’en ai suivi le cheminement. Le problème est aujourd’hui de faire connaître ces travaux et communiquer cet élan aux autres régions. C’est une contribution importante à la défense et à la promotion de la conception française du service public.

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« Àge d’or » ou chronique d’une mort annoncée ? L’actualité des services publics – Aix-en-Provence, 9 février 2008

Le comité Jean Jaurès des étudiants de l’IEP, Les Amis du Monde Diplomatique, L’Observatoire de la laïcité, ATTAC Pays d’Aix, Collectif 13 de l’Association « Vivent les Services publics »

L’ACTUALITÉ DES SERVICES PUBLICS :
« ÂGE D’OR » OU CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCÉE ?

La notion de service public a, en France, une longue histoire car c’est le vecteur de l’intérêt général dont la prise en compte est elle-même très ancienne : sous l’Ancien Régime, c’était le « bien commun » que le roi avait la charge de défendre pour son peuple. C’est l’ « utilité commune » évoqué dès l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », tandis que l’article 17 évoque une notion voisine, celle de « nécessité publique ». C’est l’intérêt général qui permet de fonder en droit les relations de l’État et de la société. Sous cette inspiration historique, s’est créée, en France, à la fin du XIX° siècle une école du service public. L’un de ses fondateurs, Léon Duguit écrivait : « L’État est une coopération de services publics, organisés et contrôlés par des gouvernements ».

Il convient donc de préciser, préalablement à l’exposé de la conception française du service public, la notion d’intérêt général qui l’encadre. On caractérisera ensuite l’offensive sans précédent dont ils sont l’objet, avant d’examiner les conditions d’une contre-offensive dans la perspective d’une affirmation de la notion de service public en France et dans le monde dans le XXI° siècle engagé.

1. La conception française de l’intérêt général

1.1. Les économistes se sont intéressés à l’intérêt général. Ainsi, dans la théorie économique néoclassique, si les agents économiques agissent rationnellement, la poursuite de leurs intérêts particuliers aboutit à la réalisation d’un « optimum social », mais celui-ci n’est que la « préférence révélée des consommateurs », or le citoyen est irréductible au consommateur.

1.2. Le juge administratif et le juge constitutionnel font un usage fréquent de la notion d’intérêt général, sans cependant lui donner un contenu propre. Il y a à cela deux raisons. La première est que l’intérêt général est finalement une notion essentiellement politique, qui peut varier d’une époque à l’autre et qu’il ne faut donc pas figer, mais dont l’appréciation incombe d’abord au pouvoir politique, notamment au législateur. La seconde est que le juge ne fait généralement référence à l’intérêt général que de manière subsidiaire par rapport au principe d’égalité. Si le principe d’égalité peut conduire à des solutions différentes dans des situations différentes, l’intérêt général peut le justifier également pour des situations semblables ou peu différentes.

Pour autant, le juge administratif ne s’est jamais désintéressé du contenu de l’intérêt général. La jurisprudence comme la doctrine ont tôt considéré que l’intérêt général était l’objet même de l’action de l’État et que l’administration ne devait agir que pour des motifs d’intérêt général. L’intérêt général est alors assimilé aux grands objectifs, voire aux valeurs de la nation : la défense nationale, le soutien de certaines activités économiques, la continuité du service public. Toutefois, le juge administratif veille à ce que l’invocation de l’intérêt général ne recouvre pas un acte arbitraire, un détournement de pouvoir, et que la dérogation au principe d’égalité justifiée par une raison d’intérêt général soit bien en rapport avec l’objet poursuivi.

C’est ainsi que l’intérêt général est présent dans la décision d’expropriation pour cause d’utilité publique, mais celle-ci ne peut être légalement déclarée que « si les atteintes à la propriété privée, le coût financier et éventuellement les inconvénients d’ordre social qu’elle comporte ne sont pas excessifs eu égard à l’intérêt qu’elle présente » (CE Ass. 28 mai 1971, Ville Nouvelle Est). L’intérêt général siège aussi dans l’exercice du pouvoir de police des autorités administratives, qui peuvent s’opposer à l’exercice de certaines libertés individuelles pour des motifs d’ordre public. Ainsi, le respect de la liberté du travail, du commerce et de l’industrie n’a pas fait obstacle à ce qu’un maire puisse interdire l’attraction dite du « lancer de nain » (CE Ass. 27 octobre 1995, Commune de Morsang-sur-Orge). L’intérêt général n’est pas, au demeurant, l’exclusivité des personnes publiques, et il peut prendre en compte des intérêts privés ; lorsqu’elle invoque l’intérêt général, l’autorité administrative doit veiller à ce qu’il ne leur soit pas porté une atteinte excessive (CE Ass. 5 mai 1976, SAFER d’Auvergne c. Bernette). Enfin, il peut y avoir divergence entre l’intérêt général, identifié à l’intérêt national, et l’interprétation que font les juridictions internatio¬nales de certaines dispositions de conventions internationales, par exemple en ce qui concerne le droit à une vie familiale normale posé par l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En outre, à la limite, l’intérêt général pourrait confiner à la raison d’État.

1.3. Si le juge constitutionnel – comme le juge administratif – a fait preuve d’une certaine prudence dans la définition de l’intérêt général, considérant qu’il n’a pas un pouvoir général d’appréciation comparable à celui du Parlement, une partie importante de ses décisions y fait référence. C’est ainsi qu’au fil du temps, il a retenu une succession d’intérêts que l’on peut regarder comme autant de démembrements de l’intérêt général : le caractère culturel de certains organismes, une bonne administration de la justice, des limitations au droit de grève dans les services de la radio et de la télévision, le logement des personnes défavorisées, une meilleure participation du corps électoral, les nationalisations et la validation rétroactive de règles illégales.

2. La conception française du service public

Dans la conception française, l’intérêt général ne saurait donc se réduire à la somme des intérêts particuliers ; il est d’une autre qualité, associé à la constitution ancienne de l’État-nation, à la forme centralisée que celui-ci a rapidement pris, et aux figures historiques qui l’ont incarné tels Richelieu, Colbert, Robespierre, Napoléon ou de Gaulle. Il s’ensuit, traditionnellement, une distinction franche public-privé que l’on fait remonter habituellement au Conseil du roi de Philippe Le Bel à la fin du XIII° siècle et que matérialise un service public important, fondé sur des principes spécifiques.

2.1. Une notion simple devenue complexe

Pendant longtemps, la notion de service public a été caractérisée par la réunion de trois conditions : une mission d’intérêt général, l’intervention d’une personne morale de droit public, un droit et un juge administratifs. Son objectif n’était donc pas la seule rentabilité, mais l’accomplissement de missions diverses ressortissant à l’idée que le pouvoir politique se faisait de l’intérêt général. Les sujétions de services public correspondantes devaient faire l’objet d’un financement par l’impôt et non par les prix, ce qui entraînait, en contrepartie, l’existence de prérogatives de service public telles que, par exemple, la responsabilité de l’État ne pouvait le plus souvent être recherchée que sur la base d’une faute d’une certaine gravité.

Cette conception de base, simple à l’origine, s’est complexifiée sous l’effet d’un double mouvement. D’une part, le champ du service public s’est étendu à de nouveaux besoins, à des activités jusque-là considérées comme relevant du privé (régies, services publics industriels et commerciaux). D’autre part, des missions de service public ont été confiées à des organismes privés (assurances sociales et sécurité sociale, compétence en matière disciplinaire d’ordres professionnels ou de fédérations sportives). En outre, l’extension du secteur public, base matérielle d’une partie importante du service public, a rendu l’un et l’autre plus hétérogènes. Le service public économique s’est plus franchement distingué du service public administratif. De nombreuses associations ont proliféré à la périphérie des personnes publiques, notamment des collectivités locales. Le champ ouvert à la contractualisation a affaibli l’autorité du règlement.

2.2. Service public et construction euro¬péenne

Cependant, c’est le conflit entre la conception française de l’intérêt général et du service public, d’une part, et les principaux objectifs de la construction européenne, d’autre part, qui alimente aujourd’hui ce que l’on peut appeler une crise du service public ou du service d’intérêt économique général (SIEG), selon la terminologie communautaire courante. Alors que la conception française du service public s’est traditionnellement référée à trois principes, égalité, continuité et adaptabilité, une autre logique lui est opposée, de nature essentiellement économique et financière, l’option d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » dont les critères sont essentiellement monétaires : taux d’inflation et fluctuations monétaires, déficit des finances publiques, taux d’intérêt à long terme.

La traduction juridique de cette démarche conduit à une marginalisation des mentions relatives à l’intérêt général ou au service public dans le traité instituant la Communauté européenne. De fait, le service public n’est expressément mentionné qu’à l’article 73, au sujet du remboursement de servitudes dans le domaine des transports. Les quelques articles qui font référence à la notion, sous des vocables divers, traduisent son caractère d’exception. Ainsi, l’article 86, relatif aux entreprises chargées de la gestion de « services d’intérêt économique général », les assujettit aux règles de la con¬cur¬rence en ne formulant qu’une réserve de portée limitée, « dans les limites où l’application de ces règles ne fait pas échec à l’accomplissement en droit ou en fait de la mission particulière qui leur a été impartie ». Il donne mandat à la Commission de veiller au respect des règles de concurrence, en adressant « les directives ou décisions appropriées aux États membres ». L’objectif de « renforcement de la cohésion économique et sociale » figure, par ailleurs, à l’article 158.

On peut toutefois noter, au cours des dernières années, une certaine prise de conscience favorable à la notion de service d’intérêt général, traduite notamment par des arrêts de la Cour de justice des communautés européennes. L’arrêt Corbeau du 19 mai 1993 décide qu’un opérateur, distinct de l’opérateur du service d’intérêt général, peut offrir des services spécifiques dissociables du service d’intérêt général de distribution du courrier, mais seulement « dans la mesure où ces services ne mettent pas en cause l’équilibre économique du service d’intérêt général ». L’arrêt Commune d’Almélo du 27 avril 1994, prévoit qu’une entreprise régionale de distribution d’énergie électrique peut passer une clause d’achat exclusif « dans la mesure où cette restriction à la concurrence est nécessaire pour permettre à cette entreprise d’assurer sa mission d’intérêt général ». Un arrêt intervenu sur une action en manquement, Commission des Communautés européennes c. République française, du 23 octobre 1997, a admis l’existence de droits exclusifs d’importation et d’exportation de EDF et de GDF, en considérant qu’ils n’étaient pas contraires aux échanges intracommunautaires d’électricité et de gaz. Enfin, la Cour de justice des communautés européennes a admis que les aides accordées en compensation d’obligations de service public et dont le montant ne dépasse pas ce qui est nécessaire à l’exécution des missions de service public ne sont pas interdites (CJCE, Altmark, 24 juillet 2003).

2.3. Cela dit, c’est une conception restrictive du service d’intérêt général qui continue de prévaloir au sein de l’Union européenne, comme en témoigne la réforme structurelle des services de télécommunications, qui a fait éclater ce service public en trois catégories : le service universel (le téléphone de poste fixe à poste fixe, la publication de l’annuaire), les missions d’intérêt général (relatives aux fonctions de sécurité de l’État, armée, gendarmerie) et les services obligatoires imposant l’existence d’une offre de nouveaux services sur l’ensemble du territoire, mais sous la contrainte de l’équilibre financier, ce qui ôte toute garantie que le principe d’égalité soit effectivement ¬respecté.

