La Charte européenne des langues régionales et minoritaires : Une régression – Témoignage Chrétien, 9 décembre 1999

 

 

Les partisans de la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires jouent sur une ambiguïté qu’il faut lever d’entrée. Est-il souhaitable de soutenir la connaissance et l’apprentissage des langues régionales en tant qu’elles appartiennent à notre patrimoine culturel et qu’elles répondent à une demande d’une partie de la nation ? La réponse est oui. Est-il souhaitable de ratifier la Charte européenne en tant qu’elle confère des droits spécifiques à des « groupes » de locuteurs de ces langues à l’intérieur de « territoires » et en reconnaissant un droit à pratiquer une langue autre que le français non seulement dans la « vie privée » mais également dans la « vie publique » (justice, autorités administratives et services publics) ? La réponse est non. Ces deux questions sont en effet totalement distinctes. Et qu’on ne dise pas que le gouvernement n’a accepté de souscrire qu’à 39 des dispositions de la Charte, voulant ignorer les autres. La ratification une fois acquise sur ces bases, c’est à l’ensemble de la Charte que la France aurait été réputée avoir souscrit.

Ainsi en a justement décidé le Conseil constitutionnel le 15 juin dernier après un avis donné dans le même sens par le Conseil d’Etat le 24 septembre 1996. Réaction jacobine ? En aucune façon. Cette décision se borne à rappeler que selon l’article 2 de la Constitution « La langue de la République est le français » et que la République ne reconnaît pas de droits spécifiques à des groupes, communautés ou minorités plus ou moins directement rattachés à des pays ou des régions. Le choix de la France est de fonder le principe d’égalité des droits sur l’égalité des citoyens et non sur celle de communautés définies par l’un ou l’ensemble des critères suivants : la culture, la langue, la religion, ou l’ethnie.

Cela ne signifie pas pour autant que ces critères doivent être ignorés dans l’organisation de la vie en commun de l’ensemble des ressortissants de la nation. Ainsi n’est-il pas réellement contesté qu’en matière de culture, la diversité est richesse et qu’aucune limite ne doive être opposée au développement de toutes les cultures concourant à la pensée universelle. En ce qui concerne la langue, le dépérissement des plus faibles doit être combattu et le Conseil constitutionnel a justement fait remarquer, qu’à l’exception des dispositions anticonstitutionnelles indiquées ci-dessus, la plupart des engagements souscrits par la France « se bornent à reconnaître des pratiques déjà mises en oeuvre par la France ». En matière religieuse, la loi de séparation des Églises et de l’Etat de 1905 a réglé la question sur la base du principe de laïcité. Quant à l’ethnie, c’est un principe constant, qu’aucune discrimination ne saurait être admise sur la base de ce critère qui confine à la discrimination raciale.

Nous disposons donc de références juridiques et d’une tradition républicaine qui permet dans la clarté et avec audace un développement culturel sans entrave. Alors pourquoi ce procès trouble et délibérément passionné ? Je ne mets pas en doute la sincérité de ceux qui, légitimement attachés à leur culture d’origine et à la langue qui peut lui servir de support, veillent à ce que rien ne leur porte atteinte ; en l’espèce, ce n’est pas le cas. On ne saurait admettre, en revanche, que d’autres, poursuivant de tout autres objectifs, profitent de ce débat pour mettre en cause des principes républicains qui fondent notre conception de la démocratie et de la souveraineté au profit de l’idéologie communautariste qui domine actuellement la construction de l’Union européenne ignorant notamment, voire récusant, le service public, la laïcité et le droit du sol comme fondements de l’égalité des citoyens.

« Plutôt cette Europe que la République française », tel pourrait être, en résumé, l’axe de la démarche des communautaristes qui avancent trois types de revendications : disposer d’une autonomie de gestion des affaires propres de la communauté ; établir par-dessus les frontières des relations organiques avec des ressortissants de la même ethnie, concurrençant et, le cas échéant, contestant les États de droit respectifs ; et pour cela faire de la langue le vecteur d’un droit à la différence poussé jusqu’à la différence des droits des communautés. C’est donc une remise en cause complète du pacte républicain et, dans l’esprit des plus farouches, de la République elle même. C’est cela qui est inadmissible et qui doit être dénoncé, comme l’attribution à un collège d’enseignement en breton ( Diwan ) de la banlieue brestoise du nom de Roparz Hamon, condamné à dix ans d’indignité nationale en 1945 !

Il ne s’agit donc en rien d’une revendication de modernité mais de la résurgence sporadique de ce que ce pays compte de plus réactionnaire et qui profite de toutes les circonstances que lui offre une situation politique décomposée pour enfoncer autant de coins dans l’édifice républicain. Il est navrant que des représentants de la gauche officielle prêtent la main à de telles entreprises. Ils oublient que, s’il est vrai que les langues régionales ont parfois été maltraitées dans le cours d’une histoire qui a vu l’affirmation de la République, c’est cette histoire aussi qui a, grâce au français, dégagé les citoyens des obscurantismes et des fatalismes, fait progresser les libertés publiques et individuelles, favorisé les échanges culturels entre les régions, fait respecter les mêmes règles de droit sur l’ensemble du territoire national, donné au mouvement pour la démocratie économique et sociale toute son ampleur.

Il est facile dans ces conditions, afin de provoquer des réflexes conformistes d’assentiment, de s’en prendre aux Jacobins, ce qui dispense de toute argumentation sérieuse. Qu’il me soit permis de rappeler à ceux-là et à ceux qui les suivent sans trop réfléchir, qu’avant de s’installer dans la bibliothèque du couvent dont ils prirent le nom, rue Saint-Honoré à Paris, le 27 octobre 1789, le Club des Jacobins avait son siège à Versailles et s’appelait … le Club breton.

Anicet  Le Pors . Président d’honneur de l’Union des sociétés bretonnes de l’Ile de France. Auteur du Que sais-je ?  : « La citoyenneté », P.U.F., 1999.

Voeux 2008 aux Bretons et aux Bretonnes – Bretagne-Ile de France, janvier 2008

UNE MÉTÉO SOCIALE PLUS JUSTE

Pour avoir été météorologiste une douzaine d’années, je peux affirmer avec assurance qu’après la pluie vient toujours le beau temps, et que tous ceux qui souffrent aujourd’hui d’une société injuste peuvent espérer que des jours meilleurs viendront pourvu que la volonté de ne pas baisser les bras et d’agir pour changer le cours des choses soit assez forte.

Rien ne semble plus fatal et aléatoire que les caprices de la météo. Et pourtant c’est une des activités humaines les plus chargées de signification. À intervalles réguliers de quelques heures, sur tous les continents, des hommes de toutes les couleurs, d’opinions diverses, de mœurs différentes effectuent les mêmes mesures dans l’atmosphère, selon le même langage codé par delà toutes les frontières, sur toute la surface du globe.

Toutes ces observations sont prises en compte par les plus gros calculateurs du monde traitant dans des délais les plus brefs des milliards de données pour nourrir des modèles mathématiques mis au point par des milliers de chercheurs.

La Bretagne fait partie de ces réseaux et, à la pointe de l’Europe constitue une sorte de vigie avancée pour tout le continent et au-delà. Il n’y fait pas plus mauvais qu’ailleurs, mais c’est par là que l’on sait ce que sera le temps demain. Faisons aujourd’hui des vœux pour que ce rôle prémonitoire des Bretons s’étende aussi aux perspectives de progrès et de bonheur de tous nos compatriotes.

