Défense et promotion des services publics – PS – PCF – CCM – PG, Montreuil 22 janvier 2008

 

Intérêt général, service public, appropriation sociale, fonction publique

La défense des services publics aujourd’hui durement attaqués est une nécessité. Mais leur promotion dans les conditions nouvelles créées par la crise l’est tout autant.

Les services publics, vecteurs de l’intérêt général

La crise pose avec encore plus de force la notion d’intérêt général. Elle nous montre que la recherche des intérêts particuliers ne conduit pas au bien commun. En France l’intérêt général a toujours été une notion éminente incarnée par de grandes figures. Cette conception a donné naissance à la fin du XIX° à une école du service public permettant d’identifier les activités qui en font partie : mission d’intérêt général – personne morale de droit public – droit et juge administratif ; couverture par l’impôt ; prérogatives de droit public.

Son succès même a fait que cette notion simple est devenue complexe, que le contrat a concurrencé la loi en son sein. Au niveau de la nation tout entière, les services publics appellent l’existence d’un secteur public étendu qui pose, au plan politique la nécessité d’une large appropriation sociale. La fonction publique en est le cœur car fondée sur des principes républicains et alliant unité et diversité.

Aujourd’hui, l’option d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » qui domine l’Union européenne tend à leur remise en cause par leur réduction et leur dénaturation sous forme de « services d’intérêt économiques généraux ». Le poids des services publics est, en France, un obstacle au libéralisme que le pouvoir entend lever.

L’offensive sans précédent de la politique sarkoziste

Ne perdons pas de vue cependant que cette offensive a débuté il y a longtemps : on a pu dire que le gouvernement de la gauche a privatisé plus que les gouvernement de droite précédents. Datent de cette période les changements intervenus à La Poste, France-Télécom, Air France, etc. Revenus au pouvoir (1986-88, 1997-2002) ils ne sont jamais revenus sur les atteintes portées précédemment par la droite au statut général des fonctionnaires.

Les privatisations se sont poursuivies depuis : EDF, GDF, etc. Aujourd’hui, c’est le cœur du service public, la fonction publique, qui est touché avec la RGPP (précédemment la LOLF) dont le but est de peser sur la dépense publique entraînant une baisse des effectifs, des moyens de fonctionnement, des investissements publics. On note simultanément une régression méthodologique, notamment des méthodes d’évaluation des politiques publiques.

Cette régression s’accompagne du démantèlement de l’administration rationalisante, c’est-à-dire de tous les outils qui existaient dans un but d’efficacité sociale : suppression du CGP, du CNE, du CECRSP, etc.

Le service public notre richesse

Au plan mondial, se produit une montée de l’ « en-commun », une prise de conscience du patrimoine commun de l’humanité et de l’unité de destin du genre humain qui appelle l’existence de services publics importants à ce niveau. Le XXI° siècle pourrait être l’ « âge d’or » des services publics et de l’appropriation sociale.

Dans la crise, de nombreux observateurs se sont plus à reconnaître le rôle d’amortisseur de crise du service public et plus précisément de la fonction publique en matière de : pouvoir d’achat, emploi, protection sociale, retraites, affairisme. Pour autant les réformes néo-libérales se poursuivent. Il y a renforcement de l’interventionnisme étatique mais recul de l’État social et de la maîtrise économique.

La situation n’est plus la même qu’il y a six mois. Les atouts démocratiques ont progressé. Ils permettent une attitude non pas seulement de défense des services publics mais une démarche offensive : « Le service public notre richesse », pétition lancée par plusieurs dizaines de personnalités importantes et qui a déjà recueilli plus de 70 000 signatures.

Et vous, vous les voyez comment les services publics ? – PCF Livry-Gargan, 15 janvier 2008

 

Le service public c’est l’avenir !

(schéma)

Les témoignages exprimés au cours de cette soirée sur quelques services publics qui suscitent l’inquiétude dans cette partie de la région parisienne, et les sketches s’interrogeant sur « Où va la vie sans services publics ? », montrent bien à quel point les services publics sont intimement liés à la vie sociale en même temps qu’à la culture, à quel point ces questions participent du pacte républicain en ce qu’elles en appellent à la définition de l’intérêt général, au principe d’égalité, à la coopération internationale et à la place des services publics en France et dans le monde. C’est à une offensive sans précédent contre ces services publics « à la française » que nous avons affaire avec la politique sarkoziste et il nous faut y répondre vigoureusement, la crise elle-même en souligne l’opportunité et la possibilité.

1. Au cœur du pacte républicain : l’intérêt général et les services publics

1.1. La crise pose avec encore plus de force la notion d’intérêt général. Elle nous montre que la recherche des intérêts particuliers ne conduit pas au bien commun. En France l’intérêt général a toujours été une notion éminente incarnée par de grandes figures.

1.2. Cette conception a donné naissance à la fin du XIX° à une école du service public permettant d’identifier les activités qui en font partie : mission d’intérêt général – personne morale de droit public – droit et juge administratif ; couverture par l’impôt ; prérogatives de droit public. Son succès même a fait que cette notion simple devenue complexe, que le contrat a concurrencé la loi en son sein. Au niveau de la nation tout entière, les services publics appellent l’existence d’un secteur public étendu. La fonction publique en est le cœur.

1.3. Aujourd’hui, l’option d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » qui domine l’Union européenne tend à leur remise en cause par leur réduction et leur dénaturation sous forme de « services d’intérêt économiques généraux ».

2. Une offensive sans précédent de la politique sarkozienne contre les services publics

2.1. Ne perdons pas de vue cependant que cette offensive a débuté il y a longtemps : on a pu dire que le gouvernement de la gauche a privatisé plus que les gouvernement de droite précédents. Datent de cette période les changements intervenus à La Poste, France-Télécom, Air France, etc.

2.2. Les privatisations se sont poursuivies depuis : EDF, GDF, etc. Aujourd’hui, c’est le cœur du service public, la fonction publique, qui est touché avec la RGPP dont le but est de peser sur la dépense publique entraînant une baisse des effectifs, des moyens de fonctionnement, des investissements publics.

2.3. Cette régression s’accompagne du démantèlement de l’administration rationalisante, c’est-à-dire de tous les outils qui existaient dans le but de rationaliser l’action publique : suppression du CGP, du CNE, du CECRSP, etc.

3. Le service public, c’est l’avenir !

3.1. Au plan mondial, se produit une montée de l’ « en-commun », une prise de conscience du patrimoine commun de l’humanité et de l’unité de destin du genre humain qui appelle l’existence de services publics importants à ce niveau.

3.2. Dans la crise, de nombreux observateurs se sont plus à reconnaître le rôle d’amortisseur de crise du service public et plus précisément de la fonction publique en matière de : pouvoir d’achat, emploi, protection sociale, retraites, affairisme. Pour autant les réformes néo-libérales se poursuivent. Il y a renforcement de l’interventionnisme étatique mais recul de l’État social et de la maîtrise.

3.3. La situation n’est plus la même qu’il y a six mois. Les atouts démocratiques ont progressé. Ils permettent une attitude non pas seulement de défense des services publics mais une démarche offensive : « Le service public notre richesse »

La RGPP et les cadres supérieurs de la Fonction publique – UGFF-CGT, ministère de la Santé, salle Pierre Laroque, 14 janvier 2009

Avec le retour de l’État dans la crise, quelle perspective pour la fonction publique ?