Suite à la ratification du traité d’Amsterdam, l’article 16 du traité instituant la Communauté européenne associe valeurs communes et services d’intérêt économique général : « Sans préjudice des articles 73, 86 et 87, et eu égard à la place qu’occupent les services d’intérêt économique général parmi les valeurs communes de l’Union ainsi qu’au rôle qu’ils jouent dans la promotion de la cohésion sociale et territoriale de l’Union, la Communauté et ses États membres, chacun dans les limites de leurs compétences respectives et dans les limites du champ d’application du présent traité, veillent à ce que ces services fonctionnent sur la base de principes et dans des conditions qui leur permettent d’accomplir leurs missions. »

Cette conception restrictive de la notion de service public par l’Union européenne a joué un grand rôle dans le rejet par la France, par référendum du 29 mai 2005, du traité constitutionnel européen. En dernier lieu, La Commission européenne a refusé d’établir une directive cadre sur les services publics au moment où la Confédération européenne des syndicats lui a remis une pétition de plus de cinq cent mille signatures en faveur d’une telle directive. Mais le rejet du traité de Lisbonne par l’Irlande montre bien que la notion d’intérêt général ne se décrète pas.

3. Une offensive sans précédent

3.1. Il est juste de dire que cette politique avait été largement engagée avant l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy . Ne perdons pas de vue en effet que cette offensive a débuté il y a longtemps : on a pu dire que le gouvernement de la gauche a privatisé plus que les gouvernement de droite précédents. Datent de cette période les changements intervenus à La Poste, France-Télécom, Air France, etc. Revenus au pouvoir (1986-88, 1997-2002) ils ne sont jamais revenus sur les atteintes portées précédemment par la droite au statut général des fonctionnaires. Il en est de même dans la fonction publique : la droite s’est attaquée au statut de la fonction publique territoriale par la loi du 13 juillet 1987 dite loi Galland, elle a supprimé la 3° voie d’accès à l’ENA que j’avais réservée aux syndicalistes, dirigeants d’associations et élus, elle a abrogé la loi du 19 octobre 1982 qui réglementait équitablement les prélèvements pour fait de grève ; lorsque la gauche est revenue au pouvoir en 1988, elle n’a rien cangé, consacrant par là les régressions réalisées par la droite. On pourrait parler à ce sujet d’un « effet de cliquet ».

Les réformes statutaires actuelles s’inscrivent dans une offensive amorcée de longue date pour remettre en cause le statut général des fonctionnaires élaboré entre 1981 et 1984 avec le concours des organisations syndicales de fonctionnaires et sur la base d’une concertation sans précédent, non seulement sur les principes (égalité, indépendance, responsabilité), mais aussi sur les projets de loi eux-mêmes. Je veux revenir sur la loi Galland du 13 juillet 1987 qui a réintroduit dans la fonction publique territoriale le système de la liste d’aptitude (« recus-collés »), remplacé les corps par des cadres d’emplois, encouragé le recours aux contractuels, développé les emplois fonctionnels, dénaturé le fonctionnement des organismes paritaires, etc. Puis il y a eu en 1990 la mise à l’écart progressive de la fonction publique de La Poste et de France Télécom, suivis de bien d’autres services, établissements administratifs ou industriels et commerciaux (DCN, SEITA, Imprimerie nationale, Journaux officiels, SNPE, etc.) ; on a assisté allant dans le sens de l’enchaînement : EPA-EPIC-SEM-sociétés privées éventuellement chargées de missions de service public (le contraire d’une véritable « respiration » du service public parfois invoquée) ; la loi Hoëffel de 1994 prolongeant la déstabilisation ; le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 esquissant une théorisation d’un autre modèle de fonction publique érigeant, par exemple, le contrat en « source autonome du droit de la fonction publique ».

3.2. Dès le 10 mai 2007, le Premier ministre, sur injonction du Président de la République, a lancé la Révision générale des politiques publiques (RGPP) présentée en Conseil des ministres du 20 juin. Elle s’est traduite, dans un premier temps, par un ensemble d’audits réalisés par des équipes constituées de représentants des inspections générales et du secteur privé fournissant la matière d’un Conseil de modernisation des politiques publiques (CMPP) le 12 décembre 2007 arrêtant 96 mesures, puis d’un deuxième CMPP le 4 avril 2008 retenant 166 mesures, enfin un troisième CMPP annonçant 73 nouvelles mesures. Simultanément , les ministères ont été invités à revoir leurs missions et leur organisation. Ces mesures de RGPP seront inscrites dans une loi de programmation budgétaire pluriannuelle 2009-2011 que les ministères devront appliquer. Cette opération est développée dans une importante mise en scène où la communication se substitue à la volonté de rationalisation. Il importe néanmoins de faire la clarté sur les objectifs poursuivis par cette entreprise qui, si elle se mettait en place, aurait des conséquences importantes sur les structures administratives et les statuts des personnels.

Les promoteurs de la RGPP mettent en avant trois objectifs :

– mieux adapter les administrations au service des usagers ;
– valoriser le travail des fonctionnaires ;
– réduire les dépenses publiques pour revenir à l’équilibre budgétaires et gagner des arges de manœuvre.

Les deux premiers des objectifs énoncés sont si incontestables qu’ils apparaissent comme des banalités, trompe-l’œil de la troisième proposition qui est le leitmotive des libéraux. La réduction de la dépense publique est en effet conforme aux normes monétaires et financières introduites par le traité de Maastricht en 1992 (critères de niveau d’endettement, de taux d’inflation, de taux d’intérêt, etc.).

Un comité a été mis sur pied chargé de suivre l’application de la réforme. Il est prévu que des mesures coercitives pourront être prises pour garantir l’impact des décisions. Une loi de programmation des finances publiques précisant les plafonds de chaque mission a été présentée au Parlement, preuve de l’objectif central réellement poursuivi.

Sa formulation triviale est le plus souvent énoncée sous la forme de la suppression d’un emploi sur deux des fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années. Aucune justification rationnelle n’est donnée du taux ainsi arbitrairement retenu. Les dépenses de personnel de la fonction publique de l’État sont stables dans le budget général : 44 % pour 133 milliards d’euros en 2006. Le total des dépenses de la fonction publique est passé de 8 % du PIB en 2000 à 7,3 % en 2006 et si la rémunération moyenne des fonctionnaires de l’État est supérieure de 16 % à celle du secteur privé, c’est en raison d’une qualification moyenne supérieure. En revanche, les salaires des cadres sont 53 % plus élevés dans le privé que dans le public (+16 % pour les professions intermédiaires) .

Les pays qui ont engagé des réformes budgétaires restrictives de l’emploi public au cours des dernières années ont, pour la plupart d’entre eux, du réviser leur politique. Si l’Allemagne a enregistré une baisse de ses effectifs, le Royaume-Uni les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, ont connu une vive hausse (800 000 agents publics britanniques recrutés entre 1997 et 2006). Après une forte baisse, la Suède a suivi le même mouvement. Le Canada, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Japon comptent plus de fonctionnaires en 2006 que vingt ans auparavant. On observe en outre que dans la plupart des pays précités, la baisse de la masse salariale des fonctionnaires est approximativement compensée par la hausse des coûts de la sous-traitance et de l’externalisation des missions de service public au secteur privé .

Y a-t-il trop de fonctionnaires comme on l’entend dire parfois ? Le raisonnement pourrait être aisément critiqué car les même qui soutiennent qu’il y a y a trop de fonctionnaires en général se plaignent qu’il n’y en ait pas assez dans le détail. Il n’y a pas de « nombre d’or’ des effectifs de la fonction publique, mais il est vrai qu’une gestion prévisionnelle des effectifs des compétences et des emplois serait nécessaire ; je m’étais engagé dans cette voie en 1982 avec le Projet CHEOPS.

Plus généralement, la plupart des organismes statistiques et d’étude économique ont montré que la part des salaires dans le PIB a régressé depuis un quart de siècle : selon la Commission européenne cette part a baissé de 8,6 % dont 9, 6 % pour la France, représentant un transfert au détriment du travail de quelque 150 milliards d’euros . Créé en 1987 au niveau 1000, le CAC 40 est aujourd’hui, en dépit de sa forte baisse du fait de la crise financière, entre 3000 et 3500, il a donc plus que triplé. Pendant ce temps en euros courants, les salaires ont, en moyenne, augmenté de 60 %. Si l’on tient compte de la hausse des prix, le CAC 40 a progressé de 120 % en vingt ans contre seulement 15 % pour les salaires à temps plein.

Il n’est pas sans intérêt, pour les fonctionnaires, de marquer l’origine de cette évolution. Pour ma part, je la situerais au 16 mai 1983 lorsque Jacques Delors, alors ministre de l’économie et des finances accepte de signer un accord à Bruxelles par lequel il obtient un prêt de 4 milliards d’écus en échange d’un engagement du gouvernement français de supprimer l’indexation des salaires et des prix. C’était marquer la fin de la pratique des négociations salariales dans la fonction publique qui ne s’en est jamais véritablement remise et qui a eu les graves conséquences que l’on a rappelées sur l’ensemble des salaires des secteurs public et privé. Dans ce domaine comme en d’autres on peut regretter qu’aucun des gouvernements qui se sont succédés n’ait remis en cause ce funeste engagement.

Il résulte de tout ce qui précède une exigence de transparence sur les comptes publics qui n’est pas satisfaite aujourd’hui.

3.3. Une méthodologie déficiente

Qu’une réflexion générale soit engagée sur la recherche de la meilleure efficacité dans l’utilisation de l’agent public ne saurait être contesté. Il est même permis de penser qu’au-delà de l’opération de communication à laquelle donne lieu la RGPP, ce devrait être la préoccupation permanente de l’État, conformément à la disposition de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 enjoignant tout agent public de devoir rendre compte de sa mission à la nation.

Un telle entreprise se justifierait si elle était la conséquence de la mise en œuvre d’une démarche méthodologique susceptible d’introduire plus de rationalité dans la gestion des deniers publics au nom de la recherche d’une meilleure efficacité sociale. On ne voit rien dans la RGPP qui réponde à cette justification. L’objectif de réduction de moitié des effectifs de fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années n’a jamais été justifié rationnellement. Il n’y a pas de « nombre d’or » des effectifs de la fonction publique ; qu’ils doivent baisser ou augmenter doit fait faire l’objet d’une démonstration qui, en la circonstance, n’a toujours pas été apportée.

Cette nouvelle pratique croit pouvoir se dispenser de toute justification méthodologique pour fonctionner sur la seule évidence de la nécessité, jamais démontrée, de la réduction du nombre de fonctionnaires. C’est une nouveauté politique. Ainsi, la Loi organique sur les lois de finances (LOLF) entrée en vigueur le 1er janvier 2006, aussi contestable qu’elle puisse apparaître aujourd’hui, comportait néanmoins ce souci de justification rationnelle, absent de la politique actuelle. Avec ses 34 missions, ses 132 programmes, ses 620 actions, ses responsables de budgets de programmes, son articulation aux structures ministérielles, ses batteries d’indicateurs, etc., la LOLF avait fait l’objet d’une présentation intelligible bien que critiquable sur de nombreux points et finalement contestable par la pratique de la « fongibilité asymétrique » des crédits .

Il y a eu dans l’immédiat après guerre des instances visant expressément la réduction des dépenses publiques (Commission de la Hache). La LOLF est en réalité le dernier avatar d’une tentative administrative récurrente pour réduire sous couvert de rationalisation la gestion budgétaire publique qui avait connu une notoriété particulière dans les années 1960 sous le thème de la Rationalisation des chois budgétaire (RCB). Cette volonté était alors largement partagée et ses instruments faisaient l’objet de vifs débats entre spécialistes . De façon résumée, la RCB reposait sur une analyse de système (inspirée du plannig-programming-budgeting system américain), des budgets de programmes (analogues à ceux de la LOLF mais de caractère plus fonctionnel) et d’un programme d’études analytiques sur les questions les plus complexes . Elle prolongeait la vision planificatrice en vogue dans les débuts de la V° République. Elle se développa au cours des années 1970 en se dénaturant progressivement, les comportements budgétaires classiques (primauté de l’annualité budgétaire notamment) finissant par l’emporter. Il n’en resta, dans les meilleurs des cas, qu’une volonté sporadique d’évaluation des politiques publiques.