Un statut pour les travailleurs saisonniers du tourisme – Dialogues, Ajaccio 13 décembre 2007

Le rapport de 1999 réalisé à la demande de la ministre de l’Emploi et de la Solidarité et de la secrétaire d’État au Tourisme avait, dans un cas extrême, amorcé une réflexion tendant à améliorer la situation professionnelle et sociale des travailleurs saisonniers du tourisme et réduire, par là, l’écart entre les salariés régis par un statut (fonction publique, entreprises publiques) et ceux soumis à la loi du marché par le contrat, éventuellement dans le cadre de conventions collectives de branches. Dans un cas extrême, car j’avais alors caractérisé les travailleurs saisonniers du tourisme comme les « nouveaux prolétaires des temps modernes », et il n’était pas évident, pour un ancien ministre de la fonction publique, d’évoquer comme pour les fonctionnaires, l’idée de statut à leur propos.

Avant d’en rappeler les grandes lignes et de souligner l’actualité d’une telle démarche je voudrais rappeler quelques unes des idées générales mises en avant par ce rapport qui était le résultat d’un travail collectif fondé sur de très nombreuses études et consultations. Nous avions le sentiment de travailler aussi pour d’autres saisonniers, d’autres précaires, dans l’agriculture notamment ou pour les intermittents du spectacle, avec la volonté de sortir par le haut de cette précarité. Nous avons mis d’entrée l’accent sur la nécessité d’une meilleure connaissance du secteur, aboutissant pour la première fois à une statistique des saisonniers du tourisme. 31 propositions ont finalement été mises au point, mais nous n’avons pas voulu nous contenter d’en dresser une liste, une mise en cohérence convaincante nous est apparue nécessaire, et c’est ainsi que nous avons débouché sur l’idée de statut formalisé en cinq « lignes de force ».

1. Appliquer effectivement le droit existant

p1000762.1197623361.JPGUn résultat important de ce rapport a été de révéler que nombre des dispositions en vigueur n’étaient pas appliquées ou ne l’étaient que partiellement ou mal, s’agissant notamment de la présence de délégués de site, de l’existence de caisse pivot en matière de protection sociale, de médecine du travail, mais surtout de travail dissimulé parfois appelé « travail au gris » et de contournement du droit national par des opérateurs étrangers. Le rapport soulignait que l’application du droit était avant tout question de volonté et de moyens publics, en particulier en matière de médecine et d’inspection du travail. Il y a dans le tourisme de nombreux espaces de non droit.

2. Réactiver les négociations collectives

Dans un secteur aussi largement ouvert à l’initiative privée, c’est la forme la plus naturelle de l’organisation des relations entre employeurs et employés pour régler les problèmes de l’indemnisation du chômage, des formations transversales ou polyvalentes, des institutions représentatives du personnel, de la gestion du temps de travail. Malheureusement, le secteur est caractérisé par des organisations représentatives faibles et une certaine atonie du dialogue social. Le rapport proposait d’améliorer cette situation en développant l’information des saisonniers par l’élaboration d’un guide et la multiplication des maisons de saisonniers. Des progrès semblent avoir été réalisés dans ce domaine. Le rapport recommandait également de porter la recherche du dialogue social au niveau européen, où nous nous sommes exprimés à l’époque.

3. Élaborer un projet de loi relatif à la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme

C’était une pièce maîtresse du rapport qui comportait de nombreuses modifications du code du travail, du code général des impôts, de la sécurité sociale, etc. Un tel texte devrait porter en matière professionnelle sur les modalités de reconduction des contrats, sur la façon de mieux prendre en compte l’ancienneté, d’élargir le champ de validation des acquis professionnels ; en matière sociale des dispositions devraient conduire à des exonérations de TVA et de taxes locales sur le logement, à une organisation plus sûre de la protection de la prévention médicale, à une réforme de la caisse pivot pour la protection sociale. Ces mesures pourraient donner lieu à une ou plusieurs lois élaborées en cohérence.

4. Prendre les dispositions réglementaires nécessaires

Ces mesures législatives devraient normalement avoir pour conséquence l’élaboration de nombreux textes d’application : décrets en Conseil d’État et décrets simples, circulaires, dans le détail desquels il n’est pas nécessaire d’entrer puisqu’ils devaient porter sur les matières législatives qui viennent d’être évoquées. Notons néanmoins, en surplus, la mise au point d’un programme statistique (un secteur mal connu est souvent un secteur maltraité), l’institution d’un observatoire de l’emploi touristique.

5. Développer des partenariats

Les saisonniers devraient être présents dans les contrats de plan et de ville. C’est dans le cadre de ce type de relations que pourraient être le mieux traitées les questions de transport, d’information, de soutien aux travailleurs saisonniers, de construction de maisons qui leur seraient consacrées et où ils pourraient se retrouver pour échanger et trouver les moyens de défendre leurs droits. Dans cet esprit, le rapport évoquait aussi le recours à des groupements d’employeurs, la transmission de fiches d’aptitude, l’institution d’un passeport européen, etc.

À la suite de ce rapport, quelques mesures ont été prises concernant l’information et le logement des saisonniers. Cette rencontre peut être l’occasion d’en faire le bilan. Lors d’une des dernières rencontres auxquelles j’ai participé comme président de la section des affaires européennes et internationales et vice-président du Conseil national du tourisme, il a été proposé que le classement de certaines villes touristiques soit subordonné à l’existence d’un programme d’amélioration de la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme. Je n’ai pas connaissance que cette proposition ait été suivie d’effet. La proposition a été également faite par un responsable syndical du tourisme de réaliser, sept ans après sa publication, une évaluation des réformes engagées dans le cadre de ce rapport. Au moment où il est souvent question d’évaluation des politiques publiques et de culture du résultat cette proposition me semble toujours pertinente.

Le statut des travailleurs saisonniers reste ainsi une question d’actualité, mais presque tout est encore à faire.

 

Voir : Proposition pour l’amélioration de la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme La Documentation française, 1999.

Le dialogue social – Formation ENM-ENG, 14 mars 2007

Droit et pratique de la négociation dans la fonction publique

 

 

Prendre en compte l’hétérogénéité des personnels concernés : les personnels des greffes sont des fonctionnaires ; les magistrats ne le sont pas, relevant de l’ordonnance portant loi organique relative au statut de la magistrature n° 58-1270 du 22 décembre 1958, modifiée par la loi organique du 25 juin 2001.

Néanmoins, par la référence aux principes régissant la conception française de l’intérêt général, à ceux relatifs à la conception française du service public et de la fonction publique, il y a communauté d’inspiration pour aborder des problèmes tels que ceux du dialogue social.

Au cœur de celui-ci dans la fonction publique, le droit de la négociation et sa pratique abordés successivement.


1. Le droit de la négociation dans la fonction publiqu
e

Le droit de la négociation suppose un bref rappel du cadrage historique du statut général et du droit syndical des fonctionnaires dont il est une composante essentielle.