Je remercie l’UGFF-CGT d’avoir organisé cette réunion. Je veux aussi saluer la présence de M. Philippe Caïla, directeur de cabinet du secrétaire d’État à la fonction publique et de M. Didier Lallement secrétaire général du ministère de l’Équipement ; c’est de leur part un geste courageux.

Le contexte a bien changé depuis le conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 (CMPP, 96 mesures), du 4 avril 2008 (116 mesures) du 11 juin (73 mesures)., soit 285 mesures (selon Eric Woerth, 374). Depuis, plus rien … Essoufflement ou révision de la révision ? Le discours de M. Santini du 3 décembre 2008 au Forum des Échos ne m’a pas éclairé.

1. La « contre-révolution » sarkoziste

Le discours de Nantes du 19 septembre 2007 a prétendu introduire une « révolution culturelle » dans la fonction publique. Son élection ne l’avait pas mandaté à cette fin, c’est pourquoi j’ai parlé de « forfaiture » sans avoir été contredit. Il s’agit en réalité d’une « contre-révolution » qui peut être caractérisée par la triple opposition :

– du contrat à la loi ;
– du métier à la fonction ;
– de la performance individuelle à l’efficacité sociale.

C’est d’une tout autre fonction publique qu’il s’agit, alignée sur le modèle européen dominant et prenant comme référence de l’ensemble, non plus la fonction publique de l’État mais la fonction publique territoriale.

Les moyens de remise en cause de la conception républicaine de la fonction publique sont la loi de modernisation du 2 février 2007 qui participait de cette tendance, le projet sur la mobilité en discussion au Parlement, le livre blanc Silicani qui pourrait donner lieu à une refonte du statut actuel.

2. Le « retour de l’État » dans la crise

La crise a dramatiquement marqué la nocivité d’une orientation fondée sur « une économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée ». Les remèdes apportés dans l’urgence : nationalisation, conférences des chefs d’État, plans de relance, nouvelles réglementations, etc., ont permis de parler d’un « retour de l’État », ce qui n’est pas contesté sous forme d’interventionnisme étatique.

Dans cette situation, la plupart des observateurs se sont plus à souligner le rôle d’ « amortisseeur social » des services publics et de ce qui en est le cœur : la fonction publique :

– amortisseur en termes de pouvoir d’achat global ;
– amortisseur d’emploi et de limitation du chômage ;
– amortisseur quant à la protection sociale fondée sur la solidarité ;
– amortisseur en matière de préservation des droits à la retraite de notre système de répartition ;
– amortisseur des manifestations d’affairisme, voire de corruption.

Beaucoup en on déduit qu’il fallait voir là l’explication selon laquelle la France s’en tirait plutôt mieux que ses voisins.

3. La RGPP : un non-sens

Devant ce constat peu contesté, on aurait pu s’attendre à ce que le gouvernement en tire les conséquences et revoie sa copie écrite avant la crise et devenue obsolète, je veux parler de la RGPP. Il semble qu’il n’en soit rien, ce qui me conduit à revenir sur sa critique :

– Il ne s’agit pas de révision, mais d’une vulgaire politique de réduction comptable des dépenses publiques comme il y en a eu dans le passé : commissions de la Hache, de la Guillotine, etc. qui avaient au moins le mérite d’annoncer la couleur .
– La version de politique régressive qui nous est proposée, l’est aussi en raison de sa méthodologie particulièrement déficiente qui ne se compare pas, par exemple, avec ce que l’on a pu connaître du temps de l’opération de Rationalisation de choix budgétaires (RCB) de la fin des années 1960 et du début des années 1970.
– En fait il s’agit de faire disparaître dans notre pays cette anomalie que constitue aux yeux du pouvoir actuel la présence de 5,2 millions de fonctionnaires ( plus de 7 millions de salariés occupant un emploi de service public), môle de résistance à la loi du marché.
– D’où les trois caractéristiques précédemment évoquées : le contrat contre la loi, le métier contre la fonction, la performance individuelle (dite le mérite) contre la recherche de l’efficacité sociale.
– Dans le même temps, cette RGPP s’inscrit dans des mouvements plus généraux : celui débuté en 1983 de réduction de la part des salaires dans le PIB (dix points perdus soit quelque 150 à 200 milliards d’euros) ; celui de la régression de l’ « administration rationalisante ».

4. Que s’élève la voix des esprits vigiles !

– Il n’y a pas de texte sacré, la fonction publique et son statut général doivent évoluer, ce n’est pas la question en débat. M. Caïlaz me disait tout à l’heure qu’il était naturel de changer de dispositif tous les 25 ans ; non, c’est de manière continue qu’il faut réformer en fonction de l’évolution des besoins, des techniques, de l’ouverture internationale.

Je veux aussi relever, pour la contester, son affirmation selon laquelle le statut de 1946 aurait été conçu par Maurice Thorez comme un contrat. Je n’ai jamais rencontré Maurice Thorez, mais je ne vois pas comment on peut confondre la loi du 19 octobre 1946, acte unilatéral, avec un contrat, sauf à évoquer le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau… Ce qui est vrai en revanche, c’est que le premier texte statutaire a été pris sous Vichy en application de la Charte du travail de 1941 et qu’avant la seconde guerre mondiale les organisations syndicales parlaient de statut-carcan car c’était les gouvernements qui se prononçaient pour un statut conçu comme instrument d’exercice du pouvoir hiérarchique. Il a donc fallu du courage et de l’audace pour les syndicats pour renverser leur position traditionnelle.

– des réformes sont nécessaires : elles pourraient concerner, par exemple : une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences ; la mise en œuvre de la double carrière (sur la base, par exemple, du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité (dont j’avais fait une garantie fondamentale (art. 14, titre 1er du SGF, ce n’est pas un « droit nouveau » contrairement à ce que soutient le gouvernement) ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs de la fonction publique ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

– En passant, permettez-moi, pour avoir dénoncé devant les promotions de l’ENA entre 1981 et 1984 le « snobisme managérial », de regretter le recours de la CGT elle-même aux termes de « management », « gouvernance » ou encore de « mainstreaming », etc. Le vocabulaire est important. De même, je ne pense pas qu’il faille accréditer l’idée d’une « bonne RGPP » ; la CGT doit quand même être capable de forger son propre vocabulaire ! Je crois que c’est Victor Hugo qui disait : « La forme, c’est du fond qui remonte à la surface ! ».

– Un manifeste a été lancé au printemps : « Le service public est notre richesse » qui s’oppose à la RGPP synthétise cette démarche. Lancé par une soixantaine de personnalités de divers horizons : responsables syndicaux, anciens ministres, intellectuels et personnalités culturelles, parlementaires, dirigeants d’associations, etc.

– Ce texte a déjà recueilli plus de 70 000 signatures , parmi lesquelles celles de Nicole Questiaux ancien ministre d’État, de Jacques Fournier, ancien secrétaire général de l’Élysée, ancien pdg de la SNCF, d’Hubert Prévot, ancien commissaire général au Plan, de Jean-Pierre Dubois, secrétaire général de la LDH, de Patrick Peloux, urgentiste connu, de Jean Labrousse, ancien directeur de la Météorologie nationale, de Bernard Derosier, président du CNFPT, de l’écrivain Didier Denaenincks, etc. Dans le passé de hauts fonctionnaires ont élevé la voix quand il le fallait, je pense à des hommes comme Pierre Laroque, François Bloch Laîné ou Bernard Tricot. Cette réunion est la bienvenue : il est temps que s’élève, plus fort que jamais, la voix des esprits vigiles.