Autres temps autres mœurs. La rationalité tend aujourd’hui à être chassée de la conduite des politiques finalisées par l’intérêt général. C’est ainsi que, sous couvert de modernisation, le Conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; le transfert de la direction générale de l’administration et de la fonction publique au ministère du Budget. Ces suppressions venant après l’intégration de la direction de la Prévision dans la Direction générale du Trésor et de la politique économique et surtout l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Ajoutons-y aujourd’hui la délocalisation de l’INSEE à Metz, ce qui de l’avis général va contrarier sa mission de service public. Le nouveau Conseil tenu le 4 avril a, par 166 mesures disparates, mis l’accent, en dehors de toute problématique d’efficacité sociale et de service public, sur la réduction de la dépense publique recherchée à travers le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; l’autre moitié provenant de la révision des politiques d’intervention concernant notamment le logement, l’emploi, la formation professionnelle, la santé et la sécurité.

Le fondement scientifique de la rationalisation de la gestion publique devient ainsi un enjeu.

3.4. L’obstacle : l’importance des personnels sous statuts

Ce qui fait obstacle à la mise en œuvre d’une politique de libéralisme renforcé, c’est l’existence en France d’une masse importante de personnels sous statuts qui échappent, pour une large part, aux lois du marché, à la marchandisation des rapports sociaux et à la contractualisation qui en sont les instruments. Il y a en France 5,2 millions de fonctionnaires de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics hospitaliers. Le secteur public regroupe 6,4 millions de personnes et 7, 2 millions occupent un emploi de service public, 1 million sont employées par des personnes morales de droit privé chargées de missions de service public. C’est une exception française : plus du quart des salariés sont en France sous statuts, ce qui constitue un obstacle majeur pour la politique libérale du gouvernement. Il a donc entrepris de supprimer cet obstacle.

La loi dite de « modernisation » de la fonction publique du 2 février 2007 par diverses mesures s’était efforcée de gommer l’interface entre la fonction publique et le privé ; la loi sur la « mobilité » actuellement en discussion au Parlement développe, dans une grande confusion, la précarité de l’emploi public et crée les conditions d’un clientélisme étendu. Ces dernières initiatives peuvent être analysées comme des entreprises de déstabilisation, de désagrégation, avant la mise sur pied d’une tout autre fonction publique, alignée sur la conception libérale européenne dominante, copiée sur le modèle de l’entreprise privée, anticipée sur de nombreux points par la fonction publique territoriale. Le président de la République a fixé l’orientation de cette « contre-révolution » dans son discours de Nantes du 19 septembre 2007. Le livre blanc rédigé par Jean-Ludovic Silicani rendu public en avril fixe le cadre de cette offensive régressive que l’on peut analyser de la manière suivante.

* Le contrat opposé au statut – Pourquoi le fonctionnaire a-t-il été placé par la loi vis-à-vis de l’administration dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle ( art. 4 Titre 1er) ? et pourquoi les emplois permanents des collectivités publiques doivent-ils être occupés par des fonctionnaires (art. 3) ? Parce que le fonctionnaire est au service de l’intérêt général, responsable devant la nation, à l’inverse du salarié de l’entreprise privée lié à son employeur par un contrat qui fait la loi des parties (art. 1134 du Code Civil). Remettre en cause cette spécificité c’est déconnecter le fonctionnaire de l’intérêt général pour le renvoyer vers des intérêts particuliers, le sien ou celui de clients ou d’usagers. Le choix à l’entrée entre le statut et un contrat de droit privé conclu de gré à gré, proposé par le livre blanc, tourne ainsi le dos au principe d’égalité .

* Le métier opposé à la fonction – Le rapport Silicani propose le métier comme concept de référence. C’est celui du secteur privé et assez largement celui de la fonction publique territoriale avant la réforme de 1983-84. La référence au métier permet l’éclatement des fonctions en composantes parcellaires qui ne peuvent prendre sens que par rapport aux fonctions publiques intégrées, elles-mêmes ordonnées par rapport à l’intérêt général. Ainsi la substitution du concept de métier à celui de fonction vise à rien moins que de substituer la logique du marché à celle du service public, une fonction publique d’emploi à une fonction publique de carrière. Elle est accordée à la substitution du contrat à la loi, du contrat au statut. Elle touche donc au cœur la conception française de fonction publique en remettant en cause le principe d’indépendance.

* L’individualisation de la performance opposée à la recherche de l’efficacité sociale – Dans le livre blanc, le mérite est avancé pour mettre en accusation les structures et pratiques actuelles. D’abord la notion de corps, c’est-à-dire de ces ensembles fonctionnels, regroupant le cas échéant plusieurs métiers dans une structure hiérarchique, organisés pour assumer certaines fonctions publiques spécifiques participant de fonctions publiques plus globales. Ensuite, les modalités de rémunérations. Le livre blanc préconise de pousser plus loi la confusion par l’individualisation, vraisemblablement sur le modèle que suggérait le rapport 2003 du Conseil d’État (p.360) : une rémunération en trois parties dépendant respectivement : de l’indice, de la fonction, de la performance. La part discrétionnaire pourrait dans ces conditions croître considérablement. C’est au bout du compte l’intégrité de la fonction publique qui risque d’être mise en cause, le principe de responsabilité et, au-delà, la pleine citoyenneté du fonctionnaire.

4. L’opportunité d’une contre-offensive

4.1. L’attaque frontale du président de la République et du gouvernement contre des composantes essentielle du pacte républicain et les valeurs de la citoyenneté : une conception de l’intérêt général qui n’est pas en France la somme des intérêts particuliers, une affirmation du principe d’égalité qui doit tendre à l’égalité sociale au-delà de l’égalité juridique, une exigence de responsabilité que fonde le principe de laïcité, élève le niveau de la réplique nécessaire pour faire échec à cette offensive mettant en cause la souveraineté nationale et populaire. Le livre blanc Silicani en manifeste l’importance puisqu’il consacre aux « valeurs » les 75 premières pages du rapport (sur 146), sans pour autant en tirer de conséquences pratiques. Au cours des dernières décennies, le domaine idéologique a été très négligé par le mouvement social ; il convient donc de le réinvestir en rappelant les principes qui régissent notre conception du service public (égalité, continuité, adaptabilité) et plus spécialement de la fonction publique.

– le principe d’égalité, fondé sur l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, affirmant l’égal accès des citoyens et des citoyennes aux emplois publics en fonction de leurs « vertus » et de leurs « talents » et dont nous avons tiré la conséquence que c’est par le concours que l’on accède aux emplois publics.

– le principe d’indépendance, fondé sur la distinction du grade et de l’emploi, caractéristique du système dit de la « carrière », opposé au système dit de l’ « emploi ». Le fonctionnaire est propriétaire de son grade, ce qui le protège de l’arbitraire administratif et des pressions politiques ou économiques . Ce principe a son origine, notamment, dans la loi sur les officier de 1834.

– le principe de responsabilité, fondé sur l’article 15 de la Déclaration des droits, qui enjoint à tout agent public de rendre compte de l’exercice de sa mission et dont nous avons déduit qu’il doit disposer pour cela de la plénitude des droits du citoyen, être un fonctionnaire-citoyen et non un fonctionnaire-sujet.

4.2. La politique que tente de mettre en place le pouvoir politique doit donc être combattue idéologiquement en prenant appui sur les dispositions actuelles du statut et sur les principes qui les sous-tendent. Le président de la République s’arroge un blanc-seing, dans la fonction publique comme en d’autres domaines, pour mettre en œuvre des réformes pour lesquelles il n’a pas été mandaté. C’est pourquoi j’ai pu parler à ce sujet de forfaiture . Il intervient discrétionnairement en méconnaissance des dispositions constitutionnelles et statutaires sur de nombreuses questions .

Défendre le statut général des fonctionnaires c’est défendre les droits de tous les salariés. Par analogie, ceux des agents publics qui ne sont pas sous statut mais sous différentes formes de relations contractuelles. Ceux des entreprises publiques qui ont bénéficié comme les fonctionnaires de statuts particuliers au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais aussi ceux des salariés qui relèvent du droit commun privé. S’il n’est évidemment pas question de transformer tous les salariés en fonctionnaires, tous appellent une meilleure couverture sociale quel qu’en soit le nom. C’est ainsi qu’une étude sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme a débouché sur la proposition d’un statut, défini comme la mise en cohérence de trente et une propositions . Depuis, dans le cadre de la réflexion sur la sécurisation des parcours professionnels, la CGT a avancé l’idée d’un « statut du travail salarié ». Il y a là une voie de recherche essentielle qu’il convient d’alimenter par un ensemble de propositions qui ne peuvent résulter que d’un travail de grande ampleur multidisciplinaire.

Enfin il convient de répondre aux nécessités actuelles et à venir de la fonction publique par des propositions de réformes améliorant le dispositif mis en place en 1983-1984. Le statut des fonctionnaire n’est pas un texte sacré et un texte qui n’évolue pas en fonction des besoins et de l’évolution des techniques risque la sclérose. Ces propositions pourraient concerner, par exemple : une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences ; la mise en œuvre de la double carrière (sur la base, par exemple, du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs de la fonction publique ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

Le manifeste « Le service public est notre richesse » qui s’oppose à la RGPP synthétise cette démarche. Lancé par une soixantaine de personnalités de divers horizons : responsables syndicaux, anciens ministres, intellectuels et personnalités culturelles, parlementaires, dirigeants d’associations, ce texte a déjà recueilli plus de 70 000 signatures .

5. Le XXI° siècle « âge d ‘or » du service public ?

5.1. La crise a dramatiquement marqué la nocivité d’une orientation fondée sur « une économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée ». Les remèdes apportés dans l’urgence : nationalisation, conférences des chefs d’État, plans de relance, nouvelles réglementations, etc., ont permis de parler d’un « retour de l’État », ce qui n’est pas contesté sous forme d’interventionnisme étatique.

Dans cette situation, la plupart des observateurs se sont plu à souligner le rôle d’ « amortisseur social » des services publics et de ce qui en est le cœur : la fonction publique :
– amortisseur en termes de pouvoir d’achat global ;
– amortisseur d’emploi et de limitation du chômage ;
– amortisseur quant à la protection sociale fondée sur la solidarité ;
– amortisseur en matière de préservation des droits à la retraite de notre système de répartition; – amortisseur des manifestations d’affairisme, voire de corruption.

Beaucoup en on déduit qu’il fallait voir là l’explication selon laquelle la France s’en tirait plutôt mieux que ses voisins. Il y a là également une base n ouvelle pour défendre et promouvoir les services publics.

5.2. Cette démarche ne doit pas se limiter à la défense des acquis, aussi légitimes soient-ils. La défense du service public dans notre pays n’est pas seulement justifiée par le souci de préservation de l’héritage démocratique légué par les générations antérieures, mais surtout parce qu’il s’agit d’options modernes, progressistes et démocratiques. S’il est vrai que la mondialisation libérale tend à occuper l’ensemble du champ des échanges marchands, la défense et la promotion de la conception française du service public n’a pas été pour rien dans le rejet du projet de traité constitutionnel européen en mai 2005 et son option en faveur d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée ».

5.3. Mais la mondialisation n’est pas seulement celle du capital pour importante qu’elle soit.Elle concerne tous les domaines de l’activité humaine, et notamment ceux présentant le caractère de service public (communications, transports, échanges culturels, solidarité humanitaire, etc.).