1.1. L’émergence du statut général et du droit syndical dans la fonction publique

– l’affirmation spécifique de la notion d’intérêt général : Philippe le Bel à la fin du 13° siècle et l’amorce de la dualité juridictionnelle ; l’école française du service public ; la confrontation avec la conception dominante au sein de l’Union européenne : la loi et le contrat.

– la loi du 19 octobre 1946, première expression de la conception démocratique :
. avant (1905 accès au dossier, 1911 avancement, 1913 détachement, 1920 Roustan, 1924 reconnaissance de fait des syndicats, « statut jurisprudentiel » du CE, loi du 14 septembre 1941).
. après (1968 obligation de négociation, 1983-1984 droit de grève, liberté d’opinion , garantie de mobilité, extension à 5,2 millions de fonctionnaires).
. l’hostilité du mouvement syndical et la notion de « statut carcan » (principe hiérarchique).

– La fonction publique « à trois versants » ; les trois principes (égalité, indépendance, responsabilité) ; les trois versants ; les autres réformes non statutaires (3° voie ENA, titularisation, décrets sur droit syndical et organismes consultatifs, loi du 19 octobre 1982 sur le droit de grève, décret du 28 novembre 1983…).

1.2. Le droit de la négociation

– art. 8 du titre 1er du SGF : « Le droit syndical est garanti aux fonctionnaires. Les intéressés peuvent librement créer des organisations syndicales, y adhérer et y exercer des mandats … Les organisations syndicales de fonctionnaires ont qualité pour conduire au niveau national avec le Gouvernement des négociations préalables à la détermination de l’évolution des rémunérations et pour débattre avec les autorités chargées de la gestion, aux différents niveaux, des questions relatives aux conditions et à l’organisation du travail. »

– le droit syndical est reconnu aux fonctionnaires par le statut de 1946 mais sous une forme laconique et non assorti du droit de négociation. Jusque-là les conséquences ne sont pas tirées de la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels en faveur des fonctionnaires en raison de leurs obligations spécifiques liées à la continuité du service public. Dans un commentaire sur un arrêt du Conseil d’État de 1922, Hauriou écrit : « pas de lutte des classes à l’intérieur de la hiérarchie administrative et, par suite, pas de syndicats de fonctionnaires parce que la forme syndicale est liée à la lutte des classes ». Pourtant des associations puis des syndicats de fait se constitueront et seront officiellement tolérés par le Cartel des gauches en 1924.

– les moyens que ne prévoyaient pas la loi du 19 octobre 1946 seront envisagés par une circulaire Chaban-Delmas du 14 septembre 1970 (suite 1968), mais surtout définis par le décret du 28 mai 1982 accompagnant le même jour une série de nouveaux décrets sur les organismes consultatifs paritaires (CSFP, CAP, CTP, CHS) antérieurs à l’article 8 du T 1er du SGF précité.

– sur l’article 8, j’ai déclaré le 3 mai 1983 à l’AN : « ce droit de négociation aujourd’hui reconnu aux fonctionnaires ne change rien à la position juridique du fonctionnaire qui est et demeure dans une situation statutaire et réglementaire » (pour ne pas suggérer une dérive vers une position contractuelle). C’est plus qu’une demande d’avis, moins qu’un engagement contractuel, la recherche d’un accord consensuel appelé souvent « protocole », correspondant à une sorte d’engagement moral réciproque. Pour autant, pas de valeur juridique de ces textes et tout se termine finalement par des actes unilatéraux. Il est donc erroné, jusqu’à présent, de parler de « politique contractuelle » dans la fonction publique, quand bien même le rapport annuel du CE de 2003 exprime l’idée que la contractualisation pourrait devenir « une source autonome du droit de la fonction publique ».

– contenu du décret du 28 mai 1982 relatif à l’exercice du droit syndical dans la fonction publique :
. liberté de constitution avec information de l’administration.
. conditions d’exercice : locaux syndicaux, réunions, affichages, distributions.
. situation des représentants syndicaux : autorisations spéciales d’absence, décharges d’activité de service.

– voir aussi l’article 9 du T 1er du SGF : « Les fonctionnaires participent par l’intermédiaire de leurs délégués siégeant dans des organismes consultatifs à l’organisation et au fonctionnement des services publics, à l’élaboration des règles statutaires et à l’examen des décisions individuelles relatives à leur carrière. Ils participent à la définition et à la gestion de l’action sociale, culturelle, sportive et de loisirs dont ils bénéficient ou qu’ils organisent … »
. organismes purement consultatifs conformes au préambule de la constitution de 1946 et institués en 1946 (art. 20 à 22). Pas de déclin du pouvoir hiérarchique, l’État ne peut pas renoncer à ses prérogatives.
. CSFP, CAP, CTP, CHS définis aux articles 12 à 16 du T II pour l’État.


2. La pratique de la négociation dans la fonction publique

Tirer les enseignements de mon expérience et les resituer dans l’appréciation de la réflexion de J. Fournier sur le dialogue social (2001).

2.1. Enseignements d’une expérience de la négociation dans la fonction publique ;

Trois considérations sur les conditions d’une négociation de qualité :

* La négociation n’est pas indépendante du contexte culturel

– Conception idéologique de la fonction publique : fonction publique de carrière ou d’emploi ; idéologie managériale ou FP référence de société ;  rentabilité ou efficacité sociale et caractère multidimensionnel des décisions ; GPE contre GRH.

– Statut général des fonctionnaires ; position réglementaire, non contractuelle ; négociations sanctionnées par textes réglementaires à défaut d’accords (« contractualisation » hypothéquée). Dualité de cultures (CFDT et autres).

– Respect des cultures et des rites : syndicats généralement compétents et influents ; pas de supériorité manifeste de la compétence administrative. Complexité du droit de la fonction publique. Nécessité de la référence plus large au contexte (intérêt général ; comptes de la nation).

– Les impératifs de la relation directions syndicales – mandants ; dramaturgie de la négociation (exemples 1981-1984) ; respect des rites (suspensions de séance, compte rendus syndicaux).

– Symboles et novations : code ou statut (code prévu par la loi de modernisation du 2 février 2007), 3° voie ENA (hostilité conjointe AAE de l’ENA et CGT).

* La négociation doit intégrer le temps et les rythmes

– L’existence d’un contentieux ancien : les appréciations péjoratives des pouvoirs publics : nantis, porteurs de pancartes, sécurité d’emploi, culpabilisation devant l’opinion publique. Exemples : gel indiciaire (Barre 1976), non-titulaires, clause de sauvegarde 1983-1984, négociations salariales 2000-2001 et acte unilatéral depuis y. c. « protocole d’accords » du 25 janvier 2006).

– L’importance de la conjoncture : il y a des moments privilégiés de dialogue, ceux des réformes attendues et/ou voulues ; « il y a un temps pour tout ».
Exemples : 1946, 1958, 1968, 1981.
Comportement des fonctionnaires gestionnaires.
« Effet de cliquet » (asymétrie droite-gauche).

– Concertation permanente et « respiration » de la négociation. Exemples : textes de 1982-1984 (notamment non-titulaires), loi du 19 octobre 1982 (et amendement Lamassoure), projet de décret sur la notation.

* La négociation vaut enfin par son cadre et son contenu

– Information et transparence : traitements des hauts fonctionnaires rendus publics le 27 janvier 1981 ; résultats globaux des élections aux CAP le 28 janvier 1981(conséquence sur CSFP) ; rapports annuels FP et égalité F/H (bi-annuel) ; communications en Conseil des ministres.

