LES RACINES ET LES RÊVES – Éditions du Télégramme (Attention : les articles les plus récents se trouvent à la suite de la présentation de ce livre)

racines_couv.1271711271.jpgEN LIBRAIRIE
(photo René Tanguy : l’Aber Wrach à Beg an Toul, Plouguerneau, Finistère)

Avant propos de Jean-François BÈGE
Jean-François BÈGE, éditorialiste et directeur de la rédaction du quotidien Sud Ouest à Paris de 1988 à 2003 a été pendant onze ans président de la presse accréditée auprès du Premier ministre

I. La Bible et le Capital

II. Au coeur de l’appareil d’État

III. Éloge de la décomposition

IV. Héritage et engagement

V. Le retour du citoyen

Entretien avec Jean-François Bège, 192 pages, 18 euros.

Acteur et témoin de la vie politique française de la Ve République, Anicet Le Pors revient dans cet ouvrage, sur son parcours d’économiste, parlementaire, ministre et conseiller d’État. Il répond avec franchise aux questions du journaliste Jean-François Bège et présente sa pensée à travers le récit d’évènements et d’expériences.
Il confie son attachement au pays des abers où plongent ses racines bretonnes et il évoque les rêves qui ont déterminé ses engagements dans le syndicalisme et la vie politique.
Il raconte son enfance catholique, sa découverte de Karl Marx après Teilhard de Chardin, son militantisme au sein du parti communiste, de l’engagement à la rupture.
Proche de Georges Marchais, écouté par François Mitterrand, Anicet Le Pors retrace sa carrière et analyse avec rigueur les causes du déclin du communisme et les insuffisances du débat politique actuel. Plus intéressé par l’avenir que par le passé, il se penche sur le futur de la citoyenneté, de la fonction publique, des territoires et des institutions dans le contexte de la mondialisation ainsi que sur son rôle de juge du droit d’asile. Une belle invitation à la réflexion.

Voeux 2011 aux Bretonnes et aux Bretons

En écrivant, en compagnie de Jean-François Bège, Les racines et les rêves dont il a été largement rendu compte dans ces colonnes, j’ai été naturellement amené à m’interroger sur mes racines. Si je me fonde sur les mille deux cent ancêtres que j’ai pu recenser au cours de mes recherches généalogiques, leur identification ne fait pas de doute : tous, sans exception sont Léonards. Mais je me suis rendu compte également que cette filiation était loin de rendre compte des influences familiales, religieuses, professionnelles, syndicales, politiques, philosophiques subies ou choisies. Ainsi on peut être naturellement attaché à une représentation par la terre et le sang, mais elle est loin d’expliquer la personne et le citoyen qui se forgent tout au long d’une vie. Cela dit pour que l’attachement à la Bretagne ne soit pas un enfermement, mais au contraire une base , combinée avec d’autres, qui douvre sur le monde et sur les autres qui ont leurs propres racines singulières ; c’est donc une invitation à la tolérance. Et puis il y a les rêves qui, eux, échappent largement à la détermination géographique, à l’imprégnation religieuse et au confinement sectaire. Ils fondent en tout état de cause notre liberté de concevoir une autre société plus juste, plus efficace et plus démocratique ; une société pour le XXI° siècle qui tire les leçons du passé, et notamment d’un XX° siècle volontaire mais qui n’a pas su réunir les conditions de réalisation du rêve d’ émancipation. C’est dans cet esprit fraternel que je souhaite aux Bretonnes et bretons de l’Ile de France la meilleure année 2011  possible.

 

Et, en plus :   http://www.conseil-etat.fr/cde/voeux2011/

Quelle visée communiste pour le XXI° siècle ? – 90ème anniversaire du PCF – espace Oscar Niemeyer – 11 décembre 2010

L’hypothèse socialiste nécessaire à la visée communiste

Le point de départ d’une telle interrogation est nécessairement de porter un jugement sur ce qu’a été la visée communiste du siècle précédent. Je veux simplement rappeler que, selon l’analyse marxiste classique, le communisme était le stade suprême d’un processus historique qui faisaient se succéder des modes de production par dépassement de leurs contradictions et qu’ainsi le communisme était le dépassement du socialisme principalement caractérisé par trois fondamentaux : la propriété collective des grands moyens de production, le pouvoir de la classe ouvrière et de sas alliés, l’émergence d’un « homme nouveau » à la fois acteur et conséquence des transformations structurelles précédentes. Le communisme était alors le stade où étaient surmontées les contradictions qui subsistaient sous le socialisme par : la disparition de classes antagoniques, le dépérissement de l’État, la création des meilleures conditions d’épanouissement de l’homme et de la société tout entière. Dans ce siècle « prométhéen » – l’expression est de René Rémond – ce schéma ne s’est pas accompli. La propriété collective a été accaparée par l’État, le pouvoir de la classe ouvrière s’est fourvoyé en nomenklatura, l’ « homme nouveau » n’a pas émergé. La visée communiste du XXe siècle a donc échoué. Pour ma part, je donne à cet échec un caractère expérimental, dans l’esprit où j’ai écrit il y a une quinzaine d’années Pendant la mue le serpent est aveugle, puis Éloge de l’échec et j’ai intitulé le chapitre central d’un dernier livre Éloge de la décomposition.

Mais on peut aussi partir de l’analyse directe du monde du notre époque. Celle-ci me semble pouvoir être caractérisée comme celle de l’avènement – sans précédent dans l’histoire – d’un « monde commun ». Et ce n’est pas le moindre paradoxe que ce monde commun s’affirme après que se soit effondré le mouvement communiste qui s’en réclamait. Monde commun par l’affirmation de valeurs universelles (la paix, la sûreté, le respect de la dignité humaine, etc.). Monde commun par l’ampleur des processus de globalisation (à commencer par la mondialisation du capital, mais aussi la prise en considération de la nécessité de la protection de l’écosystème mondial, l’organisation de la communication, de la circulation aérienne, etc). Monde commun par l’interdépendance des moyens mis en place (juridiques, politiques, culturels). Monde commun qui transparaît dans le vocabulaire (« Terre patrie » d’Edgar Morin, « Biens à destination universelle » de Vatican II, « Patrimoine commun de l’humanité », ou encore « Manifeste des biens de haute nécessité » des écrivains et poêtes Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant. Simultanément, avec cette révélation d’un exaordinaire potentiel d’humanisation, s’affirme la conscience de l’unité de destin du genre humain. Mais pour autant ce mouvement n’est assorti d’aucune théorisation ni d’aucune stratégie de conduite et de maîtrise.

Ainsi, l’échec conclut la première approche (la visée communiste du XXe siècle) et l’indétermination le seconde (celle de l’émergence du monde commun en ce début du XXIe siècle). Alors « Que faire ? » comme aurait dit un grand ancêtre.

Trois démarches peuvent être observées.

La première s’en tient à la visée communiste XXe siècle sur laquelle il n’y aurait pas lieu de revenir. Cette voie m’apparaît sans issue.

La deuxième est celle de la fuite en avant vers une idée du communisme non identifié, bannissant le moment du socialisme pour cause d’hérédité soviétique. Cette démarche entend fonder sa légitimité sur la célèbre phrase de Marx : « Le communisme, c’est le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses ». Je veux à ce propos rappeler que cette phrase est tirée d’une lettre circulaire de 1879 dans laquelle Marx met justement en garde contre une interprétation dogmatique des modes de production. Sortie de ce contexte, elle-même dogmatisée, cette phrase ne veut rien dire puisqu’elle est applicable à tout gouvernement. Le reproche majeur que l’on peut faire aux partisans de cette démarche c’est qu’elle les dispense de toute proposition sérieuse de transformation structurelle ; c’est donc une facilité.

Entre impasse et fuite en avant je choisis pour ma part de remettre sur le chantier le travail sur le processus, non pas de dépassement mais plutôt de remplacement du capitalisme en crise systémique par un socialisme identifié dans la perspective de cette visée communiste qu’il faut continuer de protéger, même si elle demeure aujourd’hui incertaine quant à son contenu. Reprenons les trois fondamentaux du socialisme précédemment évoqués pour, tirant les enseignements de l’expérience leur donnée sens dans les conditions de notre époque.

La propriété collective des grands moyens de production, d’échange et de financement
est tout aussi importante aujourd’hui que dans les années 1970 où nous proclamions : « Là où est la propriété, là est le pouvoir ! ». Les capitalistes en sont toujours convaincus, mais la proposition a pratiquement disparu ou n’erst formulée que dans une généralité inutile à gauche. Certes, il faut tirer les leçons des expériences en la matière, celle des nationalisations de 1982 notamment, correctement réalisées juridiquement par la loi du 11 février 1982, mais privées de finalités par le tournant libéral amorcé dès 1982, consacré en mai 1983, et coupées de l’intervention des travailleurs puisque la loi de démocratisation du secteur public n’est intervenue qu’en juillet 1983 (soit après le tournant libéral) tandis que les lois Auroux se sont étalées de 19821984. On doit donc en tirer la leçon qu’une appropriation sociale effective – formulation que j’utilise de préférence à la propriété publique – doit nécessairement être articulée à une économie des besoins effective et faire corps avec l’intervention des travailleurs dans la maîtrise de l’outil.

Le pouvoir de la classe ouvrière et de ses alliés
: cette formulation ne peut, à mon avis, être conservée en l’état. Elle était associée aux notions d’ « avant-garde » voire de « dictature du prolétariat » les premières abandonnées. Elle supposait que des moyens de droit soient conférés spécifiquement à la classe ouvrière pour asseoir son pouvoir à l’instar du pouvoir d’État de la bourgeoisie. Une telle conception est indéfendable aujourd’hui. À l’instar de Gramsci qui professait qu’une classe est révolutionnaire si elle est capable de prendre en charge les intérêts de la société tout entière, l État, comme l’intérêt général ou le service public sont des lieux de contradictions qu’il faut savoir investir. Ce qu’appellent les conditions actuelles, c’est que l’on dise quelle est la démocratie institutionnelle que l’on propose. La France dispose d’une riche expérience en la matière (quinze constitutions en deux siècles). Il ne s’agit pas d’élaborer un « projet constitutionnel » complet comme celui qu’avait adopté le parti communiste en décembre 1989 pour marquer le bicentenaire de la Révolution française. Il convient prioritairement de prendre position sur des questions institutionnelles essentielles : quelle démocratie directe (en précisant notamment la place du référendum, généralement de caractère plébiscitaire dans notre pays) ? quelle démocratie représentative (mode de scrutin, parité, cumul des mandats) ? quel exécutif (ce qui suppose aujourd’hui une position très claire sur l’élection du précisent de la République, en en tirant les conséquences). Resterait encore à traiter la question de la subsidiarité entre infra et supranational.

L’homme nouveau n’a pas émergé car il a surtout été considéré comme la conséquence des transformations structurelles et superstructurelles et non comme un objectif en soi. C’est pourquoi il convient de mettre la citoyenneté (plutôt que l’ « homme ») au cœur de la visée communiste. Là également nous avons en France un riche héritage. Des valeurs éprouvées par les luttes : une conception éminente de l’intérêt général, une notion de service public très élaborée, la laïcité à vocation universelle (et qu’il n’est nul besoin de qualifier), le modèle d’intégration fondé sur le droit du sol et l’égalité individuelle des citoyens et des citoyennes qui ne sauraient être enfermés dans des communautés. Nous disposons aussi de moyens de droit et des pratiques : un statut du citoyen avant tout politique (« Ici on s’honore du titre de citoyen et on se tutoie » proclamait-on pendant la Révolution) mais aux dimensions économique set sociales fortes, une démocratie locale active fondée sur de nombreux foyers d’intervention populaire, les références institutionnelles diversifiées que j’ai évoquées. La crise a un effet qui doit être mis a profit : elle renvoie la responsabilité de la recomposition vers le citoyen plutôt qu’il s’en remette par délégation au créateur de génie ou aux appareils. C’est dans cet esprit que j’ai parlé de « génome de citoyenneté ».

Appropriation sociale, démocratie institutionnelle, citoyenneté, tels me semblent être les fondamentaux d’une « hypothèse socialiste » ouvrant la voie d’une « visée communiste pour le XXIe siècle »,

Communisme : mais où est donc passé le socialisme ? – Rochefort, 1er décembre 2010

Communisme, socialisme, les mots sont importants. Mais plus encore qu’on en donne le contenu de manière aussi rationalle que possible. Ainsi que le formulent Jean-Luc Nancy et Jean-Christophe Bailly : « Le communisme, sans doute, est le nom archaïque d’une pensée encore tout entière à venir … Lorsqu’elle sera là, elle ne portera pas ce nom… » (0).

 

L’idée de socialisme connaît aujourd’hui une profonde désaffection à la suite de l’effondrement des pays du « socialisme réel », devant la dénaturation du modèle communiste chinois, en raison de la conversion de la social-démocratie à l’économie sociale de marché. S’il qualifie encore aujourd’hui en France le parti socialiste, ce n’est que par inertie. Le parti communiste français l’a quasiment éliminé de son vocabulaire. On peut y voir sans doute le contrecoup des échecs, à la fin du XXe siècle, des forces qui s’en réclamaient et le sentiment pour beaucoup que le capitalisme l’a définitivement emporté, au moins comme mode de production mondialisé. Cela ne devrait pas dispenser, pour autant, d’une analyse des derniers soubresauts de l’histoire, au regard notamment de ce qui se présentait, pour les uns comme une vision idéologique du bien-être et de la justice sociale, pour les autres comme une démarche scientifique vers un monde nouveau sous l’éclairage du matérialisme historique ; les différentes acceptions étant confondues dans le concept de « socialisme ».

Dans la situation de crise financière qui s’est brutalement aggravée à l’automne 2008 et, plus généralement dans un contexte de décomposition sociale profonde développée depuis plusieurs décennies, cette analyse doit être engagée et la recherche d’une alternative au capitalisme activement reprise. Il ne s’agit pas pour autant de reprendre seulement le raisonnement là où il a été laissé, mais de tirer les enseignements de l’histoire, d’écarter ce qui s’est révélé erroné et de remettre sur le chantier ce qui demeure valide. Cela est d’autant plus important que les forces conservatrices démontrent dans la crise qu’elles sont dépourvues de toute vision stratégique sur l’avenir du monde et qu’elles sont incapables de faire face aux besoins humains qui, de plus en plus, s’expriment au niveau planétaire. Il y a donc là une responsabilité particulière des hommes et des femmes de notre temps, une fois surmontée la déception de l’échec du rêve prométhéen du XXe siècle.

Il est utile, pour l’assumer, de revenir en arrière pour reprendre conscience de la trajectoire et s’interroger sur les difficultés rencontrées. Cette démarche doit déboucher sur l’identification de la situation actuelle, dont il est de moins en moins contesté qu’elle est une situation de crise systémique. Ces préalables sont indispensables pour répondre à la question aujourd’hui trop souvent esquivée : peut-on encore parler d’une perspective socialiste en France et dans le monde ? C’est la responsabilité des forces progressistes de notre temps qui, de ce point de vue, se distinguent radicalement des forces conservatrices. Nul besoin pour ces dernières d’imaginer un autre monde puisqu’elles dominent celui-ci et que la manipulation idéologique dénommée communication leur suffit – provisoirement – pour contenir la montée des colères et des revendications. Pour les forces progressistes, en revanche, il est nécessaire de démontrer en quoi le vieux monde d’exploitation et d’aliénation doit laisser place à un autre type de société, que l’on s’obstinera ici, non sans raisons, à qualifier de socialiste.

1. La trajectoire socialiste

Les origines

Il n’est pas sans intérêt de rappeler que le mot même de socialisme – si l’on écarte des analogies trop anciennes pour être véritablement utiles – est relativement récent : il date des années 1830 et il surgit dans un contexte où le capitalisme s’affirme comme force montante. Le docteur Guépin publie en 1832 un Traité d’économie sociale qui évoque une socialisation par un recours à la propriété collective. Pierre Leroux écrit en 1834 un article dans la Revue encyclopédique intitulé « De l’individualisme et du socialisme ». Robert Owen, en Grande-Bretagne, défend l’idée d’un social system et publie en 1836 le Nouveau monde moral, l’année même où, en France, Louis Raynaud réalise une étude intitulée « Socialistes modernes » consacrée aux saint-simoniens, à Charles Fourier et Robert Owen (1).

Le socialisme d’alors, on le sait, s’est surtout développé à la fois sur le mode utopique et empirique. Sous de multiples versions il est avant tout une protestation contre un système qui, s’il manifeste une réelle efficacité technique et économique, repose sur l’exploitation du plus grand nombre par une minorité. Lui est opposé un autre système qui met rapidement en cause la propriété industrielle comme base de domination sociale, préconise l’association des exploités et une générosité d’inspiration chrétienne qui rompt avec l’état de fait instauré par les religions et la conception statique du monde qui prévalait antérieurement. Le rationalisme est progressivement appelé en renfort dans la définition du nouvel état social désiré. Jusqu’au moment où Marx et Engels affirment, en 1848, la nécessité du passage d’un système à l’autre sur des bases réputées scientifiques dans le Manifeste du parti communiste. Il est symptomatique que ce texte, dont la fulgurance est encore sans égale, consacre de longs développements à la critique des versions du socialisme alors en débat : le socialisme réactionnaire (féodal, petit-bourgeois, allemand ou « vrai »), le socialisme conservateur ou bourgeois, le socialisme et le communisme critico-utopiques – les mots socialisme et communisme n’étant pas alors clairement distingués (2).

Le matérialisme historique

Selon la conception marxiste, l’état de la technique détermine le niveau et l’organisation des forces productives. Celles-ci impliquant une division du travail détermine la nature des rapports de production et l’existence de classes sociales. Le degré de complexité de la société rend indispensable, pour sa coordination et sa direction, la constitution de superstructures appropriées. La combinaison de ces différents éléments définit un mode de production caractéristique de la période historique au sein de laquelle il se forme, s’impose et dégénère. Car les contradictions qui ne manquent pas de se développer au sein de chaque mode finissent par rendre nécessaire le passage à un autre mode. Cette nécessité, pour autant, n’est pas fatalité, car ce sont en définitive les hommes qui font l’histoire. Selon cette dialectique, le matérialisme historique permet de distinguer jusqu’à présent la succession des modes de production suivants : le communisme primitif, l’esclavage, le féodalisme, le capitalisme. Sous le capitalisme, la contradiction fondamentale résulte du caractère social de la production et du caractère privé de la propriété (il s’agit ici de la propriété des moyens de production). L’État comme superstructure soutient les intérêts de la classe dominante, la bourgeoisie, mais doit intégrer également les exigences d’un développement socialisé (les services publics) et les acquis des classes opprimées ; il est donc lui même siège de contradictions résolues par des compromis, toujours précaires, fonction des rapports de forces des classes antagoniques.

La solution des contradictions du capitalisme nécessite le passage à un autre mode de production, le socialisme, dont les trois caractéristiques identifiantes sont : la propriété collective des grands moyens de production, le pouvoir politique de la classe ouvrière et de ses alliés, des progrès démocratiques décisifs pour l’ensemble de la société. Il s’agit plus d’un processus que d’un état stable marqué par la persistance de la division du travail, des conflits de classes aux intérêts opposés, d’un État détenteur d’un pouvoir politique fort (3). Au terme de ce processus peut alors advenir un autre mode de production dont la conception reste largement indéterminée mais qui se distingue du socialisme par la liquidation des survivances qui viennent d’être évoquées et notamment la disparition des classes, l’absorption de l’État par la société, une extension sans précédent des libertés permettant le plein épanouissement de l’individu. Ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire, mais la prospective de la suite apparaît hors de portée.

Réformisme ou révolution

Cette conception du matérialisme historique, schématiquement rappelée, a progressivement influencé la pensée socialiste de la seconde moitié du XIXe siècle, et fortement celle de la majeure partie du XXe siècle jusqu’au déclin puis l’effondrement du bloc soviétique. Trois périodes peuvent être distinguées.

La première s’étend des origines à la première guerre mondiale. Durant les premières décennies, les socialistes agissent dans une grande diversité d’objectifs idéologiques et d’organisations, généralement au sein de petits groupes subversifs et anarchistes, souvent confondus avec les républicains. Ils ne touchent au pouvoir que très brièvement sous la IIe République en 1848 (Louis Blanc) et la Commune de Paris (1871). Sur les ruines de cette dernière se fonde la IIIe République qui permettra à la bourgeoisie de récupérer l’héritage de 1789 mais va permettre aussi aux mouvements socialistes de se structurer en associations et partis, tandis que des avancées sociales sont engrangées, avec notamment le droit de grève (1864) et le droit syndical (1884). Le débat oppose alors les socialistes aux républicains de droite dont les préoccupations sociales ne sont pas inexistantes, mais qui soutiennent que des progrès peuvent être instaurés progressivement par la loi. Les socialistes doivent aussi composer avec des éléments plus radicaux qui ne font pas confiance à la République bourgeoise et prônent la révolution ou l’anarchie. Le conflit majeur oppose alors le marxiste Jules Guesde au socialiste humaniste Jean Jaurès ; il est interrompu par la guerre après une réunification précaire en 1905 au sein de la IIe Internationale donnant naissance en France à la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO).

La deuxième période correspond à l’ « épopée communiste » qui débute avec la révolution bolchevique de 1917 et se termine dans les décennies 1980-1990. Le marxisme s’impose alors comme référence idéologique, ce qui aboutit à la scission du mouvement socialiste, en France au congrès de Tours (1920) et à la création majoritaire du Parti communiste français dans le cadre de la IIIe Internationale (4). La scission a pour effet de renvoyer les minoritaires socio-démocrates vers un réformisme parlementaire et de verser les éléments les plus radicaux dans l’anarcho-syndicalisme. Les oppositions entre réformistes et révolutionnaires sont particulièrement tranchées durant la période. L’installation sur une partie importante du globe – considérablement élargie au surplus après la seconde guerre mondiale – d’un régime clairement anticapitaliste, se présentant comme une continuation des révolutions antérieures, et notamment de la Révolution française et de la Commune de Paris, se réclamant de fondements rationnels convaincants pour une large élite intellectuelle mais aussi ouvrière, confèreront à ce socialisme, réellement établi en actes, un grand prestige. Les compromissions de la social-démocratie renforceront encore l’hégémonie idéologique d’un socialisme révolutionnaire qui anticipera sa perspective avec audace sous le nom de communisme. Cela n’empêchera pas pour autant des rapprochements et des mouvements unitaires temporaires, comme en France sous le Front populaire ou au lendemain de la seconde guerre mondiale.

On peut initier une troisième période au tournant des années 1980 où, pourtant dans un contexte d’aggravation de la crise du système capitaliste, les régimes communistes dépérissent puis s’effondrent sous l’effet d’une économie dirigée inefficace, d’une étatisation sclérosante et d’une perversion de l’esprit révolutionnaire gravement préjudiciable à la démocratie et attentatoire aux droits humains. Pourtant, dans un pays comme la France, l’imprégnation marxiste reste forte : ainsi, en 1981, dans un environnement international de plus en plus tourné vers l’ultralibéralisme (5), l’union des socialistes et des communistes l’emporte sur des bases issues d’un Programme commun de gouvernement, longuement discuté, mais largement influencé par le parti communiste en dépit de la régression historique que celui-ci connaît alors (6). Néanmoins, l’expérience sera de courte durée – un an, de mai 1981 à juin 1982 où est instauré un blocage des salaires et des prix – suivie d’un « tournant libéral » sous direction socialiste en mai 1983. Depuis, le parti communiste a perdu son identité idéologique et n’est plus en mesure d’influencer le courant social-démocrate dont il dépend électoralement. Celui-ci finit – sans doute l’un des derniers dans le monde – à abandonner toute référence au marxisme ou à une certaine radicalité, pour faire allégeance au libéralisme, auquel il ne se propose que d’appliquer une inflexion sociale et écologique .