Histoire récente de l’immigration et de l’asile – France Culture – La fabrique de l’histoire, 12 janvier 2009

 

 

Une émission d’Emmanuel Laurentin de 9 heures à 10 heures

Invité : Anicet Le Pors, auteur du Que sais-je ? « Le droit d’asile », PUF, 2008

Mon expérience de la politique d’immigration et du droit d’asile

Les questions relatives à l’immigration et à l’asile ont pour moi leur source dans le processus de décolonisation que j’ai tout d’abord vécu au Maroc de 1953-1957 comme météorologiste. Je m’inscrivait alors dans le courant du christianisme social (Le Sillon, Esprit, Témoignage chrétien). Je me suis inscrit dans le mouvement décolonisateur Conscience française contre le mouvement précurseur de l’OAS Présence française.

Mon expérience concernant les questions d’immigration et d’asile s’est articulée autour de trois moments.

1. 1974-1977

– Contexte : suspension de l’immigration des travailleurs et des familles au plan national ; hausse du chômage – succession d’évènements au plan international (1973-1989) : coup d’État Pinochet au Chili et renforcement des dictatures d’Amérique du Sud ; exode des boat people d’Extrème-Orient ; conflits religieux et ethnique en Inde et au Moyen-Orient ; troubles dans la corne de l’Afrique ; invasion de l’Afghanistan par l’URSS ; révolution islamique en Iran ; chute du mur de Berlin.

– Personnellement : économiste à la direction de la Prévision au ministère de l’Economie et des Finances – exclu pour raison politique du Centre de hautes études de l’armement, mon ministre Jean-Pierre Fourcade (et concurrent politique à St-Cloud) me confie en « compensation » une étude interministérielle qui sera publiée en 1977 par la Documentation française sous le titre Immigration et développement économique et social dont les principales conclusions seront : les immigrés sont un facteur de compétitivité de l’appareil productif – Ils sont contributeurs nets du budget social de la nation – Leur renvoi d’économies n’est pas un facteur déterminant de déséquilibre de la balance des paiements. Elu au Sénat en septembre 1977 je poursuivrai le débat avec Stoléru sur sa création de « prime de retour » de 10 000 F.

2. 1990-1993

– Contexte : forte hausse du chômage – Le nombre de demandeurs d’asile culmine à 18 millions dans le monde en 1992 (autour de 10-12 aujourd’hui) ; 60 000 en France en 1989 (éclatement de l’URSS, crise des Balkans, troubles en Afrique, RDC notamment).

– Personnellement : Création du Haut Conseil à l’intégration de neuf membres par le Premier ministre Michel Rocard dont il me propose de faire partie avec Marceau Long, Stéphane Hessel, André Diligent, Marie-Thérèse Join-Lambert, etc. J’y suis chargé d’un groupe de travail sur la statistique des migrations. Publication en 1993 des premiers travaux du HCI sous forme de compilation des rapports annuels L’intégration à la française (collection 10/18).

Travail intéressant sur le fond : outre l’amélioration de la connaissance statistique, une réflexion sur le modèle français d’intégration (droit du sol et principe d’égalité contre droit du sang et logique des minorités ; insertion-intégration-assimilation ; critères d’intégration), confrontation de la culture et du droit d’origine des immigrés avec ceux de la France (problèmes de l’excision, de la polygamie).

Je démissionne du HCI le 12 juin 1993 pour ne pas cautionner les lois Pasqua et Méhaignerie de restriction de l’accueil des étrangers et sur la nationalité (je démissionne le même jour du comité central du PCF mais pour de tout autres raisons …).

3. 2000-2009

– Contexte : aggravation des crises politiques, économiques et sociales – développement du chômage et affaiblissement de la part des salaires dans le PIB – En 2007, création du ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire – Thèmes de l’ « immigration choisie », des « quotas » …Le nombre des demandeurs d’asile culmine à 52000 en 2003 et redescend à 24 000 en 2007. Inflation de textes législatifs et réglementaires (4 de 2003 à 2007) et de directives européennes : accueil (2003), qualification (2004), procédure (2005), retour (2008).

– Personnellement : Nommé président de section (de formation de jugement, de tribunal) à la Commission des recours des réfugiés, devenue en novembre 2007 : la Cour nationale du droit d’asile, ou je siège chaque semaine pour juger les recours des demandeurs d’asile contre les décisions de rejet de l’OFPRA.

Publications : un Que sais-je sur Le droit d’asile (2° édition en 2008) et un autre sur La citoyenneté (3° édition en 2005) – Article récent Immigration et asile entre principes et rationalité (Migrations et Société – mai-août 2008)
Par ailleurs : membre du Comité de soutien de l’association Primo Levi (aide psychologique et psychique aux violences de torture ou politiques) – membre du Comité scientifique du Service social d’aide aux émigrants (SSAÉ).

*

– l’asile est accordé « au nom du peuple français » – nous sommes là pour l’accorder et non le refuser.

– ne pas confondre asile et immigration (logique de police administrative dominante).

– en 2007, 11 millions de réfugiés dans le monde selon le HCR (plus des 2/3 en Asie et en Afrique) dont environ 140 000 en France, deux fois plus au RU, quatre fois plus en Allemagne. Faibles en Grèce, au Japon.

– l’OFPRA en 2007 a reçu 23 800 primodemandes + 6 100 demandes de réexamen + 5 600 mineurs, soit au total environ 36 000 personnes concernées.

– selon l’ANAEM : le nombre de travailleurs et le regroupement familial représentaient 390 000 entrées en 1970, 192 000 en 1981, 62 000 en 2007.

– taux d’attribution de l’asile en 2007 : OFPRA 11,6 % + CNDA 18,3 % = 29,9 %
sur les 9 premiers mois de 2008 : 16, 9 % + 21, 1 % = 38 %, sans précédent depuis 1986 !

– premières nationalités demandeurs : Sri Lanka, Turquie, Russie, Mali, RDC, Arménie, Bangladesh, Guinée, Haïti, Kosovo

– décision concernant les Palestiniens (Assfour, 18 mai 2008)

– nouvelles catégories discutables : asile interne, pays d’origine surs, protection subsidiaire.

– principes républicains et rationalité progressent de pair. Aujourd’hui, la gestion des flux l’emporte sur la mesure de l’intégration.

– Amatya Sen : Identité et violence (2007). La pensée communautaire enferme. Le « multiculturalisme dans une acception communautariste n’est qu’un « multiculturalisme pluriel ».

– François Héran (directeur général de l’INED dans Le temps des immigrés (2007) montre la France ne pourra croître démographiquement que par la migration (diminution du solde naturel par disparition progressive des baby-boomers) ; d’où selon lui la nécessité du brassage ne perdant pas de vue les valeurs.

– propositions d’amélioration des condition d’exercice du droit d’asile dans le rapport de la CNCDH de juin 2006.

