4 questions à Anicet Le Pors – La Revue de la Mutualité Fonction publique, mars 2009, n° 167

Les services publics sont mis à mal depuis ces dernières années. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

La France a forgé, au cours de son histoire une conception originale des services publics. Très tôt la monarchie a considéré que les affaires du royaume ne pouvaient être traitées par les tribunaux ordinaires. La Révolution française a donné corps à l’idée d’utilité commune. Une école du service public a formalisé la notion à la fin du XIX° siècle. Cela fait partie de notre culture et les Français y sont très attachés. Cette conception est contredite aujourd’hui par les politiques ultralibérales que s’efforce de mettre en oeuvre le gouvernement français à l’instar de la plupart des gouvernements des pays développés. Le fait qu’il y ait en France 5,2 millions de fonctionnaires régis par un statut et non par des contrats, et que plus de 7 millions de salariés exercent leur activité dans le cadre de missions de service public (soit plus du quart de la population active) est contraire à l’option fondamentale des libéraux : « une économie de marché ouverte où la concurrence et libre et non faussée ». Il s’agit donc pour eux de réduire et de dénaturer cette exception française, pièce maîtresse de notre pacte républicain.

Les politiques de l’Union européenne permettent-elles la reconnaissance des services publics ou sont-elles des obstacles à leur développement ?

Un rapport du Conseil d’État constatait, il y a quelques années, que l’Union européenne faisait pire que d’être hostile à l’idée de service public : elle l’ignorait. De fait, les mots « service public » ne figurent qu’une fois dans le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, et encore à propos de la compensation de servitudes de service public (article 93). L’Union européenne a retenu la notion restrictive de « service économique d’intérêt général » (SIEG) qui comme leur nom l’indique, répondent à des critères économiques et considèrent les missions d’intérêt général comme subsidiaires par rapport au respect des règles du marché et de la concurrence. Il y a donc là une contradiction majeure. Cela ne doit pas pour autant nous conduire à négliger les points d’appui dont nous disposons pour promouvoir notre conception du service public : la jurisprudence de la Cour de justice des communautés européennes a, dans plusieurs décisions, reconnu la place des missions d’intérêt général, et les traités eux-mêmes contiennent quelques dispositions qui peuvent être utilisées. J’ajoute que la propriété publique, le secteur public qui est la base matérielle des principaux services publics, n’est pas, dans son principe, condamné par l’Union européenne puisque l’article 345 du traité précité dispose que : « Les traités ne préjugent en rien le régime de la propriété dans les États membres ». Rien n’interdit donc, a priori, l’extension du secteur public.

Compte tenu de la crise économique et sociale actuelle, pensez-vous que des mesures spécifiques en faveur des services publics devraient être prises ?

Il faudrait d’abord et surtout arrêter la politique de démantèlement dont ils sont l’objet avec, en particulier, la Révision générale des politiques publiques  (RGPP) qui n’a qu’un véritable objectif : la réduction des dépenses publiques, ce qui est un non-sens dans la situation de crise financière et économique dans laquelle nous nous trouvons. Cette politique est d’autant moins justifiée que, par exemple, le poids des dépenses de la fonction publique de l’État dans le produit intérieur brut a baissé depuis 2000 et que son poids dans le budget de l’État est stable. On manque en France d’infirmières, d’enseignants, d’aides à la petite enfance comme aux personnes dépendantes ; nombre d’administrations ne disposent pas de moyens suffisants pour accomplir correctement leurs missions (la poste, les transports, la justice, etc.). Une gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences devrait donc être mise en place au lieu de cette stupide règle infondée de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Il conviendrait aussi de respecter les principes républicains sur la base desquels sont fondés les statuts des fonctionnaires et des salariés des services publics.

De votre point de vue, en quoi les services publics constituent-ils une pierre angulaire de l’intérêt général ?

En France, l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers. Nous nous distinguons en cela des économistes libéraux dont la pensée domine les pays anglo-saxons. C’est une notion éminente qui doit être définie politiquement dans le cadre d’un débat démocratique. Les services publics en sont le principal vecteur. La notion était simple à l’origine, le service public était défini par une mission d’intérêt général, servie par une personne morale de droit public et disposant spécifiquement d’un juge et d’un droit administratifs. Leur financement devait être assuré par l’impôt et non par les prix comme sur le marché. Les choses sont devenues plus complexes en raison même du succès des services publics qui se sont étendus à des fonctions économiques et sociales toujours plus nombreuses, à la faveur des crises et des guerres notamment. L’une des conséquences principales est que le contrat a gagné du terrain au détriment de la loi et les contradictions ont été poussées à leur paroxysme, comme je l’ai dit précédemment, dans le cadre de l’Union européenne. Mais nous sommes aujourd’hui, et la crise y contribue, à un moment de l’histoire où s’affirme la communauté de destin du genre humain avec la protection de l’écosystème mondial, la multiplication des échanges de toute nature, qui appellent à la fois une appropriation sociale des problèmes et le développement de services publics à tous niveaux : national, continental, mondial. Le XXI° siècle devrait être l’ « âge d’or » du service public. La France, en raison de son histoire et de son expérience pourrait apporter une contribution essentielle à cet avènement dans une perspective universaliste.

Il n’y a pas de République sans archives – l’Humanité, entretien réalisé par Jacqueline Sellem, 2 décembre 2008

Quel sens donnez-vous au dépôt de vos archives de militant dans le fonds classé du PCF ?
Anicet Le Pors. L’importance que, personnellement, j’accorde aux archives semble rencontrer la même conviction de la part du PCF. Il est indispensable de garder la connaissance sur le passé pour analyser correctement le présent, ses contradictions, ses potentialités. Et surtout, pour éclairer l’avenir, il faut savoir d’où on vient. Cela relève à la fois de la préservation de l’histoire et d’une démarche véritablement scientifique. La politique, aujourd’hui, se nourrit de rumeurs, de petites phrases, de qu’en dira-t-on, de stratégies d’alliances qui donnent une vision myope. Les archives situent une démarche politique dans le temps, non seulement dans le temps passé, mais dans la trajectoire des perspectives. Autrement dit cela oblige à prendre de la hauteur par rapport à une conjoncture qui dans la crise actuelle est particulièrement médiocre au plan politique.

C’est la première fois qu’une personnalité dépose ses archives dans le fonds du PCF alors qu’elle n’en est plus membre….
Anicet Le Pors. Je trouve cela assez naturel. J’ai milité au PCF pendant 36 ans. Même si je l’ai quitté il y a quelques temps, ma vie politique s’est essentiellement située dans la démarche du parti communiste français. J’ai gardé les archives des dix dernières années car elles me sont encore utiles mais, dans un souci de continuité, j’envisage de leur faire prendre le même chemin. Le PCF y a vu un geste symbolique que je n’imaginais pas moi-même et a le souci de lui donner un certain écho. C’est de sa part une réaction profondément politique que je salue, une position à la fois juste et courageuse.

I
l y a quelques temps que ce parti a décidé d’ouvrir ses archives…

Anicet Le Pors. Cela veut dire que les chercheurs peuvent y avoir accès. J’ai participé à la réunion au cours de laquelle, solennellement, Marie-George Buffet a indiqué à Martine de Boideffre, directrice des Archives de France, qu’elle remettait au département de la Seine Saint Denis – puisque cela doit passer par une collectivité territoriale-, les archives du parti communiste français qui, réciproquement, étaient reconnues patrimoine national.

Certains des documents que vous remettez sont-ils attendus par les chercheurs ?
Anicet Le Pors. La période qui est couverte devrait intéresser, pas seulement sur la base de mes témoignages, mais plus généralement. Ne serait-ce que pour porter un regard critique sur toutes ces années de montée en puissance du Programme commun de gouvernement et sur ce qu’est devenue, en particulier, une question comme celle de la propriété publique. Il y a aussi, par exemple, le projet constitutionnel réalisé pour le PCF en 1989. Ce sont des sujets qui restent d’une grande actualité.