La trajectoire socialiste semble ainsi se perdre, à ce stade de l’histoire, dans une indétermination surprenante alors que, de toute part, la « socialisation » des activités humaines s’accroît. Certains s’empressent d’annoncer la « fin de l’histoire » ponctuée par la victoire définitive du capitalisme, ou transposent cette histoire sur le terrain éminemment dangereux du « choc des civilisations ». Contrecoup de l’échec d’un XXe siècle prométhéen, la question socialiste ne se poserait-elle plus au XXI° siècle ?

2. La question socialiste

Une crise systémique

La récente crise financière internationale a révélé depuis 2008 une crise profonde du système capitaliste dominant dans le monde. Elle s’était manifestée antérieurement d’autres façons : crise pétrolière et des matières premières, crises financières régionales, conflits ethniques ou nationalistes, poussées d’intégrismes religieux, développement de réseaux maffieux, etc. La crise financière mondiale revêt une signification de plus grande ampleur. Le profit est de plus en plus recherché dans des opérations spéculatives développées au niveau mondial, plutôt que dans la base matérielle de la production. Les politiques d’endettement internes et externes des principales puissances capitalistes, au premier rang desquelles les Etats-Unis, ne cessent d’alimenter le recours à des moyens de financement externes, ceux de certains pays créanciers tout d’abord (Allemagne, Chine Japon), puis plus largement des « investisseurs financiers » mondiaux qui ont fini par constituer un ensemble largement autonome des États qui se trouvent ainsi mis progressivement sous tutelle de ces entités politiquement irresponsables. Les niveaux d’endettement atteints et les taux d’intérêts exorbitants exigés pas ces capitaux apatrides finissent par mettre en péril l’ensemble du système dont la fragilité se révèle dans les pays les plus lourdement endettés et les plus dépendants de la finance internationale. Dès lors, l’intervention des États devient indispensable pour redresser les situations financières les plus compromises et dégager de nouvelles ressources par la mise en œuvre de politiques de rigueur dont les peuples sont appelés à faire les frais. La mondialisation est à l’évidence celle du capital. Elle permet d’étendre à l’ensemble de la planète les mécanismes d’exploitation. Elle accentue des inégalités et est, par là, grosse de risques de conflits meurtriers, voire de nouvelles guerres mondiales

Mais cette mondialisation revêt des aspects très contradictoires. Si la mondialisation du capital retient l’attention, elle a directement pour effet de souligner le caractère global des problèmes rencontrés par les peuples. Le développement inégal accroît les contrastes, permet les comparaisons et rend les inégalités entre pauvres et riches d’autant plus insupportables. Dans l’espace laissé libre par les idéaux faillis du siècle précédent s’exprime le respect indifférencié des droits humains. L’un des aspects les plus contradictoires de l’ultralibéralisme est aussi la constitution de puissances économiques et financières dont l’existence même contredit les postulats de concurrence libre et d’efficacité de l’économie de marché, qui n’a rien de social par nature. La contradiction la plus fondamentale est cependant l’appel à l’intervention de l’État, qu’il s’agisse de l’intervention de l’État dans chaque pays ou des concertations, sommets et coopérations étatiques organisées au niveau des continents ou du monde pour sauver le système. Dans sa définition contemporaine, le capitalisme se renie lui-même dans la crise et avoue ses limites historiques.

En même temps que s’étend la mondialisation du capital on assiste à un extraordinaire développement des forces productives. Tous les domaines de la science sont sollicités et se développent en temps réel à l’échelle du monde. Les communications permettent des échanges sans précédents entre les nations et les individus grâce notamment à une révolution informatique au développement impétueux. La connaissance du corps humain et de la personne a fait des progrès encore inenvisageables il y a peu. La culture peut s’enrichir de meilleures connaissances réciproques et de moyens de diffusion multipliés à profusion. La protection de l’écosystème mondial fait surgir des exigences inédites. Progresse ainsi une prise de conscience d’un « bien commun » au niveau de la planète et de l’unité de destin du genre humain qui appelle avec force un autre mode de production et d’échange que celui dont la finalité se réduit au profit et à la volonté de puissance. C’est, par là, un appel à la solidarité entre les peuples, traduction dans notre temps du rêve antérieur d’internationalisme prolétarien.

Toutefois, ces constats aussi significatifs et convaincants qu’ils puissent être, n’entraînent pas automatiquement la conscience de l’unité planétaire et la nécessité de la mise en mouvement des peuples pour mettre en adéquation le développement des forces productives et des rapports de production avec les exigences du moment historique en termes d’efficacité, de justice, de démocratie et d’épanouissement de la personne. Dans l’immédiat, c’est le constat d’une décomposition sociale et d’un désarroi politique qui prévaut.

Décomposition sociale (8)

Les périodes de transition sont naturellement confuses et peuvent se charger d’angoisse car elles demeures façonnées par le passé et ne laissent pas facilement entrevoir ce qui naît et est appelé à se développer et à dominer à l’avenir. Tel est bien la nature de la période dans laquelle nous nous trouvons, entre un siècle « prométhéen » qui a vu surgir, se développer et faillir une épopée qui a soulevé les peuples et conduit au sacrifice d’innombrables militants et acteurs et un avenir que nous ignorons largement et pour l’exploration duquel nous ne disposons que des outils du passé (9). Cette décomposition se présente formellement sous l’aspect de multiples symptômes dont l’unité ne s’impose pas à l’évidence : le développement des jeux de hasard, la montée des sectes, l’affaiblissement du mouvement syndical, les pollutions de l’environnement, la multiplication des incivilités, une régression du sens civique, la dilution de la responsabilité individuelle, etc. Les cadres spatiaux de la vie en commun ont été profondément modifiés par les mouvements d’urbanisatio-désertification. L’évolution des mœurs a été considérable au cours des dernières décennies : les statuts du couple, de la famille et de l’école, qui conditionnaient largement la formation de la citoyenneté, ont été remis en question et conduisent à s’interroger sur la nouvelle répartition des responsabilités sociales. Les règles de la vie en société s’en trouvent bouleversées.

La conception traditionnelle de la citoyenneté est en crise. Elle consistait jusque-là en l’adhésion à un certain nombre de valeurs, de droits et devoirs partagés par la communauté des citoyens qui en avaient reçu l’héritage des générations antérieures et qu’ils avaient la responsabilité à leur tour de faire fructifier et de transmettre. Une conception plus utilitariste voire libérale s’est développée depuis peu, notamment dans une jeunesse privée d’identité historique, selon laquelle le citoyen appartient certes à une communauté, mais vis-à-vis de laquelle il n’a d’obligations qu’à la hauteur de ce qu’il reçoit d’elle. Dès lors se trouve relativisée l’importance de l’État-nation dans ses frontières – en dépit de l’augmentation de leurs nombre et des manifestations de nationalismes – tandis que les droits de l’homme en général suffisent comme référence idéologique et morale à la conduite de la vie. C’est aussi le résultat de la complexification de la notion de classe dans laquelle les travailleurs, largement écartés des lieux de pouvoir officiels, pouvaient trouver une appartenance sociale, en quelque sorte une citoyenneté de substitution. Aujourd’hui la classe ouvrière aussi bien que la bourgeoisie se sont stratifiées, différenciées, ont perdu en homogénéité et sont, par là, plus difficilement identifiables. En outre, les classes moyennes sont devenues plus nombreuses et leur sociologie reste délicate à établir.

La décomposition sociale constitue un champ de recherches pour le moment exploré de façon insuffisant, disparate. La connaissance des contradictions à l’œuvre est pourtant indispensable pour se déterminer correctement dans le champ politique actuel. Elle appellerait une théorisation ouvrant la voie à une meilleure caractérisation de la période de transition dans laquelle nous nous trouvons. Ce serait à la fois le moyen de conjurer l’intervention toujours possible de monstres suscités par la crise systémique, et de préparer les meilleures conditions d’avènement d’une société progressiste.

Dégénérescence des forces du socialisme

L’affaissement des idéologies messianiques est un aspect important de la décomposition. On n’évoquera que pour mémoire la désuétude des idéologies du libéralisme qui se réfèrent le plus souvent aux schémas de l’économie néoclassique. En concurrence parfaite, les acteurs agissant rationnellement et ayant une claire conscience de leurs intérêts personnels, les facteurs et produits étant parfaitement substituables, la société doit parvenir à un « optimum social », qui n’est au mieux que la préférence révélée des consommateurs, mais en aucun cas une mesure de l’intérêt général. Sauf qu’aucune de ces conditions n’est respectée dans la réalité (concurrence imparfaite, biens indivisibles, effets externes et avantages non marchands, barrières à l’entrée, prise en compte du long terme, etc.). Les axiomes de la théorie étant invalidés, celle-ci s’est faite normative (trop d’État, liberté d’entreprendre excessivement contrainte, flexibilité insuffisante, etc.). Mais, comme cela a été dit précédemment, le libéralisme a moins besoin de théorie et de modèle que le socialisme qui doit « inventer » une société nouvelle.

Ce n’est pas pour autant une préoccupation dominante des réformistes socio-démocrates qui, sauf exception et en de brèves périodes, n’ont généralement pas contesté le système capitaliste de manière frontale, considérant implicitement qu’il n’y a pas de modèle plus efficace pour la création de richesses, reportant les propositions de réforme sur la justice distributive et participative dans le cadre d’un bon fonctionnement de l’État providence dont le dernier avatar serait la société du care de Martine Aubry (10). Il s’agirait de s’intéresser à l’individu plus qu’au citoyen, à la solidarité plus qu’aux transformations structurelles (économie, institutions), à la morale plus qu’à la politique, aux arrangements et au contrat plus qu’à la loi. Ces socialistes se sont toujours voulus réalistes et pragmatiques, faisant passer la conquête du pouvoir avant tout autre considération. Cela les a conduits souvent dans les ornières de l’histoire : soutien inconditionnel à l’effort de guerre pendant la première guerre mondiale, non-intervention en Espagne, vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain de la majorité des élus, opposition au mouvement de décolonisation, validation des institutions de la Ve République, tournant libéral de 1983, privatisations massives et instauration du quinquennat du gouvernement Jospin, allégeance au libéralisme en 2008. Malgré cela, le parti socialiste n’a jamais détenu autant de mandats électoraux, s’il ne se réfère plus à quelque idéologie un tant soit peu consistante susceptible de justifier sa qualification de socialiste. Ses liens avec les catégories sociales qu’il représentait traditionnellement (ouvriers qualifiés, employés, fonctionnaires) se son relâchés et son activité s’est principalement repliée sur la gestion (11). Dans une situation de décomposition sociale, à défaut de perspectives enthousiasmantes, ces atouts lui assurent une position hégémonique à gauche et une participation au premier rang dans la conquête du pouvoir d’État à l’occasion de l’élection présidentielle au suffrage universel qu’il ne conteste pas.

Que reste-t-il du communisme (12) ? Rien, si l’on s’en tient à l’interrogation, car si le mot s’est, dans l’usage, substitué à celui de socialisme, nul n’a jamais soutenu avoi r installé dans quelque pays que ce soit un régime communiste ; ce qui souligne la nécessité de veiller au vocabulaire qui fait l’objet aujourd’hui d’importantes dérives (13). Quatre caractéristiques permettent de faire un bilan sommaire des expériences menées sous ce vocable au XXe siècle. Premièrement, les partis qui s’étaient constitués sur la base de cette idéologie sont aujourd’hui discrédités, que leur influence se soit effondrée (parti communiste français), qu’ils se soient fondus dans des mouvances réformistes (parti communiste italien), ou que le régime se soit transformé en simple appareil de pouvoir (parti communiste chinois). Si l’on considère les fonctions que reconnaissait le professeur Georges Lavau au PCF : consulaire et tribunitienne que l’on doit compléter par une fonction théoricienne, la comparaison des trois périodes de participation gouvernementale 1944-1947, 1981-1984, 1997-2002, illustre un déclin spectaculaire et incontestable, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur son état actuel (14). Deuxièmement, une contribution non négligeable à l’analyse économique. On peut certes critiquer la vision simpliste de la succession des modes de production, rappelée précédemment, dans un monde devenu si complexe ; il n’en reste pas moins qu’il est possible aujourd’hui de caractériser le mode de production capitaliste que l’on ne saurait regarder comme un état de nature, une fatalité, un horizon indépassable. Les économistes communistes français ont apporté une contribution intéressante dans les années 1960-1970 à l’analyse de ce mode autour du concept de capitalisme monopoliste d’État et l’on ne saurait sérieusement contester que l’analyse marxiste de l’économie capitaliste (la valeur, le salariat, l’exploitation, le profit) conserve une grande validité à l’échelle du monde entier. Troisièmement, la pratique communiste reposait sur une conception dévoyée du pouvoir politique, enchaînant une série de sophismes, fonctionnant sur un mode quasi-religieux légitimé par quelques dogmes : la dictature du prolétariat, le parti avant-garde, le centralisme démocratique, etc. Quatrièmement, l’épopée communiste laisse l’espoir légitime d’un monde plus juste qui conserve une certaine résonance dans notre pays et ce, quel qu’en soit le nom, ainsi que le formulent Jean-Luc Nancy et Jean-Christophe Bailly : « Le communisme, sans doute, est le nom archaïque d’une pensée encore tout entière à venir … Lorsqu’elle sera là, elle ne portera pas ce nom… » (15).

3. L’hypothèse socialiste

On ne s’étonnera pas que dans les conditions actuelles de la décomposition sociale et d’un affaissement idéologique spectaculaire subsiste néanmoins le goût du pouvoir. Cela a conduit, nous l’avons vu, à un replis sur la gestion des forces réputées être celles de la transformation sociale. Cela ne les engage pas à remettre en cause des structures économiques et des institutions existantes. Par voie de conséquence, le jeu des stratégies d’alliances à court ou moyen terme l’emporte sur le travail idéologique qui s’inscrit naturellement dans le temps long, mais est seul capable d’identifier clairement une force politique de changement. Dans cette période de transition, il est plus surprenant de constater la réaction de certains membres du parti communiste – ou qui ont appartenu à ce parti – récuser à ce point ce qu’ils ont adoré et qui semblent considérer que prendre le contre-pied d’une erreur passée doit nécessairement correspondre à une vérité. C’est ainsi que l’on choisit de récuser l’État confondu avec l’étatisation, que la propriété publique n’est plus jugée véritablement indispensable, que la « verticalité » de l’organisation doit laisser place à la « centralité horizontale » (16), que l’intérêt général doit surgir des assemblées de base des travailleurs, qu’il convient dans ces conditions de ne plus se dire marxiste mais marxien. L’obsession : récuser tout ce qui pourrait apparaître comme une réminiscence du soviétisme.

Il est proposé ici d’écarter cette stratégie puérile de la récusation pour s’interroger sur les insuffisances des analyses passées, en tirer les enseignements et commencer à remettre sur chantier les idées qui nous semblent toujours fondées, de les compléter ou de les transformer. Plus généralement : l’hypothèse socialiste est-elle toujours valable ? Rappelons que les trois piliers du socialisme dans son acception marxiste étaient les suivants : la propriété des grands moyens de production d’échange et de financement, le pouvoir de la classe ouvrière et de ses alliés, la démocratie du plus grand nombre permettant l’émergence d’un homme nouveau. À l’évidence, si ces propositions, pensons-nous, conservent une part (variable) de validité, elles doivent être refondées. Nous proposons de les examiner sous les trois thèmes suivants : l’appropriation sociale, la démocratie institutionnelle, la citoyenneté.

L’appropriation sociale

La propriété est un pouvoir. Un pouvoir des hommes sur des choses et, par là, un instrument possible de domination des hommes sur d’autres hommes. Les capitalistes s’intéressent à la question de la propriété ; comment expliquer dans ces conditions que la propriété publique ne soit plus abordée par les forces anti-capitalistes que de manière défensive, en réaction aux privatisations auxquelles la gauche elle-même a apporté une contribution remarquée .(17) Il fut un temps pourtant, où l’observation méthodique du mouvement du capital constituait pour la gauche, et tout particulièrement pour le parti communiste français, la pierre angulaire de ses constructions économiques et politiques. Cette nécessité aurait-elle diminué aujourd’hui ? Certainement pas, tout au contraire, mais l’influence de l’idéologie libérale, combinée avec l’obsession de la repentance vis-à-vis du régime soviétique, a asphyxié la recherche sur la question de la propriété comme sur celle de l’État (18).

Ce laisser-aller idéologique a de graves conséquences aussi bien théoriques que sociales. Il est d’autant plus dommageable qu’il se produit au moment même où se confirme la nécessité de traduire dans la réalité un besoin grandissant de solidarité internationale dans les domaines les plus divers des biens publics : gestion des ressources du sol et du sous-sol, protection de l’écosystème mondial, télécommunications, recherche scientifique, échanges culturels, relations administratives, etc., dont la définition et l’organisation collective ne peuvent relever que de la mise en commun des capacités des États-nations dans le cadre de règles de droit communes. Celles–ci ne pourront éluder la question de l’établissement de services publics au niveau planétaire dans les domaines précités et, par là, la question du patrimoine commun de l’humanité sur lequel ils devraient reposer. Le XXIe siècle pourrait ainsi être l’ « âge d’or » de tels services publics et la France serait tout naturellement appelée à jouer un rôle important dans leur conception, vu sa tradition en la matière. Ce serait aussi la meilleure réponse à apporter à l’opération de démantèlement des services publics entreprise par la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) et la révision générale des politiques publiques (RGPP) qui, au-delà de la régression du secteur public qu’elles organisent, caractérisent une démarche de négation de la démarche rationnelle dans la conduite des politiques publiques (19).

Dans cette perspective, la justification d’une propriété publique étendue demeure solidement fondée. Elle est d’abord politique : il s’agit de faire pièce à la domination du capital, d’assurer la cohésion sociale et de créer les meilleures conditions d’une citoyenneté affranchie. Elle est ensuite économique, car seule la propriété publique permet de développer des stratégies pluriannuelles, d’impulser un volontarisme d’ordre public dans l’administration des choses, de prendre correctement en compte les externalités. Elle est enfin sociale et culturelle, parce que la propriété publique concourt à la « dé-marchandisation » des rapports sociaux et que le secteur public a permis l’élaboration de statuts des personnels dont la base réglementaire prend le contrepied des relations contractuelles inégales du secteur privé.

Trois générations de propriétés peuvent être distinguées. La propriété individuelle a été reconnue comme un « droit inviolable et sacré » du citoyen par l’article 17 de la Déclaration des droits de 1789, qui lui a cependant fixé une limite : « la nécessité publique, légalement constatée », disposition reprise sous l’expression d’ « utilité publique » par l’article 545 de l’actuel code civil. Puis, la propriété publique a consacré une socialisation plus poussée des bases économiques et l’affirmation de la spécificité de l’intérêt général, ce qui a conduit le préambule de la constitution de 1946 à prévoir que « tout bien, toute entreprise dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité ». Ces dispositions ont été explicitées en 1972 par des critères conduisant à la définition d’un « seuil minimum de nationalisations » du Programme commun de gouvernement du parti communiste et du parti socialiste, le premier partisan de nationalisations « franches » (à 100 %, car il y a privatisation dès que le capital devient divisible, fut-il à majorité publique), tandis que le second inclinait en faveur de nationalisations « financières » (à 51 %) dans un contexte d’économie mixte. Finalement, furent nationalisées, on le sait, quelques dizaines de sociétés industrielles et bancaires dont la logique de développement ne fut guère réformée, malgré la loi de démocratisation du secteur public intervenue en juillet 1987 et les lois Auroux dont la promulgation s’étendit sur l’ensemble de la période. À tout le moins aurait-il fallu faire bloc de l’ensemble de ces dispositions pour convaincre de la mobilisation populaire nécessaire à l’appui de ces réformes. À l’inverse, la tentation existe aujourd’hui, prenant prétexte du bilan mitigé des nationalisations de 1982 et de l’effondrement du « socialisme réel », d’en déduire que parce que la propriété publique ainsi conçue n’est pas suffisante elle ne serait pas nécessaire, et d’en relativiser l’importance au profit d’une réflexion sur le crédit, l’immatériel, le management ou la gouvernance. Cette approche appelle une triple critique. Premièrement, elle conduit à donner la priorité à la gestion sur le pouvoir, validant par là les délégations de service public et la prolifération d’autorités administratives indépendantes, ces modalités constituant autant de démembrements de l’État. Deuxièmement, elle évacue les aspects stratégiques les plus globaux au nom d’une désétatisation de principe et d’une confuse « intervention citoyenne » ; or les principales justifications de la propriété publique se situent au niveau de la société tout entière, là où s’apprécie l’intérêt général. Troisièmement, elle fige le concept de propriété dans une acception purement juridique.

En réalité, c’est le contenu du concept de propriété appliqué aux formes les plus évoluées du mouvement du capital et du développement des forces productives qui appelle mise à jour. C’est pourquoi il importe de remettre cette question sur le chantier pour définir une troisième génération de la propriété, celle de l’appropriation sociale (20), qui formaliserait la combinaison des potentialités nouvelles : diversification fonctionnelle et géographique (infra et supranationale), intégration des éléments de maîtrise qui se situent aux plus hauts niveaux de l’organisation sociale (intervention des travailleurs, souveraineté nationale, contrôle technologique etc.), dynamique interne du secteur public prenant en compte l’évolution du rapport des forces nationales et internationales et les caractéristiques de la mondialisation (21). Une telle démarche est parfaitement compatible avec celle qui, partant d’une conception de l’ « économie des besoins », s’interroge sur la meilleure organisation des moyens de toute nature – y compris, par conséquent, le secteur public résultat de l’appropriation sociale – permettant de répondre à ces besoins (biens et services) de la manière la plus démocratique et socialement la plus efficace (22).

L’appropriation sociale se distingue ainsi de la simple propriété publique, qu’elle intègre, en ne se limitant pas à une expropriation juridique – ce qu’était la loi du 11 février 1982 – mais en étant également articulée à des objectifs de politique économique et sociale explicites. Elle peut aussi comporter d’autres « droits réels » ou contraintes de service public que la propriété publique (préemption, déclaration d’utilité publique, bail emphytéotique, etc.), sans perdre de vue pour autant, au niveau macroéconomique, l’importance du capital public dans l’établissement du rapport de forces avec le capital privé.

La démocratie institutionnelle

La revendication du pouvoir de la classe ouvrière et de ses alliés ne peut guère être maintenue en l’état en raison des transformations sociologiques substantielles qui ont marqué ces catégories, mais surtout parce qu’il n’est plus possible aujourd’hui de concevoir deux systèmes de normes : l’un qui concernerait la réglementation de l’avant garde révolutionnaire et qui correspondrait à des valeurs spécifiques, l’autre pour la société tout entière (23). Ce qui est requis en revanche, et tout simplement compréhensible, c’est que l’hypothèse socialiste comporte une vision de la démocratie souhaitable qui permette le pouvoir du peuple tout entier, un fonctionnement juste et harmonieux de la société et l’épanouissement des individus. La France est un véritable laboratoire institutionnel, elle a connu quinze textes constitutionnels depuis la Révolution française. La constitution de la Ve République peut être regardée comme le produit hybride de deux lignes de forces qui ont marqué l’histoire institutionnelle de la France. L’une, césarienne, peut prendre comme référence la constitution du 14 janvier 1852 de Louis-Napoléon Bonaparte. L’autre, démocratique, retiendra la constitution montagnarde du 24 juin 1793. L’actuelle constitution a été présentée à l’origine comme un essai de « parlementarisme rationalisé » ; elle a fonctionné comme « monarchie aléatoire » lorsque sont survenues les cohabitations ; elle connaît aujourd’hui une « dérive bonapartiste » inquiétante. Elle aura fait l’objet de dix-neuf modifications depuis 1992. Il est donc temps de remettre sur le chantier une réflexion délaissée par intérêt ou négligence en répondant à trois questions essentielles : quelle démocratie directe ? quelle démocratie représentative ? quelle subsidiarité (24) ?