– L’importance des moyens permanents de la concertation. CSFP, CAP, CTP (circulaires du 7 août 1981 sur CTP, 12 sur droits syndicaux base 14 septembre 1970 et 24 sur utilisation des locaux administratifs), CHS. Concertation « de type nouveau » lors de l ‘assemblée plénière avec les syndicats le 3 septembre 1981.
Groupes ad hoc (missions, comités, réseaux, CP, etc.).

– L’unité de vue gouvernementale : le risque de double différenciation Premier ministre-ministre de la Fonction publique. Rôle des directeurs de cabinet et des conseillers techniques. Les réseaux non-officiels réels ou supposés (exemple : P. Mauroy-FEN ou A. Le Pors-CGT).

– « Du grain à moudre » : contenu suffisant de négociation (exemple de la négociation salariale de l’automne 1982).
Possibilité de globalisation du « quantitatif » et du « qualitatif », relevés de conclusions globaux ou séparés (10 mars 1982).
Des mises en perspective (exemple : gestion prévisionnelle des effectifs, ARTT, égalité d’accès des femmes et des hommes, etc.) et sentiment de participation à un dessein clair.

2.2. Considérations tirées de cette expérience sur le rapport de Jacques Fournier

Pour mémoire : le rapport de la commission du « renouveau du dialogue social dans les juridictions » présidée par Serge Vallemont.

3 axes :

* Revivifier la concertation

– Généraliser les élections pour la constitution des CTP ; mettre fin  à la parité dans les CTP devenant des CTC ; mieux intégrer ces CTC dans le déroulement des processus de décision ; prévoir un budget pour les études ; clarifier les rôles respectifs des CTC et des CHS ; rôle prépondérant des représentants du personnel dans l’orientation des politiques sociales.

> Pourquoi pas des élections pour les CTP mais l’avantage n’est pas certain et risque d’affaiblissement de l’autorité des syndicats ; contre la fin de la parité au nom d’un véritable débat contradictoire quand bien même il ne s’agit que d’organisme consultatif ; mieux insérer sans doute le rôle de ces comités dans les processus de décision mais ils seront affaiblis et sous contrainte (fongibilité asymétrique de la LOLF, p. ex 😉 ; le rôle des représentants du personnel dans l’orientation des politiques sociales est déjà prévu à l ‘art. 8 du T 1er.

* Développer la négociation

– Elargir le champ ouvert à la négociation et à la convention ; instauration de l’obligation de négocier ; préciser les conditions de validité des conventions ; permettre aux accords d’acquérir une force juridique.

> C’est déjà prévu à l’art. 8 du T 1er, la véritable avancée serait une participation effective aux missions de l’administration et à l’organisation des services qui reste exclue ; l’obligation de négocier risque de demeurer un vœux pieux ; risque à s’engager sur le terrain de la validation réglementaire des accords conclu ce qui obligerait à en préciser le champ et le degré d’accord, facteurs restrictifs des conventions elles-mêmes ; la procédure d’homologation des accords régulièrement conclus (notion d’acte réglementaire négocié) reste floue et marque paradoxalement un surcroît de formalisme et de rigidité dans la négociation.

* Réarticuler le dialogue social

– Se donner des principes généraux ; traiter les questions communes aux trois FP ; organiser le dialogue social au sein de l’État, dans la fonction publique territoriale et le secteur hospitalier ; identifier et diffuser les « bonnes pratiques » du dialogue social.

>  Les principes de cohérence maximale et de proximité maximale évoqués par le rapport partent d’un bon sentiment ; traiter des questions communes aux 3 FP aurait pu se faire dans le cadre, notamment, de la réunion des CS des FP, supprimée par la loi Galland ; l’organisation du dialogue social et l’instauration de la confiance ? C’est bien là tout le problème …

UNE EXPÉRIENCE DE ROGER VAILLAND, Centenaire de la naissance de Roger Vailland (1907-2007) – Bourg en Bresse 24 novembre 2007

Centenaire de la naissance de Roger Vailland (1907-2007)
Bourg-en-Bresse 23-24 novembre 2007

Je pense avoir presque tout lu Roger Vailland. J’ai aussi l’impression d’avoir tout oublié. Je suis certain pourtant d’avoir beaucoup retenu de sa lecture. J’ai eu l’occasion récemment de dire à peu près la même chose du marxisme. Autant d’imprégnations qui font ce que je suis finalement, sans pouvoir clairement démêler ce qui relève de ceci ou de cela. Mais est-ce bien indispensable ? Ni ma vie personnelle, ni mon expérience professionnelle ou militante ne s’identifient à celles de Roger Vailland et pourtant j’ai toujours eu – et je garde – le sentiment d’une grande proximité de réflexion, d’analyse, voire de posture.

 

Il m’arrive encore de reprendre des mots au sens inventé par Roger Vailland. Dire d’une femme qu’elle est « allurée » parce que je trouve qu’elle a de l’allure, ou d’un camarade qu’il s’est « désintéressé », pour signifier qu’il a perdu tout intérêt pour… Et j’ai souvent conclu une conférence sur la fonction publique par cette brève remarque de la page 100 des Écrits intimes (les seules pages relues dans la perspective de cette réunion, plus de huit cents néanmoins) : « La mentalité fonctionnaire … ne pas oublier – comme chez les postières, les instituteurs – la dignité de ne pas avoir l’homme pour maître. » Une remarque d’une grande actualité au moment de la « contre-révolution culturelle » que veut appliquer l’actuel président de la République à la fonction publique.

 

Plus généralement, si je m’en tiens à l’essentiel et au mieux assuré de mon expérience et de mon souvenir de Roger Vailland, j’insisterai sur trois idées. En premier lieu, la notion de « saison » fortement présente dans sa vie et son œuvre. En deuxième lieu, sa contribution éminente à la définition d’une « éthique » militante. En troisième lieu, le rôle du jeu et le risque encouru de l’échec, notre saison est-elle celle de l’ « Éloge de l’échec » ? Trois idées qui me semblent particulièrement utiles pour y voir plus clair dans la situation de décomposition politique profonde où, de mon point de vue, nous nous trouvons aujourd’hui.

 

Sur la notion de « saisons  » de la vie et de l’histoire

 

Autant que je me souvienne, Roger Vailland a surtout appliqué la notion de saison à sa propre vie (les simplistes, les surréalistes, la Résistance, l’alcool, la drogue, le communisme…). Cette idée simple m’apparaît importante : elle souligne que l’enchaînement des états successifs procède d’un développement contradictoire qui rend nécessaire cette succession, à la fois aléatoire sur le long terme, mais strictement déterminée dans une conjoncture particulière. Elle est importante également en ce qu’elle enseigne qu’il n’y a pas de fin de l’histoire, que celle-ci est faite de séquences successives, chacune d’elles enfantant la suivante. Et cela est vrai non seulement pour l’histoire collective, mais aussi pour les histoires individuelles : à preuve la tenue de ces rencontres Roger-Vailland pour ce qui le concerne.