En ce moment les personnels du ministère de la Culture qui s’occupent des archives expriment de grandes inquiétudes (2)…
Anicet Le Pors. Prendre soin des archives est un acte profondément politique. Les archives nationales ont été instituées en 1790 par la Révolution française, c’est une dimension importante du combat démocratique. Je pense notamment à ce qu’a écrit le grand juriste et ami qu’était Guy Braibant : « Il n’y a pas d’histoire sans archives…Il n’y a pas d’administration sans archives…Il n’y a pas de République sans archives. » Je pense aussi au travail de Françoise Bosman, conservateur général des archives, qui dirige celles du monde du travail à Roubaix. Et plus près de l’actualité, à Annette Wieviorka qui a mené une grande bataille pour la création d’un établissement permettant une extension des archives postérieures à 1790. Celui-ci devrait voir le jour en 2012, à Pierrefitte, tout près de d’université Paris VIII. Mais il se trouve aujourd’hui télescopé par la révision générale des politiques publiques et les suppressions d’emplois annoncées. Tout comme est mis en cause le principe d’une direction d’administration centrale des archives organisant de manière unifiée tous les éléments de la collecte, du classement, ainsi que les formations associées. La ministre de la Culture prévoit, en effet, d’inclure les archives dans un ensemble plus vaste d’une direction des patrimoines avec les musées, les monuments historiques, l’archéologie, etc. Ce qui ferait perdre aux archives leur identité et en diminuerait la portée politique et démocratique. La volonté générale de régression de la dépense publique se double donc, chemin faisant, d’une volonté politique d’affaiblir tout ce qui participe de près ou de loin du pacte républicain.

 

(1) Notamment Robert Chambeiron, secrétaire général adjoint du CNR, Michel Duffour, ancien ministre, Guillaume Nahon, directeur des archives départementales de Seine-Saint-Denis, Michel Naudy, vice-président de Mars, Roland Perrier de l’UGFF-CGT, Annette Wieviorka, historienne.

(2) l' »Appel pour sauver les archives » a recueilli plusieurs milliers de signatures.

Voeux 2009 d’Anicet Le Pors aux Bretonnes et aux Bretons de L’Ile de France – Bretagne-Ile de France, décembre 2008

 

Généalogiquement vôtre

Remonter aussi loin que possible dans le temps pour connaître les noms et l’état civil de ceux qui nous ont faits est une passion de plus en plus partagée, notamment en Bretagne qui compte les centres généalogiques les plus importants de France. Ils se sont dotés de banques de données informatiques performantes et sont animés par des responsables très actifs. Savoir d’où l’on vient n’est pas seulement une exploration du passé, c’est aussi le moyen de mieux comprendre le présent et de choisir avec plus de lucidité les chemins de l’avenir que nous appelons de nos voeux.

Plonger dans les registres d’état civil paroissiaux et municipaux révèle rapidement la condition souvent dramatique de nos aïeux : le plus souvent paysans pauvres, journaliers, voire mendiants en fin de vie. On ne peut qu’être effaré par l’importance de la mortalité infantile accompagnant souvent des épidémies. On mesure l’ampleur de l’analphabétisme, un grand nombre d’actes présentant la mention « ne sait pas signer ». On aimerait en savoir plus : sur ce qu’a pu être leur vie, sur ce qu’étaient leurs convictions et leurs croyances, sur leurs joies et leurs peines, non seulement à travers les études générales qui existent, mais pour chacun et chacune.

Plus généralement, dans un monde qui a perdu ses repères, il faut accorder la plus grande attention aux archives sous toutes les formes. Elles nous éclairent sur le chemin parcouru par nos ancêtres, elles nous permettent de mesurer leur courage, de reconnaître l’héritage qu’ils nous ont transmis, de le valoriser à notre tour et d’en faire un investissement pour les générations futures. Les Archines nationales sont nées en 1790 sous la Révolution française ; elles sont aujourd’hui menacées par une révision générale des politiques publique qui tend à les dissoudre dans un ensemble dénué de sens. Du passe-temps généalogique à la politique des archives : une même question d’actualité dont j’ai voulu qu’elle inspire mes vœux pour 2009 aux Bretonnes et Bretons d’aujourd’hui en pensant à celles et ceux d’hier.

Fils de Ploucs, de Jean Rohou – tomes I et II – La Pensée

 Jean Rohou, Fils de ploucs, t. I, Le pays, les gens, la vie ; t. II, La langue, l’école. Rennes, éditions Ouest-France, 2005 et 2007, 538 et 603 pages.

Fils de petits paysans finistériens, Jean Rohou ignorait le français en arrivant à l’école. Il est pourtant devenu professeur d’université, spécialiste reconnu du XVIIe siècle. Ce parcours lui a inspiré Fils de ploucs, vaste travail historique et sociologique documenté, relevé d’anecdotes autobiographiques prévu en quatre tomes dont deux sont parus.
Le premier volume montre la diversité des Bretons selon les régions, les époques, les milieux sociaux. L’auteur démonte des mythes (celtitude, matriarcat, « bon vieux temps »), précise l’attitude face à l’alcool, à l’amour et au sexe, raconte comment la guerre de 1914 a conduit son grand-père à se pendre, et comment le curé du village a faussement proclamé la mort de son père.
Le tome II aborde la question sensible des langues régionales restées solides en Bretagne tant que leurs locuteurs ont vécu dans un monde clos, sans voyages, sans touristes (et même sans radio ni journaux à la campagne). Tout a basculé rapidement à la Libération, avec la contribution des intéressés : les parents bretons avaient le devoir d’apprendre le français à leurs enfants, moyen nécessaire pour sortir du sous-développement et du mépris. Le breton allait bientôt disparaître quand des militants ont entrepris la promotion d’écoles bilingues (il reste que si vous dites kenavo, on vous répondra au revoir). Le livre restitue l’état lamentable de l’école primaire jusqu’à la fin du XIXe siècle et son inadaptation aux ruraux jusqu’au milieu du XXe : le français de l’école était inutilisable dans leur vie. Jean Rohou raconte le conflit en Bretagne entre l’école catholique et « l’école du diable » (ses parents furent « excommuniés » pour l’y avoir mis) ; il souligne le dynamisme intellectuel et culturel des Bretons, et surtout des Bas-Bretons, champions de la réussite au baccalauréat.
Clairs et savoureux, critiques et autocritiques, souvent ironiques, parfois douloureux, toujours nuancés et solidement argumentés, ces ouvrages invitent à la réflexion. Ils connaissent un succès remarquable : le t. I a déjà dépassé les 40 000 exemplaires. Un tome III sur la religion est prévu pour l’automne 2009, un tome IV sur la politique pour la fin 2010.

Anicet Le Pors

Dépôt des archives d’Anicet Le Pors dans le fonds classé du PCF

 

 

Réception lundi 24 novembre 2008 à 19 h
Espace Oscar Niemeyer, 2 place du Colonel-Fabien 19ème arrdt.

en présence de

 

Frédérick Genevée membre du Conseil national du PCF responsable des archives

et de Marie-George Buffet secrétaire nationale du PCF

Intervention de Frédéric Genevée

Chers ami(e)s, cher(e)s camarades, cher Anicet,

C’est avec un immense plaisir et au nom de la direction du PCF que je suis chargé d’accueillir ce soir Anicet Le Pors.

Anicet Le Pors a décidé de remettre dans le fonds classé du PCF l’ensemble de ses archives ayant trait à ses activités de militant, d’élu et de responsable communiste.

Cette décision n’est pas anodine et est à mon sens d’une grande portée.

Vous le savez depuis maintenant une quinzaine d’années le PCF a décidé d’ouvrir ses archives à la consultation et de les mettre à la disposition de tous ceux qu’elles intéressent.