Quelle démocratie directe ? Le peuple souverain est à la source de toute légitimité. On distingue généralement, à cet égard, la souveraineté nationale de la souveraineté populaire. L’article 3 de la Constitution de la Ve République a résolu le problème en décidant que : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et la voie du référendum ». Il reste qu’il y a un champ où l’action populaire peut s’exercer directement, sans intermédiaire, c’est celui de la démocratie dite directe. Toutefois, l’intervention du peuple ne saurait faire l’objet d’une réglementation excessive. La démocratie directe c’est d’abord le plein exercice de droits et de libertés étendus. C’est aussi le fortuit, l’incodifiable, l’initiative, l’épopée, le talent. Il serait vain et quelque peu totalitaire de prétendre en tout point réglementer la vie, non seulement privée mais aussi publique. Pour autant, la démocratie directe ne saurait être purement spontanée, étrangère à toute forme de régulation institutionnelle. La souveraineté nationale et la souveraineté populaire doivent pouvoir être traduites partiellement dans des règles de droit. Des progrès peuvent, en effet, être réalisés en la matière. Par exemple, l’élargissement du droit de pétition et l’initiative populaire des lois. Cette dernière mesure ne serait à vrai dire pas une véritable novation : la Constitution de l’An I, pourtant réputée jacobine, prévoyait déjà l’intervention des communes et des assemblées primaires des départements dans l’élaboration de la loi (25). C’est cependant la question du référendum qui constitue en matière de démocratie directe la question la plus délicate. En reconnaissant à tous les citoyens le droit de concourir personnellement à l’expression de la volonté générale et à la formation de la loi, la Déclaration des droits de 1789 ouvrait la voie aux consultations référendaires et à la mise en mouvement politique du peuple. Mais on a vite pressenti les dangers du référendum et les risques qu’il pouvait faire courir à la démocratie dans les mains d’un pouvoir autoritaire relevant de la ligne de forces césarienne évoquée plus haut (26). La Constitution de 1946 ne retenait le référendum qu’en matière constitutionnelle, disposition à laquelle il apparaît nécessaire de revenir (27).

Quelle démocratie représentative ? Le choix fait ici est celui du régime parlementaire. Selon cette conception, le pouvoir exécutif appartient, sous la direction du Premier ministre, au Gouvernement. Responsable devant le Parlement, il détermine et conduit effectivement la politique de la nation. La légitimité émane du corps législatif, élu selon un scrutin égal, c’est-à-dire se rapprochant le plus possible de la proportionnelle. Le Président garde cependant un rôle prestigieux : il représente la France vis-à-vis de l’étranger, il est l’expression symbolique de l’unité et de l’indivisibilité de la République et le garant de la continuité des pouvoirs publics. Il n’est plus élu au suffrage universel direct, mais soit par un collège de grands électeurs soit par le Congrès du Parlement pour un mandat de sept ans non renouvelable.

Quelle subsidiarité ? La remise à plat des institutions est d’autant plus indispensable que des problèmes relativement nouveaux sont posés. Une réflexion sur les institutions nationales ne peut aujourd’hui faire l’économie d’une prise en compte des institutions infra et supranationales et de leur articulation. Un principe de subsidiarité a été introduit en 1992 par le traité de Maastricht dans les traités de l’Union européenne, qui fait la part belle à l’appréciation de la Cour de justice de l’Union européenne. La conception de la subsidiarité ici retenue est celle de Jean-Jacques Rousseau, émanant du peuple, inverse de celle de Thomas d’Aquin (28), descendante. Dans cette acception, rien n’interdirait de considérer que des dimensions spécifiques de la citoyenneté et des formes d’institutions appropriées pourraient se développer aux différents niveaux de l’organisation sociale, de la commune aux Nations Unies, que des délégations de compétences (et non de souveraineté) pourraient intervenir, tout en continuant d’affirmer que la nation est et demeure le niveau le plus pertinent d’articulation du particulier et de l’universel.

La citoyenneté

Selon la perspective ouverte par le matérialisme historique, devait découler de l’expropriation du capital et de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière un État fort garant de droits étendus pour le plus grand nombre. Mais cela ne signifiait ni la disparition de classes antagoniques ni la nécessité du combat politique pour faire progresser la démocratie. Devait se construire, à travers ce processus, un homme nouveau, guidé par la raison et en mesure de développer l’ensemble de ses facultés. Et ce n’est qu’après un certain temps d’affirmation de la société socialiste et de développement des forces productives que pouvaient être envisagés : la fin de la division du travail, la disparition des classes, le dépérissement de l’État, l’autorégulation de la société par des hommes libres, c’est-à-dire l’avènement du communisme. On le sait, les choses ne se sont pas passées ainsi : la propriété publique confisquée par l’État n’a pas été mise au service de l’ efficacité économique et sociale ; l’État s’est transformé en moyen d’oppression de larges couches de la population ; au delà de l’échec économique et politique du système, celui-ci s’est révélé incapable de faire émerger l’homme nouveau. C’est sans doute ce dernier point qui caractérise le plus clairement l’échec de l’expérience des pays dits du « socialisme réel ». Mais si cet échec a été le résultat des fautes et des erreurs que l’on sait, il tient aussi qu fait que la construction du nouveau statut de la personne n’a pas été considérée comme un objectif en soi, mais comme la conséquence des changements introduits dans l’économie et l’appareil d’État. Ce statut porte en France le nom de citoyenneté.

Il convient donc, avec l’appropriation sociale et la démocratie institutionnelle, d’accorder à la citoyenneté une importance majeure. Nous le pouvons d’autant mieux que nous disposons en France d’une histoire et d’une culture qui représentent des bases de travail importantes. Ce travail a cependant été longtemps délaissé du fait que la citoyenneté, certes regardée comme républicaine et marquée par le souvenir de la Révolution française, avait – au même titre d’autres concepts, la notion d’intérêt général, par exemple – été récupérée par la bourgeoisie pour en faire un instrument de consensus social. Elle ne relevait pas d’une analyse de classes et était donc suspecte pour cette raison. C’était une lourde erreur qu’il convient aujourd’hui de corriger, en se gardant d’une facilité d’usage du qualificatif trop souvent répandue, mais en en faisant un objet d’étude rationnelle (29). On ne peut ici qu’évoquer sommairement la problématique retenue qui fait aussi l’inventaire de très nombreuses questions qui sont autant de thèmes politiques importants : services publics, propriété publique, égalité hommes-femmes, intégration, laïcité, droits civiques, démocratie locale, institutions, etc.

Il n’y a pas de citoyenneté sans valeurs dans lesquelles se reconnaît la communauté des citoyens, même si c’est de façon très contradictoire. Une conception de l’intérêt général, catégorie éminente, distincte de la somme des intérêts particuliers. L’école française du service public a théorisé la notion de service public, vecteur de l’intérêt général dès la fin du XIXe siècle ; elle se trouve aujourd’hui contredite par la conception libérale qui préside à construction de l’Union européenne ; elle repose nécessairement sur une large appropriation sociale précédemment évoquée. Une affirmation du principe d’égalité qui tend à la réalisation de l’égalité sociale au-delà de l’égalité en droit, ce qui conduit à des dérogations au nom d’impératifs d’intérêt général ou pour compenser des différences de situations ; la réalisation de l’égalité femmes-hommes ou le modèle français d’intégration relèvent de cette conception. Une éthique de la responsabilité qui se décline de multiples façons, juridique mais aussi politique, administrative, morale et repose sur l’idée que ce sont les citoyens et les citoyennes qui fixent les règles de la morale sociale et non un état de nature, une fatalité ou une transcendance, et que c’est le principe de laïcité qui le leur permet.

Il n’y a pas de citoyenneté sans exercice effectif de celle-ci et les moyens nécessaires à cette fin. La citoyenneté recouvre aujourd’hui largement les attributs de la nationalité. Elle est avant tout politique (ce qui pose la délicate question du statut des étrangers) et comporte des droits et devoirs partiellement inventoriés dans l’État de droit ; mais elle comporte aussi nécessairement des dimensions économiques et sociales. L’exercice de ces droits devrait s’exercer prioritairement dans le cadre de la cité de proximité, c’est-à-dire sur la base d’une démocratie locale inspirée par le principe de libre administration des collectivités territoriales, mais la dialectique à instaurer entre le pouvoir central et les autorités locales déconcentrées ou décentralisés est particulièrement difficile à établir. Enfin, l’exercice de la citoyenneté s’exerce dans le cadre d’institutions dont il a été question précédemment et qui constituent en fait le modèle de la représentation que se fait la société de l’organisation des pouvoirs et de la démocratie.

Enfin, la citoyenneté est une création continue, co-souveraineté régie par le contrat social. Elle doit être examinée dans sa dynamique ; celle-ci a aujourd’hui la nature d’une crise de système et de société dont nous avons analysé précédemment les symptômes et les causes ; elle se traduit pas un état de décomposition sociale de l’ordre ancien, transition entre un XXe siècle prométhéen et un XXIe siècle dont des caractéristiques demeurent incertaines. Elle encourage la prise de conscience de l’unité de destin du genre humain et la nécessaire recherche d’une démarche commune pour résoudre les problèmes qui se posent de plus en plus au niveau de la planète. Il s’agit là d’un contexte favorable au développement de perspectives socialistes dans tous les pays et le développement d’une citoyenneté mondiale par l’affirmation de valeurs universelles, la définition de moyens communs, et le rêve d’un avenir qui méritera peut être alors de se dire communiste.

Conclusions et conséquences indicatives pour le temps présent

Outre l’échec du socialisme soviétique, l’allégeance social-démocrate au libéralisme, le mot même de socialisme est aujourd’hui dédaigné en raison du pessimisme individualiste de la décomposition sociale. Il reste cependant, dans une large partie de l’opinion, l’idée d’une autre société, juste, généreuse et humaine qui pourrait porter ce nom. Le communisme subit encore plus de désapprobation en raison d’une stigmatisation plus précise et d’une indétermination qui n’est pas nouvelle, mais qui n’est pas récupérable dans la solution des problèmes de l’heure. C’est pourtant la fuite en avant qu’ont choisi certains communistes (ou récents transfuges) en prenant appui sur une phrase de Marx prise comme définition du communisme : « Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses » (30), formule qui mettait en garde contre toute vision dogmatique de la transformation sociale, mais qui ne veut rien dire si elle est elle-même dogmatisée puisqu’elle est formellement applicable à tout régime et à tout gouvernement. Alain Badiou, de son côté, soulevant l’ « hypothèse communiste », considère que si l’idée communiste traverse l’histoire, « communiste » ne peut plus être l’adjectif d’une politique, a fortiori d’un parti, ce qui l’amène malheureusement, d’une manière bien peu dialectique, à critiquer en soi la démocratie et l’État. Ce sont là des facilités marquées par le désenchantement des expériences dites socialistes ou communistes du XIXe et du XXe siècle qui n’aident pas la formulation de propositions émancipatrices Dans le premier cas, cela conduit à nommer communiste une démarche qui est plus associative ou syndicale que politique et qui dispense de faire des propositions de transformation intelligibles dès aujourd’hui ; elle est en fait dépourvue de véritable perspective. Dans l’autre cas le caractère sommaire de l’hypothèse communiste, qui conserve cependant la nécessité d’un changement radical des structures de la société, est de peu d’utilité immédiate, incapable d’établir une relation sérieuse entre l’utopie et la réalité présente (31).

La difficulté est moins de dire aujourd’hui ce que pourrait être une société communiste, ce qui semble devoir rester hors de notre portée, que de mettre en perspective des changements suffisamment importants, quantitativement et qualitativement, qui soient compréhensibles et suffisamment réalistes pour investir des propositions politiques d’aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire pour cela de récuser les analyses antérieures, mais de les remettre sur le chantier de manière critique à la lumière des expériences des deux siècles passés, de les refonder en les complétant autant qu’il est nécessaire, en rupture sans doute, mais aussi en continuité. Une telle démarche, dans la confusion politique actuelle inhérente à la décomposition sociale, normale en période de transition, serait de nature à ré-identifier une force politique de transformation sociale, sinon de caractère révolutionnaire. C’est ce qui est ici suggéré en tirant des analyses précédentes des propositions, données à titre indicatif, récusant à la fois : la déclamation purement idéaliste, la repentance stérile et inutile, le confinement dans la seule gestion, fût-elle plus sociale.

À l’appropriation sociale doit nécessairement correspondre une propriété publique étendue, c’est-à-dire des nationalisations clairement énoncées dans les secteurs financier, industriel et des services . Ces nationalisations doivent répondre à des missions de service public et de politique industrielle qui leur sont explicitement associées dans le cadre d’une planification reposant sur une économie des besoins. Celle-ci doit faire l’objet d’un large débat démocratique associant étroitement les travailleurs des secteurs concernés qui doivent à cette fin disposer de droits d’intervention étendus. Les statuts publics doivent être confortés et un statut législatif des travailleurs salariés du secteur privé établi comme base nécessaire d’une citoyenneté effective dans l’entreprise. Sur ces bases relevant d’une conception de service public devraient être progressivement développés des réseaux internationaux de services publics.

La démocratie institutionnelle suppose l’établissement d’un régime parlementaire avec comme mesure emblématique la suppression de l’élection du président de la République au suffrage universel. Cela devrait conduire, dans l’immédiat, au refus motivé de candidature à cette élection. Responsable devant l’Assemblée nationale élue à la proportionnelle, il reviendrait au gouvernement de déterminer et de conduire la politique de la nation. L’usage du recours au référendum serait circonscrit aux questions constitutionnelles, tandis que l’initiative populaire des lois serait facilitée. C’est au niveau national que devrait être exclusivement défini l’intérêt général, tandis que la libre administration des collectivités territoriales s’exercerait dans le cadre d’une subsidiarité démocratique déterminée par la concertation entre les différents niveaux de décision. Cette subsidiarité serait développée au niveaux supranationaux sous forme de délégation de compétences souverainement approuvées.

La citoyenneté repose essentiellement sur la responsabilité du citoyen et la conduite rationnelle des politiques publiques. Son lien avec la nationalité doit, à ce stade, être fermement affirmé, ce qui peut aller de pair avec le développement de dimensions infra et supranationales clairement identifiées dans la perspective d’une citoyenneté mondiale. Les dérogations actuelles au principe intangible de laïcité doivent être progressivement réduites. Outre la laïcité, plusieurs composantes de la citoyenneté doivent, en outre, faire l’objet de recherches, de réglementations appropriées et participer à l’éducation nationale : la notion d’intérêt général, l’égalité femmes-hommes, le modèle d’intégration, le droit d’asile, les droits économiques et sociaux, la diversité culturelle.

Il est clair qu’une démarche politique qui se fondrait aujourd’hui sur de telles options risquerait d’être contraire à certains intérêts électoraux à court terme. Stratégies d’alliances électorales immédiates ou choix politiques fondamentaux, telle est bien la question.

Anicet Le Pors

(0) Jean-Luc Nancy et Jean-Christophe Bailly, La comparution, Christian Bourgois éditeur, 1991.

(1) Pierre Bezbakh, Histoire du socialisme français, préface de Maurice Agulhon, Larousse, 2005. C’est aussi en 1836 qu’Alfred de Musset écrit dans La confession d’un enfant du siècle « on ne sait à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris », caractéristique d’un désarroi qui n’est pas sans similitude, après la Révolution française, l’Empire, la Restauration et la révolte de 1830, avec la situation de « pertes de repères » que nous connaissons aujourd’hui comme on le verra plus loin. C’est en raison de cette similitude que j’ai mis cette citation en exergue de Les racines et les rêves, Éditions du Télégramme, 2010.

(2) Karl Marx-Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste, Éditions de l’Humanité, 2008. Introduction de Patrick Le Hyaric ; contributions de Yvon Quiniou, Bernard Vasseur, Michel Muller, Ken Loach, Isabelle Garo, Roger Martelli, Cynthia Fleury.
(3) On ne manquera pas de s’étonner que les contributions qui accompagnent la publication précitée du Manifeste du Parti Communiste en 2008 n’évoquent pratiquement pas – à une ou deux exceptions près – le socialisme, ainsi que les questions de la propriété et de l’État qui tiennent pourtant la plus grande place dans le texte de Marx et d’Engels.
(4) La 1ère internationale avait été créée en 1865, la IIe en 1889, la IIIè en 1919.
(5) Tandis que François Mitterrand est élu le 10 mai 1981 Président de la République française, les Britanniques élisent Margaret Thatcher (1979), les Américains Ronald Reagan (1981), les Allemands Helmut Kohl (1982).
(6) Évoquons notamment la réalisation d’un champ important de nationalisations, l’extension des droits des travailleurs, la réduction des durées de travail, etc.
(7) Malencontreusement c’est en juin 2008, soit quelque mois avant que n’éclate la crise financière qui verra un « retour de l’État », que le parti socialiste adopte une déclaration de principes consacrant son allégeance à l’ « économie sociale et écologique de marché » faisant suite à la déclaration de Lionel Jospin : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché ».
(8) Le thème a été successivement développé dans Pendant la mue le serpent est aveugle, Albin Michel, 1993 ; Éloge de l’échec, Le Temps des Cerises Éditeur, 2001 ; Les racines et les rêves, 3° partie, ibid.
(9) Dans la mythologie grecque, Prométhée était un Titan auquel on attribuait la création de la race humaine. Il voulut capturer le feu du ciel pour le donner aux hommes et il attira la colère de Zeus qui le fit attacher à un rocher où un oiseau de proie lui dévorait le foie. L’adjectif « prométhéen » qualifie le recherche de la connaissance en vue de la maîtrise du destin et la foi en l’homme.
(10) Evelyne Pieiller, « Liberté, égalité et …care », Le Monde diplomatique, septembre 2010. À ce sujet, je relève avec intérêt que, de même que je considère plus loin que le communisme n’a jamais existé nulle part, Jacques Fournier dans une critique du livre de Serge Guérin De l’État providence à l’État accompagnant (Michalon Éditeur, 2010), affirme de son côté : « Pour me résumer je dirai que nous n’avons ni à défendre, ni à pourfendre, ni à dépasser, un État Providence qui selon moi n’a jamais existé (…)
. Le rôle de l’Etat n’est pas seulement d’accompagner. Il est aussi de promouvoir, en se mettant au service d’une volonté collective de transformation sociale. »
(11) Rémi Lefèbvre, « Les pièges de la professionnalisation », Le Monde diplomatique, octobre 2009.
(12) Anicet Le Pors, « Que reste-t-il du communisme ? », Revue de géopolitique, octobre 2005. Également : « À quoi sert le PCF ? », Le Monde, 19 mai, 1999.
(13) Notamment sous forme d’abus d’usage des mots anglo-saxons ce qui n’est qu’un symptôme de plus de la vacuité idéologique.
(14) Anicet Le Pors, « À quoi sert le PCF ? », Le Monde, 19 mai 1999.
(16) Selon les formules utilisées par Lucien Sève dans un texte non publié intitulé « Que faire maintenant ? » en avril 2010. Voir également à ce propos : Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, I. Marx et nous, Èditions La Dispute, 2004 ; ainsi que « Le grand chantier marxien de Lucien Sève », L’Humanité, 16 juin 2004.
(17) « Lionel Jospin privatise plus qu’Alain Juppé », Le Monde, xxx .
(18) Roger Martelli dans sa contribution associée à la publication du Manifeste précitée dont on a rappelé qu’il faisait une place essentielle à la question de la propriété se borne à ce commentaire sur la question « la liberté ne procède pas mécaniquement de la propriété ». Paul Boccara, par ailleurs, évoque « … le fétichisme de la propriété publique », Économie et politique, juillet-août 2008.
(19) Rappelons qu’après la suppression du Commissariat général du Plan, dans le cadre des 374 mesures arrêtées par les comités de modernisation des politiques publiques, ont également été supprimés : le Conseil national d’évaluation, le Haut Conseil du secteur public, le Haut Conseil à la coopération internationale ; on relève également : la dissolution de la Direction de la prévision, du Comité d’enquête sur le coût et le rendement des services publics, des Archives de France dns des ensembles plus vastes, etc.
(20) Anicet Le Pors, « La gauche, le capital et les stratégies d’appropriation sociale », Le Monde, 23 septembre 1998. Pour une analyse plus approfondie du concept, voir : L’appropriation sociale (en collaboration), Editions Syllepse et Fondation Copernic, 2002.
(21) Précisons à ce sujet que la réglementation européenne ne fait pas obstacle à la nationalisation puisque l’article 345 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dispose que « Le présent traité ne préjuge en rien le régime de la propriété dans les États membres ». On peut penser néanmoins qu’en cas de nationalisation dans un État membre la commission serait particulièrement attentive à déceler toute entrave à la concurrence de ce fait.
(22) Voir sur ce point Jacques Fournier, « Pour une économie des besoins », Raison présente, n° 173, 1er trimestre 2010.
(23) C’est ce que je m’étais efforcé d’expliquer à la fin du 27e congrès du PCF en m’opposant à la nouvelle candidature de Georges Marchais au poste de secrétaire général qui marquait son engagement dans un troisième septennat, alors que le 27 e congrès venait d’adopter le principe d’un septennat non renouvelable pour le Président de la République (position abandonnée depuis).
(24) On rappellera toutefois que le Parti communiste français avait fait cet effort en rendant public en décembre 1989, sur mon rapport, une Déclaration des libertés placée en tête d’un Projet constitutionnel complet pour marquer à sa manière le bicentenaire de la Révolution française.
-(25) «Art. 58. – Le projet est imprimé et envoyé à toutes les communes de la République, sous ce titre : loi proposée.
Art. 59. – Quarante jour après l’envoi de la loi proposée, si, dans la moitié des départements, plus un, le dixième des assemblées primaires de chacun d’eux, régulièrement formées, n’a pas réclamé, le projet est accepté et devient loi. ».
(26) Olivier Duhamel le souligne : « le référendum peut être liberticide : les Bonaparte en ont apporté la preuve », Droit constitutionnel et politique, Seuil, 1993, p. 116.
(27) Depuis la Libération, seulement 3 référendums sur 27 ont été perdus par ceux qui les ont organisés (2 sur 10 depuis 1958).

(28) Jean-Jacques Rousseau : « Où se trouve le représenté, il n’y a plus de représentant », Contrat social.
(29) On trouvera les développements nécessaires sur le sujet dans les ouvrages précédemment signalés mais principalement dans La citoyenneté, PUF, coll. Que sais-je ?, 4° éd., 2010 et Anicet le Pors, « Quelle citoyenneté ? », La Pensée, (à paraître, mars 2011).
(30) Karl Marx, Lette circulaire, 1879.
(31) À ma connaissance, en dehors du parti socialiste de la manière qui a été dite et, sur le modé déclamatoire avant son congrès de novembre, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), seul le Mouvement des jeunes communistes (MJC) fait aujourd’hui une référence expresse au socialisme. Position que fustige Lucien Sève( dans le texte non publié précité) en ces termes « Et voici que le Mouvement des jeunes communistes adopte un texte d’orientation (L’Humanité du 19 avril 2010) qui fixe pour objectif la construction d’un socialisme du XXIe siècle (…) Gravement coupables sont ceux qui ont mis dans la tête de jeunes communistes d’aujourd’hui cette idée historiquement indéfendable (…) et stratégiquement nocive ». Les jeunes communistes ne sont donc pas réputés pouvoir penser par eux-mêmes …
Proposition qui s’oppose à celle de la constitution de « pôles publics » parfois évoqués dans certains secteurs (énergie, transports, finances) qui ne comportent en général aucune annonce de nouvelles nationalisations et dont l’indétermination est la preuve du renoncement à engager une épreuve de force avec le capital dominant sur la question de la propriété.