Notre époque est caractérisée par une prise de conscience croissante de l’unité de destin du genre humain, de la finitude de la planète, d’un « en commun » à définir politiquement, qui donnerait son vrai sens à la mondialisation à venir. Ainsi la protection de l’écosystème, la gestion de l’eau, celles des ressources du sol et du sous-sol, la production de nombre de biens et de services posent-ils avec force, et poseront de plus en plus, l’exigence de l’appropriation sociale des biens publics correspondants. La mise en commun et la convergence des démarches devraient conduire au développement de coopérations approfondies à tous les niveaux : national, international, mondial. Dans cette recherche commune d’universalité, le XXI° siècle pourrait ainsi être l’ « âge d’or » du service public.

La fonction publique territoriale en questions – Palaiseau, assemblée des personnels territoriaux, 27 janvier 2009

La « contre révolution sarkoziste » et la fonction publique territoriale

Au lendemain du 25ème anniversaire du statut de la fonction publique territoriale (voir de dossier de La Gazette des communes du 26 janvier 2009 « L’histoire d’une réussite ») et à l’avant-veille de la journée interprofessionnelle d’action du 29 janvier, cette réunion est l’occasion d’une réflexion sur la situation actuelle de la fonction publique territoriale (FPT) ce qui invite à revenir sur ses origines (on ne parle véritablement de fonction publique territoriale que depuis 1983-1984), les principes sur lesquels elle a été fondée, de manière à éclairer sa situation présente, son rôle actuel et son avenir.

1. Les origines de la FPT

C’est la loi de décentralisation discutée à l’Assemblée nationale dès le 27 juillet 1981 qui a posé la question des garanties statutaires des agents des collectivités territoriales qu’elle annonçait dès son article 1er (loi du 2 mars 1982).

La réforme a opposé deux conceptions défendues par moi-même (fonction publique de carrière) et Gaston Deferre (fonction publique d’emploi). Les conditions en ont été exposées par Olivier Schrameck, alors conseiller technique au cabinet du ministre de l’Intérieur (La fonction publique territoriale, Dalloz, 1995) qui montre comment c’est la première conception qui l’a emporté grâce à un arbitrage très politique de Pierre Mauroy.

François Mitterrand exprimera son désaccord avec la solution retenue beaucoup plus tard, à l’occasion du passage en conseil des ministres de la loi relative à la fonction publique hospitalière (FPH, loi du 9 janvier 1986). Mais en 1981-1984 il ne s’intéressait guère à la fonction publique.

2. La fonction publique « à trois versants »

Dès lors que la conception avait été arrêtée, restait à  lui donner consistance. Concernant la FPT, on aurait pu se limiter à une amélioration des dispositions  du livre IV du code des communes, étendues aux départements et aux régions (même chose pour le Livre IX du code de la santé publique pour la FPH).

Pour établir une combinaison équilibrée du nouvel ensemble statutaire a été imaginée une fonction publique « à trois versants », l’unité étant fondée sur trois principes se référant à l’histoire : principe d’égalité (art. 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) ; principe d’indépendance (loi de 1834 sur l’état des officiers) ; principe de responsabilité (art. 15 de la Déclaration des droits), le tout affirmant la conception du fonctionnaire citoyen.

L’architecture s’est organisée en quatre titres respectant les spécificités dans l’unité. S’y est rattachée également la loi du 15 juillet 1982 sur les personnels des établissements publics hospitaliers de recherche. Le statut de la FPT est constitué des titres 1er et III.

3. L’évolution de la FPT de 1983 à aujourd’hui

Pourquoi n’avoir pas fait une seule et même loi ? Il y a à cela trois raisons : tout le monde (élus, syndicats) ne marchait pas du même pas ; l’article 72 de la Constitution sur la libre administration des collectivités territoriale a des conséquences sur le partage loi-décret ; l’ensemble législatif marque bien son unité. Aujourd’hui c’est le gouvernement qui souhaiterait une telle unification mais tirée vers le bas et prenant la FPT comme référence pour se rapprocher du modèle européen dominant. La loi sur la modernisation du 2 février 2007 a d’ailleurs prévu l’élaboration d’un Code de la Fonction publique qui donnera une présentation unifiée du Statut général à droit constant (voir à ce sujet l’interview d’Olivier Schrameck, ancien conseiller technique de Gaston Defferre dans le numéro de la Gazette des communes précité).

Différentes étapes peuvent être repérées dans l’évolution depuis la création de la FPT de l’ensemble législatif ainsi conçu : la lenteur de la poursuite dans l’élaboration de 1984-1986 ; la loi Galland du 13 juillet 1987 (avec remise en cause de la réglementation du droit de grève et la 3° voie d’accès à l’ENA) ; promotion de la notion de métier en 1989 et amorce de privatisation (La Poste et France Télécom) ; la loi Haëffel du 27 décembre 1994 : le rapport 2003 du Conseil d’État ; la loi sur la modernisation du 2 février 2007 et le projet en discussion à l’Assemblée nationale sur la mobilité. À quoi il convient d’ajouter : la LOLF, la RGPP, le livre blanc Silicani, etc.

4. la remise en cause sarkoziste

Sarkozy a parlé de révolution culturelle. J’ai répliqué contre-révolution et forfaiture (Le Monde 26 septembre 2007). Il y a eu le discours de Sarkozy à Nantes fin septembre 2007 et le Livre blanc Silicani qui en suit les orientations. Le problème est l’existence en France de 5,2 millions de fonctionnaires qui, avec les autres agents sous statuts, représentent plus du quart de la population active. Cet ensemble joue un rôle d’amortisseur social dans la crise actuelle et échappe largement à la loi du marché. Sa réduction est l’objectif poursuivi par le pouvoir.

Ces réformes s’accompagnent d’une régression méthodologique et d’une réduction de l’administration rationalisante.

Les caractéristiques de la contre révolution peuvent ainsi être résumées : le contrat contre la loi ; le métier contre la fonction ; la performance individuelle contre l’efficacité sociale.

5. La responsabilité des élus et des fonctionnaires territoriaux

D’abord, poursuivre la défense d’une fonction publique républicaine fondée sur les principes rappelés. Lier cette défense à celle du service public et des organismes d’évaluation et de rationalisation. Défendre la loi, expression de la volonté générale, contre une contractualisation croissante et une marchandisation des rapports sociaux. L’idéologie managériale ne saurait supplanter l’esprit de service public et le sens de l’État et des collectivités publiques.

Ensuite, concevoir et promouvoir des réformes démocratiques, car il n’y a pas de texte sacré et un texte qui n’évolue pas (besoins, technologies, société nationale et internationale) se sclérose : reclassements indiciaires, gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (double carrière) ; réforme des conditions de mobilité effective (garantie fondamentale des fonctionnaires, art. 14 du titre I), résorption de la précarité ; nouvelles formes de dialogue social, etc.

Enfin, se persuader que nous entrons dans une époque où, à tous niveaux jusqu’au niveau mondial, la nécessité de services publics étendus va se renforcer (eau, ressources du sol et du sous-sol, services, cultures, etc). La France qui a une longue expérience en la matière et dont la fonction publique est regardée dans le monde comme une référence d’efficacité et d’intégrité a une contribution importante à apporter en la matière. Le XXI° siècle peut et doit être l’ « âge d’or » du service public.

La RGPP et les cadres supérieurs de la Fonction publique – UGFF-CGT, ministère de la Santé, salle Pierre Laroque, 14 janvier 2009

Avec le retour de l’État dans la crise, quelle perspective pour la fonction publique ?

Je remercie l’UGFF-CGT d’avoir organisé cette réunion. Je veux aussi saluer la présence de M. Philippe Caïla, directeur de cabinet du secrétaire d’État à la fonction publique et de M. Didier Lallement secrétaire général du ministère de l’Équipement ; c’est de leur part un geste courageux.

Le contexte a bien changé depuis le conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 (CMPP, 96 mesures), du 4 avril 2008 (116 mesures) du 11 juin (73 mesures)., soit 285 mesures (selon Eric Woerth, 374). Depuis, plus rien … Essoufflement ou révision de la révision ? Le discours de M. Santini du 3 décembre 2008 au Forum des Échos ne m’a pas éclairé.

1. La « contre-révolution » sarkoziste

Le discours de Nantes du 19 septembre 2007 a prétendu introduire une « révolution culturelle » dans la fonction publique. Son élection ne l’avait pas mandaté à cette fin, c’est pourquoi j’ai parlé de « forfaiture » sans avoir été contredit. Il s’agit en réalité d’une « contre-révolution » qui peut être caractérisée par la triple opposition :

– du contrat à la loi ;
– du métier à la fonction ;
– de la performance individuelle à l’efficacité sociale.

C’est d’une tout autre fonction publique qu’il s’agit, alignée sur le modèle européen dominant et prenant comme référence de l’ensemble, non plus la fonction publique de l’État mais la fonction publique territoriale.

Les moyens de remise en cause de la conception républicaine de la fonction publique sont la loi de modernisation du 2 février 2007 qui participait de cette tendance, le projet sur la mobilité en discussion au Parlement, le livre blanc Silicani qui pourrait donner lieu à une refonte du statut actuel.

2. Le « retour de l’État » dans la crise

La crise a dramatiquement marqué la nocivité d’une orientation fondée sur « une économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée ». Les remèdes apportés dans l’urgence : nationalisation, conférences des chefs d’État, plans de relance, nouvelles réglementations, etc., ont permis de parler d’un « retour de l’État », ce qui n’est pas contesté sous forme d’interventionnisme étatique.

Dans cette situation, la plupart des observateurs se sont plus à souligner le rôle d’ « amortisseeur social » des services publics et de ce qui en est le cœur : la fonction publique :

– amortisseur en termes de pouvoir d’achat global ;
– amortisseur d’emploi et de limitation du chômage ;
– amortisseur quant à la protection sociale fondée sur la solidarité ;
– amortisseur en matière de préservation des droits à la retraite de notre système de répartition ;
– amortisseur des manifestations d’affairisme, voire de corruption.

Beaucoup en on déduit qu’il fallait voir là l’explication selon laquelle la France s’en tirait plutôt mieux que ses voisins.

3. La RGPP : un non-sens

Devant ce constat peu contesté, on aurait pu s’attendre à ce que le gouvernement en tire les conséquences et revoie sa copie écrite avant la crise et devenue obsolète, je veux parler de la RGPP. Il semble qu’il n’en soit rien, ce qui me conduit à revenir sur sa critique :

– Il ne s’agit pas de révision, mais d’une vulgaire politique de réduction comptable des dépenses publiques comme il y en a eu dans le passé : commissions de la Hache, de la Guillotine, etc. qui avaient au moins le mérite d’annoncer la couleur .
– La version de politique régressive qui nous est proposée, l’est aussi en raison de sa méthodologie particulièrement déficiente qui ne se compare pas, par exemple, avec ce que l’on a pu connaître du temps de l’opération de Rationalisation de choix budgétaires (RCB) de la fin des années 1960 et du début des années 1970.
– En fait il s’agit de faire disparaître dans notre pays cette anomalie que constitue aux yeux du pouvoir actuel la présence de 5,2 millions de fonctionnaires ( plus de 7 millions de salariés occupant un emploi de service public), môle de résistance à la loi du marché.
– D’où les trois caractéristiques précédemment évoquées : le contrat contre la loi, le métier contre la fonction, la performance individuelle (dite le mérite) contre la recherche de l’efficacité sociale.
– Dans le même temps, cette RGPP s’inscrit dans des mouvements plus généraux : celui débuté en 1983 de réduction de la part des salaires dans le PIB (dix points perdus soit quelque 150 à 200 milliards d’euros) ; celui de la régression de l’ « administration rationalisante ».

4. Que s’élève la voix des esprits vigiles !

– Il n’y a pas de texte sacré, la fonction publique et son statut général doivent évoluer, ce n’est pas la question en débat. M. Caïlaz me disait tout à l’heure qu’il était naturel de changer de dispositif tous les 25 ans ; non, c’est de manière continue qu’il faut réformer en fonction de l’évolution des besoins, des techniques, de l’ouverture internationale.