Cette politique inédite pour un parti politique nous a conduit à demander le classement de ces fonds par l’Etat. Ce classement a été effectué en 2003 par décret du ministre de la culture.

Ce classement signifie que l’Etat reconnaît l’importance patrimoniale et nationale de ces fonds. Il reconnaît aussi les efforts consentis par le PCF pour conserver ces archives, les ouvrir et les valoriser.

Dans le même temps, nous avons accentué notre coopération avec le Direction des Archives de France et l’ensemble du réseau des archives publiques. Tout en en restant propriétaire, nous avons ainsi déposé nos archives de direction dans un centre public en l’occurrence aux archives départementales de la Seine-Saint-Denis. C’est là aussi un cas exceptionnel dans le paysage politique français.

Les règles de communication que nous avons fixées s’inspirent de la législation sur les archives publiques et depuis cette année nous avons décidé de réduire le délai de communication de 30 à 25 ans.

Aujourd’hui, outre les ouvrages de la Bibliothèque marxiste qui font partie du fonds du PCF, c’est près d’un Km linéaire d’archives papier, mais aussi des enregistrements sonores d’archives de direction, près de 80 fonds personnels qui ont rejoint les Archives départementales et auxquelles vont bientôt venir s’adjoindre plusieurs milliers d’affiches. L’ensemble couvre pour l’essentiel la période 1920-1994 mais plusieurs fonds remontent au XIXes et en fait un ensemble inestimable et d’une extrême richesse.

Cette histoire des archives est une histoire sans fin et le dépôt loin de nous conduire à un désintérêt pour leur conservation et leur valorisation, nous a aussi poussé à accentuer notre quête de nouveaux fonds.

Sont ainsi récemment intervenus entre autres, les dépôts des archives de Madeleine Vincent, de Waldeck Rochet et donc aujourd’hui d’Anicet Le Pors.

Ce dépôt a ceci d’exceptionnel qu’il concerne un militant qui a eu des responsabilités nationales au sein de la direction du PCF, qui fut ministre et qui n’est plus aujourd’hui membre du PCF.

Quelques mots si il me le permet sur la trajectoire d’ Anicet et en espérant ne pas dire trop de bêtises.

Anicet a cette caractéristique qu’il a toujours conduit en parallèle son engagement, le service de l’Etat et la réflexion théorique et intellectuelle.

Venu du catholicisme social, il est d’abord ingénieur à la météorologie nationale, puis chargé de mission à la direction de la prévision du ministère de l’économie et des finances.

Il adhère au PCF en pleine guerre d’Algérie, au lendemain de l’adoption de la constitution de la Ve république et y accède bientôt à des responsabilités importantes : membre du comité central, responsable de sa section économique.

En 1977, il est élu sénateur des hauts de Seine, en 1981 il devient ministre de la fonction publique et des réformes administratives jusqu’en 1984.

Par la suite, c’est dans le domaine du droit et notamment du droit qu’il exerce ses talents en devenant Conseiller d’État 1985-2000. Il déploie aussi une activité dans nombre de commission, remplit de nombreuses missions dont l’unité est peut-être son attachement finalement ancien au sort des gens, des demandeurs d’asile aux précaires.

Les archives qu’il remet aujourd’hui sont la trace de son engagement communiset si fort au service des autres et vont de 1968 à 1992.

Parce qu’Anicet Le Pors a été très tôt sensible au devenir des archives, de ses archives, il avait déjà déposé ses archives ministérielles en 1992 aux archives nationales dans une période où la question de leur préservation n’étaient pas tant à la mode et où les dépôts des archives des membres de l’exécutif et de leur cabinet étaient loin d’être systématiques.

C’est d’ailleurs en tentant de me renseigner sur la pratique en la matière des ministres communistes de 1981-1984 que j’ai pris contact avec Anicet Le Pors et qu’il m a ‘immédiatement proposé la remise de ses archives partisanes.

Pour celui qui prend cette décision, c’est un acte qui n’est pas évident puisqu’il s’agit de se séparer d’une part de sa mémoire- même si les archives en question lui restent évidemment accessibles – et dans le cas présent en les déposant dans le fonds du PCF de reconnaître et assumer une trajectoire.

Il y a quelques années, j’avais dans un colloque exprimé un souci concernant la composition et la nature de nos archives. L’histoire difficile du PCF – jusqu’il y a peu – pour accepter la différence comme un richesse avaient conduit les militants et dirigeants et responsables ayant quitté ou ayant été exclus à déposer quand ils y pensaient leurs archives dans des centres divers : je pense à Tillon à l’IHTP, Marty au CHS…Bien leur en a pris car elles ont été sauvegardées.

Mais cela introduit comme un biais dans leur lecture si on n‘y prend garde : on peut les lire uniquement que comme des documents de militants en désaccord qui auraient été toujours en désaccord, ce qui est loin d’être vrai.

A l’inverse, celles que le PCF détient sont celles de responsables demeurés membres du PCF jusqu’à la fin de leur vie. Elles peuvent donner lieu à une lecture symétrique aux précédentes. Ils n’auraient été en accord.

Dans les deux cas la complexité et les nuances des trajectoires, des choix qui sont toujours à renouveler peuvent nous échapper. C’est dommage pour la compréhension historique, c’est dommage pour la politique.

Avec le dépôt des archives d’Anicet Le Pors, nous rompons spectaculairement avec cette vision déterministe de l’engagement militant et je crois que cela aura un effet sur la lecture des autres fonds qu’ils soient au PCF ou ailleurs et sur les futurs dépôts.

Je m’astreins pour des raisons éthiques à ne pas lire systématiquement les archives qui me sont confiées. Mais les conditions rocambolesques de la récupération des archives dont il est question, sur le parking rouge de la fête de l’Huma, avec l’aide de militants de la FD du Finistère qui y avaient veillé comme à la prunelle de leurs yeux que je remercie comme je remercie la secrétaire de cette fédération Gaelle Abilly qui a contribué à ce dépôt m’ont poussé à les regarder un petit peu.

J’en confirme la richesse : activités militantes, campagnes électorales, activités parlementaires, notes de comités centraux.

Elles sont d’un extrême intérêt et vont permettre d’éclairer nos analyses de périodes essentielles dans l’histoire du PCF : programme commun, participation gouvernementale, départ des ministres communistes, perestroika et transformation du PCF notamment après la chute des régimes de l’est.

Car pour répondre à la question qui sommes nous ?, il faut aussi répondre à celle d’où venons – nous ?

Evidemment comme toutes archives, elles nécessiteront d’être croisées avec d’autres archives sur la même période car Anicet me pardonnera mais aucun fonds, aucune archive n’est parole d’évangile. Ceci dit avec celles-ci, c’est un pas supplémentaire dans la connaissance de notre histoire que nous allons pouvoir faire..

Chers amis, chers camarades,

Une fois encore c’est avec une grande fierté et une grande joie que nous accueillons cette remise d’archives.

Merci, merci Anicet.

 

Intervention d’Anicet Le Pors

Je suis très sensible à l’initiative que vous avez prise d’organiser cette réunion. D’abord parce qu’elle témoigne que vous considérez que la question des archives est une question politique ; je rappellerai que c’est sous la Révolution française, le 12 septembre 1790, qu’ont été instituées les Archives nationales. Ensuite, parce que vous le faites à quelques jours de votre congrès alors que vous avez sans doute bien d’autres préoccupations. Enfin, parce qu’il s’agit d’archives qui correspondent à une période qui a connu le meilleur et le pire et qu’elles ne traduisent sans doute qu’un point de vue particulier mais que vous accueillez néanmoins.

 

Frédérick Genevée a dit les raisons pour lesquelles le PCF tenait à être au clair avec la question de ses archives qui a été longtemps, une question taboue. Ce n’est en effet qu’il y a une dizaine d’années qu’une véritable politique d’ouverture des archives a été décidée. J’ai participé à la cérémonie au cours de laquelle, en présence de ma collègue Martine de Boideffre, directrice des Archives de France, les archives du PCF ont été classées dans le patrimoine national et déposées aux archives du département de la Seine-Saint-Denis.