– citation de Kant (conclusion QSJ ?), les réflexions sur la citoyenneté et l’asile ne font qu’une pensée. Droit de cité et droit d’asile concourent conjointement à la formation de la citoyenneté française.

Quel rôle pour l’État ? – l’HD , 8 janvier 2008

Se souvient-on du slogan de campagne de Nicolas Sarkozy « moins d’État ! moins d’impôts ! » ? Le même dramatise à Toulon fin septembre : « C’est la fin d’un monde ! ». C’est encore celui qui peinait à dégager 1, 3 milliard d’euros pour financer le revenu de solidarité active qui se fend d’un plan de relance de 26 milliards et trouve 360 milliards pour sauver les banques. « Retour de l’État ! », a-t-on soutenu de toute part. La droite libérale, surprise un moment, se reprend vite au nom du pragmatisme. Le parti socialiste est pris à contre-pied, alors qu’il s’apprêtait à confirmer en congrès son allégeance aux critères d’une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » au nom d’un modernisme dévoyé. Le parti communiste reste paralysé dans une repentance antiétatique sans fin, par crainte d’être accusé de nostalgie soviétique. L’événement cependant est de taille et peut être mis à profit pour réaliser une avancée idéologique significative sur la question de l’État.

Car s’il y a en apparence un retour de l’interventionnisme étatique, il y a en fait une régression de l’État social. Les sommes énoncées sont pour une bonne part des fictions, lorsqu’il s’agit notamment de cautions publiques de fonds bancaires. La recapitalisation des banques ne s’accompagne pas de représentation publique dans les organes de direction. Les financements publics directs effectifs bénéficient principalement aux entreprises et à l’investissement et non au pouvoir d’achat des consommateurs et aux plus pauvres. L’autoritarisme et l’activisme national, européen et international du président de la République peuvent abuser, mais n’ajoutent rien en volonté d’action effective sur la crise systémique du capitalisme : le plan de relance européen de 200 milliards d’euros n’est que la somme des plans de relance nationaux dont les caractéristiques ne s’éloignent guère de celles relevées pour la France. Les groupes de pression industriels ont déterminé les conclusions du plan environnemental européen.

Il est même permis de parler de supercherie tant la contradiction est totale entre la communication présidentielle sur son volontarisme d’État et son action permanente en matière de politiques publiques. La révision générale des politiques publiques engagée tend avant tout à une réduction du poids des services publics dans la société française, notamment par la réduction drastique du nombre des fonctionnaires, à commencer dans l’éducation nationale. Le poids des dépenses de la fonction publique d’État dans l’ensemble des richesses produites en France n’a cessé de baisser au cours des dernières années, accompagnant la régression de la part des salaires dans le produit intérieur.

Mais on assiste, au surplus, à une vaste entreprise de démantèlement des organismes chargés de la rationalisation des politiques publiques. Ainsi, le Conseil de modernisation du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale. Ces suppressions viennent après l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Ajoutons-y aujourd’hui la délocalisation de l’INSEE à Metz, la suppression des centres départementaux de Météo France, l’intégration des Archives de France dans une direction générale des patrimoines, etc.

Quelles qu’en soient les raisons, la gauche peut nourrir des regrets de ne pas s’être exprimée avec plus de lucidité et de courage sur l’État et d’avoir si peu fondé théoriquement cette affirmation. Certes, il y a des raisons historiques à ce relatif désintérêt, et le recours à aux théorisations antérieures – y compris la conception marxiste de l’État – est de faible secours. Nous disposons cependant, en France, d’acquis importants sur la base desquels il serait possible de lancer une refondation identitaire sérieuse. En premier lieu, une expérimentation institutionnelle considérable (quinze constitutions en deux siècles) dont les enseignements pourraient aisément faire échec au sarkozysme en voie de constitutionnalisation et promouvoir une véritable souveraineté nationale et populaire. En deuxième lieu, un vaste secteur public, malgré les privatisations, ainsi qu’une école du service public, spécificité française appelant une nouvelle appropriation sociale nationale et internationale et le développement de services publics au niveau mondial. En troisième lieu, une fonction publique (État, collectivités territoriales, établissements publics hospitaliers et de recherche) de plus de cinq millions de fonctionnaires (soit près d’un quart de la population active du pays) qui échappent à la loi du marché en raison de leur position statutaire définie par la loi et dont le statut général pourrait inspirer, plus largement, un statut législatif du travail salarié.

La responsabilité de l’Union européenne et des États membres dans la prise en charge adaptée des victimes de torture et de violence politique – 9 décembre 2008

Conférence de presse de l’Association Primo Levi

Je remercie l’Association Primo Levi d’avoir pris l’initiative de cette rencontre sur la torture et sa prise en charge par l’Union européenne ou ses États membre et de l’avoir placée dans le double contexte du 60° anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de la présidence française de l’Union. Je ne suis certainement pas qualifié pour m’exprimer sur les aspects cliniques et le financement de la prise en charge des soins dont j’ai bien compris qu’elle est au centre des préoccupations de l’Association et du Réseau européen des centres de soins. Tout au plus en tant que membre du Comité de soutien de l’association et accessoirement sur la base de mon expérience de président de section de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA).

En tant que membre du comité de soutien, il s’agit d’attirer l’attention de l’opinion publique et des pouvoirs publics sur l’importance de la torture et la nécessité d’obtenir les moyens nécessaires au traitement de ses conséquences. Il y a peu de droits absolus dans la Déclaration universelle, j’entends par là des droits qui ne soient pas assortis de réserves ou qui ne délèguent pas leur définition et leurs moyens aux États. Les interdictions de la torture et de l’esclavage sont de ceux-là. Pourtant, la torture existe en de très nombreux pays et l’esclavage n’a pas disparu non plus. Mais peut-être y a-t-il un effet pervers qui aboutit à ce que personne ne se sente concerné à titre principal par cette question qui a son origine ailleurs.Peut être faut-il aussi interpréter la démarche de report sur les États du soutien de l’Union européenne évoquée dans le dossier comme une application du principe de subsidiarité. Le but de cette conférence de presse est de dire que chacun doit prendre sa part dans des financements qui doivent en tout état de cause être augmentés.

En tant que président de section à la Cour nationale du droit d’asile, je poursuis une réflexion sur la formation de la citoyenneté, celle de celui qui demande l’asile comme celle de celui qui « au nom du peuple français » l’accorde. J’ai toujours été convaincu que droit de cité et droit d’asile sont indissolublement liés. Il n’y a pas de citoyenneté sans rapport à l’autre : que doit faire celui qui est à l’intérieur des murs (des murs qui excluent, mais aussi des murs qui protègent) de celui qui frappe à la porte et demande à entrer. Cela invite l’un et l’autre à réfléchir sur ses valeurs, sur ses moyens, certains identiques, d’autres différents et à dégager, ensemble, un en-commun permettant une coexistence pacifique et si possible, fraternelle. La torture dans cette réflexion ne devrait pas soulever de controverse, et pourtant elle demeure une manifestation scandaleuse d’inhumanité appelant prévention, protection et punition. Pour cela il faut du temps, des moyens et donc des financements.