 

À titre personnel, j’ai souvent pensé mon propre parcours de cette façon. Professionnellement j’ai été météorologiste pendant douze ans, puis économiste pendant les douze années suivantes, puis politique professionnel (sénateur puis ministre) pendant sept ans, enfin conseiller d’État le reste du temps. Politiquement et socialement j’ai d’abord adhéré à la Jeune République issue du mouvement du Sillon de Marc Sangnier et à la CFTC pendant quelques années, puis à la CGT et trente-six ans au Parti communiste. Je suis aujourd’hui électron libre sur plusieurs thèmes, formellement « désintéressé » du jeu politique environnant.

 

Mais le plus important est de souligner l’intérêt de cette analyse séquentielle au niveau de la société tout entière, tant il est vrai que la vie de l’homme d’action épouse nécessairement les saisons par lesquelles passe la société dont il est membre. Il existe plusieurs types de découpages possibles. Ainsi l’analyse marxiste, fondée sur le matérialisme historique, traduction du matérialisme dialectique en histoire, m’a – avec beaucoup d’autres – convaincu longtemps que l’histoire était écrite à l’avance : au féodalisme succédait nécessairement le capitalisme, lui-même subdivisé en plusieurs séquences (de concurrence, monopoliste, monopoliste d’État), puis le socialisme et enfin le communisme (après on ne savait pas). D’une autre façon, Marcel Gauchet dans Le désenchantement du monde a décrit l’évolution à très long terme du genre humain en distinguant la période pluriséculaire de domination de l’Église, puis le rêve prométhéen socialiste des deux derniers siècles, débouchant aujourd’hui sur l’idéologie faiblement caractérisée des droits de l’homme.

 

René Rémond, d’une autre façon, dans son livre Regard sur le siècle, considère que le XX° siècle a commencé en 1917 avec la Révolution bolchevique d’Octobre et qu’il s’est achevé en 1991 avec la disparition de l’Union soviétique. Pour lui aussi, ce fut un siècle prométhéen dominé par l’épopée communiste. Il ne dit pas quelle est la séquence suivante, et là est bien notre problème. Pour ma part je considère, dans cette problématique des « saisons », que nous sommes dans une période de transition, de décomposition sociale, au sens de ce qu’écrivait Alfred de Musset en 1936 dans Confession d’un enfant du siècle : « Le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris ».

 

À ce sujet, on parle aujourd’hui de « pertes de repères ». Cinq causes, notamment, me semblent pouvoir expliquer ce qui peut être aussi regardé comme un « désenchantement » sinon un « désintéressement » au sens précédemment indiqué : l’affaiblissement de l’allégeance à l’Ètat nation, la dénaturation de la notion de classe, les bouleversements spatiaux accompagnés des menaces contre l’écosystème, l’évolution des mœurs, et surtout l’effondrement des grandes idéologies de caractère messianique sous-tendant les principales familles politiques, la théorie économique néo-classique pour le libéralisme, l’État providence pour la social-démocratie, le marxisme pour le mouvement communiste. D’où une angoisse de type millénariste, des replis individualistes, la perte de perspectives politiques. Un sentiment du type de celui qu’évoquait Roger Vailland dans un article du Nouvel Observateur du 26 novembre 1964 sous le titre « Éloge de la politique » : « Et nous voici de nouveau dans le désert. Mais je ne veux pas croire qu’il ne se passera plus jamais rien. Que les citoyens n’exerceront plus leur pouvoir qu’en mettant un bulletin dans l’urne pour désigner comme souverain (à leur place) un monsieur qui a une bonne tête à la télévision ». Et il en appelait aux intellectuels, défaillants, pour conclure : « En attendant que revienne le temps de l’action, des actions politiques, une bonne, belle, grande utopie (comme quand nous pensions en 1945 que « l’homme nouveau » serait créé dans les dix années qui allaient suivre) ce ne serait peut-être déjà pas si mal ».

 

Mais quelle que soit la saison, l’appel simultané de Roger Vailland au citoyen souverain et au penseur politique pose la deuxième question que je souhaite aborder.

 

Sur la définition d’une « éthique » du militant

 

Je crois la démarche politique de Roger Vailland profondément morale. J’entends par là qu’il n’a cessé de se poser la question de la dialectique à développer entre action collective et subjectivité et d’apporter à cette contradiction une réponse personnelle de pleine responsabilité. Beaucoup d’entre nous, sans doute, ont eu à faire face à ce type de problème, qu’en conviction, dans son for intérieur, on formule souvent, par la question suivante : « Faut-il se tromper avec tout le monde ou avoir raison tout seul ? » Choix impossible entre allégeance et arrogance. Et pourtant il faut choisir. L’adhésion de Roger Vailland au PCF n’a pas été aisée, demandée en 1942 il n’a pas eu de réponse et, une fois admis, il y a toujours été tenu à distance jusqu’à ce qu’il quitte le Parti en ne reprenant pas sa carte en 1957. Dans un autre genre, j’ai moi-même adhéré au Parti le 29 septembre 1958, lendemain du vote à 80 % en faveur de la Constitution de la V° République, sans joie particulière, en quelque sorte pour régulariser administrativement ma situation politique puisque seul le PCF, en tant que parti, avait appelé à voter « non » et que j’étais moi-même très hostile à cette constitution, née du putsch d’Alger.

 

Roger Vailland considérait que la vie d’un homme véritable a un caractère tragique, mais que la tragédie doit être affrontée et que le bonheur et le plaisir même sont consubstantiels à cet affrontement et en sont en quelque sorte la récompense. Il doit y avoir un dialogue permanent entre la politique et la subjectivité, qui s’enrichissent réciproquement dans cet échange. On ne peut servir une grande cause si on a une vie minable ; l’action politique crée ainsi un héros positif si celui-ci ne se laisse pas subvertir par elle. La question est de dominer le drame, d’établir dans l’action même une distance avec cette action, de soi avec soi, selon sa formule. On a pu dire à propos de Roger Vailland que son œuvre avait intégré le communisme à l’inverse du sort commun où c’est le communisme qui a généralement intégré ses plus dévoués serviteurs. Même durant sa période stalinienne Roger Vailland n’a pas plié sa vie à la politique.

 

Dans l’acception léniniste classique, les intérêts du peuple étaient portés par la classe ouvrière, la classe la plus directement et la plus durement exploitée (le prolétariat) ; l’action de celle-ci était conduite par sa partie la plus consciente et la plus active, son avant-garde révolutionnaire constituée par le parti de la classe ouvrière, le parti communiste ; celui-ci, organisé sur le modèle militaire hiérarchisé, était lui-même dirigé par un collectif réputé détenir la science et le pouvoir, avec à sa tête un chef charismatique. Cette forte construction était cimentée par un certain nombre de concepts ayant valeur de dogmes dans les conditions de l’époque : la dictature du prolétariat, le centralisme démocratique, la direction autocratique. Le messianisme qui sous-tendait le mouvement fondait la légitimité de la direction : la mettre en cause c’était contester l’identité révolutionnaire du collectif dirigeant, s’en prendre au rôle du parti, nier la vocation émancipatrice de la classe ouvrière et finalement trahir les intérêts du peuple lui-même.