 

On doit à l’opiniâtreté de Frédérick Genevée que cette politique, voulue par la direction du PCF, ait été conduite avec constance et compétence. Je l’en remercie vivement. Je remercie également la direction du parti communiste et plus particulièrement sa secrétaire générale, Marie-George Buffet, d’avoir créé les conditions de cette rencontre. Je remercie tous ceux qui ont bien voulu honorer de leur présence cette cérémonie avec, si vous me le permettez, une mention particulière pour mon ami Robert Chambeiron, grande figure de la Libération.

Mais je souhaite mentionner également en cette circonstance des personnes, dans notre mouvance ou de nos amis, qui ont joué un rôle dans le cadre plus général de la politique nationale des archives. Je pense en premier lieu à notre ami Guy Braibant, qui nous a quittés fin mai, dont le père déjà avait été directeur des Archives de France, et qui a lui-même beaucoup fait pour que la politique des archives soit une composante du combat pour la démocratie. On lui doit le rapport sur Les archives en France publié par la Documentation française en 1996 qui a largement inspiré la récente loi sur les archives du 15 juillet 2008 comme le reconnaissait, le 1er juillet dernier, le représentant du gouvernement lors du débat à l’Assemblée nationale sur le projet de loi. Guy Braibant a écrit : « Il n’y a pas d’Histoire sans archives … Il n’y a pas d’Administration sans archives … Il n’y a pas de République sans archives. »

Je veux également évoquer le travail colossal, remarquable d’intelligence, réalisé par Françoise Bosman, directrice des Archives nationales du monde du travail, implantées à Roubaix, qui a multiplié, depuis 1993, livres, colloques et initiatives diverses pour faire connaître la réalité des conditions matérielles et morales des travailleurs au cours de l’histoire. J’ai aussi une raison personnelle de lui être reconnaissant puisque, avant d’occuper les importantes fonctions qui sont les siennes aujourd’hui à Roubaix, j’ai eu la chance que ce soit elle qui prenne en charge les 130 gros cartons de mes archives ministérielles, classées avec soin et déposées depuis quinze ans dans les profondeurs de Fontainebleau.

Je pense encore aux efforts d’Annette Wieviorka qui a animé une action soutenue pour que les archives nationales puissent disposer des moyens nécessaires à leur collecte, leur classement, leur accès libre, ce qui a conduit à la décision d’implantation des archives nationales postérieures à 1790 à Pierrefitte, tout près de Paris VIII, projet dont l’achèvement est prévu pour 2012 ; réalisation qui risque cependant d’être menacée aujourd’hui par la Révision générale des politiques publiques qu’entend mettre en œuvre le Gouvernement et le Président de la République et qui risque d’avoir un impact particulièrement négatif sur la politique des archives en France.

En effet, ainsi que le rappelle la professeure Pascale Gonod dans un récent article de l’AJDA, alors que le rapport Braibant, puis ensuite le rapport Stirn en 2005, préconisaient la création d’une « forte direction d’administration centrale » assistée de structures de réflexion, d’impulsion, de coordination et de formation tant des archivistes que des organismes versants, la ministre de la Culture a indiqué au Sénat le 15 mai dernier que, dans le cadre de la RGPP, sera supprimée « une direction entièrement indépendante en ce domaine ». La direction des Archives de France serait absorbée par une direction générale des patrimoines qui regrouperait l’architecture, les archives, les musées ainsi que le patrimoine monumental et l’archéologie. J’indique qu’un « Appel pour sauver les archives » a été lancé par l’intersyndicale de cette administration qui a déjà recueilli 3000 signatures.

Personnellement j’ai toujours eu la chance d’exercer des activités professionnelles qui supposaient des connaissances sur le long terme, qui est dans la nature des archives, soit sous la forme d’actes situés dans l’histoire, soit sous forme de données statistiques. Météorologiste, j’ai appris que la météorologie était la cousine de la climatologie qui ne se conçoit que dans le long terme. Économiste, que la fabrication de modèles macroéconomiques repose pour l’essentiel sur des séries statistiques aussi longues que possible et l’étude des cycles. Juriste, que la jurisprudence administrative prend ses références dans les profondeurs de l’histoire de l’État de droit.

Il en est de même en politique ; ou tout au moins il devrait en être de même. L’analyse marxiste, plus que tout autre en a souligné l’importance en identifiant la succession des modes de production : féodalisme, capitalisme, socialisme, communisme comme sens de l’histoire. C’était trop simple comme en a témoigné l’échec de l’expérience prométhéenne du XX° siècle, mais cela n’invalide pas pour autant la nécessité de remettre sur le chantier le travail de mise en perspective longue, comme le fait à sa manière, par exemple, Marcel Gauchet. En tout état de cause, un tel effort serait également une thérapeutique, nous permettant de nous extraire des jeux médiocres et des stratégies d’alliances sans principes qui constituent trop souvent notre ordinaire.

Quelques mots concernant les archives personnelles dont la remise motive notre rencontre. Je ne les ai pas triées car je pense que les archivistes sont mieux placés que moi pour distinguer ce qui vaut d’être conservé et ce qui peut être éliminé. On peut les découper en trois périodes :

– de 1968 à 1980 : il y a sans doute peu de choses sur 1968, nous n’étions pas très prolixes à l’époque et mes activités étaient alors surtout syndicales à la direction de la Prévision du ministère de l’Économie et des Finances. En revanche, la matière devrait être plus abondante pour tout ce qui touche à la montée en puissance et au contenu de Changer de cap, document qui a précédé pour le PCF, en 1971, l’élaboration du Programme commun de gouvernement. J’ai eu la chance de participer à des réunions avec les représentants du PS et du PRG sur les sujets dont j’étais responsable au parti et qui constituaient les questions sensibles du moment : la politique industrielle et surtout la définition d’un « seuil minimum de nationalisations » dont la réalisation aurait dû, au-delà du changement de cap, changer la vie.

– de 1981 à 1984 : la perspective de l’entrée possible de ministres communistes au gouvernement avait conduit la direction du parti à me demander d’élaborer un rapport sur l’appareil d’État et sur la fonction publique ce qui a été fait avec mon ami René Bidouze qui venait de passer 7 ans à la direction du mouvement syndical CGT de la fonction publique et qui est ainsi devenu, tout naturellement, directeur de mon cabinet en juin 1981. On remarquera que, sur la photo de l’entrée des quatre ministres communistes à l’Élysée le 24 juin 1981, je suis le seul à porter une grosse serviette, parfaitement inutile pour ce premier conseil des ministres, mais qui me sécurisait sans doute à la mesure de son poids. Concernant cette période, il n’y a pas grand chose d’autre, car l’essentiel de mon activité se trouve rapportée dans les archives ministérielles et la direction du parti s’est gardée durant les 3 années de participation de toute pression sur les ministres communistes qui étaient alors plutôt bien vus.

– de 1984 à 1996 : les choses vont bien changer ! Je ne veux pas trop m’étendre sur cette période chaotique et parfois douloureuse, qui a conduit à ma démission du comité central en juin 1993 et à ma démission du parti début 1994. J’en ai d’ailleurs analysé l’essentiel, à partir des archives de cette période, dans un livre paru en 1994 : Pendant la mue le serpent est aveugle. On trouvera quand même dans les cartons de cette période les travaux qui ont conduit à l’élaboration en 1989, pour le bicentenaire de la Révolution française, d’un Projet constitutionnel adopté par le comité central en décembre.

J’ai gardé, pour le moment, mes archives des dix dernières années, car il m’arrive d’avoir encore besoin de m’y référer, mais elles ont vocation à rejoindre, le moment venu, les archives déjà déposées. Et puis, j’ai bien l’intention de donner la même destination à mes archives d’avenir, celles que je produirai au cours des 20 ou 30 prochaines années.