Je veux aussi relever, pour la contester, son affirmation selon laquelle le statut de 1946 aurait été conçu par Maurice Thorez comme un contrat. Je n’ai jamais rencontré Maurice Thorez, mais je ne vois pas comment on peut confondre la loi du 19 octobre 1946, acte unilatéral, avec un contrat, sauf à évoquer le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau… Ce qui est vrai en revanche, c’est que le premier texte statutaire a été pris sous Vichy en application de la Charte du travail de 1941 et qu’avant la seconde guerre mondiale les organisations syndicales parlaient de statut-carcan car c’était les gouvernements qui se prononçaient pour un statut conçu comme instrument d’exercice du pouvoir hiérarchique. Il a donc fallu du courage et de l’audace pour les syndicats pour renverser leur position traditionnelle.

– des réformes sont nécessaires : elles pourraient concerner, par exemple : une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences ; la mise en œuvre de la double carrière (sur la base, par exemple, du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité (dont j’avais fait une garantie fondamentale (art. 14, titre 1er du SGF, ce n’est pas un « droit nouveau » contrairement à ce que soutient le gouvernement) ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs de la fonction publique ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

– En passant, permettez-moi, pour avoir dénoncé devant les promotions de l’ENA entre 1981 et 1984 le « snobisme managérial », de regretter le recours de la CGT elle-même aux termes de « management », « gouvernance » ou encore de « mainstreaming », etc. Le vocabulaire est important. De même, je ne pense pas qu’il faille accréditer l’idée d’une « bonne RGPP » ; la CGT doit quand même être capable de forger son propre vocabulaire ! Je crois que c’est Victor Hugo qui disait : « La forme, c’est du fond qui remonte à la surface ! ».

– Un manifeste a été lancé au printemps : « Le service public est notre richesse » qui s’oppose à la RGPP synthétise cette démarche. Lancé par une soixantaine de personnalités de divers horizons : responsables syndicaux, anciens ministres, intellectuels et personnalités culturelles, parlementaires, dirigeants d’associations, etc.

– Ce texte a déjà recueilli plus de 70 000 signatures , parmi lesquelles celles de Nicole Questiaux ancien ministre d’État, de Jacques Fournier, ancien secrétaire général de l’Élysée, ancien pdg de la SNCF, d’Hubert Prévot, ancien commissaire général au Plan, de Jean-Pierre Dubois, secrétaire général de la LDH, de Patrick Peloux, urgentiste connu, de Jean Labrousse, ancien directeur de la Météorologie nationale, de Bernard Derosier, président du CNFPT, de l’écrivain Didier Denaenincks, etc. Dans le passé de hauts fonctionnaires ont élevé la voix quand il le fallait, je pense à des hommes comme Pierre Laroque, François Bloch Laîné ou Bernard Tricot. Cette réunion est la bienvenue : il est temps que s’élève, plus fort que jamais, la voix des esprits vigiles.

La rémunération des fonctionnaires – Association française pour la récherche en droit administratif (AFDA) – Lyon, 5 décembre 2008

Matinée sous la présidence d’Anicet Le Pors


Propos introductif par Didier Jean-Pierre, professeur de l’Université Jean Moulin-Lyon III

(intervention de M. Didier Jean-Pierre) 

I – Les principes

Anicet Le Pors – J’ai réfréné mon envie de réagir à plusieurs des propos de M. Didier Jean-Pierre. Je limiterai ma réaction à une remarque. Il a évoqué les textes relatifs à la fonction publique qui ont été annoncés et devraient paraître de 2009 à 2011. Je pense qu’il n’y a là nulle fatalité. L’histoire de la fonction publique n’est pas écrite à l’avance. Son avenir sera ce que nous le ferons.

Cette première partie de la matinée du colloque porte sur les principes de rémunération des fonctionnaires. Elle propose d’examiner successivement : le traitement et les grilles indiciaires, le versement de la rémunération commandé par la règle du service fait, et le régime indemnitaire dans sa diversité.

Je ne veux pas risquer d’empiéter sur les communications compétentes qui vont êtres faits et qui vont sans doute s’attacher à décrire les systèmes existants et leurs évolutions possibles. En revanche, je peux éventuellement, eu égard à l’expérience pratique que j’ai pu connaître sur ces sujets, rapporter des moments, à mon avis significatifs, des questions évoquées.

Pour introduire les premiers thèmes, je le ferai en évoquant deux anecdotes.

La première se situe en mai 1983, plus précisément le 16 mai. Ce jour-là j’apprends que le ministre de l’économie et des finances de l’époque, Jacques Delors, vient de conclure à Bruxelles un accord aux termes duquel, en échange d’un prêt de 4 milliards d’écus, la France prend l’engagement de renoncer à l’indexation des salaires sur les prix. Je n’avais pas été consulté sur cette décision. Je réagis aussitôt, conscient que cela porte une atteinte irrémédiable à toute politique de négociations salariales dans la fonction publique, fondée jusque-là sur l’idée d’une certaine indexation de la valeur du point d’indice sur les prix grâce à une « clause de sauvegarde » déterminée en fin d’année. Mes réactions laisseront mes interlocuteurs indifférents, aussi bien les autres ministres que les syndicats de fonctionnaires. Je me souviens, en effet, que je participais à des obsèques quelques jours plus tard ; rencontrant Henri Krasuki, alors patron de la CGT, je lui dit que nous allons vers de graves difficultés en matière de politique salariale. Il réfléchit et laisse simplement tomber : « Tu sais, dans la situation actuelle, nous ne pouvons pas prendre parti entre toi et Delors ». En fin d’année, j’entreprends comme si de rien n’était une évaluation de la traduction comptable de la clause de sauvegarde, mais avant que j’aie pu entreprendre les négociations correspondantes avec les organisations syndicales, Jacques Delors reprend mes chiffres et soutient qu’il s’agit, non des dernières augmentations pour 1983, mais compte tenu des difficultés budgétaires des premières augmentations de 1984. Je contesterai cette interprétation pendant des mois, maintenant qu’il s’agit du solde de l’année 1983. Comme l’a indiqué un journaliste à l’époque, le gouvernement s’exprimera en stéréo pendant cette période. Jusqu’à un conseil des ministres où le président François Mitterrand nous invite à nous exprimer. Jacques Delors défend son point de vue. Je défends le mien en indiquant que je n’endosserai jamais ce manquement à la parole donnée. Pierre Mauroy, très embarrassé mais plutôt favorable à ma thèse en raison sans doute de son passé de syndicaliste à la FEN, déclare que « le livre de la négociation reste ouvert ». Au bout du compte François Mitterrand se tourne vers moi et conclut en me disant : « Monsieur le ministre nous vous autorisons à rester ambigu ». Je quitterai le gouvernement quelques semaines plus tard sans à avoir eu à me déjuger et mon successeur mettra en œuvre ensuite la politique Delors. Ce moment est important car c’est de cette époque que date le dérapage des salaires de la fonction publique comme composante importante de la régression d’ensemble des salaires dans la richesse nationale produite : dix points de PIB perdus en 25 ans. La politique de négociations salariales dans la fonction publique ne s’en est pas relevée.

La deuxième anecdote, plus courte, se situe vingt-quatre ans plus tard. Je participais, fin 2007, à une réunion organisée par le SNES avec l’ancien directeur général de la fonction publique, Jacky Richard, sur le thème du nouveau système de rémunération des fonctionnaires préconisé par le rapport annuel 2003 du Conseil d’État, dit rapport Pochard, dont le thème venait d’être repris par le président de la République lui-même à Nantes, à savoir une rémunération composée de trois parties : une partie indiciaire, une partie fonctionnelle, une partie rémunérant la performance individuelle (ou, si l’on veut, le mérite). J’interrogeais mon partenaire sur la part relative de ces trois composantes, non déterminées dans le rapport Pochard, ce qui pourrait laisser penser qu’il s’agirait de trois tiers. Il me répliqua que j’exagérais et que l’on s’acheminerait plutôt vers un partage 50 % – 30 % – 20 %. Il y avait là au moins une indication de tendance que le livre blanc de Jean-Ludovic Silicani, publié depuis, n’a pas fondamentalement contredit même s’il avance des chiffres différents dans une construction plus compliquée.

J’ai rapporté ces échanges pour dire, qu’à mon avis, toute analyse de la réglementation en la matière ne doit pas perdre de vue ces considérations éminemment politiques tenant à la nature de la rémunération de la force de travail des fonctionnaires sur l’ensemble d’une vie professionnelle.

Le traitement et les grilles indiciaires par Hélène Pauliat, professeur à l’Université de Limoges, doyen de la Faculté de droit

(Intervention de Mme Pauliat)

A.LP – Madame la professeure Hélène Pauliat a, contrairement à ce que disait Le Président Grégoire, le premier directeur général de l’administration et de la fonction publique, démontré que la question du traitement et de la grille indiciaires peut être exposée de manière très intéressante. Le nombre des grilles indiciaires répond à des préoccupations différentes. J’avais moi-même réduit de quatre à deux le nombre de grilles en 1982. Mais tout aussi important que les grilles générales, il y a le classement des grilles des différents corps dans les grilles générales. Et ceux qui se sont plains avec le plus de véhémence des rigidités de la grille sont souvent ceux-là mêmes qui ont pratiqué le « gel indiciaire » avec le plus de constance. Je suis d’accord également avec Mme Pauliart pour affirmer que les négociations salariales ne relèvent pas d’une politique contractuelle puisque, les fonctionnaires étant dans une position statutaire et réglementaire, les négociations se terminent toujours par un décret. Enfin, je profite de son intervention pour dire que défendre le statut général des fonctionnaires ce n’est pas le maintenir en l’état mais c’est le faire vivre dans une société qui change, mais moderniser ce n’est pas remettre en cause les principes républicains. À cet égard on peut être reconnaissant au pouvoir actuel de poser le problème en alternatives claires : le contrat ou la loi ? le métier ou la fonction ? la performance individuelle ou l’efficacité sociale ?

Nous allons maintenant aborder la question du service fait.

La notion de service fait est particulièrement évoquée à propos des retenues pour fait de grève qui est une des modalités de service non fait. On connaît la règle actuelle qui est une règle de comptabilité publique : celle du trentième indivisible qui n’a pas été instituée pour réglementer les précomptes sur les traitements des grévistes. Ils se voient donc prélever approximativement une journée, même pour un débrayage d’une heure.

C’est en vue de rectifier cette anomalie que, m’inspirant des règles en vigueur dans le code du travail pour les salariés du privé, j’ai fait élaborer un projet qui est devenu la loi du 19 octobre 1982. Cette loi contenait deux dispositions principales : d’une part, une certaine proportionnalité entre la durée du service non fait et la retenue (un cent soixantième pour un arrêt de travail d’une heure ou moins ; un cinquantième pour un arrêt de travail de dépassant pas cette durée et un trentième pour une cessation concertée du travail comprise entre une demi-journée et une journée) ; d’autre part, que pendant la durée du préavis de cinq jours précédant la grève « les parties intéressées sont tenues de négocier ». Cette loi avait été l’aboutissement d’une très longue concertation avec les syndicats – traditionnellement opposés à toute réglementation du droit de grève, même allant dans un sens favorable – et avait recueilli les avis des organismes consultatifs dont la consultation est obligatoire (Conseil supérieur de la fonction publique, Conseil d’État, Conseil des ministres). On sait que cette loi a été presque totalement abrogée par l’amendement Lamassoure à l’Assemblée nationale, à l’occasion de la discussion d’un projet de loi portant diverses dispositions d’ordre social (devenue loi du 30 juillet 1987) et sans, bien sûr, consultation des organismes précités. Seule la disposition sur l’obligation de négociation durant le préavis a survécu. C’est à cette occasion que j’ai pris conscience de la profonde anomalie que représente l’asymétrie entre la fabrication de la loi et son abrogation par le jeu des amendements parlementaires téléguidés par le gouvernement.