 

Cette succession de sophismes, aggravée par l’accaparement bureaucratique des pouvoirs, a justifié, on le sait, les pires exactions. On conçoit que Roger Vailland ait eu quelque difficulté à se plier à cette implacable logique. On peut biaiser un temps avec l’appareil mais un temps seulement. Ce genre de situation a des effets pervers redoutables. Ainsi, combien de fois n’ai-je pas vu des camarades soupçonnés de déviation par rapport à la ligne de la direction tenter dans un premier temps de surenchérir dans l’orthodoxie pour parer les accusations. On peut aussi – c’était ma méthode préférée – avoir recours à un certain humour pour défendre à contre-emploi l’idée de modèle (au sens scientifique du concept) au moment où la direction rejetait toute idée de modèle (au sens soviétique du modèle). Ou bien prôner un centralisme démocratique « haut de gamme » pour ne pas être contre la règle, tout en critiquant implicitement la pratique « bas de gamme » de la direction. Ou encore préconiser la « rupture » au nom de la révolution pour en appeler à un changement des méthodes de ladite direction. Mais le rôle de fou du roi n’a qu’un temps et il risque de se charger progressivement d’indignité. C’est pourquoi je m’en suis lassé moi-même.

 

Un dernier aspect éthique que je voudrais évoquer – bien que je ne souhaite pas m’étendre sur les questions relatives à la vie intime de Roger Vailland, a fortiori sur la mienne – est la liaison que Roger Vailland établit entre la politique et l’amour, entre la révolution et l’amour. On sait qu’il a été souvent considéré comme un libertin attardé du XVIII° siècle, qu’il tenait le lit pour un lieu de vérité et qu’il n’y avait pas pour lui de contradiction entre l’amant, le militant et l’action collective. Il n’est pas seul à avoir fait le rapprochement. Ainsi Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux déduit de « Je t’aime – Moi aussi » : « Une révolution en somme – non loin peut être de la révolution politique : car dans l’un et l’autre cas, ce que je fantasme c’est le Nouveau absolu, le réformisme (amoureux) ne me fait pas envie ». Francesco Alberoni dans Le choc amoureux franchit le pas : « Dans l’état (amoureux) naissant, règnent les principes du communisme : chacun donne selon ses possibilités, chacun reçoit selon ses besoins ». Pour ma part – et je n’en dirai pas davantage – il m’est arrivé d’écrire : « Pour être un grand amoureux, il faut être un grand mathématicien, un grand musicien, un grand météorologiste, un grand économiste, les choses s’ajoutent et ne se concurrencent pas ».

 

Mais Aragon nous dit qu’il n’y a pas d’amour heureux. Quant au communisme, on a bien du mal aujourd’hui a dire sérieusement en quoi il consiste. Et pourtant personne n’a renoncé à être amoureux et nous restons nombreux à tenir pour idéal l’utopie que précédemment Roger Vailland appelait de ses vœux, faute d’une actualité plus satisfaisante. D’où la question :

 

Sommes-nous dans la saison de l’ « Éloge de l’échec » ?

 

Le jeu est fortement présent dans l’œuvre de Roger Vailland ; pas seulement dans La Loi. Pour lui, celui qui a le plus de chance de gagner est celui qui n’a pas peur de perdre. Son héros positif n’est pas plus dominé par le jeu que par la politique. En quelque sorte il joue et se regarde jouer. Il n’est pas asservi aux règles venant d’en haut ou de l’extérieur. Pour autant son action est consciente, déterminée, volontaire, rationnelle. Sachant qu’il agit dans un avenir aléatoire, il s’engage et il voit. Il arrive ainsi à Roger Vailland d’opposer au communiste sclérosé celui qui s’efforce, autant que possible, de penser par lui-même et qui, même s’il agit sous influence et sous domination, finira par gagner.

 

C’est aussi dans cet esprit que j’ai écrit en 2001 un livre précisément intitulé Éloge de l’échec. Mon idée était alors que, face à l’écroulement du système du socialisme réel, et ayant moi-même démissionné du comité central du PCF en juin 1993 et du Parti en mars 1994, il fallait que je fasse, pour mon propre compte, le bilan de cette aventure. Il ne pouvait s’agir d’un règlement de compte – dès lors qu’il n’avait pas d’objet et ne pouvait avoir d’effet politique – mais de tirer la leçon d’une période, à la fois tranche de vie personnelle et épopée collective. J’avais amorcé cette réflexion dès 1994 en publiant Pendant la mue le serpent est aveugle – chronique d’une différence, dans lequel j’analysais, sur le mode politico-psychologique mes dix dernières années au PCF.

 

Je ne veux pas m’étendre sur le contenu de l’Éloge de l’échec qui n’était pas centré sur la question politique mais couvrait également – je pourrais dire à la manière de Roger Vailland – le rôle de l’échec dans la vie quotidienne, le travail, l’amitié, la famille, la religion, la culture, la mort et, bien sûr, l’amour. Je m’efforçais de montrer, premièrement, que l’échec est une notion relative, qu’il n’y a pas d’échec absolu, qu’il pose la question du système de référence, que le temps fait beaucoup à l’affaire, qu’il est inhérent à la démarche scientifique, qu’il stimule l’esprit critique. Deuxièmement, que l’échec met l’effort en valeur, qu’il est formateur, qu’il porte témoignage d’authenticité, qu’il invite à se remettre de façon permanente en question. Troisièmement, que l’échec libère, car la réussite est souvent un stéréotype qui enferme, qu’il invite à la tolérance, à la sagesse, tant il est vrai comme l’écrit Cioran – un autre penseur à qui je dois beaucoup – dans ses Entretiens, qui ressemblent fort aux Écrits intimes de Roger Vailland, que « L’échec est une expérience capitale et féconde ».

 

Je crois beaucoup aujourd’hui à cette introspection nécessaire à la fois individuelle et collective. L’une des tâches politiques les plus importantes du moment me semble en effet de procéder à l’inventaire du passé prométhéen, pour en tirer toutes les leçons utiles à une conduite présente et future guidée par la raison et non par le jeu aveugle des forces marchandes. Malheureusement, nous ne disposons pour le moment que des outils intellectuels du passé pour explorer les voies de l’avenir, raison de plus pour entreprendre sans délai le travail sur les contradictions à l’œuvre dans la décomposition. Il ne s’agit en rien d’entretenir une névrose, par expérience j’ai acquis au contraire la conviction que cette démarche est de nature à nourrir l’optimisme de la volonté.

 

Cette voie de recherche doit, à mon avis, être complétée par une réflexion sur l’héritage républicain que nous ont transmis les générations antérieures afin d’en faire un investissement de nature à conjurer les dérives monstrueuses toujours possibles et à prospérer dans la recomposition à venir – car il y aura la « saison » de la recomposition, il ne faut pas en douter. C’est dans cet esprit – qu’il est aisé de rattacher à la pensée de Roger Vailland – que j’ai cru devoir écrire plusieurs ouvrages et articles – dont un Que sais-je ? – sur La citoyenneté, concept que le mouvement communiste a malheureusement méprisé, voire stigmatisé au nom d’une analyse de classe dogmatique, mais qui me semble aujourd’hui capable de fédérer ce qu’il y a d’essentiel dans une pensée de progrès. Cette pensée ne peut aujourd’hui se former qu’à partir des engagements individuels responsables et divers de chacun et de chacune d’entre nous, autant de « génomes de citoyenneté » qu’il faudra ordonner ensuite dans une centralité à inventer.

 

Je ne sais si Roger Vailland aurait souscrit à cette manière de voir. Ce n’est pas sûr, et cela n’a pas d’importance. Ce qui est intéressant c’est qu’il reste présent aujourd’hui dans notre réflexion.