Car contrairement à ce que certains pourraient penser, la réflexion sur les archives n’enferme pas dans le passé, mais constitue une forte stimulation de la réflexion sur la condition humaine, son passé et son présent, mais aussi son avenir : savoir d’où l’on vient, pour choisir où aller en toute lucidité. Dans cet esprit, qui est celui des archives, je consacre une partie de mes loisirs à une discipline connexe : la recherche généalogique, qui m’a fait remonter jusqu’à la fin du 16° siècle dans quelques cas et me pose bien des questions auxquelles, malheureusement, faute d’archives, je ne peux répondre car en ce domaine on est souvent contraint de plaquer les arbres généalogiques singuliers sur des connaissances historiques générales qui n’apportent pas d’informations directes sur les personnes dont on a ressuscité les noms et les dates d’état civil. Ainsi, l’exemple d’un de mes ancêtres du début du 18° siècle dont l’acte de mariage indique qu’il est cultivateur, mais que son acte de décès qualifie de mendiant. Peut être un revers de fortune ? Mais alors, pourquoi l’acte de décès de sa femme, morte deux ans plus tard mentionne-t-il qu’elle est toujours cultivatrice ? Peut-être l’a-t-elle mis à la porte et est-il mort dans un fossé ? Faute d’archives familiales (son acte de mariage mentionne : « ne sait pas signer ») nous ne le saurons jamais, mais la question reste posée. Mes archives sont alors peut être la compensation inconsciente de ces carences ancestrales …

 

Marc Sangnier, l’aventure du catholicisme social – Denis Lefèvre, Éd. Mame, octobre 2008

Extrait p. 264-265

Anicet Le Pors, de Jeune République au PC

Plus étonnant a priori apparaît l’engagement d’Anicet Le Pors qui sera de 1981 à 1984 l’un des quatre ministres communistes du gouvernement Mauroy, à Jeune République, au début des années cinquante. Mais il fut un temps où la JOC produisait nombre de cégétistes, voire de prêtres ouvriers, syndiqués à la CGT. D’ailleurs, le communiste Claude Quin, qui fut patron de la RATP entre 1981 et 1986, a milité dans sa jeunesse à la JOC !

Anicet Le Pors est issu d’une famille bretonne du nord du Finistère, émigrée en région parisienne en 1929. Même si sa famille a cessé toute pratique religieuse, le jeune Anicet Le Pors participe au patronage et au catéchisme. Au collège Arago, il se lie l’amitié avec Émile Marcus, futur archevêque de Toulouse, qui tente de l’amener au séminaire d’Issy-les-Moulineaux. « Il avait espoir que je fasse comme lui », confie Anicet Le Pors, dont les premiers engagements politiques seront dans la mouvance du catholicisme social.

La contagion, écrit Anicet Le Pors dans Éloge de l’échec, d’une part de la forte imprégnation catholique qui était celle de la plupart des familles bretonnes émigrées en région parisienne, alors même qu’elles avaient cessé toute pratique religieuse, et, d’autre part le sentiment d’injustice qui marquait la condition ouvrière de ces familles, m’ont tout d’abord tourné vers le christianisme social dans l’orientation développée par le Sillon de Marc Sangnier au début du siècle.

Anicet Le Pors adhère à la CFTC, puis à Jeune République. Il s’abonne à Esprit et Témoignage chrétien, participe à des colloques sur la décolonisation. À l’époque, il est nommé au Maroc. Il propose ses services au clergé local pour faire le catéchisme aux enfants des familles françaises.

« Mais je m’aperçois rapidement que les uns et les autres se situaient sans état d’âme du côté de ceux qui souhaitaient le maintien du protectorat français au Maroc, alors que je m’étais rangé aussi résolument dans le cas favorable à l’indépendance. À distance, je commençais aussi à m’intéresser à la vie syndicale ; son côté pratique, l’exigence d’efficacité qu’elle impliquait me séduisaient. La lecture deTeilhard de Chardin – notamment Le Phénomène humain – combinant démarche matérialiste et spiritualité, me sembla autoriser la fréquentation du marxisme. »

Anicet Le Pors adhère à la CGT. Et au lendemain du référendum sur la Constitution de la V° République, le 29 septembre 1958, il adhère au parti communiste. « J’avais de nombreux griefs à son encontre, notamment son soutien à l’intervention soviétique en Hongrie deux ans plus tôt. Mais le PCF était le seul parti à s’être opposé à ce que l’on considérait alors comme une menace de pouvoir personnel, voire de fascisme ; c’était donc plutôt une régularisation administrative. »

Passant de Jeune République au PC, et de la météorologie nationale à la prévision économique, Anicet Le Pors devient responsable de la politique industrielle au ministère des Finances et l’expert du PC sur ces questions. Il entre dans le deuxième gouvernement Mauroy en 1981 comme ministre de la Fonction publique. Par la suite, il s’oppose à la direction du parti communiste et en démissionne en 1994. « J’avais une manière d’être qui n’était pas comme les autres. Les camarades du PC me disaient : « On voit bien que tu as fréquenté les cathos ». Georges Marchais, cela le déroutait. Je jouais un peu le rôle de fou du roi, j’étais à ses yeux un drôle d’animal. Je suis sûrement celui qui l’a affronté le plus durement. » Mais, des quatre ministres communistes, il est sans doute celui qui a gardé les meilleures relations avec ses anciens camarades. Peut être l’esprit « catho » de son enfance ?

Emma Hillion – Bretagne-Ile de France, octobre 2008

 

Départ de deux résistants

emma2.1222029901.jpgEmma Hillion est décédée à 82 ans le 10 septembre à l’hôpital de Guingamp. Originaire de Mael-Pestivien elle s’était engagée à quatorze ans dans la Résistance comme agent de liaison d’un maquis très combatif de l’Argoat, partageant son combat avec Roger Hillion qu’elle épousera. Elle partira ensuite à Nanterre où elle déploiera une intense activité militante syndicale et politique au sein de la municipalité. Elle sera également très présente dans les associations d’anciens résistants. C’était une forte personnalité nanterrienne très connue pour son indépendance d’esprit et son franc-parler. Elle s’était retirée il y a quelques années dans sa région natale. Son ami, Anicet Le Pors, a prononcé son éloge funèbre en l’église de son village natal.

patru_2.1222699647.jpgQuelques jours plus tard, le 16 septembre, est disparu également, à 83 ans, leur ami Georges Patru, de Nanterre, également ancien résistant dans la région du Centre. Par amitié, il avait participé à plusieurs reprises aux banquets de l’Union des sociétés bretonnes de l’Ile de France.

Mutation dans le travail social – AEMO/ARPE, Versailles, 16 juin 2008

 

Service public et missions de service public, enjeux
(schéma)

Point de départ proposé, la loi n° 2002-2 du 2 janvier 2002 m’apparaît d’une grande généralité dans les missions et quelque peu bureaucratique dans l’organisation qu’elle propose : nouvelle Carte de l’action sociale et familiale, Conseil de la vie sociale, Charte sociale, Schéma d’organisation sociale et médicosociale au niveau national et départemental, Conseil supérieur des établissements et services sociaux et médico-sociaux, etc. D’où une difficulté à m’insérer dans une réflexion qui se cantonnerait dans ce cadre.

Mais il est aussi proposé de « s’arrêter un moment » sur les évolutions plus générales actuelles concernant les missions du secteur et la situation des professionnels qui les assument, « compte tenu du lien dorénavant extrêmement étroit entre (votre) secteur associatif et les collectivités locales », considérées sous l’angle statutaire des personnels dans ses relations avec les notions d’intérêt général et de service public.