J’ai eu également une autre occasion d’apprécier la difficulté d’apprécier le service fait. À l’occasion d’une grève de vingt-quatre heures des fonctionnaires en octobre 1986 j’ai été invité à une émission matinale de Christine Ockrent sur RTL qui d’entrée m’a interrogé : « Monsieur le ministre, au Conseil d’État, vous êtes en grève aujourd’hui ? ». Je n’ai pas alors voulu me lancer dans une explication filandreuse par laquelle j’aurais affirmé mon soutien aux grévistes sans en être et je lui ai répondu « oui ». le surlendemain j’ai été convoqué par le vice-président du Conseil d’État, alors Pierre Nicolaÿ, qui m’a dit fort courtoisement : « J’ai été saisi par plusieurs de nos collègues qui m’ont dit leur émotion suite à votre déclaration à la radio par laquelle vous vous disiez gréviste, j’ai aussi reçu plusieurs courriers de protestation, les uns et les autres demandent qu’a tout le moins on vous applique votre loi du 19 octobre 1982 sur les retenues pour fait de grève, mais je suppose que votre déclaration ne traduisait pas vraiment votre position et que nous devons la regarder comme un effet médiatique de cirdonstance ». Je lui ai cependant confirmé que j’avais bien été gréviste et que ma loi du 19 octobre 1982 étant une bonne loi, je ne voyais aucun inconvénient à ce qu’elle me soit appliquée. Il m’a alors dit « Je vais donc donner des instructions pour que l’on effectue le précompte réglementaire pour service non fait ». J’ai acquiescé et la conversation s’est poursuivie courtoisement. Mais au moment de prendre congé il m’a rattrapé pour me dire que je connaissais mieux que quiconque sans doute la notion de service fait, mais que sa mesure était particulièrement difficile au Conseil d’État où nous n’étions astreint à aucun horaire et où la seule mesure du travail accompli pour les membres affectés entièrement au contentieux (ce qui était mon cas à l’époque) était la statistique des dossiers rapportés (82 par an). « Or, j’ai vérifié », m’a-t-il dit, « vous avez un trimestre d’avance dans votre statistique et il nous serait donc difficile, en ce qui vous concerne, de prouver le service non fait ; alors je voulais vous demander : vous n’avez pas l’intention de faire un recours ? ». Je lui ai répondu « Non, pas cette fois-ci ». Il n’y en a pas eu d’autres et j’ai ainsi payé 772 francs, la singularité d’être sans doute de seul conseiller d’État de l’Histoire de France à avoir fait grève un jour.

Le versement de la rémunération : la règle du service fait, par Olivier Négrin, professeur à l’Université Lumière-Lyon II, doyen de la faculté de droit.

(intervention de M. Olivier Négrin)

A.LP – La notion de « principe substantiel » avancée par M. Négrin à propos du service fait me semble très intéressante. Intéressante aussi la différence de traitement qu’il a rappelée entre la fonction publique de l’État et la fonction publique territoriale qui a conservé un minimum de proportionnalité entre durée de la grève et retenues sur traitement. Cette faveur tient aux différences existant entre les deux fonctions publiques. Depuis la réforme de 1983-1984, je considère que la fonction publique territoriale est le « maillon faible » de la construction, car elle n’a pas la culture de son homologue de l’État, les relations des fonctionnaires avec les élus confèrent un autre caractère au principe hiérarchique, les activités y sont davantage parcellisées en emplois et métiers. Ce modèle tend à être favorisé par ceux qui souhaitent dénaturer le statut général actuel. Enfin, comme vous l’avez souligné il y a service fait et service fait et l’homogénéité du service postulée par la règle du trentième indivisible ne vaut que parce que le fonctionnaire a sa force de travail gérée sur l’ensemble d’une carrière professionnelle.

Débat et pause

A.LP – La question des primes des fonctionnaires est de celles qui tourmentent l’opinion publique et les journalistes se chargent d’alimenter les suppositions les plus fantasques à ce sujet. En 1981, à l’occasion d’un déjeuner avec plusieurs d’entre eux, Denis Jeambar, alors directeur du Point m’a avoué que son hebdomadaire faisait une fois par ans sa une sur les primes des fonctionnaires car cela faisait bondir les ventes de l’hebdomadaire de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.

Il est vrai que tout n’est pas clair en ce domaine, et Mme Emmanuelle Marc va nous en entretenir, mais cela ne justifie pas l’ampleur des suspicions. J’ai toujours soutenu, d’une part que la quasi-totalité des indemnités reposent sur des textes réglementaires, d’autre part que nous disposons à ce sujet de beaucoup d’informations, notamment dans les documents budgétaires et plus précisément dans les réponses des ministères aux questions posées par les rapporteurs budgétaires des assemblées, enfin qu’il y a indemnité et indemnité et qu’il ne faut pas tout confondre. Néanmoins, pour en finir (du moins c’est ce que je pensais), j’ai proposé à Pierre Mauroy en 1983 de charger le conseiller maître à la Cour des Comptes Alain Blanchard ,qui était également membre du CSFP, d’un rapport sur la question qui nous éclairerait, non seulement sur la globalité des indemnités servies, mais aussi sur leur dispersion statistique, voire sur certaines indemnités sur lesquelles pesait une suspicion particulière : conservateurs des hypothèques ou trésoriers payeurs généraux, par exemple. Ce rapport a été réalisé et remis en juillet 1984 au Premier ministre Pierre Mauroy. Le 13 juillet, je l’accompagnais dans un avion du GLAM (la seule fois où j’y ai eu recours) pour inaugurer les nouveaux locaux de l’IRA de Lille. Dans l’avion, il me dit : « J’ai reçu le rapport Blanchard, je ne l’ai pas lu, il est dans mon coffre, qu’en penses-tu ? ». Je lui ai répondu que je ne l’avais pas reçu moi-même et il m’a assuré « Je te l’envoie lundi ». Le lundi a du être très occupé car le mardi le Gouvernement démissionnait et je n’ai jamais reçu le rapport Blanchard. À ma connaissance, personne n’a à ce jour rendu compte de son contenu. Le Conseil d’État a, au surplus, décidé que ce rapport n’était pas communicable aux usagers et aux fonctionnaires (CE, 2 décembre 1987, Melle Pokorny, Rec p. 392). Le mystère du rapport Blanchard demeure entier …

La diversité du régime indemnitaire par Mme Emmanuelle Marc, professeure à l’université de Montpellier I

(Intervention de Mme Emmanuelle Marc)

A.LP – Mme Emmanuelle Marc a mis de la lumière dans le clair-obscur du régime indemnitaire qu’elle a évoqué. À la suite de son intervention, je dois sans doute aujourd’hui réviser mon jugement : l’information sur les primes n’est pas si satisfaisante que cela, comme l’a établi la Cour des comptes dans plusieurs de ses rapports. Je veux encore souligner que les indemnités ont souvent servi de réponse des administrations aux revendications de relèvement indiciaire. Donner satisfaction sous forme de relèvements indiciaires évitait les demandes reconventionnelles que des réajustements indiciaires auraient pu entraîner.
II . Les politiques de rémunération dans les fonctions publiques

A.LP – La LOLF est le dernier avatar d’une longue histoire qui combine deux motivations contradictoires : d’une part, une volonté des pouvoirs publics de contenir la dépense publique, d’autre part une ambition de rationalisation des choix budgétaires, cette seconde motivation étant bien souvent mise en avant pour mieux accomplir la première. On a connu dans un passé lointain la Commission de la Hache. Plus près de nous, mais il y a quand même quelques décennies, la Rationalisation des choix budgétaires (RCB) a été à la mode, et j’ai eu la chance d’en être un des acteurs à la direction de la prévision du ministère de l’Économie et des Finances dans les années 1960 et 1970. Cette direction, créée en 1965 par Valery Giscard d’Estaing, était majoritairement composée de gauchistes et de communistes, marxistes et keynésiens, qui ont été séduits par l’opération RCB au point de la traduire RCB pendant les évènements de mai 1968 par « Révolution cubaine au budget », ce qui était, pour le moins excessif. Néanmoins la démarche de la RCB formait un ensemble cohérent et intellectuellement intéressant avec ses analyses de systèmes (transposées du planning-budgeting-system américain), ses budgets de programme et ses études analytiques destinées à éclairer les nœuds de plus grande complexité (c’est dans le cadre de ces études que j’ai conduit en 1976 une étude sur le thème « Immigration et développement économique et social »). Que reste-t-il dans la LOLF de cette ambition de rationalisation ? M. Jean-Luc Albert, sans doute nous le dira, mais force est de constater que le contexte n’est plus celui de la « main visible » et de ses outils pédagogiques. Autre temps, autres mœurs, la rationalité tend aujourd’hui à être chassée de la conduite des politiques finalisées par l’intérêt général. C’est ainsi que, dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), le Conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; le transfert de la direction générale de l’administration et de la fonction publique au ministère du Budget. Ces suppressions venant après l’intégration de la direction de la Prévision dans la direction générale du Trésor et de la Politique économique et, surtout, l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Le nouveau Conseil tenu le 4 avril a, par 166 mesures disparates, mis l’accent, en dehors de toute problématique d’efficacité sociale et de service public, sur la réduction de la dépense publique recherchée à travers le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; l’autre moitié provenant de la révision des politiques d’intervention concernant notamment le logement, l’emploi, la formation professionnelle, la santé et la sécurité. Ajoutons-y aujourd’hui la délocalisation de l’INSEE à Metz, ce qui de l’avis général va contrarier sa mission de service public, la suppression des centres départementaux de Météo France, l’intégration des Archives de France dans une direction générale des patrimoines, etc. On peut donc s’interroger sur la pertinence de ces décisions, marquées par un libéralisme effréné, prises avant la grande crise financière, alors que celle-ci appelle un retour de l’État …

La LOLF et ses conséquences sur la politique de rémunération par Jean-Luc Albert, professeur à l’Université Jean Moulin-Lyon III

(intervention de M. Jean-Luc Albert)

Services publics et RGPP – Convergence 37 de défense et de développement des services publics – Tours, 22 novembre 2008

Dès le 10 mai 2007, le Premier ministre, sur injonction du Président de la République, a lancé la Révision générale des politiques publiques (RGPP) présentée en Conseil des ministres du 20 juin. Elle s’est traduite, dans un premier temps, par un ensemble d’audits réalisés par des équipes constituées de représentants des inspections générales et du secteur privé fournissant la matière d’un Conseil de modernisation des politiques publiques (CMPP) le 12 décembre 2007 arrêtant 96 mesures, puis d’un deuxième CMPP le 4 avril 2008 retenant 166 mesures, enfin un troisième CMPP annonçant 73 nouvelles mesures. Simultanément , les ministères ont été invités à revoir leurs missions et leur organisation. Ces mesures de RGPP seront inscrites dans une loi de programmation budgétaire pluriannuelle 2009-2011 que les ministères devront appliquer. Cette opération est développée dans une importante mise en scène où la communication se substitue à la volonté de rationalisation. Il importe néanmoins de faire la clarté sur les objectifs poursuivis par cette entreprise qui, si elle se mettait en place, aurait des conséquences importantes sur les structures administratives et les statuts des personnels. C’est également l’occasion de s’interroger sur les véritables réformes qui seraient nécessaires pour améliorer le service public et développer sur cette base une contre-offensive permettant de mettre en échec une politique préjudiciable à l’intérêt général et se donnant pour ambition d’inscrire la conception française du service public dans une perspective universelle de service du genre humain.