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Fonctionnaire : citoyen ou sujet ? (1) – FSU Aquitaine – Bordeaux, le 23 novembre 2010

A. FONCTIONNAIRE, QUELLE IDÉE !
UNE HISTOIRE, DES VALEURS, UN AVENIR

Si l’action au quotidien est indispensable, il est non moins nécessaire de prendre le temps de s’interroger sur les justifications fondamentales de cette action.

I. DES PRINCIPES ISSUS DE NOTRE HISTOIRE

1.1. L’intérêt général

Sur nombre de thèmes participant du débat politique actuel sont évoqués l’intérêt général, le service public, la fonction publique, idées qui se sont forgées au cours des siècles : évocation de la « chose publique par l’empereur Justinien dans son Digeste du début du VIe siècle, création du Conseil d’État du Roi sous Philippe Le Bel à la fin du XIIIe, notion de « bien commun défendu par le prince sous la monarchie, siècle, des intendants au XVe siècle, des ingénieurs des Ponts et Chaussées au XVIIe .. Les articles 1er et 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen sous la Révolution française évoquent l’ « utilité commune » et la « nécessité publique », sous la révolution de 1848 l’ « ordre général » et le « bien-être commun ». L’École française du service public va théoriser ces notions à la fin du XIXe siècle qui feront l’objet d’une abondante jurisprudence. Le statut général des fonctionnaires interviendra en 1946. Ces notions se sont incarnées dans des personnages historiques importants : de Richelieu à de Gaulle.

Les économistes néo-classiques ne sont parvenus à définir qu’un « optimum social », préférence révélée des consommateurs. Or, le citoyen ne se réduit pas au consommateur ni à au producteur.

Le juge administratif a considéré que c’était au pouvoir politique de le définir dans un débat démocratique. Il en a fait cependant usage mais de façon subsidiaire dans l’application du principe d’égalité. Il a su identifier des activités relevant de l’intérêt général.

Il siège dans les notions de déclaration d’utilité publique, d’ordre public. Les « actions positives » doivent être proportionnées à la différence des situations ou à l’intérêt général invoqué.

1.2. Le service public

C’était une notion simple à l’origine, telle que théorisée dès la fin du XIXe siècle : une mission d’intérêt général, une personne morale de droit public, un droit et un juge administratifs. La couverture devait se faire par l’impôt et non par les prix. On reconnaît des prérogatives de service public.

Une notion devenue complexe par interpénétration public-privé (régie, concession, délégation), hétérogénéité croissante, développement du secteur associatif. Le contrat le dispute à la loi.

La contradiction s’exacerbe dans le cadre de l’Union européenne dont les critères sont essentiellement économiques (« Économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée »), le service public est ignoré (sauf art. 93 du traite sur le fonctionnement de l’Union européenne – TUE). On ne retient que les notions de services d’intérêt économique général (SIEG) et de services d’intérêt général (SIG). La jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) tend cependant à faire une place aux acticités d’intérêt général. À relever également que le régime de la propriété n’est pas préjugé (art. 345). L’attachement aux services publics a joué un rôle important dans le rejet du traité constitutionnel le 29 mai 2005. Depuis un protocole n° 26 au TUF a introduit la notion de service non économique d’intérêt général.

1.3. La fonction publique

Sous la monarchie, création d’une administration centralisée fortement structurée. Le principe hiérarchique est longtemps dominant. On assiste à la multiplication de règles jurisprudentielles et au rejet de la notion de « statut carcan » par les syndicats pendant la première moitié du XXe siècle. Le premier statut des fonctionnaires voit le jour sous forme de la loi du 14 septembre 1941 reprenant les dispositions hostiles aux juifs et aux francs-maçons dans l’esprit de la Charte du travail de Vichy. La loi du 19 octobre 1946 est le premier statut démocratique. On assiste à une redistribution entre matière législative et réglementaire en 1959, par conséquence des dispositions de la Ve République.

L’élaboration du statut actuel en 1981-1986 s’opère sur la base des trois principes d’égalité, d’indépendance, de responsabilité. Dans les années 1950, Michel Debré donnait sa définition du fontionnaire : « Le fonctionnaire est un homme de silence, il sert, il travaille et il se tait », c’était la conception du fonctionnaire-sujet, héritage d’une conception dominante tout au long du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. Nous avons choisi en 1983 la conception du fonctionnaire-citoyen en lui reconnaissant, en raison même de sa vocation à servir l’intérêt général et de la responsabilité qui lui incombe à ce titre, la plénitude des droits du citoyen..

Une fonction publique est mise sur pied, à « trois versants » (État FPE, territoriale FPT, hospitalière FPH).

Cette réforme se traduit par la montée en puissance des personnels sous statut : 200 000 fonctionnaires début XXe siècle, 1 million en 1946, 2,1 millions en 1981, 5,3 millions aujourd’hui ; ou encore, 146 articles législatifs en 1946, 57 en 1959, plus de 500 aujourd’hui. Ler statut actuel est celui qui connaît la plus grande longévité, contre la prévision de F. Mitterrand en 1986.

II. UNE OFFENSIVE SANS PRÉCÉDENT

Selon le philosophe Marcel Gauchet, la stratégie finale du sarkozysme c’est la « banalisation » de la France. La Franceapparaîtrait comme une somme d’ « anomalies » qu’il conviendrait de résorber : le modèle d’intégration, la laïcité, le service public, les collectivités territoriales, etc.

Il procède par « pragmatisme destructeur » qui contraste avec l’ « ardente obligation » de la planification gaulliste d’autrefois. La campagne sur l’ « identité nationale » apparaît alors comme le contre-feu de sa destruction effective. On en examinera trois aspects.

2.1. La réduction de la dépense publique

L’objectif de la RGPP est le plus souvent énoncé sous la forme triviale de la suppression d’un emploi sur deux des fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années. Aucune justification rationnelle n’est donnée du taux ainsi arbitrairement retenu. Les dépenses de personnel de l’État sont en baisse dans le budget général : 43 % pour 119,6 milliards d’euros en 2008 dans un budget de 278,2 milliards d’euros (43,6 % en 2006). Le total des dépenses des administrations centrales de l’État s’établit à 6 % du PIB (1950 euros) en 2008, proportion en baisse. Si la rémunération moyenne des fonctionnaires de l’État est supérieure de 11 % à celle du secteur privé, c’est en raison d’une qualification moyenne supérieure. En revanche, les salaires des cadres sont 58 % plus élevés dans le privé que dans le public, de 31 % pour les professions intermédiaires, mais inférieurs de 11 % pour les employés (2).

Y a-t-il trop de fonctionnaires comme on l’entend dire parfois ? Une étude du Centre d’analyse stratégique d’avril 2008étude précitée montrait que le nombre d’agents publics (en entendant par là les salariés financés par prélèvements obligatoires pour éviter les comparaisons basées sur des statuts différents d’un pays à l’autre) pour 1000 habitants plaçait la France en position moyenne dans l’ensemble des pays développés, avec 93 de ces emplois, entre un minimum de 41 au Japon et un maximum de 154 au Danemark. Plus généralement, la plupart des organismes statistiques et d’étude économique ont montré que la part des salaires dans le PIB a régressé depuis un quart de siècle (rapport Ph. Cotis). Pour les fonctionnaires, il convient de rappeler le renoncement à la clause de sauvegarde initiée par J. Delors en mai 1983 lors du tournant libéral de F. Mitterrand.

Il y a eu des précédents : la commission de la Hache dans les années 1950, la RCB, la LOLF (34 missions, 132 programmes, 620 actions) assortie de sa « fongibilité asymétrique » perverse car elle agit contre l’emploi.

La RGPP c’est donc une somme de 374 mesures administratives de réduction de la dépense publique, sans cohérence, prises sans concertation. Il faudrait encore évoquer la multitude des organismes relevant de ce que l’on pourrait appeler l’ « administration rationalisante » supprimés au cours des dernières années (3).

L’objectif, c’est d’assurer la primauté à la « main invisible » sur la « main visible » . D’où, à l’inverse, la nécessité de réhabiliter la planification, les nationalisations, les institutions.

2.2. Démantèlement des services publics et de la fonction publique

Il s’agit d’u !ne spécificité française : une fonction publique de 5,3 millions d’agents, environ 6 millions avec les entreprises et organismes publics (un quart de la population active). C’est un môle de résistance au marché et à la contractualisation.

L’attaque n’a pas commencé acec Sarkozy. Citons, la loi Galland du 13 juillet 1987 (suppression de la 3° voie d’accès à l’ÉNA, de la loi sur droit de grève 19 octobre 1982), la réforme de la Poste et de France Télécom en 1990 (P. Quilès), Air France 1999 (J-C. Gayssot), le rapport du Conseil d’État 2003 préconisant la contractualisation comme « source autonome du droit » de la fonction publique. Des tteintes sectorielles ont également été portées par les lois de modernisation du 2 février 2007, sur la mobilité du 3 août 2009, sur le dialogue social du 5 juillet 2010. Les gouvernements de gauche ne reviennent pas sur les atteintes de la droite.

Une « révolution culturelle » dans la fonction publique a été annoncée par Nicolas Sarkozy 19 septembre 2007. Il a diligent& à cette fin le Livre Blanc de J-L. Silicani (le contrat contrela loi, le métier contre la fonction, la performance individuelle contre l’efficacité sociale) .(4) Mais la crise qui a débuté à l’automne 2008 a été révélatrice du rôle d’ « amortisseur social » du service public (concernant l’emploi, le pouvoir d’achat, la protection sociale et les retraites, et d’un point de vue éthique). Dans les conditions nouvelles, le « Grand soir statutaire » n’aura pas lieu, mais le cap est maintenu et les atteintes se poursuivront. On peut penser, dans ces conditions, que si la remise en cause du statut général sera poursuivie par des projets spécifiques (type lois sur la modernisation ou sur la mobilité, ou encore les propositions de loi Gorge ou Poisson dans la fonction publique territoriale), l’attaque frontale du statut général est devenue plus difficile et que le « grand soir statutaire » n’aura pas lieu.

2.3. La réforme des collectivités territoriales

La justification évoquée par le Président de la République a été la compétition internationale (St-Dizier, le 20 octobre 2009) : il faut créer de meilleures conditions d’implantation pour les entreprises. La priorité est donnée aux « pôles et aux réseaux » sur les « circonscriptions et les frontières ». L’invocation de l’extérieur (délocalisation, régions, métropoles) comme justification de l’aménagement du territoire est une démarche tout à fait nouvelle.

Le « mille-feuilles » souvent évoqué n’existe pas, mais on peut en réalité distinguer deux triptyques : commune-département-nation (politique) contre agglomération-région-Europe (économique). La réforme tend à lrimauté de l’agglomération sur la commune, de la région sur le département, de l’Europe sur la nation, de la métropole sur les collectivités géographiques.

Je en retiendrai que trois dispositions majeures de la réforme envisagée.

– les conseillers territoriaux : leurs effectifs seront réduits de moitié affaiblissant le lien avec les citoyens ; le mode de scrutin retenu est une atteinte à la parité, il favorisera la bipolarisation, il court un risque d’inconstitutionnalité.

– les métropoles : cette nouvelle collectivité territoriale sera profondément déstabilisante ; elle ne dispose pas de clause de compétence générale, mais d’un large pouvoir conventionnel.

– la suppression de la taxe professionnelle. : les collectivités territoriales réalisent 73 % de l’investissement public mais ne représentent que 10 % de l’endettement, les financements croisés sont faibles. Les financements obligatoires et l’équilibre des budgets de fonctionnement sans les compensations financières des missions transférées pèseront de plus en plus sur les populations. La compensation par la contribution économique territoriale (CET) n’est pas garantie au-delà de 2011. Cette réforme se traduira par un avantage pour la quasi-totalité des entreprises.

Des conséquences très déstabilisatrices vont s’ensuivre.

– une détérioration de la situation matérielle et morale des fonctionnaires : effectifs, contractualisation, clientélisme. Propositions de loi Gorge (le contrat comme modalité de droit commun, le statut comme exception), et Poisson (marchandisation des emplois public-privé). Lois sur la modernisation et la mobilité. Décret Woerth et possibilité de licenciement des agents publics. Affaiblissement continué du « maillon faible », la FPT.

– l’affaiblissement des services publics déconcentrés (8 directions dans les régions, 2 à 3 dans les départements) comme conséquence de la RGPP, se combinant avec l’affaiblissement des services publics décentralisés par réduction des compétences et des moyens des collectivités territoriales. Intrusion du privé sur les segments les plus rentables

– présidentialisation accrue avec le rôle dévolu aux préfets et spécialement au préfet de région véritable proconsul (carte des regroupements de communes, périmètre des métropoles, conventions départements-régions).

III. OUVRIR DES PERSPECTIVES

Il convient de défendre les services publics, mais surtout d’inscrire leur promotion dans une perspective.

3.1. Se positionner sur les valeurs et principes

Le pouvoir ne néglige pas les valeurs : 75 des 146 pages du Livre Blanc Silicani y sont consacrées sans qu’il en tire les conséquences. Il s’agit donc d’un trompe-l’œil.

Il convient de réaffirmer les valeurs et principes de l’intérêt général, sur le service public et la fonction publique précédemment évoqués, mais aussi l’unité et l’indivisibilité de la République et la libre administration des collectivités territoriales.

Plus généralement : il revient au peuple français de se réapproprier son histoire, la démarche scientifique, la morale républicaine.

3.2. Faire des propositions constructives à tous niveaux

Ce pouvoir peut être tenu en échec : de la révolution culturelle, de la suppression du classement de sortie des écoles de la fonction publique ; il y a aussi des critiques de tous bords, celle, par exemple, du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux par Philippe Séguin. Il y a des dissensions internes à la majorité présidentielle sur la taxe professionnelle, l’élection des conseillers territoriaux. Rappelons aussi que N. Sarkozy a fait la promesse aventureuse de titularisation des contractuels …

Il faut donc faire des propositions concernant le service public et la fonction publique : par exemple reclassement indiciaire, fin de la contractualisation, instauration de la double carrière, amélioration des conditions de mobilité, du dialogue social, promotion de l’égalité hommes-femmes, etc. Mais aussi faire progresser l’idée d’un « statut des travailleurs salariés du secteur privé » (cf infra. Robert Castel, revendication majeure d’un « nouveau statut du travail salarié » de la CGT à son dernier congrès). et la convergence organisée dans l’action avec l’amélioration du statut général des fonctionnaires.

Cette démarche invite également à l’approfondissement de questions majeures : planification, nationalisations, institutions, laïcité, etc. Les États généraux du service public, lancés à la Mutualité, à Paris, le 17 décembre 2009, tiendront des assises nationales les 29 et 30 janvier prochains autour de quatre thèmes : quels champs de services publics, à quel niveau ? quelle démocratie ? quels financements ? quels agents ?

3.3. Le service public « valeur universelle » ?

Notre époque est marquée par la montée de l’ « en commun » sous diverses exigences : protection de l’écosystème mondial, propriété des ressources du sol et du sous-sol, des produits alimentaires, projets industriels internationaux, mondialisation de services, des échanges, de la culture, etc.

La prise de conscience de l’unité de destin du genre humain caractéristique majeure du moment historique de notre époque : « Terre-Patrie » d’Edagard Morin , le « Tout-Monde » des poëtes antillais Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant, « Patrimoine commun de l’humanité » constamment évoqué, « destination universelle des biens » de Vatican II, etc.

Le service public, valeur universelle ? La contribution de la conception et de l’expérience françaispeut être éminente dans un XXIe siècle « âge d’or » du service public.

B. FONCTIONNAIRE, UN SALARIÉ COMME LES AUTRES ?
LA DÉONTOLOGIE DU FONCTIONNAIRE


I. FAUT-IL RAPPROCHER LES SITUATIONS DES FONCTIONNAIRES ET DES AUTRES SALARIÉS ?
(5)

Question souvent posée : « Les fonctionnaires et les autres agents publics à statut ne sont-ils pas des privilégiés par rapport aux salariés du secteur privé régis par le contrat (sous forme individuelle et/ou collective) tel que réglementé par le code du travail, et ne convient-il pas de réduire la différence des situations ainsi caractérisées ? ». Dès lors surgit une autre question : « Le « rapprochement » des situations doit-il se faire vers le haut ou vers le bas, en « rapprochant » le fonctionnaire du salarié du secteur privé ou l’inverse ? ».

1.1. La position statutaire et réglementaire du fonctionnaire

Précisons d’abord la notion de statut ici retenue. « Le fonctionnaire est, vis-à-vis de l’administration, dans une situation statutaire et réglementaire » selon l’article 4 du titre 1er du statut général des fonctionnaires qui est la base législative réglementant les 4,3 millions de fonctionnaires de l’État, des collectivités territoriales et des établissements public hospitaliers, auxquels on doit associer près d’un million de contractuels de droit public ainsi qu’un million d’agents publics travaillant dans les entreprises et organismes publics. La caractéristique commune de tous ces salariés du secteur public (le quart de la population active en France) est que leur situation est définie par la loi et les textes réglementaires correspondants, et non par le contrat. Il en est ainsi parce que les fonctions et activités exercées relèvent de missions de service public, elles-mêmes inspirées par l’intérêt général exprimé sur le terrain politique. C’est cette spécificité qui caractérise l’agent public et qui fonde la logique statutaire. Spécificité qui conduit à doter l’État, les autres collectivités publiques et les entreprises publiques de prérogatives de puissance publique dans la gestion des personnels, entraînant pour ceux-ci des sujétions appelant, en contrepartie, des garanties individuelles et collectives inscrites dans le statut général des fonctionnaires et dans les autres statuts. On notera d’ailleurs que les garanties statutaires ont eu un effet protecteur pour l’ensemble des salariés, la différence des situations ne pouvant excéder certaines limites. Un « scénario gris », initié par la loi dite « de modernisation » du 2 février 2007 et celle relative à la mobilité du 3 août 2009, entraînerait une confusion public-privé qui pourrait faire disparaître ces garanties.

Dès lors la contradiction à résoudre est la suivante : comment sécuriser et améliorer la situation sociale de l’ensemble des salariés, tout en respectant la spécificité des missions de l’agent public ? La réponse apportée par les libéraux est claire : la situation des fonctionnaires et des travailleurs des entreprises publiques sous statuts est excessivement dérogatoire du droit commun, la spécificité statutaire n’est que « particularité », voire « anomalie » qu’il convient de réduire autant que possible ; le contrat est la modalité principale de leur alignement sur le droit commun. J’ai rappelé précédemment les étapes de cette offensive.

1.2. La réappropriation sociale des salariés

Pour autant demeure la question de la comparaison des situations respectives des travailleurs du secteur public et du secteur privé. Le sociologue Robert Castel a spécialement analysé l’évolution sur le long terme des conditions du salariat en France (La montée des incertitudes, Seuil, 2009), caractérisant une crise à partir du début des années 1970 marquant la fin d’un certain compromis social qui s’était installé dans l’économie industrielle des décennies de croissance antérieures. Désormais un capitalisme sauvage fait de la précarité un état permanent largement répandu, développe une nouvelle condition infrasalariale, porte atteinte à la cohésion sociale, réduit les droits du travail, provoque une dynamique de « décollectivisation », isole l’individu. Il propose en conséquence un renforcement de l’intervention de l’État et une réappropriation sociale de la condition du salarié dans la perspective d’un nouveau compromis social. Lors de son récent congrès, la CGT a également retenu comme revendication majeure un « nouveau statut du travail salarié » prévoyant la garantie de droits cumulables et transférables au fur et à mesure des mobilités, des évolutions de carrière et de salaire tout au long de la vie professionnelle. Cette option pose d’abord, à mon avis, la question de la base législative, expression d’une volonté politique nationale, susceptible de fonder durablement un tel « nouveau statut ». La voie retenue par la confédération semble, à l’inverse, d’une part de privilégier l’amélioration des conventions collectives existantes par rapport à la revendication législative et, d’autre part, traiter de manière indifférenciée les salariés du privé et les fonctionnaires et autres agents publics (Le Peuple, n° 1686, juin 2009). Dans le même esprit on relèvera la faiblesse de la réaction des organisations syndicales aux rattachements récents du ministère de la Fonction publi au ministère du Travail puis du Budgent, sans précédent dans l’histoire de la fonction publique.

La comparaison des conditions matérielles et morales des agents publics et des autres salariés est incontournable. Elle alimente les campagnes de dénigrement contre les fonctionnaires et les agents publics sous statuts, encouragées par les libéraux adversaires des statuts législatifs, partisans de la généralisation du contrat. Pour autant, en raison de la gravité de la crise du système, du développement du chômage et de la précarité, la question ne sautait être ignorée, quand bien même certaines des critiques visant les soi-disant privilèges des fonctionnaires et des autres agents publics seraient profondément injustes. Ceux-ci doivent, eux-mêmes, s’intéresser au « statut » des travailleurs qui n’ont pas de statut. Une évolution des esprits est nécessaire pour, à la fois, garantir les droits des salariés au long de leur vie professionnelle tout en maintenant la spécificité des agents publics tenant à leurs missions de service public qui impliquent qu’ils soient protégés par la loi des influences politiques, des pressions économiques, de l’arbitraire administratif. Cette évolution peut être contrariée par plusieurs facteurs historiques : les organisations syndicales et les associations de fonctionnaires ont dénoncé pendant la première moitié du XXe siècle l’idée d’un « statut carcan », la « deuxième gauche » (Michel Rocard, la CFDT) sans s’opposer à l’idée, n’a cessé de marquer une réserve vis-à-vis de la spécificité statutaire, jusqu’aux anciens pays du « socialisme réel » qui considéraient qu’il ne pouvait exister qu’une seule condition salariale. Ajoutons que si certaines dispositions statutaires sont largement inspirées du code du travail, elles sont appliquées dans la fonction publique et les entreprises publiques de manière particulièrement défavorable concernant, par exemple, la durée du travail, les modalités de prise en charge des déplacements et missions à la demande de l’employeur, des déplacements domicile-travail, la rémunération du travail de nuit, des dimanches et jours fériés, la retenue du trentième indivisible pour tout arrêt de travail inférieur à la journée, le droit de retrait intervenu tardivement dans la fonction publique, etc.

1.3. Pour un statut des travailleurs salariés du secteur privé

Ma conviction sur la nécessité d’un « statut des travailleurs salariés du secteur privé » à côté du statut général des fonctionnaires et des statuts des agents des entreprises publiques, s’est faite sur la base d’une expérience concrète. Ayant été chargé en 1999 d’un rapport sur la formulation de « propositions pour l’amélioration de la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme » par la ministre de l’Emploi et de la Solidarité et la secrétaire d’État au Tourisme, j’étais a priori réservé sur l’idée d’un « statut » afin d’éviter la confusion avec le statut général des fonctionnaires. Parvenu à la définition de trente et une propositions, ce sont les travailleurs saisonniers eux-mêmes et leurs organisations syndicales qui ont demandé la mise en cohérence de ces propositions sous forme d’un « statut des travailleurs saisonniers du tourisme », ce qui a été réalisé par la structuration d’un ensemble de dispositions législatives auxquelles étaient associées les mesures réglementaires nécessaires, des recommandations concernant l’amélioration et la généralisation des conventions collectives du secteur ainsi que d’autres propositions relatives à différents partenariats envisageables. Je tire de cette expérience, replacée dans une réflexion plus générale, l’affirmation que l’on ne saurait valablement parler de « statut des travailleurs salariés » que par l’élaboration d’un corpus de dispositions législatives du code du travail ayant cette destination, des dispositions réglementaires nécessaires, accompagnées d’accords contractuels négociés par branches et entreprises et de partenariats pertinents.