1. Une situation de crise, de décomposition sociale profonde

1.1. La crise de l’individualité

– les incivilités : perte d’identité historique des jeunes, Sébastien Roche (tolérance, désertion de la gauche, réassurance, renoncement).
– les symptômes : jeux-sectes, abstentions-grèves, Tchernobyl-vache folle…
– la perte des repères : relativisation de l’État-nation, dénaturation de la notion de classe, bouleversements géographique et spatiaux, évolution des mœurs, affaissement des idéologies messianiques (théorie néo-classique, État-providence, marxisme).

1.2. La crise des représentations

– la crise de la forme parti : associations de fait, la remise en cause de leurs caractéristiques, affaiblissement de la bipolarisation classique, la diversification des contradictions.
– l’altération des médiations : services publics (école), assemblées élues, églises, famille, médias.
– la crise du mouvement associatif : depuis loi de 1901 intervention largement hors du social, instituées en groupes de pression, contournement des règles de la comptabilité publique et du statut général, symptômes de crise.

1.3. La crise de la citoyenneté

– la citoyenneté « à la française » (Sophie Duchesne).
– la constitution du « génome de citoyenneté ».

2. Le retour nécessaire sur les notions d’intérêt général et de service public

2.1. La conception de l’intérêt général

– intérêt général et optimum social : la « préférence révélée des consommateurs ».
– intérêt général en droit positif : liaison au principe d’égalité, compétence du politique, pas de déséquilibre public-privé, présence multiforme dans la jurisprudence administrative.

2.2. La crise du service public

– une notion simple devenue complexe : incarnation dans de hauts personnages, distinct de la somme des intérêts privés, principes, impôts, prérogatives, hétérogénéité croissante, le contrat contre la loi.
– service public et construction européenne : ignorance, logique essentiellement économique, secondaire par rapport au principe de concurrence, SIEG et SIG, jurisprudence plus favorable.
– l’importance de l’existence d’un secteur public, notion d’appropriation sociale.

3. La fonction publique comme enjeu politique majeur

3.1. La conception française de la fonction publique

– la longue histoire du statut général des fonctionnaires : statut-carcan, 1946, 1959, 1983-1986.
– les principes fondateurs et la fonction publique « à trois versants » : égalité, indépendance, responsabilité.

3.2. Le statut général des fonctionnaires attaqué de front

– une offensive menée de longue date : loi Galland du 13 juillet 1987, La Poste-France Télécom en 1990, Rapport du Conseil d’État en 2003, lois de modernisation et sur la mobilité.
– le livre blanc de Jean-Ludovic Silicani : les valeurs, le contrat contre la loi, le métier contre la fonction, la performance individuelle contre l’efficacité sociale.

4. Le sens de la révision générale des politiques publiques (RGPP)

4.1. Le sens de la RGPP

– objectif central : la réduction de la dépense publique, outre la satisfaction des usagers et la valorisation des fonctionnaires.
– une méthodologie déficiente : ni la RCB ni la LOLF.
– l’obstacle : l’importance des personnels sous statuts : 5,2 millions de fonctionnaires, 7 millions d’agents du service public (plus du quart de la population active).

4.2. L’opportunité d’une contre-offensive

– appui sur les principes : du service public et de la fonction publique.
– propositions de réformes : gestion prévisionnelle des effectifs, reclassements indiciaires, mobilité, évaluation, égalité hommes-femmes, etc.
– vers un statut du travail salarié ? des saisonniers aux fonctionnaires.

5. Le XXI° siècle, « âge d’or » du service public ?

5.1. La mondialisation n’est pas seulement celle du capital.

– se placer sur le terrain de l’histoire, de la science, de la démocratie.
– mondialisation du capital + immanence des droits de l’homme + croissance de l’en-commun.

5.2. L’exigence de services publics au niveau mondial

– conscience de la finitude de la planète.
– les biens publics : écosystème, eau, ressources du sol et du sous-sol, biens et services, etc.
– les services publics dans la recherche commune d’universalité.

Hommage à Jean Fourré – Église Saint-Roch, 16 mai 2008

Il est triste de quitter Jean FOURRÉ. Il est triste qu’il nous ait quitté. Et pourtant évoquer Jean FOURRÉ n’incline pas à la tristesse.

Pour peu que l’on ait eu la chance de le fréquenter en quelques occasions et d’avoir eu avec lui les longues conversations qu’il affectionnait, on comprend aisément cette contradiction.

Car Jean FOURRÉ était non seulement un grand commis de l’État, comme on dit, mais aussi un homme d’une grande culture, d’une expérience multiforme, d’une délicate sensibilité. On se demandait parfois quel pays il avait bien pu ne pas visiter, tant il connaissait de détails de sites, d’histoires, de coutumes, de circonstances baroques, de spécialités culinaires étranges. Il était d’une nature plutôt réservée, modeste il ne se mettait pas en avant de lui-même, mais dès qu’il avait la parole, on ne la lui reprenait pas si facilement, non parce qu’il s’imposait, mais simplement parce qu’il était intéressant et drôle, et qu’il avait le secret des anecdotes à rebondissements, enchaînées avec une certaine emphase qui en accusait le trait.

Ce n’est là qu’un aspect limité de sa personnalité, car je ne sais pas ce que savent plus intimement sa famille, ses proches. De cela je ne peux évidemment rendre compte, ils le vivent aujourd’hui douloureusement dans leur for intérieur. Mais je peux leur dire qu’ils ont eu la chance de partager la vie d’une personne hautement estimable et qu’ils doivent trouver dans la présence ici de nombre de ses collègues et amis du Conseil d’État et des autres instances où il a exercé son activité professionnelle, un témoignage d’affection dont j’espère qu’il pourra atténuer leur peine.

C’est une coutume de rappeler en ces circonstances ce qui a constitué la trame de l’activité professionnelle et sociale de l’ami disparu. Je ne peux en retenir que l’essentiel, qui est cependant impressionnant.

Entré à l’École nationale d’administration en 1956, Jean FOURRÉ choisira le Conseil d’État à la sortie. Mais il ne l’intégrera effectivement qu’en 1959 après avoir passé quelques mois en Algérie en position hors cadre auprès du Président du Conseil des ministres « à l’effet de servir les administrations publiques d’Algérie ».

Puis, au temps où la « planification à la française » était à son apogée, il sera en 1959 et 1960, comme rapporteur spécial, de l’aventure du Comité Rueff-Armand chargé d’examiner « les situations qui constituent un obstacle à l’expansion de l’économie française ». Dans le même temps, jeune auditeur, il assurera ses fonctions de rapporteur à la section du contentieux et au Centre de coordination et de documentation du Conseil d’État. Il sera nommé maître des requêtes en 1964.

Au cours des voyages que nous avons faits ensemble, il m’a souvent parlé d’une expérience qui l’avait beaucoup intéressé de 1964 à 1966 : la direction des études à l’École de droit et d’administration de Léopoldville dans l’ancien Congo Belge qui venait d’accéder à l’indépendance. C’était pour nous un sujet d’échange puisque j’y avais travaillé également à la même époque mais que nous ne nous étions pas rencontrés.

À son retour en France, il sera affecté conjointement à la section du contentieux et à la section sociale où il ne restera que peu de temps, car après avoir fait son mai 1968 à l’Institut des hautes études de défense nationale, l’IHEDN, commencera pour lui une succession de passages en cabinets ministériels : auprès du Garde des Sceaux, René Capitant, en 1968-1969 ; du secrétaire d’État auprès du Premier ministre, Jacques Baumel, de 1969 à 1972 ; puis au cabinet du ministre du commerce et de l’artisanat, Yvon Bourges, en 1972-1973 ; puis encore au cabinet du secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires étrangères, Jean-François Deniau, en 1973-1974, fonction qu’il prolongera comme membre de la cellule de gestion chargée des problèmes de coopération au ministère des Affaires étrangères. Il en a tiré une expérience étendue et diversifiée du fonctionnement de l’appareil d’État dont il parlait assez peu, sauf lorsqu’on le sollicitait, ce qui m’est arrivé assez souvent.