On ne saurait soutenir, en France, que la contribution de notre pays à l’accueil des étrangers demandeurs d’asile serait excessive : la part des réfugiés qu’il accueille dans le monde est du même ordre de grandeur que son poids démographique dans le monde. Il faut aussi un autre état d’esprit que celui qui prévaut aujourd’hui dans une démarche sécuritaire, obsédée par le chiffre et la communication, mentalité que traduit en particulier le Pacte européen sur l’asile et l’immigration. C’est le mérite de l’Association Primo Levi d’avoir saisi l’occasion de la célébration du 60° anniversaire pour le rappeler.

La rémunération des fonctionnaires – Association française pour la récherche en droit administratif (AFDA) – Lyon, 5 décembre 2008

Matinée sous la présidence d’Anicet Le Pors


Propos introductif par Didier Jean-Pierre, professeur de l’Université Jean Moulin-Lyon III

(intervention de M. Didier Jean-Pierre) 

I – Les principes

Anicet Le Pors – J’ai réfréné mon envie de réagir à plusieurs des propos de M. Didier Jean-Pierre. Je limiterai ma réaction à une remarque. Il a évoqué les textes relatifs à la fonction publique qui ont été annoncés et devraient paraître de 2009 à 2011. Je pense qu’il n’y a là nulle fatalité. L’histoire de la fonction publique n’est pas écrite à l’avance. Son avenir sera ce que nous le ferons.

Cette première partie de la matinée du colloque porte sur les principes de rémunération des fonctionnaires. Elle propose d’examiner successivement : le traitement et les grilles indiciaires, le versement de la rémunération commandé par la règle du service fait, et le régime indemnitaire dans sa diversité.

Je ne veux pas risquer d’empiéter sur les communications compétentes qui vont êtres faits et qui vont sans doute s’attacher à décrire les systèmes existants et leurs évolutions possibles. En revanche, je peux éventuellement, eu égard à l’expérience pratique que j’ai pu connaître sur ces sujets, rapporter des moments, à mon avis significatifs, des questions évoquées.

Pour introduire les premiers thèmes, je le ferai en évoquant deux anecdotes.

La première se situe en mai 1983, plus précisément le 16 mai. Ce jour-là j’apprends que le ministre de l’économie et des finances de l’époque, Jacques Delors, vient de conclure à Bruxelles un accord aux termes duquel, en échange d’un prêt de 4 milliards d’écus, la France prend l’engagement de renoncer à l’indexation des salaires sur les prix. Je n’avais pas été consulté sur cette décision. Je réagis aussitôt, conscient que cela porte une atteinte irrémédiable à toute politique de négociations salariales dans la fonction publique, fondée jusque-là sur l’idée d’une certaine indexation de la valeur du point d’indice sur les prix grâce à une « clause de sauvegarde » déterminée en fin d’année. Mes réactions laisseront mes interlocuteurs indifférents, aussi bien les autres ministres que les syndicats de fonctionnaires. Je me souviens, en effet, que je participais à des obsèques quelques jours plus tard ; rencontrant Henri Krasuki, alors patron de la CGT, je lui dit que nous allons vers de graves difficultés en matière de politique salariale. Il réfléchit et laisse simplement tomber : « Tu sais, dans la situation actuelle, nous ne pouvons pas prendre parti entre toi et Delors ». En fin d’année, j’entreprends comme si de rien n’était une évaluation de la traduction comptable de la clause de sauvegarde, mais avant que j’aie pu entreprendre les négociations correspondantes avec les organisations syndicales, Jacques Delors reprend mes chiffres et soutient qu’il s’agit, non des dernières augmentations pour 1983, mais compte tenu des difficultés budgétaires des premières augmentations de 1984. Je contesterai cette interprétation pendant des mois, maintenant qu’il s’agit du solde de l’année 1983. Comme l’a indiqué un journaliste à l’époque, le gouvernement s’exprimera en stéréo pendant cette période. Jusqu’à un conseil des ministres où le président François Mitterrand nous invite à nous exprimer. Jacques Delors défend son point de vue. Je défends le mien en indiquant que je n’endosserai jamais ce manquement à la parole donnée. Pierre Mauroy, très embarrassé mais plutôt favorable à ma thèse en raison sans doute de son passé de syndicaliste à la FEN, déclare que « le livre de la négociation reste ouvert ». Au bout du compte François Mitterrand se tourne vers moi et conclut en me disant : « Monsieur le ministre nous vous autorisons à rester ambigu ». Je quitterai le gouvernement quelques semaines plus tard sans à avoir eu à me déjuger et mon successeur mettra en œuvre ensuite la politique Delors. Ce moment est important car c’est de cette époque que date le dérapage des salaires de la fonction publique comme composante importante de la régression d’ensemble des salaires dans la richesse nationale produite : dix points de PIB perdus en 25 ans. La politique de négociations salariales dans la fonction publique ne s’en est pas relevée.

La deuxième anecdote, plus courte, se situe vingt-quatre ans plus tard. Je participais, fin 2007, à une réunion organisée par le SNES avec l’ancien directeur général de la fonction publique, Jacky Richard, sur le thème du nouveau système de rémunération des fonctionnaires préconisé par le rapport annuel 2003 du Conseil d’État, dit rapport Pochard, dont le thème venait d’être repris par le président de la République lui-même à Nantes, à savoir une rémunération composée de trois parties : une partie indiciaire, une partie fonctionnelle, une partie rémunérant la performance individuelle (ou, si l’on veut, le mérite). J’interrogeais mon partenaire sur la part relative de ces trois composantes, non déterminées dans le rapport Pochard, ce qui pourrait laisser penser qu’il s’agirait de trois tiers. Il me répliqua que j’exagérais et que l’on s’acheminerait plutôt vers un partage 50 % – 30 % – 20 %. Il y avait là au moins une indication de tendance que le livre blanc de Jean-Ludovic Silicani, publié depuis, n’a pas fondamentalement contredit même s’il avance des chiffres différents dans une construction plus compliquée.

J’ai rapporté ces échanges pour dire, qu’à mon avis, toute analyse de la réglementation en la matière ne doit pas perdre de vue ces considérations éminemment politiques tenant à la nature de la rémunération de la force de travail des fonctionnaires sur l’ensemble d’une vie professionnelle.

Le traitement et les grilles indiciaires par Hélène Pauliat, professeur à l’Université de Limoges, doyen de la Faculté de droit

(Intervention de Mme Pauliat)

A.LP – Madame la professeure Hélène Pauliat a, contrairement à ce que disait Le Président Grégoire, le premier directeur général de l’administration et de la fonction publique, démontré que la question du traitement et de la grille indiciaires peut être exposée de manière très intéressante. Le nombre des grilles indiciaires répond à des préoccupations différentes. J’avais moi-même réduit de quatre à deux le nombre de grilles en 1982. Mais tout aussi important que les grilles générales, il y a le classement des grilles des différents corps dans les grilles générales. Et ceux qui se sont plains avec le plus de véhémence des rigidités de la grille sont souvent ceux-là mêmes qui ont pratiqué le « gel indiciaire » avec le plus de constance. Je suis d’accord également avec Mme Pauliart pour affirmer que les négociations salariales ne relèvent pas d’une politique contractuelle puisque, les fonctionnaires étant dans une position statutaire et réglementaire, les négociations se terminent toujours par un décret. Enfin, je profite de son intervention pour dire que défendre le statut général des fonctionnaires ce n’est pas le maintenir en l’état mais c’est le faire vivre dans une société qui change, mais moderniser ce n’est pas remettre en cause les principes républicains. À cet égard on peut être reconnaissant au pouvoir actuel de poser le problème en alternatives claires : le contrat ou la loi ? le métier ou la fonction ? la performance individuelle ou l’efficacité sociale ?