Sur ces bases, à la fois homogènes et différenciées, pourrait alors être organisée la convergence des politiques sociales et des actions revendicatives tendant à l’amélioration conjointe du statut général des fonctionnaires, des statuts des agents des entreprises publiques et du « statut des travailleurs salariés du secteur privé ».

II. DÉONTOLOGIE DES FONCTIONNAIRES ET CITOYENNETÉ (6)

Si, aux termes de l’article 6 de la Déclaration des droits de 1789, les citoyens sont également admissibles « à toutes dignités, places et emplois publics », ils le sont « selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ». On doit dès lors considérer que ce qui est exigé à l’entrée – la preuve de la capacité, des vertus et des talents – est a fortiori valable sur l’ensemble de la carrière professionnelle du fonctionnaire. Dès lors, dans cette acception, la déontologie se confond avec le bon exercice par le fonctionnaire de sa mission de service public, quelle que soit sa position dans la hiérarchie administrative.

Ce n’est pourtant pas le sens courant donné à la déontologie, principalement évoquée à propos des cadres, surtout des plus hauts fonctionnaires, et dans une définition réduite au non-cumul des emplois publics et privés et au « pantouflage ». Nous ne retiendrons pas ici cette double restriction pour considérer l’ensemble des règles statutaires valables pour tous les fonctionnaires pouvant relever d’une conception large de la déontologie.

2.1. Dépasser une conception étroite de la déontologie

La table des matières du Code de la fonction publique des Éditions Dalloz au mot « déontologie » renvoie au décret n° 2006-781 du 2 février 2007 et à une circulaire du 31 octobre 2007 placés sous l’article 25 du titre 1er du statut général des fonctionnaires (loi n° 83-634 du 13 juillet 1983) qui enjoint aux fonctionnaires et aux agents non-titulaires de droit public de consacrer l’intégralité de leur activité professionnelle aux tâches qui leur sont confiées. Mais si la déontologie est, selon le dictionnaire Le Robert, « l’ensemble des règles qu’impose à des professionnels l’exercice de leur métier », on ne voit pas pourquoi on ne prendrait pas en compte également, dans le champ des règles de la déontologie, les dispositions de l’article 26 traitant du secret professionnel et de la discrétion professionnelle, de l’article 27 relatif au devoir du fonctionnaire de satisfaire aux demandes d’information du public dans le respect des règles précédentes, enfin les dispositions de l’article 28 concernant ce que l’on dénomme généralement le « devoir d’obéissance ». D’autres articles devraient sans doute être également cités et, à la limite, l’ensemble du titre premier relatif aux « droits et obligations des fonctionnaires ». On se concentrera néanmoins sur les articles précités comme base juridique centrale de la déontologie des fonctionnaires. Précisons aussi que des règles de même nature mais spécifiques existent également dans le secteur privé.

Si le statut général de 1946 avait donc prévu qu’un décret préciserait les conditions dans lesquelles le fonctionnaire doit consacrer l’ensemble de l’activité à la fonction qui lui était dévolue, ce décret n’ayant pas été pris, ce sont les dispositions d’un décret-loi du Front populaire de 1936 concernant les dérogations à cette règle, complétées par une abondante jurisprudence qui ont précisé, au fil du temps, la réglementation du non cumul d’un emploi public et d’un emploi privé. Ces dispositions, reprises pour l’essentiel et de manière stricte par l’article 25 du titre 1er du statut général de 1983, ont été profondément modifiées par la loi dite « de modernisation » du 2 février 2007et celle relative à la mobilité du 3 août 2009. Les modifications introduites caractérisent une conception plus laxiste de la déontologie. Ainsi, les règles de délai d’incompatibilité entre les activités exercées par un fonctionnaire cessant ses fonctions et une activité lucrative dans une entreprise, un organisme privé ou une activité libérale est ramené de cinq à trois ans ; les cumuls entre activité publique et privée sont considérablement assouplis pour un fonctionnaire en vue de créer ou de reprendre une entreprise, ou pour un dirigeant de société privée embauché en qualité de non titulaire de droit public (jusqu’à deux ans) ; la détention de parts sociales de capital par les fonctionnaires est mise sur le même plan que la production d’œuvres d’art ; les agents titulaires et non titulaires à temps incomplet peuvent simultanément exercer une activité privée lucrative (7); il peut être fait recours à l’intérim. Par ailleurs, une loi du 29 janvier 1993 relative à la prévention de la corruption et à la transparence de la vie économique et des procédures publiques avait institué, dans chaque fonction publique, une commission dite « de déontologie » chargée de donner un avis sur la compatibilité avec les fonctions antérieures d’un fonctionnaire des activités privées qu’il souhaitait exercer. La loi de 2007 a regroupé les trois commissions en une seule, placée auprès du Premier ministre (8).

Si le devoir du fonctionnaire de satisfaire les besoins d’information du public ne pose pas de problème particulier (art. 27), son appréciation devant se faire dans les circonstances de chaque espèce, il n’en est pas de même de l’obligation de réserve dont il n’est pas fait mention dans le statut, mais qui provoque maintes prises de positions confuses. Aux termes de l’article 6 de la loi du 13 juillet 1983 : « La liberté d’opinion est garantie aux fonctionnaires » (9). Pour avoir conduit l’élaboration du statut général des fonctionnaires entre 1981 et 1984, je crois pouvoir témoigner utilement sur le sens des dispositions en vigueur. C’est à tort que l’on évoque à ce propos l’article 26 du statut général des fonctionnaires qui traite du secret professionnel et de la discrétion professionnelle (10). Les fonctionnaires sont tenus au secret professionnel, soit que les faits qu’ils apprennent dans l’exercice de leurs fonctions leur aient été confiés par des particuliers, soit que leur connaissance provienne de l’exercice d’activités auxquelles la loi, dans un intérêt général et d’ordre public, a imprimé le caractère confidentiel et secret. Les fonctionnaires doivent faire preuve de discrétion professionnelle pour tout ce dont ils ont connaissance dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions. Même si ce n’est pas sans rapport, on ne saurait non plus se référer principalement à l’article 28 qui pose le principe hiérarchique d’obéissance du fonctionnaire dans les termes suivants : « Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public ». Le fonctionnaire garde donc une marge d’appréciation des ordres qu’il reçoit. On ne saurait sans méconnaître la loi contester au fonctionnaire ce libre-arbitre qui rejoint la liberté d’opinion et qui, avec la bonne exécution des tâches qui lui sont confiées, participe de sa responsabilité propre. Ce principe a été repris dans la loi de 1983 et un large débat s’est ouvert aussi bien avec les organisations syndicales qu’au Parlement sur la portée et les limites de la liberté d’opinion qu’il convenait éventuellement de faire figurer dans le statut lui-même, sous la forme, d’une part, de la liberté d’expression et, d’autre part, de l’obligation de réserve . Ainsi, l’obligation de réserve ne figure pas dans le statut général et, à ma connaissance, dans aucun statut particulier de fonctionnaires, sinon celui des membres du Conseil d’État qui invite chaque membre à « la réserve que lui imposent ses fonctions » (11).

En définitive, la question est plus politique que juridique et dépend de la réponse à la question simple : le fonctionnaire est-il un citoyen comme un autre ? venant après l’interrogation précédente : le fonctionnaire est-il un salarie comme les autres ? Au sein de notre construction sociale, est-il un sujet ou un citoyen ?(

2.2. L’utilité discutable d’un code de déontologie

Face aux difficultés rencontrées dans l’appréciation des notions qui viennent d’être évoquées, l’idée est parfois émise d’un code qui ferait la clarté sur des questions difficiles car elles épousent toute la complexité de la vie. Il faut d’abord s’entendre : s’agirait-il d’un véritable code opérant une remise en ordre et une clarification de dispositions législatives et réglementaires à droit constant au sens de la commission supérieure de codification ? Probablement pas, car cela reviendrait à codifier des sous-parties de codes existants ou envisagés. On sait que la loi sur la modernisation de la fonction publique du 2 février 2007 ; la question a été reprise par la loi du 5 juillet 2010, elle est aujourd’hui en chantier à la DGAFP et au Conseil d’État. Ou bien s’agirait-il d’une présentation ordonnée des textes en vigueur, éventuellement commentés, comme il en existe déjà ? (12) Il y a aussi des codes de l’administration qui débordent la fonction publique proprement dite (13). Quelle que soit la solution retenue de cette nature, aucun code ne pourrait ajouter aux normes existantes. On doit donc se demander quelle serait l’utilité d’un sous-ensemble de ces codes qui appellerait inévitablement la codification d’autres sous-ensembles thématiques, ce qui au bout du compte accroîtrait la confusion de l’état du droit. Si ce n’est pas de cela qu’il s’agit, on peut alors penser à un guide, sorte de « code de bonne conduite » à finalité pédagogique ou moralisatrice – dans l’esprit du « code de bonne conduite des traders » évoqué au plus fort de la crise financière – qui pourrait se fonder sur quelques cas concrets ayant donné lieu à des décisions jurisprudentielles particulièrement significatives, facilitant la compréhension des règles précédemment analysées. On pourrait même penser à une expression de ces exemples sous forme d’illustrations, voire de bandes dessinées (14)…

Il importe de souligner que, quelles que soient les modalités envisagées, les préceptes exposés doivent concerner tous les fonctionnaires et agents publics, quelle que soit leur place dans la hiérarchie, même si on sait bien que le contrôle du juge, en cas de contentieux, prend évidemment en compte le niveau de responsabilité de l’agent pour caractériser une infraction éventuelle. Mais une autre difficulté réside dans la diversité des préoccupations et des priorités des ministères. Une tentative de code de déontologie avait été tentée, il y a une douzaine d’années par la direction générale de l’Administration et de la Fonction publique. Elle avait surtout mis en évidence la complexité d’une telle opération qui devait concerner tous les fonctionnaires, mais qui devait aussi répondre aux préoccupations spécifiques de chaque ministère en matière de déontologie : les finances s’intéressant plus particulièrement à la probité, l’éducation nationale aux mœurs et aux incivilités, la police à la discipline, l’équipement au risque (15), la justice aux menaces contre l’indépendance des juges (16), etc. L’entreprise n’avait alors pu aboutir (17).

L’évocation d’un code de la déontologie présente aussi l’inconvénient de focaliser la responsabilité d’une éventuelle transgression sur le sujet alors que celle-ci est étroitement dépendante du contexte politico-administratif. La vogue de l’idéologie managériale change considérablement les conditions d’exercice de la responsabilité du fonctionnaire ; celle-ci n’est pas vécue de la même façon selon qu’il se considère au service de l’intérêt général ou qu’il est mis en demeure de satisfaire à des obligations de résultats matérialisés par des batteries de critères de pure gestion, ce qui le distingue peu ne n’importe quel salarié du secteur privé. Tout cela va dans le sens d’une banalisation de l’activité du fonctionnaire qui ne peut qu’affecter gravement la spécificité de la déontologie exigible à son endroit et, par là, le sens de la responsabilité de l’agent public.

Dans un tel contexte où la concertation est faible et où les organismes paritaires ne jouent plus véritablement leur rôle, l’idée d’un code de déontologie prendrait – quelles que soient les intentions de ses promoteurs – une tout autre signification, celle d’un règlement managérial, d’un instrument de régulation du conformisme sous contrainte (18) Il s’ensuivrait une stigmatisation croissante des comportements déviants. J’ai dû rappeler publiquement la portée et les limites de la liberté d’expression et de l’obligation de réserve en plusieurs occasions récentes. Il ne s’agit certes pas de faits sans précédent, l’abondance de la jurisprudence en témoigne et tous ces faits ne sont pas de même nature, mais il est permis de penser que l’accentuation du pouvoir hiérarchique peut être à l’origine de leur multiplication ; tandis que se brouille la frontière public-privé et qu’une complaisance croissante scandaleuse marque la pratique du « pantouflage ». Un code de déontologie ne pourrait dès lors apparaître que comme une diversion coercitive rappelant les interdictions et les sanctions encourues. Tout au plus peut-on envisager de mieux expliquer le sens du droit existant à partir de cas concrets, par la voie de circulaires ou par des moyens de communication modernes.

2.3. La déontologie du fonctionnaire-citoyen

La notion de déontologie est inséparable des valeurs servies. Celles du pacte républicain qui fonde notre citoyenneté : une certaine conception de l’intérêt général avec le service public comme vecteur principal, une affirmation du principe d’égalité qui s’efforce de réunir égalité juridique et égalité sociale par le moyen d’actions positives, une éthique de la responsabilité fondée sur le principe de laïcité (19). Les valeurs du service public théorisées par l’école française du service public : égalité, continuité, adaptabilité, complétées depuis par d’autres valeurs (20). La conception française de la fonction publique précédemment évoquées qui ont été à la base de l’élaboration statutaire de 1983-1984-1986. Il reste que la question de la déontologie continuera de se poser dans une situation très conflictuelle.

En ces temps de décomposition sociale profonde, marqués par une « perte des repères », le devoir d’obéissance et l’observation des règles de secret, de discrétion, de non cumul, de neutralité risquent fort d’être insuffisants pour guider le fonctionnaire dans l’exercice démocratique et efficace de sa mission de service public. Mais cette situation de crise peut être aussi l’occasion de ne pas réduire l’exercice des missions de service public au simple respect des règles posées par les textes, mais de renvoyer, plus que par le passé, la responsabilité publique vers le citoyen, en l’espèce le fonctionnaire-citoyen. Cela ne me conduit pas pour autant à légitimer les démarches individuelles type « désobéisseurs » qui surgissent ici ou là, en marge de l’action syndicale et prétendent s’ériger en exemples édifiants, pour en appeler finalement à la solidarité. Je ne comprends pas non plus la démarche de ces pétitionnaires qui contestent que l’on puisse s’assure au concours d’agrégation de philosophie que les candidats aient une bonne connaissance des principes sur lesquels est fondée la conception franbçaise de la fonction publique (21). Quand bien même la cause serait juste, je ne pense pas que nous soyons dans la situation de l’article 35 de la constitution de l’an I (qui n’est jamais entrée en vigueur mais qui est pour moi une référence républicaine majeure) : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs3.

L’autoritarisme et le conformisme – couple infernal dans l’histoire de la fonction publique – sont des contraires de la déontologie d’une citoyenneté pleinement assumée. Le fonctionnaire a le droit et le devoir de forger son opinion sur la politique qu’il est chargé de mettre en œuvre et, le cas échéant, de la critiquer par la voie syndicale ou politique sous des formes appropriées qu’aucune règle juridique, qu’aucun code de déontologie ne parviendront jamais à circonscrire de façon définitive. La bonne exécution des tâches qui lui sont confiées et le développement de l’esprit critique dans l’exécution de ces tâches sont des qualités de service public qui doivent être développées conjointement (22). Je sais, par expérience, que cela conduit parfois à frôler les limites de l’interdit, ce qui suppose esprit de responsabilité et sang-froid. C’est, à mon avis, un risque qu’il faut savoir courir.

 

(1) Formule reprise de l’ouvrage de René Bidouze : Les fonctionnaires : sujets ou citoyens ? Éditions sociales, 1979 et 1981.
(2) Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2008-2009, la Documentation française, 2009.
(3) C’est ainsi que, sous couvert de modernisation, le Conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; également : le transfert de la direction générale de l’Administration et de la Fonction publique au ministère du Budget, l’intégration du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics à la Cour des comptes. Ces suppressions et restrictions venant après l’intégration de la direction de la Prévision dans la direction générale du Trésor et de la Politique économique et surtout l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération en 2006 et de la DATAR en 2005 (créée en 1963). Ajoutons-y aujourd’hui la délocalisation partielle de l’INSEE à Metz, la suppression de plusieurs dizaines de centres météorologiques départementaux, la perte d’identité des Archives de France (création de la Révolution française) dans une vaste direction du Patrimoine. Ajoutons encore le projet de la loi organique prise en application de la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008 qui va supprimer la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS), laquelle rendait public les abus des forces de sécurité (mal vue pour cette raison du ministère de l’Intérieur) et la mission de défense des enfants.
(4) J-L. Silicani, Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique, La Documentation française, 2008.
(5) Développement d’extraits d’un article paru dans une rubrique intitulée Controverse sous le thème : « Faut-il rapprocher les statuts d’agents publics et de salariés ? Revue de droit du travail – mars 2010
(6) Extraits d’un article à paraître dans un ouvrage collectif sous le titre Éthique et déontologie des cadres publics
(7) A. Le Pors, « Une loi de dénaturation de la fonction publique », La semaine juridique, n° 12, mars 2007.
(8) L’affaire de la nomination de François Perol, directeur général adjoint de l’Élysée, à la tête des Caisses d’épargne et des Banques populaires, marquée par l’avis personnel donné par le président de la commission de déontologie suivi de la démission de deux de ses membres, a montré que l’instrument ne présentait pas, à ce stade, toutes les garanties que l’on pouvait en attendre.
(9) On rappellera dans cet esprit l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Nul ne doit être inquité pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public, établi par la loi ».
(10) J’ai rejeté à l’Assemblée nationale le 3 mai 1983 un amendement tendant à l’inscription de l’obligation de réserve dans la loi en observant que cette dernière « est une construction jurisprudentielle extrêmement complexe qui fait dépendre la nature et l’étendue de l’obligation de réserve de divers critères dont le plus important est la place du fonctionnaire dans la hiérarchie » et qu’il revenait au juge administratif d’apprécier au cas par cas.
(11) A. Le Pors, « Les fonctionnaires, citoyens de plein droit », Le Monde, 1er février 2008.
(12) Citons notamment le Code de la fonction publique, présenté et commenté par Serge Salon et Jean-Charles Savignac, Dalloz, 9e édition, 2010, auquel l’auteur de cet article se réfère régulièrement.
(13) Par exemple le Code de l’administration par Bernard Stirn et Simon Formery, LexisNexis, Litec, 3e édition, 2008.
(14) Dans l’esprit des Scènes de la jurisprudence administrative de Jean-François Thery illustrant quelques grands arrêts de la jurisprudence administrative, préface de Marceau Long, LexisNexis, Litec, 2008.
(15) Responsabilité et déontologie, Guide de référence pour les chefs de service et l’encadrement, ministère de l’Équipement, des Transports et du Logement, janvier 1998.
(16) Recueil des obligations déontologiques des magistrats, plutôt un guide qu’un code normatif, rendu public par le Conseil supérieur de la magistrature le 10 juin 2010.
(17)Elle se poursuit néanmoins dans certaines administrations. Ainsi l direction du travail du ministère du Travail, des Relations sociales, de la Famille de la Solidarité et de la Ville a publié en février 2010 : Principes de déontologie pour l’inspection du travail.
(18) La situation des agents de France Télécom en est une illustration
(19) A. Le Pors, La citoyenneté, collection Que sais-je ?, PUF, 3e édition 2002.

(20) R. Denoix de Saint Marc, Le service public ; rapport au Premier ministre, la Documentation française, 1996.

(21) A. Louangvannasy, « Il est légitime d’être interrogé sur les valeurs de la fonction publique », Le Monde, 3 juillet 2010 et « Débat en philosophes des valeurs de l’État », l’Humanité,

(22) Qu’il me soit permis ici d’évoquer l’exemple de deux amis appartenant à des familles politiques différentes et qui ont su, chacun à leur manière, témoigner tout à la fois d’un dévouement exemplaire .au service public au plus haut niveau de l’État et d’un engagement politique clairement assumé :
– Bernard Tricot, ancien secrétaire général de l’Élysée sous le général de Gaulle, auteur de Mémoires, éditions Quai Voltaire, 1994. Bernard Tricot est décédé en 2000.
– Jacques Fournier, secrétaire général adjoint de l‘Élysée puis secrétaire général du Gouvernement sous François Mitterrand, pdg de GDF et de la SNCF, auteur de Itinéraire d’un fonctionnaire engagé, éditions Dalloz, 2008.

Asile et citoyenneté – Chartres – Assises pour l’identité clandestine, 13 novembre 2010

LE DROIT D’ASILE AUJOURD4HUI EN FRANCE

’asile est-il aujourd’hui en danger en France ? Il n’y a pas de réponse catégorique à cette question. Certes, il est plus confortable, dans le culte entretenu d’une bonne conscience, de répondre péremptoirement par l’affirmative. Mais c’est quelque part sous-estimer – et aussi mépriser – l’effort de ceux qui, devant des situations complexes, ne nient pas la difficulté de rendre une justice aussi bonne que possible dans un État de droit souvent critiquable dans nombre de ses dispositions. C’est encore tenir pour inexistante une tradition de l’asile, qui a beaucoup compté dans la formation historique de notre citoyenneté, de notre identité nationale, et dont il subsiste de multiples expressions. C’est aussi un domaine où l’on ne peut trancher sous la forme du bilan « globalement » négatif ou positif. Reste alors à faire un point, inévitablement contradictoire, dans les principaux domaines d’appréciation.


Une réforme positive de la juridiction de l’asile sous des réserves avec durcissement des procédures

Rappelons tout d’abord le parcours compliqué du demandeur d’asile ; il comporte de nombreux obstacles. S’il se présente à la frontière sans visa l’étranger est mis en zone d’attente. S’il demande l’asile, un minimum d’instruction appréciera si sa demande n’est pas « manifestement infondée », le délai de placement en zone d’attente est de quatre jours, mais il peut être prolongé jusqu’à 26 jours. Si cette appréciation est favorable, il recevra un visa provisoire pour se présenter en préfecture dans les huit jours. Il y retirera un dossier de demande d’asile et se verra remettre une autorisation provisoire de séjour d’un mois pour déposer sa demande à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) sous 21 jours. Son autorisation de séjour sera ensuite renouvelée tous le trois mois. Il sera convoqué à un entretien à l’OFPRA, assisté d’un interprète. Si sa demande est rejetée, il disposera d’un mois pour faire un recours devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). S’il est entré irrégulièrement en France, son parcours est le même à partir du moment où il se présente en préfecture (à condition qu’il ne se soit pas fait intercepter avant, auquel cas ila procédure est dite « prioritaire » avec des garanties moindres). Délais et procédures ont été constamment durcis au cours des dernières années.

La CNDA est constituée d’un président (conseiller d’État, conseiller maître à la Cour des comptes, magistrats du judiciaire), d’un assesseur nommé par le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, le HCR (sur avis conforme du vice-président du Conseil d’État ; c’est une exception à la fois dans notre État de droit et dans le monde, qu’un magistrat nommé par une instance internationale siège dans une formation de jugement nationale) et d’un assesseur nommé par le vice-président du Conseil d’État, issu des administrations concernées. Elle est assistée par un rapporteur et un secrétaire de séance. La CNDA juge les recours des demandeurs d’asile déboutés par l’OFPRA. Au-delà, une cassation est possible devant le Conseil d’État.

Depuis le 1er janvier 2008, la CNDA a remplacé la Commission des recours des réfugiés (CRR) qui était soumise administrativement, budgétairement et statutairement à l’OFPRA ; situation aberrante d’une juridiction placée sous la tutelle de l’organisme administratif dont elle contrôlait les décisions et que plusieurs rapports avaient dénoncée .