Il aura passé néanmoins une grande partie de sa carrière au sein du Conseil d’État où il a rempli les tâches contentieuses qui sont le commun des membres du Conseil, notamment à la 7° sous-section de la Section du contentieux, mais aussi comme rapporteur près la Cour de discipline budgétaire et financière, ainsi que commissaire du gouvernement à la commission spéciale de cassation des pensions. Nommé conseiller d’État en 1983, il sera rapporteur à la section des finances du Conseil d’État à partir de 1987.

Son intérêt pour la chose militaire (il était colonel de réserve et chacun sait qu’il aimait porter des chemises kaki réglementaires) l’avait fait nommer chef de la section des affaires civiles et générales à l’IHEDN en 1977, et président de la commission interministérielle des formes civiles du service national en 1993, fonction dans laquelle il sera reconduit en 2000.

Mais sa riche expérience le conduira également à occuper des postes de représentation et de responsabilité dans une multitude d’organismes : ainsi il sera nommé président du conseil d’administration de la Caisse de retraite et de prévoyance des clercs et employés de notaires en 1985, président du conseil d’administration de l’hôpital Saint-Maurice également en 1985, membre du Conseil des impôts en 1989, président de la Commission de contrôle des assurances de 1995 à 2001, président de la Commission du contrôle des mutuelles et des institutions de prévoyance de 1997 à 2001.

Ce qu’on sait moins c’est que Jean FOURRÉ s’était aussi intéressé à la chose municipale en étant élu adjoint au maire de Beaulieu-sur-Mer dans les Alpes Maritimes de 1983 à 1989.

Enfin, et je trouve que cela lui allait bien : il avait été nommé en 1999, membre du Comité national pour le passage en l’an 2000. Je ne le savais pas et regrette beaucoup de ne pas avoir pu lui demander comment il avait vécu cette expérience victorieuse.

Jean FOURRÉ était titulaire d’un master of Arts de la Clark University. Il était Officier de la Légion d’honneur, Commandeur de l’ordre national du Mérite, Officier des Palmes académiques et médaillé des services militaires volontaires.

Cet itinéraire, Jean FOURRÉ ne l’avait sans doute pas entièrement prévu ; il aurait pu en emprunter d’autres, tant il était curieux de tout. Parmi les nombreuses images qui me reviennent en mémoire en ces circonstances, je veux en retenir deux.

La première se situe dans la bibliothèque du Conseil d’État où nous avions l’habitude de travailler tous les deux, généralement en face-à-face sur les grandes tables brunes qui s’y trouvaient à l’époque. La simplicité de son abord et sa compétence reconnue me l’avaient fait choisir comme conseil, avec un autre ami disparu Bernard TRICOT, lorsque je rencontrais des difficultés dans l’étude d’un dossier. Je l’interrompais dans son propre travail pour lui poser une question. Il laissait alors son stylo, se renversait sur sa chaise, prenait son inspiration le regard levé sur un horizon indéterminé, et commençait par une phrase qui situait mon problème au niveau convenable : « D’abord, clarifions la situation ! ». Il me donnait l’impression que, le premier, je venais de soulever une question majeure du contentieux administratif et qu’il m’était par là reconnaissant de lui faire jouer les premiers rôles dans sa solution. C’était aussi un excellent connaisseur du droit de la fonction publique et il m’est arrivé souvent de le consulter à ce sujet.

La seconde image vient d’Égypte, en 2000, au cours de l’un des nombreux voyages organisés par l’Association des membres du Conseil d’État que nous avons faits ensemble. Il visitait les sites avec son épouse, Hélène, alors mal voyante, et il était particulièrement touchant de l’entendre lui détailler tout ce que nous voyions, avec une infinie précision et une constante délicatesse, en ajoutant des compléments de son cru, tout en prenant, comme il le faisait chaque fois, une quantité de notes d’une écriture fine, assortis de croquis sur de petits carnets, appelés Moleskine, c’est lui qui me l’a appris. Sa présence comptait beaucoup dans ces voyages. L’une des premières questions que l’on se posait lorsqu’ils étaient envisagés était : « Est-ce que Jean FOURRÉ vient ? ». Car c’était pour chacun la promesse de moments de gaîté assurés, comme par exemple en Éthiopie lorsqu’il nous racontait qu’il avait été reçu une fois par l’Empereur Hailé Sélassié, deux lions rugissants à ses côtés, et qu’il avait compris de ce jour pourquoi il fallait prendre congé de l’empereur en sortant à reculons. Et je passe sur quelques espiègleries qui n’étaient pas de notre âge, mais dans lesquelles nous étions complices.

On comprend dans ces conditions que son départ mêle à la tristesse du deuil la remontée du souvenir de moments heureux, voire de franche gaîté, dont il était la cause.

C’est dans cet esprit que je présente mes condoléances personnelles à sa famille et à ses proches, certain d’être aussi le porte parole de tous les collègues et amis qui ont connu ce compagnon attachant, ce collègue valeureux, cet homme véritable.

COMMENT PEUT-ON ÊTRE LÉONARD ? – Bretagne-Ile de France, février 2008

« LE LÉON » Histoire et Géographie contemporaine par Louis Élégoët

Les Léonards ont souvent été marqués par ce que Louis Élégoët appelle une « identité négative » que leurs voisins se sont chargés de stigmatiser, mais que les Léonards eux-mêmes ont entretenue en raison de leur relatif enclavement et de l’usage quasi-exclusif, en milieu rural, d’une langue qu’ils ressentaient comme un signe d’arriération. Le maire de Lambézellec, les visant particulièrement, dit à leur sujet en 1839 : « Le paysan armoricain est ce qu’on appelle un arriéré ; il est plus vieux de trois siècles ; à certains égards il est encore au Moyen Âge ». À la même époque, Edouard Corbière est plus abrupt encore après une visite en Léon : « Il est honteux que la France au XIX° siècle ait encore des sauvages ». Le Léonard n’a pas très bonne réputation aux yeux des Trégorois et des Cornouaillais ; ils plaisantent sur celui-ci qui « porte un chapelet dans une main pendant que l’autre fouille dans la poche du voisin ». Il est vrai qu’il le leur rend bien, opposant un mépris définitif à ces mécréants dont la foi est si mal assurée. Louis Élégoët, dans un magnifique ouvrage, bien documenté et abondamment illustré d’une iconographie recherchée, tente une définition plus objective : « …austère, plutôt grave, discipliné, respectueux de la hiérarchie comme de l’ordre établi et attaché à la religion et au clergé. Il se présente à la fois comme économe de son temps, de son argent et de ses paroles ». Et il complète le portrait en remarquant : « À la différence du catéchisme français, le catéchisme breton insistait sur la valeur rédemptrice du travail » (1).

Une longue histoire

Il n’est pas certain que les jeunes du Léon se reconnaissent aujourd’hui sous ces traits, mais il ne devrait pas leur être indifférent d’apprendre qu’il sont, sur cette dernière marche de la Basse Bretagne, l’aboutissement d’une longue histoire. Cette terre bordée par la mer au nord et à l’ouest, à l’est (Haut Léon) par les abords de Morlaix et au sud-est par les contreforts des Monts d’Arrée, n’existe pas d’hier. On y a retrouvé des instruments de pierre, des « bifaces », remontant à 350 000 ans. 2 000 ans avant notre ère, on y fabriquait des haches en cuivre, des objets en bronze, le cuivre venant d’Espagne, l’or d’Irlande, l’argent d’Andalousie. Les premiers Celtes s’y installent huit siècles avant notre ère, rameau du groupe indo-européen dont le berceau était en Ukraine. Les premières cités sont créées après la défaite de Vercingétorix, l’Armorique dépend alors de l’une des trois régions de la Gaule, la Lyonnaise, chef-lieu Lyon. Isolement tout relatif donc, car les courants migratoires dans les deux sens ne cesseront pas, certes avec beaucoup d’inégalités des flux, tout au long de cette histoire. Cela dit aussi pour relativiser certains intégrismes identitaires d’aujourd’hui.