Nous allons maintenant aborder la question du service fait.

La notion de service fait est particulièrement évoquée à propos des retenues pour fait de grève qui est une des modalités de service non fait. On connaît la règle actuelle qui est une règle de comptabilité publique : celle du trentième indivisible qui n’a pas été instituée pour réglementer les précomptes sur les traitements des grévistes. Ils se voient donc prélever approximativement une journée, même pour un débrayage d’une heure.

C’est en vue de rectifier cette anomalie que, m’inspirant des règles en vigueur dans le code du travail pour les salariés du privé, j’ai fait élaborer un projet qui est devenu la loi du 19 octobre 1982. Cette loi contenait deux dispositions principales : d’une part, une certaine proportionnalité entre la durée du service non fait et la retenue (un cent soixantième pour un arrêt de travail d’une heure ou moins ; un cinquantième pour un arrêt de travail de dépassant pas cette durée et un trentième pour une cessation concertée du travail comprise entre une demi-journée et une journée) ; d’autre part, que pendant la durée du préavis de cinq jours précédant la grève « les parties intéressées sont tenues de négocier ». Cette loi avait été l’aboutissement d’une très longue concertation avec les syndicats – traditionnellement opposés à toute réglementation du droit de grève, même allant dans un sens favorable – et avait recueilli les avis des organismes consultatifs dont la consultation est obligatoire (Conseil supérieur de la fonction publique, Conseil d’État, Conseil des ministres). On sait que cette loi a été presque totalement abrogée par l’amendement Lamassoure à l’Assemblée nationale, à l’occasion de la discussion d’un projet de loi portant diverses dispositions d’ordre social (devenue loi du 30 juillet 1987) et sans, bien sûr, consultation des organismes précités. Seule la disposition sur l’obligation de négociation durant le préavis a survécu. C’est à cette occasion que j’ai pris conscience de la profonde anomalie que représente l’asymétrie entre la fabrication de la loi et son abrogation par le jeu des amendements parlementaires téléguidés par le gouvernement.

J’ai eu également une autre occasion d’apprécier la difficulté d’apprécier le service fait. À l’occasion d’une grève de vingt-quatre heures des fonctionnaires en octobre 1986 j’ai été invité à une émission matinale de Christine Ockrent sur RTL qui d’entrée m’a interrogé : « Monsieur le ministre, au Conseil d’État, vous êtes en grève aujourd’hui ? ». Je n’ai pas alors voulu me lancer dans une explication filandreuse par laquelle j’aurais affirmé mon soutien aux grévistes sans en être et je lui ai répondu « oui ». le surlendemain j’ai été convoqué par le vice-président du Conseil d’État, alors Pierre Nicolaÿ, qui m’a dit fort courtoisement : « J’ai été saisi par plusieurs de nos collègues qui m’ont dit leur émotion suite à votre déclaration à la radio par laquelle vous vous disiez gréviste, j’ai aussi reçu plusieurs courriers de protestation, les uns et les autres demandent qu’a tout le moins on vous applique votre loi du 19 octobre 1982 sur les retenues pour fait de grève, mais je suppose que votre déclaration ne traduisait pas vraiment votre position et que nous devons la regarder comme un effet médiatique de cirdonstance ». Je lui ai cependant confirmé que j’avais bien été gréviste et que ma loi du 19 octobre 1982 étant une bonne loi, je ne voyais aucun inconvénient à ce qu’elle me soit appliquée. Il m’a alors dit « Je vais donc donner des instructions pour que l’on effectue le précompte réglementaire pour service non fait ». J’ai acquiescé et la conversation s’est poursuivie courtoisement. Mais au moment de prendre congé il m’a rattrapé pour me dire que je connaissais mieux que quiconque sans doute la notion de service fait, mais que sa mesure était particulièrement difficile au Conseil d’État où nous n’étions astreint à aucun horaire et où la seule mesure du travail accompli pour les membres affectés entièrement au contentieux (ce qui était mon cas à l’époque) était la statistique des dossiers rapportés (82 par an). « Or, j’ai vérifié », m’a-t-il dit, « vous avez un trimestre d’avance dans votre statistique et il nous serait donc difficile, en ce qui vous concerne, de prouver le service non fait ; alors je voulais vous demander : vous n’avez pas l’intention de faire un recours ? ». Je lui ai répondu « Non, pas cette fois-ci ». Il n’y en a pas eu d’autres et j’ai ainsi payé 772 francs, la singularité d’être sans doute de seul conseiller d’État de l’Histoire de France à avoir fait grève un jour.

Le versement de la rémunération : la règle du service fait, par Olivier Négrin, professeur à l’Université Lumière-Lyon II, doyen de la faculté de droit.

(intervention de M. Olivier Négrin)

A.LP – La notion de « principe substantiel » avancée par M. Négrin à propos du service fait me semble très intéressante. Intéressante aussi la différence de traitement qu’il a rappelée entre la fonction publique de l’État et la fonction publique territoriale qui a conservé un minimum de proportionnalité entre durée de la grève et retenues sur traitement. Cette faveur tient aux différences existant entre les deux fonctions publiques. Depuis la réforme de 1983-1984, je considère que la fonction publique territoriale est le « maillon faible » de la construction, car elle n’a pas la culture de son homologue de l’État, les relations des fonctionnaires avec les élus confèrent un autre caractère au principe hiérarchique, les activités y sont davantage parcellisées en emplois et métiers. Ce modèle tend à être favorisé par ceux qui souhaitent dénaturer le statut général actuel. Enfin, comme vous l’avez souligné il y a service fait et service fait et l’homogénéité du service postulée par la règle du trentième indivisible ne vaut que parce que le fonctionnaire a sa force de travail gérée sur l’ensemble d’une carrière professionnelle.

Débat et pause

A.LP – La question des primes des fonctionnaires est de celles qui tourmentent l’opinion publique et les journalistes se chargent d’alimenter les suppositions les plus fantasques à ce sujet. En 1981, à l’occasion d’un déjeuner avec plusieurs d’entre eux, Denis Jeambar, alors directeur du Point m’a avoué que son hebdomadaire faisait une fois par ans sa une sur les primes des fonctionnaires car cela faisait bondir les ventes de l’hebdomadaire de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.