La CNDA est désormais rattachée au Conseil d’État depuis le 1er janvier 2009. C’est une normalisation et un progrès. Avec toutefois des réserves : la titularisation des rapporteurs (pour la plupart officiers de protection de l’OFPRA, mais près de la moitié des rapporteurs sont des contractuels) qui exercent une mission évidente de service public est effectuée selon des modalités trop lentes ; la titularisation des contractuels de toutes catégories n’est pas engagée et on en recrute de nouveaux ; l’effet de la nomination de dix présidents permanents sur la jurisprudence, si elle peut concourir à son unification, peut aussi en modifier la teneur, d’autant plus qu’une proposition de loi (pendante au Parlement) prévoit à partir du 1er septembre 2011, l’intervention de la CNDA en recours des décisions de refus d’entrée sur le territoire au titre de l’asile déposées en zone d’attente. Ces derniers éléments peuvent faire dériver le droit d’asile vers les normes de la police administrative qui prévalent dans le droit des étrangers.

Depuis le 1er décembre 2008 les demandeurs d’asile, même entrés irrégulièrement, peuvent bénéficier de l’aide juridictionnelle ; c’est un progrès incontestable. Ils sont assistés d’un interprète. Le fonctionnement de la juridiction spécialisée qu’est la CNDA souligne l’importance de l’oralité dans l’administration de la justice.

La reconnaissance de la qualité de réfugié (pour l’essentiel par référence aux motifs de persécution de la Convention de Genève : race, religion, engagement politique, nationalité, appartenance à un certain groupe social), ouvre un droit à un titre de séjour permanent de dix ans renouvelable. Le bénéfice de la protection subsidiaire (menaces graves hors Convention de Genève) à un an renouvelable sous réserve de l’actualité des craintes. La protection subsidiaire a été introduite en droit interne par le droit communautaire, mais aucune justification réellement fondée n’est apportée au fait que les durées des titres de séjour soient si inégales, les craintes étant pareillement établies, seuls différant les motifs. Dès lors la protection subsidiaire apparaît bien comme une protection … subsidiaire, dévalorisée, de substitution.


L’état statistique de la politique du droit d’asile présente des résultats contrastés

Le HCR évalue à 10 à 12 millions dans le monde le nombre de réfugiés sous sa protection au cours des dernières années (10,4 en 2009). En 2009, 76 % des réfugiés sont en Asie et en Afrique, seulement 16 % en Europe . La France en protège 196 364, soit à peine plus que son poids démographique relatif dans le monde ; c’est beaucoup moins que le Royaume Uni (269 363) et que l’Allemagne (593 799). La France est donc loin d’accueillir « toute la misère du monde ». Et si elle en prend une part, celle-ci reste modeste.

En 2009, il y a eu en France 47 690 demandes d’asile devant l’OFPRA (y compris les mineurs accompagnants et les demandes de réexamens), dont 33 275 primodemandeurs. Les flux de demandeurs d’asile sont donc repartis à la hausse car on avait observé une baisse de 52 200 en 2003 à 23 500 en 2007. Sur la base du nombre de demandes enregistrées, la France serait la première destination en Europe pour cette année.

Les entrées irrégulières sur le territoire, principalement par voie terrestre, sont très largement majoritaires. À la frontière, en 2009, le plus souvent en aéroport (la quasi-totalité des demandes examinées sont déposées à Roissy-Charles de Gaulle), l’OFPRA a eu à donner 2 796 avis d’entrée sur le territoire en zone d’attente. Il a estimé que seulement 749 des demandes correspondantes n’étaient « pas manifestement infondées ».

L’OFPRA a pris 35 420 décisions en 2009, (la CNDA 20 040). Ensemble les deux instances ont prononcé 10 373 accords (dont 23,6 % au titre de la protection subsidiaire, en hausse vive, 9 % en 2007)). Le taux d’accord global est de 29,4 % des décisions (14, 3 % directement par l’OFPRA et 15,1 % par annulation par la CNDA de décisions de rejet de l’OFPRA, le taux d’annulation de ces décisions s’étant élevé, en 2009, à 26,5 % ; en légère hausse). Ce taux est voisin de 60 % – soit le double – pour les pays d’origine sûrs (32,9 % par l’OFPRA, 26,3 % au titre des annulations de la CNDA), ce qui invalide le concept lui-même.

La procédure prioritaire (comportant de moindres garanties) représente 22, 2 % du total des affaires instruites ; elle est en baisse (30,7 % en 2008) après une vive progression.

14, 6 % des décisions de la CNDA étaient prises par voie d’ordonnances en 2009 (9,4 % pour les ordonnances dites « nouvelles », c’est-à-dire ne comportant aucun élément jugé sérieux de contestation de la décision de l’OFPRA), par un juge unique, sans procédure orale. Ce taux est en légère baisse par rapport à 2008 (16 %).

Ainsi, si certaines données (notamment le taux global d’accords) caractérisent une relative ouverture à l’asile, d’autres comme le recours important à la procédure prioritaire, la vive hausse de la protection subsidiaire et l’importance (bien qu’en baisse) des décisions prises par ordonnances caractérisent une précarisation de la procédure et de la protection accordée.

Une évolution jurisprudentielle inquiétante

Les démarches des politiques de l’asile des États membres de l’Union européenne s’inscrivent dans une longue marche vers un régime d’asile européen commun marquée par le renforcement de préoccupations sécuritaires et de contrôle des frontières extérieures. Elles se traduisent par la définition stricte de l’État responsable de l’examen de la demande d’asile par la procédure dite de Dublin II, l’introduction de notions telles que celles de l’asile interne ou de pays d’origine sûrs. C’est aussi, plus récemment, le durcissement envisagé des conditions de rétention (durée maximale portée à dix-huit mois, possibilité d’enfermement des mineurs y compris isolés, interdiction de séjour de cinq ans), l’externalisation à l’est de l’Europe et au nord de l’Afrique des demandeurs d’asile.

Le gouvernement français a anticipé certaines de ces mesures restrictives, notamment à l’occasion de la loi du 10 décembre 2003. La création d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire a contribué à mettre l’accent sur le contrôle des flux plutôt que sur la protection du demandeur d’asile. Les mesures prise au plan national ont eu pour effet de rendre plus difficile la pratique du droit d’asile : réduction des délais, durcissement des conditions de recevabilité, recours aux ordonnances et à la procédure prioritaire, restriction de l’accès aux droits sociaux, application de Dublin II sans considération des critères humanitaires et des possibilités offertes par la clause de souveraineté.

L’évolution jurisprudentielle est de plus en plus restrictive. Par décision du Conseil d’État, le principe d’unité de famille a été strictement réservé aux demandes relevant de la Convention de Genève (non à la protection subsidiaire) . Par décision de la CNDA , la reconnaissance du groupe social persécuté a été réduite (au profit de la protection subsidiaire) pour des parents maliens d’une fille née en France ; la protection subsidiaire a également été préférée à la reconnaissance de la qualité de réfugié au Sri Lanka, avant l’effondrement de la rébellion tamoule en 2009 .

À l’inverse, plusieurs décisions du Conseil constitutionnel apparaissent constructives : affirmation de la souveraineté nationale, droit de la défense, plénitude des garanties légales, indépendance de la juridiction administrative, encadrement strict des notions d’asile interne et de pays d’origine sûrs. Elles apparaissent tout à fait conformes à la tradition de la France terre d’asile, telle que la proclamait la constitution de 1793 : « le peuple français est l’ami et l’allié naturel des peuples libres » (art. 118) ; « il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans. » (art. 120), que reprend le 4° alinéa du préambule de 1946 : « tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République ». Ce motif caractérise l’asile dit constitutionnel, repris à l’article L. 711-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) mais il n’est malheureusement que très rarement retenu (une douzaine d’annulations en 2009).

Enfin, on relève des décisions audacieuses comme l’interprétation par les sections réunies de la CNDA de l’article 1 D de la Convention de Genève concernant des Palestiniens demandeurs d’asile , malheureusement cassée récemment par le Conseil d’État .

Malgré quelques exemples constructifs de ce type et le rappel des principes constitutionnels, on assiste donc à une dérive en faveur de la protection subsidiaire, moins protectrice (durée de séjour réduite avec comme conséquences de plus grandes difficultés en matière d’emploi et de logement notamment), qui tend à l’alignement de la France sur la moyenne européenne (51 % des décisions favorables le sont au titre de la protection subsidiaire, contre seulement 16 % en France en 2008).


La formation de l’intime conviction du juge : une question culturelle, juridique, politique

Trois questions peuvent être évoquées.

Nécessite de la preuve ou intime conviction ?

Aucun texte juridique relatif au droit d’asile n’évoque la nécessité de la preuve. Nombre de juges de l’asile admettent difficilement qu’ils forment leur intime conviction sous l’éclairage de ce que la vie les a faits, quelle que soit leur volonté d’indépendance et le souci d’honnêteté qui peuvent présider à leurs décisions. En prendre conscience est encore le meilleur moyen de faire la part de ce qui relève du subjectif dans l’appréciation des faits qui pèsent lourd en matière d’asile et d’en tirer les conséquences dans le jugement de la cause. Les convictions philosophiques, religieuses, politiques, voire les préjugés du juge jouent évidemment un rôle dans l’interprétation de cultures, des motifs et des faits eux-mêmes rapportés par le citoyen venu d’ailleurs.

Appliquer le droit ou rendre la justice ?

L’intime conviction n’est pas non plus indépendante de la situation politique générale du pays d’accueil et des campagnes qui y sont menées à un moment donné, comme celle sur l’ « identité nationale » lancée par le ministre chargé de l’immigration et de l’asile à l’automne 2009. La pratique du droit d’asile est évidemment un domaine où le poids des cultures, des mentalités, des préjugés est important. Car il ne s’agit pas seulement d’appliquer le droit existant mais de rendre la justice « Au nom du peuple français », le droit positif n’en étant que l’instrument.

Le mensonge est-il indispensable ?

De fait, on observe une forte dispersion statistique des décisions des formations de jugement selon la composition de celles-ci. Certaines études ont même caractérisé un mythe du « réfugié menteur », justifié du côté du demandeur d’asile par la difficulté à franchir des obstacles sécuritaires et juridiques de plus en plus élevés et, du côté du juge, par le confort que lui permet l’idée qu’il est détenteur d’une prérogative de souveraineté nationale et que, face au mensonge, fut-il présumé, occasionnel ou appelé par la pression des circonstances, il juge à bon droit, en juge « bien pensant » . Par ailleurs, il existe aussi des écarts notables persistants entre les taux d’accord de l’OFPRA et de la CNDA pour quelques pays (Serbie, Turquie, Angola, Sri Lanka, Bangladesh), ce qui indique une certaine résistance de l’établissement public à appliquer, pour ces pays, la jurisprudence de la juridiction. En ce domaine des mentalités, étroitement dépendantes du contexte social et politique dans lequel elles se forment et s’expriment, l’évolution ne peut se développer qu’à l’échelle de l’histoire.

En conclusion, il convient donc de prendre la mesure des atteintes, mais ne pas ignorer pour autant les points d’appui : une réforme de la juridiction de l’asile plutôt positive, mais avec des inquiétudes sur la séparation des politiques d’asile et d’immigration ; des chiffres qui caractérisent un dispositif sélectif, mais des résultats contrastés ; une évolution défavorable du droit, mais une tradition qui existe et qui résiste.

Citoyenneté d’ici, citoyenneté d’ailleurs

Le droit d’asile n’est pas seulement l’instrument juridique qui permet d’apprécier le bien fondé d’une demande d’asile. Il juge le juge lui-même. De quel droit le citoyen d’ici peut-il, en effet, se prévaloir pour donner ou refuser l’hospitalité à un étranger, si ce n’est celui de membre d’une communauté historiquement constituée sur un territoire déterminé. Le droit du premier occupant que les générations dont il est issu ont affirmé et qu’elles ont opposé avec plus ou moins de rigueur à tout nouvel arrivant. Dès lors, droit de cité et droit d’asile ne sont que les deux versions d’une même question. Il s’ensuit que le droit de cité détermine le droit d’asile tout autant que le droit d’asile rend compte du droit de cité.

Lorsque la Révolution française proclame que « le peuple français est l’ami et l’allié naturel des peuples libres […]. Il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans », ce peuple se définit autant qu’il accueille et il est heureux que l’écho s’en soit propagé à travers certaines de nos constitutions, jusqu’à quelques-unes des plus récentes décisions du Conseil constitutionnel en matière d’asile. À l’opposé de tout repli nationaliste, la vocation du droit de cité est de produire de l’universalité et de proposer en partage des valeurs, spécifiques dans leur production, à vocation universelle dans leur destination. La conception française du service public permet une approche politique de l’asile et de l’immigration, affranchie des intérêts particuliers et de la seule régulation du marché. L’affirmation du principe d’égalité, fondé sur le droit du sol et l’égalité individuelle des citoyens et des citoyennes, a forgé un modèle d’intégration récusant l’identification par le droit du sang et l’appartenance communautaire. L’exigence de responsabilité a permis de faire des citoyennes et des citoyens les seuls créateurs des règles de la vie en société sur la base du principe de laïcité et d’ouvrir ainsi à tous la voie de l’émancipation de toute fatalité, de toute oppression fondée sur la race, la nationalité, la religion ou tout autre critère arbitrairement érigé en valeur absolue et donc totalitaire.

Réciproquement, le droit d’asile interpelle le citoyen, car nul ne peut se réserver l’exclusivité d’ériger ses propres valeurs en valeurs universelles. La solidarité familiale ou villageoise qu’évoquent de nombreux demandeurs d’asile, questionne nécessairement notre conception restrictive de l’unité de famille. La compréhension des différences culturelles, sociales ou politiques à laquelle invitent les demandes d’asile, encourage la tolérance à l’égard des différences observées à l’intérieur de notre propre pays. La prise en compte dans la formation de la citoyenneté de l’infinie diversité du monde est la meilleure façon de poser la question des convergences pacifiques à opérer entre la citoyenneté d’ici et celles d’ailleurs. Pour peu qu’elle ne soit pas réduite à la chasse au mensonge, la pratique du droit d’asile est une extraordinaire expérience de connaissance de l’humanité, de la psychologie des hommes et des souffrances physiques et morales qu’ils sont capables d’endurer, de leur courage aussi que l’on peut parfois ériger en exemple. Une telle attitude n’oblige en rien à renoncer à ses propres valeurs et principes, elle ne peut que les valoriser et en favoriser l’évolution à la lumière de l’expérience et des contradictions lucidement identifiées.

« Dis-moi qui et comment tu accueilles et protèges, je te dirai qui tu es. »

PROPOSITIONS

Il ne s’agit pas ici d’exposer ce que pourrait être une autre politique de l’asile que celle qui est conduite aujourd’hui, mais d’évoquer quelques propositions que suggèrent les analyses qui précèdent dégagées d’une expérience dix années de « juge de l’asile ». On peut distinguer les trois domaines de la gestion administrative, de la procédure et du fond.

Une gestion administrative respectant rigoureusement les principes du service public

On pourra s reporter utilement à ce sujet aux conclusions du rapport que j’avais remis au président de la CRR en 2006 sur la situation statutaire des personnels de la CRR et la juridiction elle-même. Je ne retiendrai aujourd’hui que trois recommandations

Les activités concourant à l’instruction des demandes d’asile doivent être exercées par des fonctionnaires dont la professionnalisation doit être assurée. Les contractuels en fonction à la CNDA doivent être titularisés dans les corps du Conseil d’État et de nouveaux recrutements de contractuels prohibés. Une formation initiale et continue approfondie des secrétaires de séance et des rapporteurs doit être mise en place. Les conditions de travail des rapporteurs doivent être aménagées pour adapter leur charge de travail à l’importance des dossiers traités.

Les juges doivent bénéficier d’une formation et d’une information approfondies leur permettant une étude méthodique des dossiers inscrits à l’audience. La spécificité des activités juridictionnelles du droit d’asile, souligne l’importance de l’oralité et de la collégialité. La professionnalisation des juges doit être développée afin de créer les conditions d’une expérience se développant sur une période suffisamment longue. La diversité des regards des membres de la formation de jugement est indispensable à l’appréciation la plus complète des situations.

L’application de la jurisprudence du droit d’asile dégagée par la CNDA et le Conseil d’État doit être accompagnée d’une concertation soutenue entre la CNDA et l’OFPRA afin d’améliorer les fonctionnements respectifs de l’établissement public et de la juridiction. Cette concertation peut être favorisée par la coordination conjointe de moyens d’information et de traitement des données et des échanges périodiques sur les problèmes rencontrés.

La procédure pourrait connaître plusieurs aménagements

Le recours suspensif en zone d’attente doit être effectif. L’appréciation de la recevabilité de la demande d’entrée à la frontière des demandeurs d’asile ne doit pas aller au-delà de l’évaluation du simple caractère « manifestement infondé » de la demande. Le recours contre la décision refusant l’entrée sur le territoire doit pouvoir être exercé dans un délai raisonnable. L’appréciation au fond après instruction doit rester de la compétence de l’OFPRA et de la CNDA dont il n’est pas souhaitable, dans ces conditions qu’elle intervienne en recours contre les refus d’entrée sur le territoire.

Le recours à la procédure prioritaire doit être l’exception. Le recours à la procédure prioritaire qui prive le demandeur d’asile de droits essentiels s’il a diminué demeure très élevé. Les délais d’instruction doivent être élargis et un droit de recours suspensif instauré. Il convient à cette fin que soient mieux définis les critères conduisant les services préfectoraux à décider de cette procédure.

Le recours aux ordonnances nouvelles doit être strictement limité. L’expérience a maintes fois montré que le rejet par ordonnance d’un juge unique des recours qui ne présentent « aucun élément sérieux » susceptible d’infirmer la décision de l’OFPRA pouvait conduire à des appréciations erronées. Se trouve par là soulignée l’importance d’un recours effectif devant les formations collégiales de la CNDA faisant toute sa place à l’oralité des débats.

Le demandeur d’asile n’a pas la charge de la preuve ; sous réserve de la crédibilité de son récit, il doit bénéficier du doute. La spécificité du droit d’asile entraîne une exception au principe général du droit mettant la preuve à la charge du demandeur. L’établissement des faits doit résulter de l’effort conjoint du demandeur et du juge. La crainte de persécution doit être fondée sur la prise en compte simultanée de la perception subjective du demandeur et de la situation objective du pays d’origine.

Les formations de jugement doivent créer des conditions permettant à tout demandeur d’asile de comprendre la procédure pour être en mesure d’en mesurer l’enjeu, d’être complètement informé, de formuler ses observations en toute sécurité et de s’exprimer sans crainte. Les comportements de domination des membres des formations de jugement vis-à-vis des demandeurs d’asile et de leurs conseils doivent être bannis. Les règles d’un procès équitable doivent être respectées, avec impartialité et sans préjugé. L’asile est accordé « Au nom du Peuple français » ce qui confère aux formations de jugement la responsabilité importante d’assurer la continuité de la tradition de la France terre d’asile.

Sur le fond, la France doit demeurer fidèle à sa réputation de terre d’asile

En premier lieu, la spécificité du droit d’asile au regard du droit des étrangers doit être respectée. La juridiction administrative spécialisée du droit d’asile doit demeurer distincte des juridictions administratives de droit commun traitant de l’entrée, du séjour et de la reconduite à la frontière. La différenciation du droit d’asile et du droit des étrangers qui a marqué l’évolution du système français de l’asile dans le but de soustraire le droit d’asile aux règles restrictives de la police administrative doit être préservée.

La pratique du droit d’asile doit s’inscrire dans une conception ouverte et généreuse. La France n’est en aucune manière menacée d’une invasion du Sud ou de l’Est. La part des réfugiés dont elle assure la protection est du même ordre de grandeur que son poids démographique dans le monde, la moitié de celle du Royaume Uni et le quart de celle de l’Allemagne. Le système mis en place dans les années 1950 a pour objet d’accorder l’asile conformément à une tradition ancienne de notre pays consacrée par ses dispositions constitutionnelles.

La convention de Genève doit rester le mode d’accès prioritaire à l’asile. La protection conventionnelle est la seule à offrir la garantie d’une protection internationale. Elle doit être appliquée de manière conforme à l’esprit et à la lettre de la Convention de Genève, telle qu’elle a été notamment interprétée dans le Guide des procédures et critères à appliquer pour déterminer le statut de réfugié du HCR.

L’asile constitutionnel doit exprimer l’attachement historique de la France aux combattants pour la liberté. Réintroduit par la loi en 1998 en droit positif, l’asile constitutionnel, rappelé à plusieurs reprises par le Conseil constitutionnel, doit faire l’objet d’une élaboration jurisprudentielle qui pourrait le conférer aux étrangers ayant manifesté un engagement exemplaire pour cette cause, quand bien même ce motif pourrait également relever de l’asile conventionnel.

La protection subsidiaire doit rester limitée aux cas ne relevant en aucune façon des motifs de la protection conventionnelle et bénéficier du même niveau de protection La loi en limite strictement le champ aux demandes des personnes qui ne remplissent pas les conditions pour se voir reconnaître la qualité de réfugié. Rien ne justifie que la protection accordée au titre de la protection subsidiaire soit contaminée par des considérations sécuritaires et soit inférieure à celle de la protection conventionnelle : elle doit donc ouvrir droit également à un titre de séjour de dix ans.

Le principe d’unité de famille doit s’exercer de manière étendue et sûre. Le principe d’unité de famille doit être érigé en principe général du droit d’asile et s’appliquer en matière de protection subsidiaire. La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire doivent être conservés par le conjoint et le mineur sous tutelle en cas de rupture de leur lien avec le réfugié principal.

Les catégories d’ « asile interne » et de « pays d’origine sûrs » doivent être rendues inopérantes. Ces concepts, d’origine communautaire en France, extraits de la problématique d’ensemble de la reconnaissance de la qualité de réfugié, se sont révélés d’utilisation difficile et arbitraire, susceptibles d’avoir de graves conséquences individuelles. La liste des pays d’origine sûrs établie par l’OFPRA, déjà partiellement censurée par le Conseil d’État, doit être supprimée et la notion d’asile interne réintégrée dans l’instruction générale de la demande.

Le droit d’asile n’est pas seulement l’instrument juridique qui permet d’apprécier le bien fondé d’une demande d’asile. Il juge le juge lui-même. De quel droit le citoyen d’ici peut-il, en effet, se prévaloir pour donner ou refuser l’hospitalité à un étranger, si ce n’est celui de membre d’une communauté historiquement constituée sur un territoire déterminé. Le droit du premier occupant que les générations dont il est issu ont affirmé et qu’elles ont opposé avec plus ou moins de rigueur à tout nouvel arrivant. Dès lors, droit de cité et droit d’asile ne sont que les deux versions d’une même question. Il s’ensuit que le droit de cité détermine le droit d’asile tout autant que le droit d’asile rend compte du droit de cité.

« Dis-moi qui et comment tu accueilles et protèges, je te dirai qui tu es. »

Quelle fonction publique pour répondre aux besoins de notre société ?

A. LA CONCEPTION FRANCAISE DE LA FONCTION PUBLIQUE

I . DES FONDAMENTAUX ISSUS DE NOTRE HISTOIRE

La conception française du service public est l’aboutissement d’une longue histoire. Lorsque Philippe Le Bel décide à la fin du XIIIe siècle la création du Conseil d’État du Roi, il entend par là signifier que les affaires contentieuses concernant le royaume ne peuvent être traitées par les juridictions ordinaires car elles relèvent du « bien commun » ; il opère ainsi une distinction franche public-privé qui participe toujours de notre identité nationale. Au cours des siècles suivants, la monarchie se dotera dans le même esprit, d’une administration fortement structurée. Les intendants (préfigurant les grands corps) apparaissent dès le XVe siècle, les ingénieurs des Ponts et Chaussées au XVIIe . La Révolution française accentuera la dichotomie en faisant interdiction aux Parlements d’intervenir en politique et en posant des principes fondateurs. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 mentionne dès son article 1er l’ « utilité commune » et la « nécessité publique » en son article 17 ; la IIe République en 1848 évoque le « bien-être commun » et l’ « ordre général ». Autant de formulations qui recouvrent ce que nous appelons aujourd’hui l’ « intérêt général », son vecteur principal le « service public » et la « fonction publique » qui en est le coeur. Ces notions se sont incarnées dans des personnages historiques importants : de Richelieu à de Gaulle.