1. L’objectif central : la réduction de la dépense publique

Les promoteurs de la RGPP mettent en avant trois objectifs :

– mieux adapter les administrations au service des usagers ;
– valoriser le travail des fonctionnaires ;
– réduire les dépenses publiques pour revenir à l’équilibre budgétaires et gagner des arges de manœuvre.

Les deux premiers des objectifs énoncés sont si incontestables qu’ils apparaissent comme des banalités, trompe-l’œil de la troisième proposition qui est le leitmotive des libéraux. La réduction de la dépense publique est en effet conforme aux normes monétaires et financières introduites par le traité de Maastricht en 1992 (critères de niveau d’endettement, de taux d’inflation, de taux d’intérêt, etc.).

Un comité a été mis sur pied chargé de suivre l’application de la réforme. Il est prévu que des mesures coercitives pourront être prises pour garantir l’impact des décisions. Une loi de programmation des finances publiques précisant les plafonds de chaque mission a été présentée au Parlement, preuve de l’objectif central réellement poursuivi.

Sa formulation triviale est le plus souvent énoncée sous la forme de la suppression d’un emploi sur deux des fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années. Aucune justification rationnelle n’est donnée du taux ainsi arbitrairement retenu. Les dépenses de personnel de la fonction publique de l’État sont stables dans le budget général : 44 % pour 133 milliards d’euros en 2006. Le total des dépenses de la fonction publique est passé de 8 % du PIB en 2000 à 7,3 % en 2006 et si la rémunération moyenne des fonctionnaires de l’État est supérieure de 16 % à celle du secteur privé, c’est en raison d’une qualification moyenne supérieure. En revanche, les salaires des cadres sont 53 % plus élevés dans le privé que dans le public (+16 % pour les professions intermédiaires) (1).

Les pays qui ont engagé des réformes budgétaires restrictives de l’emploi public au cours des dernières années ont, pour la plupart d’entre eux, du réviser leur politique. Si l’Allemagne a enregistré une baisse de ses effectifs, le Royaume-Uni les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, ont connu une vive hausse (800 000 agents publics britanniques recrutés entre 1997 et 2006). Après une forte baisse, la Suède a suivi le même mouvement. Le Canada, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Japon comptent plus de fonctionnaires en 2006 que vingt ans auparavant. On observe en outre que dans la plupart des pays précités, la baisse de la masse salariale des fonctionnaires est approximativement compensée par la hausse des coûts de la sous-traitance et de l’externalisation des missions de service public au secteur privé (2).

Plus généralement, la plupart des organismes statistiques et d’étude économique ont montré que la part des salaires dans le PIB a régressé depuis un quart de siècle : selon la Commission européenne cette part a baissé de 8,6 % dont 9, 6 % pour la France, représentant un transfert au détriment du travail de quelque 150 milliards d’euros (3). Créé en 1987 au niveau 1000, le CAC 40 est aujourd’hui, en dépit de sa forte baisse du fait de la crise financière, entre 3000 et 3500, il a donc plus que triplé. Pendant ce temps en euros courants, les salaires ont, en moyenne, augmenté de 60 %. Si l’on tient compte de la hausse des prix, le CAC 40 a progressé de 120 % en vingt ans contre seulement 15 % pour les salaires à temps plein.

Il n’est pas sans intérêt, pour les fonctionnaires, de marquer l’origine de cette évolution. Pour ma part, je la situerais au 16 mai 1983 lorsque Jacques Delors, alors ministre de l’économie et des finances accepte de signer un accord à Bruxelles par lequel il obtient un prêt de 4 milliards d’écus en échange d’un engagement du gouvernement français de supprimer l’indexation des salaires et des prix. C’était marquer la fin de la pratique des négociations salariales dans la fonction publique qui ne s’en est jamais véritablement remise et qui a eu les graves conséquences que l’on a rappelées sur l’ensemble des salaires des secteurs public et privé. Dans ce domaine comme en d’autres on peut regretter qu’aucun des gouvernements qui se sont succédés n’ait remis en cause ce funeste engagement.

Il résulte de tout ce qui précède une exigence de transparence sur les comptes publics qui n’est pas satisfaite aujourd’hui.

2. Une méthodologie déficiente

Qu’une réflexion générale soit engagée sur la recherche de la meilleure efficacité dans l’utilisation de l’agent public ne saurait être contesté. Il est même permis de penser qu’au-delà de l’opération de communication à laquelle donne lieu la RGPP, ce devrait être la préoccupation permanente de l’État, conformément à la disposition de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 enjoignant tout agent public de devoir rendre compte de sa mission à la nation.

Un telle entreprise se justifierait si elle était la conséquence de la mise en œuvre d’une démarche méthodologique susceptible d’introduire plus de rationalité dans la gestion des deniers publics au nom de la recherche d’une meilleure efficacité sociale. On ne voit rien dans la RGPP qui réponde à cette justification. L’objectif de réduction de moitié des effectifs de fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années n’a jamais été justifié rationnellement. Il n’y a pas de « nombre d’or » des effectifs de la fonction publique ; qu’ils doivent baisser ou augmenter doit fait faire l’objet d’une démonstration qui, en la circonstance, n’a toujours pas été apportée.

Cette nouvelle pratique croit pouvoir se dispenser de toute justification méthodologique pour fonctionner sur la seule évidence de la nécessité, jamais démontrée, de la réduction du nombre de fonctionnaires. C’est une nouveauté politique. Ainsi, la Loi organique sur les lois de finances (LOLF) entrée en vigueur le 1er janvier 2006, aussi contestable qu’elle puisse apparaître aujourd’hui, comportait néanmoins ce souci de justification rationnelle, absent de la politique actuelle. Avec ses 34 missions, ses 132 programmes, ses 620 actions, ses responsables de budgets de programmes, son articulation aux structures ministérielles, ses batteries d’indicateurs, etc., la LOLF avait fait l’objet d’une présentation intelligible bien que critiquable sur de nombreux points et finalement contestable par la pratique de la « fongibilité asymétrique » des crédits (4).

La LOLF est en réalité le dernier avatar d’une tentative administrative récurrente pour rationaliser la gestion budgétaire publique qui avait connu une notoriété particulière dans les années 1960 sous le thème de la Rationalisation des chois budgétaire (RCB). Cette volonté était alors largement partagée et ses instruments faisaient l’objet de vifs débats entre spécialistes (5). De façon résumée, la RCB reposait sur une analyse de système (inspirée du plannig-programming-budgeting system américain), des budgets de programmes (analogues à ceux de la LOLF mais de caractère plus fonctionnel) et d’un programme d’études analytiques sur les questions les plus complexes (6). Elle prolongeait la vision planificatrice en vogue dans les débuts de la V° République. Elle se développa au cours des années 1970 en se dénaturant progressivement, les comportements budgétaires classiques (primauté de l’annualité budgétaire notamment) finissant par l’emporter. Il n’en resta, dans les meilleurs des cas, qu’une volonté sporadique d’évaluation des politiques publiques.

Autres temps autres mœurs. La rationalité tend aujourd’hui à être chassée de la conduite des politiques finalisées par l’intérêt général. C’est ainsi que, sous couvert de modernisation, le Conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; le transfert de la direction générale de l’administration et de la fonction publique au ministère du Budget. Ces suppressions venant après l’intégration de la direction de la Prévision dans la Direction générale du Trésor et de la politique économique et surtout l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Ajoutons-y aujourd’hui la délocalisation de l’INSEE à Metz, ce qui de l’avis général va contrarier sa mission de service public ; ou encore les retructurations concernanant Météo France, l’ONF, les Archives nationales, le CNRS, etc. Le nouveau Conseil tenu le 4 avril a, par 166 mesures disparates, mis l’accent, en dehors de toute problématique d’efficacité sociale et de service public, sur la réduction de la dépense publique recherchée à travers le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; l’autre moitié provenant de la révision des politiques d’intervention concernant notamment le logement, l’emploi, la formation professionnelle, la santé et la sécurité.

Le fondement scientifique de la rationalisation de la gestion publique devient ainsi un enjeu.

3. L’obstacle : l’importance des personnels sous statuts

Ce qui fait obstacle à la mise en œuvre d’une politique de libéralisme renforcé, c’est l’existence en France d’une masse importante de personnels sous statuts qui échappent, pour une large part, aux lois du marché, à la marchandisation des rapports sociaux et à la contractualisation qui en sont les instruments. Il y a en France 5,2 millions de fonctionnaires de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics hospitaliers. Le secteur public regroupe 6,4 millions de personnes et 7, 2 millions occupent un emploi de service public, 1 million sont employées par des personnes morales de droit privé chargées de missions de service public. C’est une exception française : plus du quart des salariés sont en France sous statuts, ce qui constitue un obstacle majeur pour la politique libérale du gouvernement. Il a donc entrepris de supprimer cet obstacle. Il est juste de dire que cette politique avait été largement engagée avant l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy (7).

Les réformes statutaires actuelles s’inscrivent dans une offensive amorcée de longue date pour remettre en cause le statut général des fonctionnaires élaboré entre 1981 et 1984 avec le concours des organisations syndicales de fonctionnaires et sur la base d’une concertation sans précédent, non seulement sur les principes (égalité, indépendance, responsabilité), mais aussi sur les projets de loi eux-mêmes. Je veux rappeler notamment la loi Galland du 13 juillet 1987 qui a réintroduit dans la fonction publique territoriale le système de la liste d’aptitude (« recus-collés »), remplacé les corps par des cadres d’emplois, encouragé le recours aux contractuels, développé les emplois fonctionnels, dénaturé le fonctionnement des organismes paritaires, etc. Puis il y a eu en 1990 la mise à l’écart progressive de la fonction publique de La Poste et de France Télécom, suivis de bien d’autres services, établissements administratifs ou industriels et commerciaux ; la loi Hoëffel de 1994 prolongeant la déstabilisation ; le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 esquissant une théorisation d’un autre modèle de fonction publique érigeant, par exemple, le contrat en « source autonome du droit de la fonction publique ».

La loi dite de « modernisation » de la fonction publique du 2 février 2007 par diverses mesures s’est efforcée de gommer l’interface entre la fonction publique et le privé ; la loi sur la « mobilité » actuellement en discussion au Parlement développe, dans une grande confusion, la précarité de l’emploi public et crée les conditions d’un clientélisme étendu. Ces dernières initiatives peuvent être analysées comme des entreprises de déstabilisation, de désagrégation, avant la mise sur pied d’une tout autre fonction publique, alignée sur la conception libérale européenne dominante, copiée sur le modèle de l’entreprise privée, anticipée sur de nombreux points par la fonction publique territoriale. Le président de la République a fixé l’orientation de cette « contre-révolution » dans son discours de Nantes du 19 septembre 2007. Le livre blanc rédigé par Jean-Ludovic Silicani rendu public en avril fixe le cadre de cette offensive régressive que l’on peut analyser de la manière suivante.

* Le contrat opposé au statut – Pourquoi le fonctionnaire a-t-il été placé par la loi vis-à-vis de l’administration dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle ( art. 4 Titre 1er) ? et pourquoi les emplois permanents des collectivités publiques doivent-ils être occupés par des fonctionnaires (art. 3) ? Parce que le fonctionnaire est au service de l’intérêt général, responsable devant la nation, à l’inverse du salarié de l’entreprise privée lié à son employeur par un contrat qui fait la loi des parties (art. 1134 du Code Civil). Remettre en cause cette spécificité c’est déconnecter le fonctionnaire de l’intérêt général pour le renvoyer vers des intérêts particuliers, le sien ou celui de clients ou d’usagers. Le choix à l’entrée entre le statut et un contrat de droit privé conclu de gré à gré, proposé par le livre blanc, tourne ainsi le dos au principe d’égalité (8).