Il est vrai que tout n’est pas clair en ce domaine, et Mme Emmanuelle Marc va nous en entretenir, mais cela ne justifie pas l’ampleur des suspicions. J’ai toujours soutenu, d’une part que la quasi-totalité des indemnités reposent sur des textes réglementaires, d’autre part que nous disposons à ce sujet de beaucoup d’informations, notamment dans les documents budgétaires et plus précisément dans les réponses des ministères aux questions posées par les rapporteurs budgétaires des assemblées, enfin qu’il y a indemnité et indemnité et qu’il ne faut pas tout confondre. Néanmoins, pour en finir (du moins c’est ce que je pensais), j’ai proposé à Pierre Mauroy en 1983 de charger le conseiller maître à la Cour des Comptes Alain Blanchard ,qui était également membre du CSFP, d’un rapport sur la question qui nous éclairerait, non seulement sur la globalité des indemnités servies, mais aussi sur leur dispersion statistique, voire sur certaines indemnités sur lesquelles pesait une suspicion particulière : conservateurs des hypothèques ou trésoriers payeurs généraux, par exemple. Ce rapport a été réalisé et remis en juillet 1984 au Premier ministre Pierre Mauroy. Le 13 juillet, je l’accompagnais dans un avion du GLAM (la seule fois où j’y ai eu recours) pour inaugurer les nouveaux locaux de l’IRA de Lille. Dans l’avion, il me dit : « J’ai reçu le rapport Blanchard, je ne l’ai pas lu, il est dans mon coffre, qu’en penses-tu ? ». Je lui ai répondu que je ne l’avais pas reçu moi-même et il m’a assuré « Je te l’envoie lundi ». Le lundi a du être très occupé car le mardi le Gouvernement démissionnait et je n’ai jamais reçu le rapport Blanchard. À ma connaissance, personne n’a à ce jour rendu compte de son contenu. Le Conseil d’État a, au surplus, décidé que ce rapport n’était pas communicable aux usagers et aux fonctionnaires (CE, 2 décembre 1987, Melle Pokorny, Rec p. 392). Le mystère du rapport Blanchard demeure entier …

La diversité du régime indemnitaire par Mme Emmanuelle Marc, professeure à l’université de Montpellier I

(Intervention de Mme Emmanuelle Marc)

A.LP – Mme Emmanuelle Marc a mis de la lumière dans le clair-obscur du régime indemnitaire qu’elle a évoqué. À la suite de son intervention, je dois sans doute aujourd’hui réviser mon jugement : l’information sur les primes n’est pas si satisfaisante que cela, comme l’a établi la Cour des comptes dans plusieurs de ses rapports. Je veux encore souligner que les indemnités ont souvent servi de réponse des administrations aux revendications de relèvement indiciaire. Donner satisfaction sous forme de relèvements indiciaires évitait les demandes reconventionnelles que des réajustements indiciaires auraient pu entraîner.
II . Les politiques de rémunération dans les fonctions publiques

A.LP – La LOLF est le dernier avatar d’une longue histoire qui combine deux motivations contradictoires : d’une part, une volonté des pouvoirs publics de contenir la dépense publique, d’autre part une ambition de rationalisation des choix budgétaires, cette seconde motivation étant bien souvent mise en avant pour mieux accomplir la première. On a connu dans un passé lointain la Commission de la Hache. Plus près de nous, mais il y a quand même quelques décennies, la Rationalisation des choix budgétaires (RCB) a été à la mode, et j’ai eu la chance d’en être un des acteurs à la direction de la prévision du ministère de l’Économie et des Finances dans les années 1960 et 1970. Cette direction, créée en 1965 par Valery Giscard d’Estaing, était majoritairement composée de gauchistes et de communistes, marxistes et keynésiens, qui ont été séduits par l’opération RCB au point de la traduire RCB pendant les évènements de mai 1968 par « Révolution cubaine au budget », ce qui était, pour le moins excessif. Néanmoins la démarche de la RCB formait un ensemble cohérent et intellectuellement intéressant avec ses analyses de systèmes (transposées du planning-budgeting-system américain), ses budgets de programme et ses études analytiques destinées à éclairer les nœuds de plus grande complexité (c’est dans le cadre de ces études que j’ai conduit en 1976 une étude sur le thème « Immigration et développement économique et social »). Que reste-t-il dans la LOLF de cette ambition de rationalisation ? M. Jean-Luc Albert, sans doute nous le dira, mais force est de constater que le contexte n’est plus celui de la « main visible » et de ses outils pédagogiques. Autre temps, autres mœurs, la rationalité tend aujourd’hui à être chassée de la conduite des politiques finalisées par l’intérêt général. C’est ainsi que, dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), le Conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; le transfert de la direction générale de l’administration et de la fonction publique au ministère du Budget. Ces suppressions venant après l’intégration de la direction de la Prévision dans la direction générale du Trésor et de la Politique économique et, surtout, l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Le nouveau Conseil tenu le 4 avril a, par 166 mesures disparates, mis l’accent, en dehors de toute problématique d’efficacité sociale et de service public, sur la réduction de la dépense publique recherchée à travers le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; l’autre moitié provenant de la révision des politiques d’intervention concernant notamment le logement, l’emploi, la formation professionnelle, la santé et la sécurité. Ajoutons-y aujourd’hui la délocalisation de l’INSEE à Metz, ce qui de l’avis général va contrarier sa mission de service public, la suppression des centres départementaux de Météo France, l’intégration des Archives de France dans une direction générale des patrimoines, etc. On peut donc s’interroger sur la pertinence de ces décisions, marquées par un libéralisme effréné, prises avant la grande crise financière, alors que celle-ci appelle un retour de l’État …

La LOLF et ses conséquences sur la politique de rémunération par Jean-Luc Albert, professeur à l’Université Jean Moulin-Lyon III

(intervention de M. Jean-Luc Albert)

Il n’y a pas de République sans archives – l’Humanité, entretien réalisé par Jacqueline Sellem, 2 décembre 2008

Quel sens donnez-vous au dépôt de vos archives de militant dans le fonds classé du PCF ?
Anicet Le Pors. L’importance que, personnellement, j’accorde aux archives semble rencontrer la même conviction de la part du PCF. Il est indispensable de garder la connaissance sur le passé pour analyser correctement le présent, ses contradictions, ses potentialités. Et surtout, pour éclairer l’avenir, il faut savoir d’où on vient. Cela relève à la fois de la préservation de l’histoire et d’une démarche véritablement scientifique. La politique, aujourd’hui, se nourrit de rumeurs, de petites phrases, de qu’en dira-t-on, de stratégies d’alliances qui donnent une vision myope. Les archives situent une démarche politique dans le temps, non seulement dans le temps passé, mais dans la trajectoire des perspectives. Autrement dit cela oblige à prendre de la hauteur par rapport à une conjoncture qui dans la crise actuelle est particulièrement médiocre au plan politique.

C’est la première fois qu’une personnalité dépose ses archives dans le fonds du PCF alors qu’elle n’en est plus membre….
Anicet Le Pors. Je trouve cela assez naturel. J’ai milité au PCF pendant 36 ans. Même si je l’ai quitté il y a quelques temps, ma vie politique s’est essentiellement située dans la démarche du parti communiste français. J’ai gardé les archives des dix dernières années car elles me sont encore utiles mais, dans un souci de continuité, j’envisage de leur faire prendre le même chemin. Le PCF y a vu un geste symbolique que je n’imaginais pas moi-même et a le souci de lui donner un certain écho. C’est de sa part une réaction profondément politique que je salue, une position à la fois juste et courageuse.

I
l y a quelques temps que ce parti a décidé d’ouvrir ses archives…

Anicet Le Pors. Cela veut dire que les chercheurs peuvent y avoir accès. J’ai participé à la réunion au cours de laquelle, solennellement, Marie-George Buffet a indiqué à Martine de Boideffre, directrice des Archives de France, qu’elle remettait au département de la Seine Saint Denis – puisque cela doit passer par une collectivité territoriale-, les archives du parti communiste français qui, réciproquement, étaient reconnues patrimoine national.