Sous la protection des seigneurs 

Si le Léon a bien changé, il présente encore de nombreuses traces de son passé. Les Celtes s’y installent par groupes successifs du V° au X° siècle. La christianisation commence. Les lieux paroissiaux prennent le nom de plou (peuple, du latin plebs). De nombreuses croix bordent les chemins ; beaucoup sont toujours en place. Jusqu’au XVIII° siècle, périodes noires et périodes de relative prospérité vont alterner. Les Léonards, comme dans l’ensemble du monde féodal, vont se placer sous la protection de seigneurs. La majorité de la population est composée de paysans, métayers ou serfs. Les périodes d’épidémie et de disette vont revenir périodiquement, provoquant d’importantes vagues de mortalité, avec par exemple une régression d’un quart de la population de 1380 à 1430. Les inégalités sont fortes, aussi bien parmi les paysans qu’au sein de la noblesse, certains nobles étant même réduits à exercer des métiers « ignobles », tels que tailleurs de pierre. Le clergé est très nombreux, mais de médiocre qualité. Bien des prêtres sont jugés ignares, alcooliques, beaucoup vivent en concubinage. Dans un contexte aussi désespérant, la hantise de la mort et de l’au-delà est très forte.

L’âge d’or du lin et du blé noir

Toutefois, le Léon connaît un âge d’or aux XVI° et XVII° siècles, grâce principalement à la fabrication de toiles en lin, mais aussi au développement de la culture du blé noir (sarrazin), à la décision de Colbert de développer le port de Brest, à l’immigration de populations venues de Normandie et de la région parisienne, à l’essor du transport maritime. L’emprise du clergé se renforce, mettant en place ce que l’on a pu considérer comme une véritable « civilisation paroissiale » stimulant, la prospérité aidant, une création artistique religieuse d’une densité sans équivalent en France, sous la forme notamment d’enclos paroissiaux. Le XVIII° siècle sera sombre avec un début de décadence de l’artisanat toilier, les épidémies, les famines et la dégradation des relations entre les nobles et les paysans d’une part, entre les bourgeois et les nobles d’autre part. Brest, apparaît comme une enclave « française » en Léon ; des bourgeois venus d’ailleurs s’y installent. Alors que la campagne reste arriérée, on parle français en ville et on y est sensible aux philosophes des Lumières ; en fait, deux civilisations se côtoient. Mais la dominante reste la forte emprise du clergé, désormais mieux formé et agissant sous l’autorité d’évêques à forte personnalité dont l’autorité est considérable sur toute la vie sociale.

Des députés au Club des Jacobins

La révolution des Bonnets rouges en 1675 aura peu d’incidence dans le Léon et Louis Élégoët ne s’étend pas sur la période de la Révolution française, peut être parce qu’elle n’a pas eu sur place autant d’effets directs que dans d’autres régions. Pourtant il souligne que la rédaction des cahiers de doléances y a été très active et que les députés léonards envoyés avec enthousiasme aux États généraux de Versailles en avril 1789 ont développé une belle activité au sein du Club breton (qui se fondra ultérieurement au sein du Club des Jacobins). C’est surtout la vigoureuse opposition à la Constitution civile du clergé qui marquera la période : 89 % des prêtres léonards refuseront de prêter serment (contre 45 % dans l’ensemble de la France) et des révoltes se produiront en 1793, vite matées (mais sans grand dommage) par des troupes venues de Brest, ce qui laissera néanmoins des traces. Le Léon connaîtra ensuite, tout au long du XIX° siècle et jusqu’au milieu du XX° siècle, une longue régression due à l’enclavement, à la surpopulation et à l’effondrement de l’artisanat textile qui ne sera compensé par aucune industrialisation significative. Malgré certains progrès techniques en fin de période dans l’agriculture (batteuse, écrémeuse), le pays accumulera un important retard dans tous les domaines, entraînant beaucoup de misère, une importante mendicité et une forte émigration, en région parisienne notamment, comme on le sait.

« Terre des prêtres »

Ce sous-développement léonard séculaire sera aggravé par la saignée de la première guerre mondiale : 13 000 Léonards seront tués, près d’un quart des appelés (contre 16 % dans toute la France). Paradoxalement, cette guerre sera favorable à une certaine ouverture des populations aux autres et encouragera l’émancipation féminine. Mais le Léon reste avant tout la « terre des prêtres », une sorte de théocratie locale à l’exception de Brest, considérée comme « l’anti-Léon » par le géographe-historien Yves Le Gallo (2). En 1957, 69 % des séminaristes en formation à Quimper proviennent du Léon, alors que sa population ne représente que 40 % du Finistère. Certaines paroisses sont particulièrement prolifiques : 52 % des religieuses du Léon sont issues de cinq cantons qui ne représentent que le quart de la population. Cette emprise cléricale sur la vie sociale pèsera directement sur la vie politique lorsque Léon XIII décidera en 1892 le ralliement de l’Église à la République : les élus seront alors nécessairement désignés par le clergé et les consignes de vote parfois données en chaire. Tout cela explique le choix longtemps dominant de l’ « école chrétienne » dans le Léon, dont on ne saurait dire qu’il soit sans effet encore aujourd’hui.

Le grand chambardement

Si révolution il y a eu dans le Léon, c’est au cours des soixante dernières années. Un chambardement dans tous les domaines. Révolution agricole en premier lieu, avec le soutien de l’État, sous l’impulsion d’un syndicalisme paysan particulièrement vigoureux et d’une action de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC) réussissant un amalgame efficace de la religion, du progrès technique et de la réussite individuelle finalement regardée, à l’instar des pays sous influence protestante, comme un signe d’élection divine. Révolution industrielle et dans le secteur des services, conduisant à une « rurbanisation » étendue. Révolution culturelle bien connue et particulièrement réussie par son ouverture aux autres cultures. Dans le même temps, la pratique religieuse s’effondre, passant de 80 % de pratiquants de la messe dominicale à moins de 10 % dans les localités autrefois les plus pieuses. Un tel bouleversement, dans une période aussi courte ne pouvait manquer de créer un trouble profond : le taux de suicides est deux fois supérieur à la moyenne nationale dans le Léon. Mais on voudra retenir surtout avec Yves Le Gallo cette « ruée vers l’instruction » marquée, en particulier, par la création de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO) en 1970.

Perdu ou sauvé ?

Ce qui me remet en mémoire – que l’on veuille bien excuser ce souvenir personnel mais qui n’est pas sans rapport avec tout ce qui vient d’être dit – cette circonstance où j’étais reçu le 28 janvier 1984 par Yves Le Gallo, précisément, à l’UBO. Il rappelait que Plouguerneau, d’où était natif mon grand père paternel, avait donné cent prêtres au diocèse de Quimper entre 1803 et 1964, et que Plouvien, où j’avais mes origines, n’en avait suscité que douze durant la même période. Il en concluait : « On doit se demander dès lors, comment dans ce pays où l’Église captait, happait les intelligences, il se fait que, porté comme vous l’étiez nécessairement à la méditation, peut être à l’oraison, vous n’avez pas été le treizième homme de Dieu – gwaz Doue – de Plouvien. Votre biographie, que j’ai soigneusement étudiée, donne la réponse : vous êtes né à Paris. Vous étiez donc perdu. D’autres diront : il était sauvé. »

Anicet Le Pors

(1) Louis Élégoët, Le Léon, histoire et géographie contemporaine, Éditions Palantines, 296 p., octobre 2007.

(2) Auteur d’un remarquable ouvrage : Yves Le Gallo, La Bretagne, Arthaud, 1969.