* Le métier opposé à la fonction – Le rapport Silicani propose le métier comme concept de référence. C’est celui du secteur privé et assez largement celui de la fonction publique territoriale avant la réforme de 1983-84. La référence au métier permet l’éclatement des fonctions en composantes parcellaires qui ne peuvent prendre sens que par rapport aux fonctions publiques intégrées, elles-mêmes ordonnées par rapport à l’intérêt général. Ainsi la substitution du concept de métier à celui de fonction vise à rien moins que de substituer la logique du marché à celle du service public, une fonction publique d’emploi à une fonction publique de carrière. Elle est accordée à la substitution du contrat à la loi, du contrat au statut. Elle touche donc au cœur la conception française de fonction publique en remettant en cause le principe d’indépendance.

* L’individualisation de la performance opposée à la recherche de l’efficacité sociale
– Dans le rapport, le mérite est avancé pour mettre en accusation les structures et pratiques actuelles. D’abord la notion de corps, c’est-à-dire de ces ensembles fonctionnels, regroupant le cas échéant plusieurs métiers dans une structure hiérarchique, organisés pour assumer certaines fonctions publiques spécifiques participant de fonctions publiques plus globales. Ensuite, les modalités de rémunérations. Le rapport préconise de pousser plus loi la confusion par l’individualisation, vraisemblablement sur le modèle que suggérait le rapport 2003 du Conseil d’État (p.360) : une rémunération en trois parties dépendant respectivement : de l’indice, de la fonction, de la performance. La part discrétionnaire pourrait dans ces conditions croître considérablement. C’est au bout du compte l’intégrité de la fonction publique qui risque d’être mise en cause, le principe de responsabilité et, au-delà, la pleine citoyenneté du fonctionnaire.

4. L’opportunité d’une contre-offensive

L’attaque frontale du président de la République et du gouvernement contre des composantes essentielle du pacte républicain et les valeurs de la citoyenneté : une conception de l’intérêt général qui n’est pas en France la somme des intérêts particuliers, une affirmation du principe d’égalité qui doit tendre à l’égalité sociale au-delà de l’égalité juridique, une exigence de responsabilité que fonde le principe de laïcité, élève le niveau de la réplique nécessaire pour faire échec à cette offensive mettant en cause la souveraineté nationale et populaire. Le livre blanc Silicani en manifeste l’importance puisqu’il consacre aux « valeurs » les 75 premières pages du rapport (sur 146), sans pour autant en tirer de conséquences pratiques. Au cours des dernières décennies, le domaine idéologique a été très négligé par le mouvement social (9) ; il convient donc de la réinvestir en rappelant les principes qui régissent notre conception du service public (égalité, continuité, adaptabilité) et plus spécialement de la fonction publique.

– le principe d’égalité, fondé sur l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, affirmant l’égal accès des citoyens et des citoyennes aux emplois publics en fonction de leurs « vertus » et de leurs « talents » et dont nous avons tiré la conséquence que c’est par le concours que l’on accède aux emplois publics.

– le principe d’indépendance, fondé sur la distinction du grade et de l’emploi, caractéristique du système dit de la « carrière », opposé au système dit de l’ « emploi ». Le fonctionnaire est propriétaire de son grade, ce qui le protège de l’arbitraire administratif et des pressions politiques ou économiques (10).

– le principe de responsabilité, fondé sur l’article 15 de la Déclaration des droits, qui enjoint à tout agent public de rendre compte de l’exercice de sa mission et dont nous avons déduit qu’il doit disposer pour cela de la plénitude des droits du citoyen, être un fonctionnaire-citoyen et non un fonctionnaire-sujet.

La politique que tente de mettre en place le pouvoir politique doit donc être combattue idéologiquement en prenant appui sur les dispositions actuelles du statut et sur les principes qui les sous-tendent. Le président de la République s’arroge un blanc-seing, dans la fonction publique comme en d’autres domaines, pour mettre en œuvre des réformes pour lesquelles il n’a pas été mandaté. C’est pourquoi j’ai pu parler à ce sujet de forfaiture (11). Il intervient discrétionnairement en méconnaissance des dispositions constitutionnelles et statutaires sur de nombreuses questions (12).

Défendre le statut général des fonctionnaires c’est défendre les droits de tous les salariés. Par analogie, ceux des agents publics qui ne sont pas sous statut mais sous différentes formes de relations contractuelles. Ceux des entreprises publiques qui ont bénéficié comme les fonctionnaires de statuts particuliers au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais aussi ceux des salariés qui relèvent du droit commun privé. S’il n’est évidemment pas question de transformer tous les salariés en fonctionnaires, tous appellent une meilleure couverture sociale quel qu’en soit le nom. C’est ainsi qu’une étude sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme a débouché sur la proposition d’un statut, défini comme la mise en cohérence de trente et une propositions (13). Depuis, dans le cadre de la réflexion sur la sécurisation des parcours professionnels, la CGT a avancé l’idée d’un « statut du travail salarié ». Il y a là une voie de recherche essentielle qu’il convient d’alimenter par un ensemble de propositions qui ne peuvent résulter que d’un travail de grande ampleur multidisciplinaire.

Enfin il convient de répondre aux nécessités actuelles et à venir de la fonction publique par des propositions de réformes améliorant le dispositif mis en place en 1983-1984. Le statut des fonctionnaire n’est pas un texte sacré et un texte qui n’évolue pas en fonction des besoins et de l’évolution des techniques risque la sclérose. Ces propositions pourraient concerner, par exemple : une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences ; la mise en œuvre de la double carrière (sur la base, par exemple, du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs de la fonction publique ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

Le manifeste « Le service public est notre richesse » qui s’oppose à la RGPP synthétise cette démarche. Lancé par une soixantaine de personnalités de divers horizons : responsables syndicaux, anciens ministres, intellectuels et personnalités culturelles, parlementaires, dirigeants d’associations, ce texte a déjà recueilli quelque 40 000 signatures (14).

5. Le XXI° siècle « âge d ‘or » du service public ?

La RGPP a été lancée à grand renfort de médiatisation et de communication mais sans débat sur les véritables enjeux. Le projet de loi qui se propose de mettre à bas le statut général des fonctionnaires sera, de la même façon, passé en force en 2009 si le rapport des forces n’y fait pas échec. Ainsi qu’il a été indiqué, dans un contexte où le pouvoir supprime tous les instruments qui pouvaient donner à la décision publique une forme et un minimum de rationalité, la RGPP ne correspond à aucune démarche méthodologique sérieuse, il s’agit avant tout de détruire l’existant avant de mettre en place l’édifice minimum qui laisse libre cours aux lois du marché se substituant à l’expression de la volonté générale. La RGPP traduit aussi une ignorance et un mépris pour ce qui fonde le pacte républicain, les valeurs qui ont été forgées par notre histoire à travers des contradictions fortes et des luttes de grande intensité. Dans ces conditions, l’ambition du mouvement social doit être de se placer résolument sur le terrain déserté par le président de la République et son gouvernement par inculture et esprit de caste : l’histoire, la science et la démocratie.

Cette démarche ne doit pas se limiter à la défense des acquis, aussi légitimes soient-ils. La défense du service public dans notre pays n’est pas seulement justifiée par le souci de préservation de l’héritage démocratique légué par les générations antérieures, mais surtout parce qu’il s’agit d’options modernes, progressistes et démocratiques. S’il est vrai que la mondialisation libérale tend à occuper l’ensemble du champ des échanges marchands, la défense et la promotion de la conception française du service public n’a pas été pour rien dans le rejet du projet de traité constitutionnel européen en mai 2005 et son option en faveur d’une « économie de marché ouverte où la conception est libre et non faussée ». Mais la mondialisation n’est pas seulement celle du capital pour importante qu’elle soit.Elle concerne tous les domaines de l’activité humaine, et notamment ceux présentant le caractère de service public (communications, transports, échanges culturels, solidarité humanitaire, etc.).

Notre époque est caractérisée par une prise de conscience croissante de l’unité de destin du genre humain, de la finitude de la planète, d’un « en commun » à définir politiquement, qui donnerait son vrai sens à la mondialisation à venir. Ainsi la protection de l’écosystème, la gestion de l’eau, celles des ressources du sol et du sous-sol, la production de nombre de biens et de services posent-ils avec force, et poseront de plus en plus, l’exigence de l’appropriation sociale des biens publics correspondants. La mise en commun et la convergence des démarches devraient conduire au développement de coopérations approfondies à tous les niveaux : national, international, mondial. Dans cette recherche commune d’universalité, le XXI° siècle pourrait ainsi être l’ « âge d’or » du service public.

 

(1) Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2006-2007, la Documentation française, 2007.
(2) Centre d’analyse stratégique, La note de veille, Quelles évolutions de l’emploi public dans les pays développés ?, n° 96, avril 2008.
(3) La baisse est de 5,8 % selon le FMI, de 8,4 % selon l’INSEE. Dans le même temps, le CAC 40 créé en 1987 à l’indice 1000 est aujourd’hui au voisinage de 3000.

(4) C’est sans doute en raison de cette présentation formellement rationnelle qu’en dépit de nombreuses réserves, la LOLF avait été adoptée sans opposition au Parlement.
(5) Au point que la RCB fut traduite par « Révolution cubaine au budget » à la direction de la Prévision du ministère de l’Économie et des Finances pendant les évènements de 1968.
(6) C’est dans le cadre de ce programme que j’ai conduit l’étude Immigration et développement économique et social, Rapports interministériels, La Documentation française, 1976.
(7) On trouvera de nombreux textes développant cette partie sur mon blog : http:/anicetlepors.blog.lemonde.fr
(8) Il y a des précédents : le pdg de La Poste Jean-Paul Bailly n’a-t-il pas annoncé (Le Figaro, 25 octobre 2007) qu’en 2012 il y aurait autant de salariés de droit privé que de fonctionnaires à La Poste ?
(9) Voir notamment la faiblesse sinon l’inexistence des initiatives marquant le 60° anniversaire du statut de 1946.
(10) Une étude du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) énumère ainsi les caractères respectifs des fonctions publiques de carrière et d’emploi et les dominantes dans certains pays :
* Fonction publique de carrière : nomination unilatérale du fonctionnaire et/ou contrat de droit public – recrutement en début de carrière – exigences légales de qualification ou de diplômes pour des carrières spécifiques – reconnaissance limitée de l’expérience professionnelle acquise dans le secteur privé – système de rémunération statutaire par avancement selon l’ancienneté – emploi à vie – code de bonne conduite comprenant des règles de discipline spécifiques – processus de travail reposant davantage sur les procédure que sur les objectifs – accent mis sur la fidélité, l’impartialité et le respect de la règle de droit – régimes de pension de retraite spécifiques. (Belgique, Espagne, France, Grèce, Portugal).
* Fonction publique d’emploi : relation contractuelle fondée en partie sur le droit commun du travail – quelle que soit la position, le recrutement est toujours pour un emploi spécifique – reconnaissance de l’experience professionnelle acquise dans le secteur privé – facilité de mobilité – absence de principe de l’ancienneté pour la détermination de la rémunération – système de promotion non formalisé – absence de l’emploi à vie – absence d’un régime spécifique de pension – gestion par la performance avec accords sur les objectifs à atteindre. (Allemagne, Autriche, Danemark, Italie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Suède).
CNFPT – Les fonctions publiques locales dans les 25 pays de l’Union européenne, Dexia, 2006.

(11) A. Le Pors, « La révolution de la fonction publique est une forfaiture », Le Monde, 26 septembre 2007.
(12) A. Le Pors, « Les fonctionnaires, citoyens de plein droit », Le Monde, 1er février 2008.
(13) A. Le Pors, Rapport sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme, La Documentation française, 1999.
(14) Pour tout contact : contact@service-public-notre-richesse.fr.
Pour signer en ligne : http://service-public-notre-richesse.fr