« REQUIEM POUR TROIS INNOCENTS » – Mise en scène Yves Moraud

Une adaptation théâtrale de La Terre des Prêtres d’Yves Le Fèvre
par le Centre Dramatique Universitaire de l’Université de Bretagne occidentale (UBO)

Si le drame avait disparu du reste du monde,
il se réfugierait dans nos landes,
sous notre ciel de brumes et de tempêtes …

Yves Le Fèvre

Cléder et le manoir de Kermouster sont les lieux supposés du drame de « La Terre des Prêtres ». Marc’harit, fille de paysans aisés, est enceinte. De qui ? d’un vicaire du lieu. Seule solution pour éviter le scandale : sacrifier la pécheresse en la mariant avec le garçon de la ferme, Lomic, parresseux, ivrogne et brutal. Rongée de remords Marc’harit se convainc que cette pénitence sauvera son âme, encouragée en cela par son frère, prêtre lui aussi et tout entier consacré à la gloire de l’Eglise. Seul résistant : le médecin de la famille qui revendique une foi plus authentique et plus charitable et qui tente de répondre à la détresse des parents et de la jeune fille en s’efforçant de construire avec eux une conviction plus humaine. Sans succès.

Yves Moraud, du Centre Dramatique Universitaire de l’UBO, a mis en scène cette pièce tirée du livre paru en 1923 « La Terre des Prêtres » d’Yves Le Fèvre, né à Morlaix en 1874 et qui fut magistrat, journaliste, républicain engagé et écrivain reconnu. Il s’est employé à travers son œuvre, toute ancrée dans la terre du Léon, terre tragique à ses yeux, à dénoncer la toute puissance d’un certain clergé sur les âmes bretonnes. Le roman déchaîna les passions dans la Bretagne de l’époque. Le thème, débarrassé de tout anticléricalisme primaire, permet aujourd’hui une réflexion plus générale sur le fondamentalisme dans ses multiples variantes contemporaines : religieuses, ethniques, nationalistes.

Pour Yves Moraud qui voit dans cette œuvre un des très beaux fleurons de la littérature bretonne en langue française, « Il y a ceux qui savent ce que fut cette affaire… Il y a ceux qui, héritiers des combattants de l’époque, croient savoir et partagent encore les mêmes passions. Il y a ceux, les plus nombreux et les plus jeunes, qui ne savent rien ou qui estiment que cet épisode de la vie léonarde appartient à un monde révolu. Il y a ceux enfin qui, comme nous, aiment tout simplement les beaux et grands textes littéraires nourris d’histoire, pétris d’humanité et porteurs d’une puissante réflexion sur l’homme, sa conception de la vie et les déterminismes dont il dépend. » On notera aussi que cette pièce est créée l’année même du centenaire de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Le titre lui-même interpelle : des personnages évoqués qui sont les trois innocents ? La jeune Marc’harit, sans doute. Sa mère, torturée par le combat que se livrent en elle sa foi et l’amour de sa fille et qui meurt sous les coups de Lomic, complètement ivre au soir de ses noces. Mais, et c’est là un ajout tout à fait surprenant et particulièrement intéressant du metteur en scène, Lomic lui-même qui nous livre en un épilogue pathétique (il se pend dans le livre) ce que fût la misérable vie de sa mère, mendiant de bourg en bourg , récitant des prières de ferme en ferme, couchant « n’importe où, avec n’importe qui », et qui ne pouvait engendrer qu’un … Lomic. Une tragédie en cachait une autre.
Histoire du passé, le spectacle a recours aux techniques modernes, son et vidéo, dans un décor simple à l’extrême pour restituer l’atmosphère d’une grande salle de manoir d’il y a un siècle. Les costumes ne sont pas d’époque pour souligner formellement que l’enseignement de cette tragédie nous concerne encore. Les acteurs, amateurs, font preuve de beaucoup de talent et d’une grande sincérité, Anne-Angèle Cueff en Marc’harit passionnée dans sa recherche éperdue de rédemption, Monique Bauer, sa mère, Mone Abjean, interprètée avec douceur, lucidité et un courage qui signera sa perte, Pierre Gilles (ancien journaliste à Ouest-France) son mari, authentique figure de paysan aisé fort de sa tradition terrienne, Jean-Yves Le Gall, qui assume avec rigueur le difficile rôle du frère illuminé, Jean-Yves Varin, en un docteur Morvan convaincant et désespéré, enfin, Sébastien Portier est Lomic, mélange explosif de violence et de détresse. Gaëtan Le Guern assure la narration.

« Requiem pour trois innocents » poursuit, depuis juin 2005, une série de représentations en Bretagne. La pièce devrait également être produite dans la région parisienne et d’autres régions. Elle a également été enregistrée en un DVD que l’on peut se procurer auprès du Centre Dramatique Universitaire (UBO), Faculté Victor Ségalen, 20 rue Duquesne, 29200 Brest (chèque de 15 euros à l’ordre du Centre Dramatique Universitaire).

Anicet Le Pors
Bretagne- Ile de France

 

La séparation de l’Église et de l’État dans le Finistère – Jean-Paul Yves Le Goff

Il est souvent utile de savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on veut aller. Les relations entre l’État et l’Église marquent encore notre histoire contemporaine, mais on imagine mal avec le regard d’aujourd’hui ce qu’ont pu être ces rapports au tournant du XIX° et du XX° siècle autour de la loi du 9 décembre 1905 de séparation de l’Église et de l’État. C’est à cette rétrospective que nous invite Jean-Paul Yves Le Goff dans un ouvrage d’une impressionnante érudition et pourtant réduite à une période relativement brève, 1892-1914 et à une zone géographique limitée à l’extrémité de la Basse-Bretagne, le Finistère, ce qui a l’heureux effet de densifier le propos et de le rendre particulièrement significatif (1).

Ce n’est pas un livre comme les autres, l’auteur, philosophe, spécialiste en sciences des religions et membre de l’Institut culturel de Bretagne, nous en avertit. Il a sous titré son ouvrage « L’histoire au risque des archives » ce qui a une double conséquence. La première est méthodologique ; son livre est plein de citations, très longues, comme s’il souhaitait s’effacer devant les acteurs de l’époque et les mettre en scène dans leur vérité. Il s’ensuit que le jugement du lecteur est constamment interpellé, choqué, séduit, selon ses inclinations, comme on peut l’être dans un musée devant la succession des tableaux d’une exposition. Jean-Paul Yves Le Goff avoue lui-même avoir été très surpris du décalage qu’il observait entre l’histoire qui ressurgissait des propos tenus et l’histoire conventionnelle, historiquement correcte, d’aujourd’hui. La seconde, fonde une interrogation : peut-on dans ces conditions écrire une histoire objective ? N’est-on pas condamné finalement à une « philosophie du point de vue », voire du « parti pris » ? L’honnêteté de la démarche met à l’aise, y compris pour contester certains points de vue de l’auteur tirés en conclusion sur le parallèle qu’il fait entre religion et politique ou sur la question de l’islam aujourd’hui en France, mais dans une stimulation réciproque.

Puisqu’il s’agit d’une exposition, arrêtons nous devant quelques tableaux choisis selon le parti pris du critique.