1.1. L’intérêt général

Les économistes néo-classiques ne sont parvenus à définir qu’un « optimum social », préférence révélée des consommateurs. Or le citoyen ne se réduit pas au consommateur ni à au producteur ?

Le juge administratif a considéré que c’était au pouvoir politique de le définir dans un débat démocratique. Il en a fait cependant usage mais de façon subsidiaire dans l’application du principe d’égalité. Il a identifié des activités relevant de l’intérêt général.

Il siège dans les notions de déclaration d’utilité publique, d’ordre public. Les « actions positives » doivent être proportionnées à la différence des situations ou à l’intérêt général invoqué.

1.2. Le service public

Une notion simple à l’origine : une mission d’intérêt général, une personne morale de droit public, un droit et un juge administratifs. La couverture doit être réalisée par l’impôt et non par les prix. La reconnaissance de prérogatives de service public marquent son caractère éminent

Une notion devenue complexe : par interpénétration public-privé (régie, concession, délégation). Cette évolution est marquée par une hétérogénéité croissante, le développement du secteur associatif associé. Le contrat le dispute à la loi dans cette évolution.

La contradiction s’exacerbe dans le cadre de l’Union européenne dont les critères sont essentiellement économiques (« économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée »), le service public est largement ignoré (sauf art. 93 du traité sur l’Union européenne – TUE), il se réduit à la définition des SIEG et des SIG. La jurisprudence de la CJCE tend cependant à faire une place aux acticités d’intérêt général ; le régime de la propriété n’est pas préjugé (art. 345). L’attachement aux services publics a joué un rôle important dans le rejet du traité constitutionnel le 29 mai 2005.

1.3. La fonction publique

L’idée d’un statut général des fonctionnaires ne s’est pas imposée d’emblée. Il n’y avait guère plus de 200 000 fonctionnaires à la fin du XIXe siècle, régis par règles disparates. Tous les projets de statuts alors présentés et jusqu’à la seconde guerre mondiale par les gouvernements répondaient à la préoccupation de traduire par des règles strictes le principe hiérarchique d’obéissance des fonctionnaires. Les associations de fonctionnaires, puis les syndicats qu’ils avaient constitués considéraient donc ces projets comme des « statuts carcans ». Pour autant des droits importants avaient été acquis au fil du temps : la fixation par la loi de l’accès au dossier en 1905, les règles de l’avancement en 1911, du détachement en 1913, la loi Roustan en 1920, la reconnaissance de fait des syndicats de fonctionnaires en 1924 ; d’autres encore étaient intégrés dans la jurisprudence du Conseil d’État, ce qui conduisait parfois à parler de « statut jurisprudentiel ».

Un premier statut avait été élaboré sous Vichy : c’était la loi du 14 septembre 1941, inspirée par la charte du travail de l’État français. Si le programme du CNR ne comportait pas de disposition prévoyant de doter les fonctionnaires d’un statut législatif, il n’en reste pas moins que la loi du 19 octobre 1946 « relative au statut général des fonctionnaires » peut être regardée comme l’un des grands textes démocratiques et progressistes du lendemain de la seconde guerre mondiale. Son élaboration, initiée par le général de Gaulle et reprenant les acquis de la jurisprudence du Conseil d’État, sera essentiellement le résultat d’un travail réalisé sous l’impulsion de Maurice Thorez, alors ministre d’État chargé de la Fonction publique, impliquant activement des représentants de la CGT et de la CFTC. Le statut, qui ne concernait que les fonctionnaires de l’État, prévoyait le cadre juridique du système de rémunération, l’organisation des carrières dans les différents niveaux de qualification, l’institution d’un régime spécifique de sécurité sociale et d’un nouveau régime de retraites. Certes, il portait la marque de son époque, il reflétait nécessairement l’état de l’administration et de la société au lendemain de la seconde guerre mondiale. C’est ainsi, par exemple, qu’on évoquait la notion de « cadre » et non de « corps » de fonctionnaires. Mais il a ouvert la voie à l’affirmation d’une conception démocratique qui n’a cessé de s’affirmer et de se préciser ensuite.

La réforme intervenue par l’ordonnance du 4 février 1959, consécutivement à l’entrée en vigueur de la constitution de la Ve République opérant une nouvelle répartition entre la loi et le décret, reviendra sur certaines dispositions positives du statut de 1946, dont les acquis essentiels seront cependant sauvegardés. Le changement de majorité, en 1981, ouvrira la voie à la plus importante réforme depuis la Libération. Elle annulera les dispositions restrictives de la période précédente, améliorera les dispositions statutaires des fonctionnaires de l’État et surtout, en liaison avec la loi de décentralisation du 2 mars 1982, étendra le Statut aux agents des collectivités territoriales, puis des établissements publics hospitaliers et des établissements publics de recherche.

Ainsi, si on se met ainsi dans une perspective historique, il y avait environ 200 000 fonctionnaires de l’État en France au XIXe siècle, on en comptait moins de 700 000 avant la deuxième guerre mondiale, quelque 900 000 au 1er janvier 1946 (dont seulement 520 000 titulaires), 2,1 millions de fonctionnaires de l’État en 1981. Aujourd’hui, c’est 5,2 millions d’agents publics qui sont reconnus comme fonctionnaires, selon la définition qu’en donne la loi du 13 juillet 1983, c’est-à-dire salariés d’une collectivité publique dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle. Quant à l’ampleur du dispositif statutaire : le statut de la loi du 19 octobre 1946 comptait 145 articles, l’ordonnance du 4 février 1959 ramena ce nombre à 57, dans le statut actuel, il y en a plus de 500. À ceux qui glosent sur la rigidité du statut général on peut répondre que peu de textes ont fait la preuve d’une telle capacité à évoluer sur une aussi longue période.

II. L’ÉLABORATION STATUTAIRE 1983-1984 ET SON ÉVOLUTION

En prenant mes fonctions en 1981, j’avais les idées assez claires sur les améliorations qu’il convenait d’apporter au statut général des fonctionnaires de l’État qui auraient pu être introduites progressivement pour les dispositions législatives, plus rapidement pour les dispositions réglementaires (les décrets du 28 mai 1982, par exemple, ainsi que de nombreuses circulaires pris avant toute novation statutaire). Ce qui a précipité la réflexion c’est, effectivement, la priorité donnée par le président de la République François Mitterrand au projet de loi de décentralisation qui deviendra la loi du 2 mars 1982. J’étais associé à la réflexion sur le sujet, d’autant plus que l’article 1er du projet prévoyait : « Des lois détermineront … les garanties statutaires accordées aux personnels des collectivités territoriales » ; cet article prévoyait également un « statut des élus » et les moyens de la « participation des citoyens à la vie locale ».

2.1. Une nouvelle architecture

La réforme a donc été lancée par la politique de décentralisation. Elle a posé rapidement la question du sort à réserver à la fonction publique territoriale (FPT). L’étude de la FPT est particulièrement intéressante car elle contient de fortes contradictions de la société : entre le national et le local, le mandat électif et la possession du grade, le métier et la fonction. Je crois, tout d’abord, devoir rappeler également les principales étapes antérieures de l’histoire de la FPT.

– l’arrêt Cadot du 13 décembre 1889 par lequel le Conseil d’État reconnaît sa compétence en matière de contentieux des agents publics territoriaux. Celle des conseils de préfecture suivra en 1924.
– les agents publics territoriaux se voient progressivement appliquer la jurisprudence relative aux fonctionnaires de l’État : la communication du dossier à l’occasion d’une procédure disciplinaire, en 1905, par exemple.
– l’obligation faite à partir de 1919 aux communes de prévoir un statut pour leurs agents, à défaut de leur appliquer un statut-type.
– les dispositions de la loi du 28 avril 1952 codifiées dans le livre IV du code des communes, premier ensemble de caractère statutaire, mais caractérisant une fonction publique d’emploi. Dans chaque commune doit être établie la liste des emplois à temps complet et non complet.
– la loi du 13 juillet 1972 crée le CNFPT : l’organisation d’un concours d’attaché, de rédacteur ou de commis ne garanti que l’inscription sur une liste d’aptitude, mais possibilité de poursuivre une carrière d’une collectivité locale à l’autre sans démissionner.

Mais si je ne devais en retenir qu’une au regard de notre propos ce serait la disposition humiliante de la loi de finances du 31 décembre 1937 interdisant aux communes de dépasser les rémunérations versées aux fonctionnaires de l’État pour des fonctions équivalentes.

Ce cheminement débouche en 1983 sur une situation désordonnée, marquée par l’hétérogénéité des situations, une faible mobilité et une situation d’infériorité vis-à-vis des fonctionnaires de l’État. On compte 800 000 agents des collectivités locales (dont une forte proportion de non-titulaires), classés en 130 emplois types, plus un nombre indéterminé d’emplois spécifiques créés par les communes.

Le modèle est donc celui d’une fonction publique d’emploi dont les principales caractéristiques sont selon Olivier Schrameck, conseiller technique au cabinet du ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, dans son livre La fonction publique territoriale publié aux éditions Dalloz en 1995 :

– le recrutement sur liste d’aptitude qui n’entraîne pas nomination automatique.
– l’absence de garantie de déroulement de carrière après recrutement.
– la possibilité de licenciement d’un agent titulaire si son emploi est supprimé (1).

La forte alternance politique de 1981 devait nécessairement modifier une situation aussi peu satisfaisante. Olivier Schrameck livre à ce sujet une analyse que je partage pour l’essentiel :

« Pour (le ministre chargé de la fonction publique), la construction du nouveau statut général, qui constituait sa tâche essentielle, était l’occasion d’assurer l’unification de la fonction publique autour des principes qu’il avait proclamés. Jacobin de tempérament et tout particulièrement méfiant à l’égard des tentations clientélistes des élus, il était résolu à n’accorder à l’autonomie des collectivités locales que ce qui lui était constitutionnellement dû. Il voyait aussi dans une nouvelle construction statutaire homogène, l’occasion d’étendre son influence et celle de son ministère, cantonnées jusque là à la fonction publique de l’État, le statut des agents locaux étant géré par la direction générale des collectivités locales du ministère de l’Intérieur. À l’occasion d’une communication en conseil des ministres du 31 mars 1982, il avait d’ailleurs d’emblée fait adopter un cadre d’orientations générales qui portait fortement sa marque ».

Olivier Schrameck, décrit alors les péripéties qui ont suivi et les positions des différents partenaires : ministres de l’Intérieur, élus et leurs associations, syndicats. Il conclut ainsi :

« Et le dispositif cohérent mais complexe en définitive adopté d’une loi constituant un socle commun, partie intégrante des statuts de deux fonctions publiques différentes, dans l’attente de la fonction publique hospitalière, fut acquise par l’arbitrage d’un Premier ministre particulièrement sensible pour des raisons plus politiques qu’administratives à l’argumentation de son (ministre de la Fonction publique). Ce compromis fut ainsi la traduction d’un rapport de forces. »

Je peux encore suivre Olivier Schrameck lorsqu’il retient finalement les trois types de considérations ayant présidé à l’élaboration du nouveau statut. D’abord, la volonté de décentralisation qui poussait aussi bien Pierre Mauroy maire de Lille que Gaston Defferre maire de Marseille à s’affranchir de la tutelle des représentants locaux de l’État. Ensuite, la crainte des élus de voir se développer, notamment dans les plus petites communes, un contre-pouvoir de fonctionnaires disposant d’une assise statutaire renforcée. Enfin, le lancement d’une réforme statutaire d’ensemble concernant tous les fonctionnaires était encouragé par la nécessité de traiter à égalité les agents publics des administrations déconcentrées et ceux des administrations décentralisées lors de la remise en cause du partage des compétences.Dès lors la question qui se posait était de trouver un équilibre entre ces préoccupations contradictoires.

J’ai rapidement eu l’impression que, dans l’esprit du ministre de l’Intérieur, il s’agissait surtout d’améliorer les dispositions du livre IV du code des communes, issu de la loi de 1952, en conservant le modèle d’une fonction publique d’emploi et sans procéder à une réforme d’ampleur suffisante qui aurait entraîné, dans le même esprit, la réforme du livre IX du code de la santé publique pour les personnels des établissements publics hospitaliers et celle des personnels des établissements publics de recherche. J’ai alors demandé au Premier ministre d’intervenir dès l’ouverture du débat à l’Assemblée nationale sur le projet de loi de décentralisation, après le ministre de l’Intérieur, le 27 juillet 1981, soit à peine plus d’un mois après notre entrée en fonction. J’y ai défendu l’idée d’une fonction publique de carrière pour tous, ce qui m’a permis de prendre date.

Mes relations avec Gaston Defferre en ont pâti un peu mais pas au point de nous brouiller. J’avais, il est vrai, un allié de poids en la personne du Premier ministre, Pierre Mauroy, fonctionnaire lui-même, professeur de l’enseignement technique et étroitement lié à la Fédération de l’Éducation nationale (FEN), très influente à l’époque. Le président de la République, lui, ne s’intéressait pas beaucoup aux fonctionnaires et mon cabinet avait de bonnes relations avec les conseillères techniques chargées à son cabinet du dossier de la fonction publique : d’abord Jeannette Laot de la CFDT, puis une jeune femme alors inconnue, mais qui se fera un nom : Ségolène Royale. Après maintes réunions interministérielles, le Premier ministre arbitra en faveur d’une fonction publique de carrière concernant l’ensemble des agents publics considérés. Le travail des nombreuses réunions interministérielles qui se tinrent alors consista à inscrire cet arbitrage dans un dispositif législatif satisfaisant.

Rapidement s’est imposée l’idée d’une architecture d’ensemble rassemblant les différentes catégories d’agent publics concernées. La difficulté était alors de combiner de la meilleure façon : unité du dispositif et diversité des activités et des fonctions. J’ai estimé que l’unité devait être assurée moins par la règle, par la norme juridique, que par l’invocation de principes fondés sur notre tradition culturelle, historique, politique de l’intérêt général et du service public. Essentiellement trois principes :

– le principe d’égalité, fondé sur l’article 6 de la Déclaration des doits de l’homme et du citoyen de 1789 et faisant du concours le moyen de droit commun d’accès aux emplois publics, le principe s’appliquant aussi aux modalités de promotion interne sous des formes appropriées.

– le principe d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique – je précise qu’il s’agit de celle du fonctionnaire et non de l’administration – associé à la séparation du grade et de l’emploi caractéristique du système dit « de la carrière ». Il s’agissait de la généralisation d’une conception ancienne, mais qui, jusque-là, ne figurait pas expressément dans le statut. Une loi de 1834 sur l’état des officiers disposait en effet que « si le grade appartient à l’officier, l’emploi appartient au Roi ».

– le principe de responsabilité qui trouve sa source dans l’article 15 de la Déclaration des droits et qui fait du fonctionnaire un citoyen à part entière pour assumer pleinement sa responsabilité de service public. Cette conception du fonctionnaire-citoyen s’opposait à celle du fonctionnaire-sujet défini ainsi dans les années 1950 par Michel Debré : « Le fonctionnaire est un homme de silence, il sert, il travaille et il se tait ».

J’ai parcouru la France pour expliquer cela.

Le respect de la diversité des fonctions publiques imposait une traduction spécifiée des dispositions relatives à chacune d’elles. D’où cette architecture en quatre titres pour une fonction publique « à trois versants » :

– Loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, titre 1er du du Statut général des fonctionnaires (SGF).
– Loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l’État, titre II du SGF.
– Loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, titre III du SGF.
– Loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, titre IV du SGF.

À cette construction devait s’ajouter la prise en compte de certains agents d’établissements publics, notamment ceux de la recherche par la loi du 15 juillet 1982, ont été placés sous les dispositions du titre 1er en situation très dérogatoire (2).

Restait à traduire dans la réalité cette conception et ce dispositif législatif. À ce sujet, il est permis de se demander si cette réforme n’était pas excessive pour les élus qui ont eu le sentiment que le nouveau statut réduisait leurs prérogatives. La plupart étaient réservées dès le départ, même celles qui étaient les plus proches des partis de la majorité présidentielle. L’état de grâce passé, ils s’efforceront de reprendre la main dès qu’ils le pourront. C’était objectivement une faiblesse majeure du dispositif. On ne tardera pas à s’en apercevoir.

2.2. Une mise en œuvre laborieuse suivie d’une régression

Consécration et dénaturation du système de la carrière

Quoi qu’il en soit, en 1984, la FPT est bien alors une fonction publique de carrière. La comparabilité entre FPT et FPE est bien garantie par l’établissement d’un tableau de classement des corps grades et emplois sur la base de rémunérations identiques prévu par l’article 15 du titre 1er du SGF (article abrogé par la loi du 25 décembre 2007). À l’occasion de la mise en place des nouveaux corps de la FPT il avait été envisagé de rétroagir sur la FPE pour réduire le nombre des corps alors existants (quelque 1 700) pour les ramener à quelques dizaines (le chiffre de 60 avait été avancé) (3). La création d’une commission mixte est décidée pour assurer la coordination des fonctions publiques dans le respect de leurs spécificités. Celles-ci conduiront à prévoir des exceptions dans la FPT : recrutements directs de nombreux emplois de cabinet, de directeur des services des départements et des régions, des secrétaires généraux dans les grandes villes ; possibilité de décharger de leurs fonctions des titulaires d’emplois fonctionnels.

On peut caractériser ainsi l’évolution observée de 1984 à 1987.

De 1984 à 1986, l’application de la réforme statutaire est lente et lacunaire. Les dispositions par lesquelles les textes d’application de la loi devaient être pris dans un délai d’un an ne seront pas respectées (il en sera de même pour la titularisation des contractuels dans la fonction publique de l’État). La commission mixte de coordination des fonctions publiques ne sera jamais créée. Les corps d’administrateurs et d’attachés ne seront constitués qu’à la veille des législatives de 1986. En revanche, la loi relative à la fonction publique hospitalière (FPH) verra le jour le 9 janvier 1986 complétant ainsi le dispositif du SGF. Le ministère du Budget, qui avait été cantonné dans un rôle secondaire durant toute la phase d’élaboration réglementaire – le politique l’emportant alors sur le financier – revient sur le devant de la scène pour faire une application a minima des reformes réalisées et s’opposer à toutes les demandes reconventionnelles qu’elles pouvaient entraîner.

C’est à ce moment que nous connaîtrons enfin la position du président François Mitterrand sur cette construction statutaire à laquelle il ne s’était pas vraiment intéressé jusque-là. Nous sommes renseignés sur ce point par un livre intéressant et courageux de mon collègue et ami Jacques Fournier (Itinéraire d’un fonctionnaire engagé, Dalloz, 2008), qui fut dans cette période secrétaire général du gouvernement et qui assistait donc à ce titre aux conseils des ministres. Il écrit (p. 349-350) : « Anicet Le Pors, lui, n’était plus au gouvernement lorsque le président s’interrogea à haute voix, le 29 mai 1985, sur l’utilité de l’ensemble législatif concernant le statut de la fonction publique dont il avait été l’artisan. Passait ce jour-là en conseil des ministres le projet de loi sur la fonction publique hospitalière, dernier volet de cet ensemble. Le commentaire de Mitterrand est en demi-teinte :  » l’adoption de ce texte s’inscrit dans la logique de ce que nous avons fait. À mon sens ce n’est pas ce que nous avons fait de mieux.  » Il évoque une  » rigidité qui peut devenir insupportable  » et des  » solutions discutables « . « On ne peut plus recruter un fossoyeur dans une commune sans procéder à un concours.  »  » Il est vrai que j’ai présidé moi-même à l’élaboration de ces lois. Peut-être n’ai-je pas été suffisamment informé. Tout ceci charge l’administration et conduit à la paralysie de l’État. Il reste que c’est la quatrième et dernière partie d’un ensemble. Je ne suis pas sûr, en définitive, que ces lois aient longue vie.  » C’était il y a 25 ans…

De 1986 à 1988, c’est la première alternance politique sous la V° république qui permet au pouvoir politique, notamment avec la loi Galland du 13 juillet 1987, de s’attaquer au « maillon faible » du système : la FPT, de réintroduire des éléments de fonction publique d’emploi dans l’ensemble du statut général. En résumé :

– on renonce au principe de parité des fonctions publiques ; il ne sera plus question de commission mixte et le conseil supérieur de la FPT, dont les attributions seront réduites, sera dorénavant nécessairement présidée par un élu ;

– les corps sont remplacés par des cadres d’emploi (dont je n’ai pas pu obtenir une définition claire au cours de la discussion du projet en assemblée générale du Conseil d’État) ; la comparabilité des deux fonctions publiques en est affectée et, par là, la garantie de mobilité de l’article 14 du titre 1er ;

– les compétences des centre de gestion sont réduites et fusionnés avec les centres de formation ;

– la liste d’aptitude est réintroduite entraînant le retour du système des « reçus-collés ».

– le recours aux non-titulaires est encouragé.

Les réactions à ces remises en cause seront faibles. Les personnels et leurs organisations syndicales subiront. Je suppose que la majorité des élus se satisferont de ce rééquilibrage en leur faveur ; leurs associations resteront discrètes. À la même époque, la loi du 19 octobre 1982 sur les prélèvements en cas de grève des fonctionnaires et des agents du service public, que j’avais fait adopter sans opposition au Parlement, est abrogée par l’amendement Lamassoure, de même que la création de la 3e voie d’accès à l’ENA, réservée aux détenteurs de mandats électifs, associatifs et syndicaux.

Puis il y a eu en 1990 la mise à l’écart progressive de la fonction publique de La Poste et de France Télécom, suivis de bien d’autres services, établissements administratifs ou industriels et commerciaux (DCN, SEITA, Imprimerie nationale, Journaux officiels, SNPE, etc.) ; on a assisté allant dans le sens de l’enchaînement : EPA-EPIC-SEM-sociétés anonymes-sociétés privées éventuellement chargées de missions de service public (le contraire d’une véritable « respiration » du service public parfois invoquée) ; le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 esquissant une théorisation d’un autre modèle de fonction publique érigeant, par exemple, le contrat en « source autonome du droit de la fonction publique ».

Tout cela est cohérent de la part d’un gouvernement de droite succédant à un gouvernement de gauche à l’occasion de la première cohabitation qu’ait connue la V° République. Ce qui l’est peut-être moins – mais je laisse cela à votre méditation – c’est que lorsqu’un gouvernement de gauche succède à un gouvernement de droite, comme ce sera le cas en 1988, on ne revient pas sur les atteintes portées au dispositif antérieur par le gouvernement précédent. Par là on les consacre. On dirait qu’il existe, dans ce sens, ce que les économistes appellent un « effet de cliquet », c’est-à-dire une sorte d’irréversibilité, de fatalité résignée.

Réflexions critiques sur cette réforme

Que penser aujourd’hui des choix faits alors ? Je précise au préalable que le statut de la FPT est constitué des titres 1er et III et pas seulement de ce medernier titre.