Certains des documents que vous remettez sont-ils attendus par les chercheurs ?
Anicet Le Pors. La période qui est couverte devrait intéresser, pas seulement sur la base de mes témoignages, mais plus généralement. Ne serait-ce que pour porter un regard critique sur toutes ces années de montée en puissance du Programme commun de gouvernement et sur ce qu’est devenue, en particulier, une question comme celle de la propriété publique. Il y a aussi, par exemple, le projet constitutionnel réalisé pour le PCF en 1989. Ce sont des sujets qui restent d’une grande actualité.

En ce moment les personnels du ministère de la Culture qui s’occupent des archives expriment de grandes inquiétudes (2)…
Anicet Le Pors. Prendre soin des archives est un acte profondément politique. Les archives nationales ont été instituées en 1790 par la Révolution française, c’est une dimension importante du combat démocratique. Je pense notamment à ce qu’a écrit le grand juriste et ami qu’était Guy Braibant : « Il n’y a pas d’histoire sans archives…Il n’y a pas d’administration sans archives…Il n’y a pas de République sans archives. » Je pense aussi au travail de Françoise Bosman, conservateur général des archives, qui dirige celles du monde du travail à Roubaix. Et plus près de l’actualité, à Annette Wieviorka qui a mené une grande bataille pour la création d’un établissement permettant une extension des archives postérieures à 1790. Celui-ci devrait voir le jour en 2012, à Pierrefitte, tout près de d’université Paris VIII. Mais il se trouve aujourd’hui télescopé par la révision générale des politiques publiques et les suppressions d’emplois annoncées. Tout comme est mis en cause le principe d’une direction d’administration centrale des archives organisant de manière unifiée tous les éléments de la collecte, du classement, ainsi que les formations associées. La ministre de la Culture prévoit, en effet, d’inclure les archives dans un ensemble plus vaste d’une direction des patrimoines avec les musées, les monuments historiques, l’archéologie, etc. Ce qui ferait perdre aux archives leur identité et en diminuerait la portée politique et démocratique. La volonté générale de régression de la dépense publique se double donc, chemin faisant, d’une volonté politique d’affaiblir tout ce qui participe de près ou de loin du pacte républicain.

 

(1) Notamment Robert Chambeiron, secrétaire général adjoint du CNR, Michel Duffour, ancien ministre, Guillaume Nahon, directeur des archives départementales de Seine-Saint-Denis, Michel Naudy, vice-président de Mars, Roland Perrier de l’UGFF-CGT, Annette Wieviorka, historienne.

(2) l' »Appel pour sauver les archives » a recueilli plusieurs milliers de signatures.

Voeux 2009 d’Anicet Le Pors aux Bretonnes et aux Bretons de L’Ile de France – Bretagne-Ile de France, décembre 2008

 

Généalogiquement vôtre

Remonter aussi loin que possible dans le temps pour connaître les noms et l’état civil de ceux qui nous ont faits est une passion de plus en plus partagée, notamment en Bretagne qui compte les centres généalogiques les plus importants de France. Ils se sont dotés de banques de données informatiques performantes et sont animés par des responsables très actifs. Savoir d’où l’on vient n’est pas seulement une exploration du passé, c’est aussi le moyen de mieux comprendre le présent et de choisir avec plus de lucidité les chemins de l’avenir que nous appelons de nos voeux.

Plonger dans les registres d’état civil paroissiaux et municipaux révèle rapidement la condition souvent dramatique de nos aïeux : le plus souvent paysans pauvres, journaliers, voire mendiants en fin de vie. On ne peut qu’être effaré par l’importance de la mortalité infantile accompagnant souvent des épidémies. On mesure l’ampleur de l’analphabétisme, un grand nombre d’actes présentant la mention « ne sait pas signer ». On aimerait en savoir plus : sur ce qu’a pu être leur vie, sur ce qu’étaient leurs convictions et leurs croyances, sur leurs joies et leurs peines, non seulement à travers les études générales qui existent, mais pour chacun et chacune.

Plus généralement, dans un monde qui a perdu ses repères, il faut accorder la plus grande attention aux archives sous toutes les formes. Elles nous éclairent sur le chemin parcouru par nos ancêtres, elles nous permettent de mesurer leur courage, de reconnaître l’héritage qu’ils nous ont transmis, de le valoriser à notre tour et d’en faire un investissement pour les générations futures. Les Archines nationales sont nées en 1790 sous la Révolution française ; elles sont aujourd’hui menacées par une révision générale des politiques publique qui tend à les dissoudre dans un ensemble dénué de sens. Du passe-temps généalogique à la politique des archives : une même question d’actualité dont j’ai voulu qu’elle inspire mes vœux pour 2009 aux Bretonnes et Bretons d’aujourd’hui en pensant à celles et ceux d’hier.

Fils de Ploucs, de Jean Rohou – tomes I et II – La Pensée

 Jean Rohou, Fils de ploucs, t. I, Le pays, les gens, la vie ; t. II, La langue, l’école. Rennes, éditions Ouest-France, 2005 et 2007, 538 et 603 pages.

Fils de petits paysans finistériens, Jean Rohou ignorait le français en arrivant à l’école. Il est pourtant devenu professeur d’université, spécialiste reconnu du XVIIe siècle. Ce parcours lui a inspiré Fils de ploucs, vaste travail historique et sociologique documenté, relevé d’anecdotes autobiographiques prévu en quatre tomes dont deux sont parus.
Le premier volume montre la diversité des Bretons selon les régions, les époques, les milieux sociaux. L’auteur démonte des mythes (celtitude, matriarcat, « bon vieux temps »), précise l’attitude face à l’alcool, à l’amour et au sexe, raconte comment la guerre de 1914 a conduit son grand-père à se pendre, et comment le curé du village a faussement proclamé la mort de son père.
Le tome II aborde la question sensible des langues régionales restées solides en Bretagne tant que leurs locuteurs ont vécu dans un monde clos, sans voyages, sans touristes (et même sans radio ni journaux à la campagne). Tout a basculé rapidement à la Libération, avec la contribution des intéressés : les parents bretons avaient le devoir d’apprendre le français à leurs enfants, moyen nécessaire pour sortir du sous-développement et du mépris. Le breton allait bientôt disparaître quand des militants ont entrepris la promotion d’écoles bilingues (il reste que si vous dites kenavo, on vous répondra au revoir). Le livre restitue l’état lamentable de l’école primaire jusqu’à la fin du XIXe siècle et son inadaptation aux ruraux jusqu’au milieu du XXe : le français de l’école était inutilisable dans leur vie. Jean Rohou raconte le conflit en Bretagne entre l’école catholique et « l’école du diable » (ses parents furent « excommuniés » pour l’y avoir mis) ; il souligne le dynamisme intellectuel et culturel des Bretons, et surtout des Bas-Bretons, champions de la réussite au baccalauréat.
Clairs et savoureux, critiques et autocritiques, souvent ironiques, parfois douloureux, toujours nuancés et solidement argumentés, ces ouvrages invitent à la réflexion. Ils connaissent un succès remarquable : le t. I a déjà dépassé les 40 000 exemplaires. Un tome III sur la religion est prévu pour l’automne 2009, un tome IV sur la politique pour la fin 2010.

Anicet Le Pors