Le premier en entrant n’est pas le moindre. Il expose comment la réputation faire au pape Léon XIII, présenté jusqu’à nos jours comme progressiste, apparaît surfaite. Deux documents de l’époque sont à l’appui de la démonstration Au milieu des sollicitudes (1892) qui prône le ralliement des catholiques à la République et Rerum novarum ou « De la condition ouvrière » (1891) qui formalise ce qu’on appellera plus tard la doctrine sociale de l’Église. Selon l’auteur, il s’agissait surtout d’accréditer l’idée des bonnes dispositions de l‘Église face à l’affirmation (récente) de la République, dans un contexte d’instabilité sociale, afin de créer les meilleures conditions pour s’opposer à la menace de séparation de l’Église et de l’État qualifiée par le même Léon XIII d’absurde : « Dès que l’État refuse de donner à Dieu ce qui est à Dieu, il refuse par une conséquence nécessaire de donner aux citoyens ce à quoi ils on droit comme hommes ; car, qu’on le veuille ou non, les vrais droits de l’homme naissent de ses devoirs envers Dieu. » Dans le même temps, Mgr Théodore Lamarche, évêque de Quimper et de Léon, va droit au but, il prophétise : « La Croix a disparu de tous les édifices publics. L’école publique, entretenue aux frais de tous les citoyens, est fermée à l’enseignement du catéchisme, à tout acte de profession religieuse. »

Quatre tableaux plus loin, c’est Rerum novarum. Le clergé finistérien n’avait pas attendu cette encyclique pour accorder sa place à la question sociale. Citons quand même Léon XIII : « Par tout ce que nous venons de dire, on comprend que la théorie socialiste de la propriété collective est absolument à répudier. À présent, expliquons où il convient de chercher le remède tant désiré. Le premier principe à mettre en avant, c’est que l’homme doit prendre en patience sa condition. Il est impossible que dans la société civile tout le monde soit élevé au même niveau. Sans doute, c’est là ce que poursuivent les socialistes, mais contre la nature, tous les efforts sont vains. » Dès le début du siècle s’étaient créées d’innombrables oeuvres sociales, plus directement en prise avec la réalité et la misère ouvrière. À Morlaix, par exemple, depuis la Conférence de Saint-Vincent de Paul du début du XIX° siècle jusqu’au Cercle Catholique d’Ouvriers d’Albert de Mun fondé en 1874. Les autres villes et bourgades du Finistère ne sont pas de reste. Jean Jaurès en avril 1905 diagnostiquera : « Les mœurs de la liberté pénétreront dans l’Église par l’effet naturel du milieu laïque où elle sera plongée ». De fait un grand activisme social se développe avec comme principale référence la création du Sillon par Marc Sangnier qui, en opposition avec Rome, répètera qu’il n’est pas « démocrate chrétien » mais « républicain démocrate ». C’est d’ailleurs à Brest que se tiendra le premier congrès des « cercles d’études en relation avec le Sillon ».

Nous sommes maintenant, bien sûr, devant la question scolaire, question sensible s’il en est puisque les lois de laïcisation datent de la même époque, 1882. Voici ce qu’en dit le préfet du Finistère en 1897 dans une lettre au ministre de l’intérieur : « J’aborde maintenant le second point qu’il me paraît utile de vous signaler dans l’attitude du clergé : je veux dire la guerre sans merci qu’il mène contre les écoles publiques. Jamais le clergé breton n’a accepté les lois scolaires. Et toujours il s’est efforcé d’élever école contre école. Mais il fait plus, et par des moyens qui sont de véritables abus de son ministère, il s’efforce de terroriser les consciences. Cette lutte n’a jamais cessé, mais depuis quelque temps elle a redoublé d’intensité ». Des centaines de cas et citations qui nous sont proposés retenons, celle du jeune Joseph Le Ven de l’école publique de Plouguerneau, citation qui n’est pas la plus violente, mais l’une des plus banales : « Le mardi 12 mars dernier, vers midi, je jouais avec les enfants de l’école laïque et les enfants des écoles des frères. Comme M. Kervella, vicaire, rentrait au presbytère, il m’appela à part et me dit : « Si tu ne retournes pas à l’école chrétienne, on te refusera l’absolution ».

Jean-Paul Yves Le Goff nous propose ainsi quatorze tableaux qui, outre ceux qui viennent d’être brièvement évoqués, pourraient être intitulés : « L’ingérence du clergé dans les élections », « L’affaire Dreyfus », « La religion au quotidien », « Les expulsions », « Combes contre la langue bretonne », « Les inventaires », « L’Union sacrée », etc. Dans chaque cas une floraison de citations agrémentées d’une iconographie étonnante, légendée aussi bien en français qu’en breton. Comme à la lecture d’autres écrivains bretons, tel Pierre Jackez Hélias, chaque lecteur aura le sentiment d’entendre en lui l’écho de cette histoire, pour l’avoir vécue ou pour l’avoir entendue raconter selon l’âge. L’auteur de ces lignes aura retrouvé avec la surprise et la tendresse que l’on porte à un souvenir d’enfance, Mgr Duparc (né en 1857, évêque de 1908 à 1946), qui lui donna la confirmation le 4 mai 1941 dans l’église de Plouvien (canton de Plabennec). La longueur du règne de l’évêque de Quimper et du Léon fit qu’il eut une énorme influence sur plusieurs générations de Finistériens et de Finistériennes ; il fut loin d’être un évêque progressiste, mais ne suivit pas non plus aveuglement le comportement de certains dignitaires de l’Église sous l’occupation. C’est pourquoi on ne donnera de lui qu’une note légère : ce que reprenait d’un communiqué de l’évêché L’Écho Paroissial de Brest le 25 janvier 1914 : « Nous interdisons dans notre diocèse la danse du tango. Notre attention a été aussi attirée sur le caractère indécent des modes féminines adoptées depuis quelque temps. Nous sommes convaincus que les femmes chrétiennes tiendront à honneur de réagir contre des abus que la conscience et le bon goût réprouvent également ».

Cette histoire aura également été marquée par l’affirmation de personnalités républicaines hors du commun dont il a peu été question ici faute de place. Terminons donc la visite par ce portrait d’Henri Collignon, préfet du Finistère de 1899 à 1906 (p. 95 du livre), faisant ses adieux aux employés de la préfecture de Quimper, le 7 juillet 1906 : « Quant à moi, quels que soient les jours qu’il me sera donné de vivre, je les emploierai comme j’ai employé ceux que j’ai vécus, à servir de tout mon cœur et de toutes mes forces la République : la République que mon père m’a appris à aimer, pendant mon enfance, il y a longtemps déjà, la République orientée vers un idéal de bonté, de tolérance et de liberté ».

Henri Collignon, malgré son âge (58 ans) et son statut de conseiller d’État, s’engage comme simple soldat en 1914. Il est tué dans les premiers combats de la guerre en portant secours à un camarade blessé. Une salle porte aujourd’hui son nom au 3° étage du Conseil d’État. S’y trouve un tableau, le dernier de notre visite, qui le représente en porte-drapeau à la tête de son régiment.

Anicet Le Pors
Bretagne-Ile de France

(1) Jean-Paul Yves Le Goff, La séparation de l’Église et de l’État dans le Finistère, Ed. Le livre libre, avril 2006, 404 p., 24,50 €.