En premier lieu, on m’a souvent reproché de n’avoir pas réalisé une loi unique pour l’ensemble des fonctionnaires des trois fonction publiques. Trois raisons s’opposaient à cette objection :

Tout d’abord, à l’époque, tout le monde ne marchait pas du même pas ni dans la même direction, aussi bien en ce qui concerne les organisations syndicales que les associations d’élus. De fait les quatre lois correspondant aux quatre titres se sont succédé de juillet 1983 à 1986. Je me souviens fort bien que la loi sur la fonction publique de l’État a dû attendre celle relative à la fonction publique territoriale, dont l’élaboration il est vrai présentait plus de difficultés, afin qu’elles puissent être promulguées de manière rapprochée. Elles l’ont été dans le même mois de janvier 1984.

Ensuite, l’article 72 de la constitution nous faisait obligation de respecter le principe de libre administration des collectivités territoriales, ce qui avait, entre autres conséquences, que devait être traité par la loi dans la FPT nombre de dispositions qui ne relevaient que du décret dans la FPE (le titre III est sensiblement plus long que le titre II : 140 articles à l’origine contre 93 pour le titre II, et seulement 31 pour le titre 1er).

Enfin, il suffit de mettre bout à bout les quatre titres pour obtenir une construction législative unique. C’est si vrai que chaque fois qu’une modification du titre III a eu des conséquences sur les autres titres, le gouvernement et le législateur n’ont pas hésité à opérer les modifications nécessaires à l’harmonisation. L’objection m’apparaît donc inopérante.

J’ajouterai, que c’est aujourd’hui le gouvernement qui évoque l’hypothèse d’une unification plus poussée du dispositif statutaire, mais dans l’optique d’une réduction des garanties pour tous les fonctionnaires. La codification prévue par la loi dite de modernisation du 2 février 2007 a été relancée par celle du 5 juillet 2010, codification qui avait rencontré l’hostilité des syndicats en 1982.

En deuxième lieu, il est peu contestable que le statut de la FPT a été un progrès tant dans l’ordre de la clarification de l’organisation de la FPT que dans celle de l’amélioration des conditions matérielles et morales des agents publics des collectivités territoriales devenus fonctionnaires à part entière. Me souvenant de la loi de finances du 31 décembre 1937 interdisant aux communes de dépasser les rémunérations versées aux fonctionnaires de l’État pour des fonctions équivalentes, je crois que, sans emphase, on peut parler de dignité restaurée.

Ils ont tout d’abord bénéficié des catégories éprouvées du statut des fonctionnaires de l’État définies en 1946 et réformées par l’ordonnance du 4 février 1959 pour mettre le statut en conformité avec les dispositions de la constitution de la V° République : distinction des catégories A, B, C (la catégorie D ayant disparu), corps et statuts particuliers, régime spécial de protection sociale et de retraite, droit syndical, organismes paritaires, etc.

Ils se sont vu également reconnaître les nouveaux droits expressément introduits en 1983 dans le titre 1er pour tous les fonctionnaires : droit de négociation reconnu aux organisations syndicales, droit à la formation permanente, à l’information, droit de grève, liberté d’opinion, la mobilité reconnue garantie fondamentale, etc.

Enfin, en troisième lieu, cette évolution peut également être lue comme une reconquête de prérogatives par les employeurs. C’est peu dire que nombre d’entre eux et leurs associations d’élus avaient été plus que réservés devant la réforme entreprise entre 1981 et 1984 en tant que le nouveau statut pouvait leur apparaître comme un carcan imposé à leur action. Les textes intervenus durant cette période peuvent être regardés comme autant de tentatives pour en desserrer l’étreinte. Au-delà de la loi Galland, il y a eu chaque année (à l’exception de l’année 1997) une ou plusieurs lois concernant la FPT. Je relève simplement celles qui me semblent les plus significatives :
– la loi du 24 décembre 1994 (dite loi Hoëffel) qui, si elle a consacré formellement le système de la carrière en son principe, a généralisé le recrutement direct sans concours des agents de catégorie C ;
– les lois du 16 décembre 1996 et du 3 janvier 2001 qui, sous couvert de meilleure gestion de la précarité et de modernisation, ont fortement dérogé aux principes de recrutement ;

Anticipant sur la période suivante, j’ajouterais :

– la loi du 2 février 2007 dite « de modernisation » qui a, par de multiples dispositions, brouillé l’interface public-privé ;
– la loi du 7 février 2007 relative à la fonction publique territoriale qui a réduit de manière drastique les durées de formation initiale des catégories A et B ;
– la loi du 3 août 2009 « relative à la mobilité » qui a poursuivi le même objectif en élargissant notamment les possibilités de recrutement de contractuels, jusqu’à l’intérim ainsi que les cumuls d’emplois à temps non complet.
– la loi du 5 juillet 2010 relative à la rénovation du dialogue social qui a introduit en contrebande un intéressement collectif qui pourrait bien constituer le terrain du favoritisme.

Ces réformes successives m’apparaissent profondément déstabilisatrices, leur efficacité douteuse au regard des objectifs proclamés et de nature à favoriser l’arbitraire, voire le clientélisme. D’autant que, depuis 2007, une nouvelle stratégie a tenté de se déployer : la « révolution culturelle » dans la fonction publique annoncée par Nicolas Sarkozy le 19 septembre 2007 à l’Institut régional d’administration de Nantes …

B. LA FONCTION PUBLIQUE, UN ENJEU


I. LA « RÉVOLUTION CULTURELLE » DANS LA FONCTION PUBLIQUE

1. La politique de réduction drastique de la dépense publique

Dès le 10 mai 2007, le Premier ministre, sur injonction du Président de la République, a lancé la Révision générale des politiques publiques (RGPP) présentée en Conseil des ministres du 20 juin. Elle s’est traduite, dans un premier temps, par un ensemble d’audits réalisés par des équipes constituées de représentants des inspections générales et du secteur privé fournissant la matière d’un Conseil de modernisation des politiques publiques (CMPP) le 12 décembre 2007 arrêtant 96 mesures sur lesquelles je reviendrai ; puis d’un deuxième CMPP le 4 avril 2008 retenant 166 mesures mettant l’accent, en dehors de toute problématique d’efficacité sociale et de service public, d’une part sur la réduction de la dépense publique recherchée à travers le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, d’autre part la révision des politiques d’intervention concernant notamment le logement, l’emploi, la formation professionnelle, la santé et la sécurité ; enfin un troisième CMPP le 11 juin 2008 annonçant 69 nouvelles mesures concernant notamment les administrations de l’État au niveau départemental, soit au total plus de 300 mesures. Simultanément , les ministères ont été invités à revoir leurs missions et leur organisation. Cette opération est développée dans une importante mise en scène où la communication se substitue à la volonté de rationalisation. Il importe néanmoins de faire la clarté sur les objectifs poursuivis par cette entreprise qui aura des conséquences importantes sur les structures administratives et les statuts des personnels.

Les promoteurs de la RGPP mettent en avant trois objectifs :

– mieux adapter les administrations au service des usagers ;
– valoriser le travail des fonctionnaires ;
– réduire les dépenses publiques pour revenir à l’équilibre budgétaires et gagner des arges de manœuvre.

Les deux premiers des objectifs énoncés sont si incontestables qu’ils apparaissent comme des banalités, trompe-l’œil de la troisième proposition qui est le leitmotive des libéraux. La réduction de la dépense publique est en effet conforme aux normes monétaires et financières introduites par le traité de Maastricht en 1992 (critères de niveau d’endettement, de taux d’inflation, de taux d’intérêt, etc.).

Un comité a été mis sur pied chargé de suivre l’application de la réforme ; il regroupe la direction générale de modernisation de l’État, la direction du budget, la direction générale de l’administration et de la fonction publique. Il est prévu que des mesures coercitives pourront être prises pour garantir l’impact des décisions. Ces mesures de RGPP ont été inscrites dans une loi de programmation budgétaire pluriannuelle 2009-2012 adoptée le 21 janvier 2009. Elle précise les plafonds de chaque mission. L’opération est baptisée « Service public 2012 ». Chaque ministère doit se doter d’un comité de pilotage avec chefs de projets, d’un calendrier et d’une batterie d’indicateurs de moyens dont on ne précise pas quels rapports ils auront avec ceux également définis dans le cadre de la LOLF.

L’objectif de la RGPP est le plus souvent énoncé sous la forme triviale de la suppression d’un emploi sur deux des fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années. Aucune justification rationnelle n’est donnée du taux ainsi arbitrairement retenu. Les dépenses de personnel de l’État sont en baisse dans le budget général : 43 % pour 119,6 milliards d’euros en 2008 dans un budget de 278,2 milliards d’euros (43,6 % en 2006). Le total des dépenses des administrations centrales de l’État s’établit à 6 % du PIB (1950 euros) en 2008, proportion en baisse. Sii la rémunération moyenne des fonctionnaires de l’État est supérieure de 11 % à celle du secteur privé, c’est en raison d’une qualification moyenne supérieure. En revanche, les salaires des cadres sont 58 % plus élevés dans le privé que dans le public, de 31 % pour les professions intermédiaires, mais inférieurs de 11 % pour les employés (4).

Les pays qui ont engagé des réformes budgétaires restrictives de l’emploi public au cours des dernières années ont, pour la plupart d’entre eux, du réviser leur politique. Si l’Allemagne a enregistré une baisse de ses effectifs, le Royaume-Uni les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, ont connu une vive hausse (800 000 agents publics britanniques recrutés entre 1997 et 2006). Après une forte baisse, la Suède a suivi le même mouvement. Le Canada, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Japon comptent plus de fonctionnaires en 2006 que vingt ans auparavant. On observe en outre que dans la plupart des pays précités, la baisse de la masse salariale des fonctionnaires est approximativement compensée par la hausse des coûts de la sous-traitance et de l’externalisation des missions de service public au secteur privé (5).

Y a-t-il trop de fonctionnaires comme on l’entend dire parfois ? Le raisonnement pourrait être aisément critiqué car les mêmes qui soutiennent qu’il y a y a trop de fonctionnaires en général se plaignent qu’il n’y en ait pas assez dans le détail. L’étude précitée montrait que le nombre d’agents publics (en entendant par là les salariés financés par prélèvements obligatoires pour éviter les comparaisons basées sur des statuts différents d’un pays à l’autre) pour 1000 habitants plaçait la France en position moyenne dans l’ensemble des pays développés, avec 93 de ces emplois, entre un minimum de 41 au Japon et un maximum de 154 au Danemark

Plus généralement, la plupart des organismes statistiques et d’étude économique ont montré que la part des salaires dans le PIB a régressé depuis un quart de siècle : selon la Commission européenne cette part a baissé de 8,6 % dont 9, 6 % pour la France, représentant un transfert au détriment du travail de quelque 150 milliards d’euros (6). Créé en 1987 au niveau 1000, le CAC 40 est aujourd’hui, en dépit de sa forte baisse du fait de la crise financière au voisinage de 3 800, il a donc presque quadruplé. Pendant ce temps en euros courants, les salaires ont, en moyenne, augmenté de 60 %. Si l’on tient compte de la hausse des prix, le CAC 40 a progressé de 120 % en vingt ans contre seulement 15 % pour les salaires à temps plein. Le rapport du directeur général de l’INSEE Jean-Philippe Cotis, remis au Président de la République au printemps dernier, a confirmé cette évolution.

Il n’est pas sans intérêt, pour les fonctionnaires, de marquer l’origine de cette évolution. Pour ma part, je la situerais au 16 mai 1983 lorsque Jacques Delors, alors ministre de l’économie et des finances accepte de signer un accord à Bruxelles par lequel il obtient un prêt de 4 milliards d’écus en échange d’un engagement du gouvernement français de supprimer l’indexation des salaires et des prix. C’était marquer la fin de la pratique des négociations salariales dans la fonction publique qui ne s’en est jamais véritablement remise et qui a eu les graves conséquences que l’on a rappelées sur l’ensemble des salaires des secteurs public et privé. Dans ce domaine comme en d’autres on peut regretter qu’aucun des gouvernements qui se sont succédés n’ait remis en cause ce funeste engagement.

Il résulte de tout ce qui précède une exigence de transparence sur les comptes publics qui n’est pas satisfaite aujourd’hui.

Qu’une réflexion générale soit engagée sur la recherche de la meilleure efficacité dans l’utilisation de l’agent public ne saurait être contesté. Il est même permis de penser qu’au-delà de l’opération de communication à laquelle donne lieu la RGPP, ce devrait être la préoccupation permanente de l’État, conformément comme nous l’avons rappelé à la disposition de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 enjoignant tout agent public de devoir rendre compte de sa mission à la nation.

Un telle entreprise se justifierait si elle était la conséquence de la mise en œuvre d’une démarche méthodologique susceptible d’introduire plus de rationalité dans la gestion des deniers publics au nom de la recherche d’une meilleure efficacité sociale. On ne voit rien dans la RGPP qui réponde à cette justification. L’objectif de réduction de moitié des effectifs de fonctionnaires partant à la retraite au cours des prochaines années n’a jamais été justifié rationnellement. Il n’y a pas de « nombre d’or » des effectifs de la fonction publique ; qu’ils doivent baisser ou augmenter doit fait faire l’objet d’une démonstration qui, en la circonstance, n’a toujours pas été apportée. Il est vrai qu’une gestion prévisionnelle des effectifs des compétences et des emplois serait nécessaire ; je m’étais engagé dans cette voie en 1982 avec le projet de modélisation CHEOPS.

Cette nouvelle pratique croit pouvoir se dispenser de toute justification méthodologique pour fonctionner sur la seule évidence de la nécessité, jamais démontrée, de la réduction du nombre de fonctionnaires. C’est une nouveauté politique. Ainsi, la Loi organique sur les lois de finances (LOLF) entrée en vigueur le 1er janvier 2006, aussi contestable qu’elle puisse apparaître aujourd’hui, comportait néanmoins ce souci de justification rationnelle, absent de la politique actuelle. Avec ses 34 missions, ses 132 programmes, ses 620 actions, ses responsables de budgets de programmes, son articulation aux structures ministérielles, ses batteries d’indicateurs, etc., la LOLF avait fait l’objet d’une présentation intelligible bien que critiquable sur de nombreux points et finalement contestable par la pratique de la « fongibilité asymétrique » des crédits (7).

Il y a eu dans l’immédiat après guerre des instances visant expressément la réduction des dépenses publiques (Commission de la Hache). La LOLF est en réalité le dernier avatar d’une tentative administrative récurrente pour réduire sous couvert de rationalisation la gestion budgétaire publique qui avait connu une notoriété particulière dans les années 1960 sous le thème de la Rationalisation des chois budgétaire (RCB). Cette volonté était alors largement partagée et ses instruments faisaient l’objet de vifs débats entre spécialistes (8). De façon résumée, la RCB reposait sur une analyse de système (inspirée du plannig-programming-budgeting system américain), des budgets de programmes (analogues à ceux de la LOLF mais de caractère plus fonctionnel) et d’un programme d’études analytiques sur les questions les plus complexes (9). Elle prolongeait la vision planificatrice en vogue dans les débuts de la V° République. Elle se développa au cours des années 1970 en se dénaturant progressivement, les comportements budgétaires classiques (primauté de l’annualité budgétaire notamment) finissant par l’emporter. Il n’en resta, dans les meilleurs des cas, qu’une volonté sporadique d’évaluation des politiques publiques.

Autres temps autres mœurs. La rationalité tend aujourd’hui à être chassée de la conduite des politiques finalisées par l’intérêt général. C’est ainsi que, sous couvert de modernisation, le Conseil de modernisation des politiques publiques du 12 décembre 2007 a, parmi les 96 mesures de réforme de l’État qu’il a retenues, prévu en tête de celles-ci : la suppression du Haut conseil du secteur public, du Conseil national de l’évaluation, du Haut Conseil à la coopération internationale, de huit des neuf centres interministériels de renseignements administratifs (CIRA) ; également : le transfert de la direction générale de l’administration et de la fonction publique au ministère du Budget, l’intégration du Comité d’enquête sur les coûts et les rendements des services publics à la Cour des comptes. Ces suppressions et restrictions venant après l’intégration de la direction de la Prévision dans la Direction générale du Trésor et de la politique économique et surtout l’emblématique disparition du Commissariat général du Plan créé au lendemain de la Libération. Ajoutons-y aujourd’hui la délocalisation de l’INSEE à Metz, ce qui de l’avis général va contrarier sa mission de service public, la suppression de plusieurs dizaines de centres météorologiques départementaux, la perte d’identité des Archives de France (création de la Révolution française) dans une vaste direction du patrimoine. Ajoutons-y encore le projet de la loi organique prise en application de la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008 qui va supprimer la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) qui rendait public les abus des forces de sécurité (mal vue pour cette raison du ministère de l’Intérieur) et la mission de défense des enfants.

Le fondement scientifique de la rationalisation de la gestion publique devient ainsi un enjeu car tout l’effort du Président de la République et du gouvernement semble être aujourd’hui de trancher la « main visible » pour laisser le champ libre à la « main invisible ».

1.2. Une politique de démantèlement du service public et des fonctions publiques
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Ce qui fait obstacle à la mise en œuvre d’une politique de libéralisme renforcé, c’est l’existence en France d’une masse importante de personnels sous statuts qui échappent, pour une large part, aux lois du marché, à la marchandisation des rapports sociaux et à la contractualisation qui en sont les instruments. Il y a en France 5,2 millions de fonctionnaires de l’État, des collectivités territoriales et des établissements publics hospitaliers (dont 1 million de contractuels mais considérés comme étant dans une position statutaire et réglementaire). Le secteur public regroupe 6,4 millions de personnes et 7, 2 millions occupent un emploi de service public, 1 million sont employées par des personnes morales de droit privé chargées de missions de service public. C’est une exception française : plus du quart des salariés sont en France sous statuts, ce qui constitue un obstacle majeur pour la politique libérale du gouvernement. Il a donc entrepris de supprimer cet obstacle.

La loi dite de « modernisation » de la fonction publique du 2 février 2007 par diverses mesures s’était efforcée de gommer l’interface entre la fonction publique et le privé ; la loi sur la « mobilité » du 3 août 2009 développe, dans une grande confusion, la précarité de l’emploi public et crée les conditions d’un clientélisme étendu, comme certaines dispositions sur l’intéressement collectif de la loi du 5 juillet 2010 relative à la rénovation du dialogue social ainsi qu’il a été dit. Ces dernières initiatives peuvent être analysées comme des entreprises de déstabilisation, de désagrégation, avant la mise sur pied d’une tout autre fonction publique, alignée sur la conception libérale européenne dominante, copiée sur le modèle de l’entreprise privée, anticipée sur de nombreux points par la fonction publique territoriale. Le président de la République a fixé l’orientation de cette « contre-révolution » dans son discours de Nantes du 19 septembre 2007. Le livre blanc rédigé par Jean-Ludovic Silicani rendu public en avril 2008 fixe le cadre de cette offensive régressive que l’on peut analyser de la manière suivante.

– Le contrat opposé au statut – Pourquoi le fonctionnaire a-t-il été placé par la loi vis-à-vis de l’administration dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle ( art. 4 Titre 1er) ? et pourquoi les emplois permanents des collectivités publiques doivent-ils être occupés par des fonctionnaires (art. 3) ? Parce que le fonctionnaire est au service de l’intérêt général, responsable devant la nation, à l’inverse du salarié de l’entreprise privée lié à son employeur par un contrat qui fait la loi des parties (art. 1134 du Code Civil). Remettre en cause cette spécificité c’est déconnecter le fonctionnaire de l’intérêt général pour le renvoyer vers des intérêts particuliers, le sien ou celui de clients ou d’usagers. Le choix à l’entrée entre le statut et un contrat de droit privé conclu de gré à gré, proposé par le livre blanc, tourne ainsi le dos au principe d’égalité (10).

– Le métier opposé à la fonction – Le rapport Silicani propose le métier comme concept de référence. C’est celui du secteur privé et assez largement celui de la fonction publique territoriale avant la réforme de 1983-84. La référence au métier permet l’éclatement des fonctions en composantes parcellaires qui ne peuvent prendre sens que par rapport aux fonctions publiques intégrées, elles-mêmes ordonnées par rapport à l’intérêt général. Ainsi la substitution du concept de métier à celui de fonction vise à rien moins que de substituer la logique du marché à celle du service public, une fonction publique d’emploi à une fonction publique de carrière. Elle est accordée à la substitution du contrat à la loi, du contrat au statut. Elle touche donc au cœur la conception française de fonction publique en remettant en cause le principe d’indépendance.

– L’individualisation de la performance opposée à la recherche de l’efficacité sociale – Dans le livre blanc, le mérite est avancé pour mettre en accusation les structures et pratiques actuelles. D’abord la notion de corps, c’est-à-dire de ces ensembles fonctionnels, regroupant le cas échéant plusieurs métiers dans une structure hiérarchique, organisés pour assumer certaines fonctions publiques spécifiques participant de fonctions publiques plus globales. Ensuite, les modalités de rémunérations. Le livre blanc préconise de pousser plus loi la confusion par l’individualisation, vraisemblablement sur le modèle que suggérait le rapport 2003 du Conseil d’État (p.360) : une rémunération en trois parties dépendant respectivement : de l’indice, de la fonction, de la performance. La part discrétionnaire pourrait dans ces conditions croître considérablement. C’est au bout du compte l’intégrité de la fonction publique qui risque d’être mise en cause, le principe de responsabilité et, au-delà, la pleine citoyenneté du fonctionnaire.

1.3. Une réforme des collectivités territoriales contraire à la démocratie et à l’efficacité sociale.

Le philosophe Marcel Gauchet a écrit : « Le programme initial de Sarkozy c’est la banalisation de la France ». Je partage ce point de vue. Pour Sarkozy, la France est une somme d’anomalies.

Anomalie, le modèle français d’intégration fondé sur le droit du sol et le principe d’égalité des citoyens. Anomalie, une laïcité qui se définit par la raison et non par la religion. Anomalie, un service public qui réunit un quart de la population active du pays dans une situation statutaire et non contractuelle. Anomalie un pays qui n’en finit pas de réfléchir à son modèle politique : quinze constitutions en deux siècles. Anomalie, l’existence de 500 000 élus territoriaux et de 36 000 communes.

C’est pourquoi il a entrepris de mettre ce pays aux normes du libéralisme et de l’assujettir en tous domaines aux règles du marché. Les moyens utilisés ne correspondent à aucun dessein national, au sens où l’on a pu parler autrefois d’ « ardente obligation » de la planification « à la française », mais par le mayen d’un « pragmatisme destructeur » de tout ce qui confère à la France une « identité nationale » démocratique et progressiste. On peut trouver là une explication de la campagne qu’il a lancée sur l’identité nationale.

La réforme des collectivités territoriales en est un exemple frappant.

Il invoque le « mille feuilles » administratif. Mais cette présentation est inexacte et trompeuse. Il existe en réalité six niveaux déterminants : les communes, les regroupements de communes, les départements, les régions, la nation et l’Europe. Le triptyque : communes-départements-nation est historique, il structure politiquement le pays. Le triptyque : regroupement de communes-régions-Europe est à dominante économique. Le choix est clair : le politique doit prévaloir sur l’économique, qui, aussi utile qu’il soit, ne doit être que supplétif du politique.

C’est le choix inverse qu’a fait Nicolas Sarkozy avec la création des conseillers territoriaux réduisant de moitié les effectifs actuels de conseillers généraux et régionaux, élus sur la base d’un mode de scrutin inique à la constitutionnalité plus que douteuse, réduction qui affaiblira le lien avec les citoyens et privilégiera le niveau le plus globalisant : la région – malgré des compétences également réduites – au détriment du département. Choix négatif encore avec, la création des métropoles, justifiées par des raisons extraterritoriales : la compétition capitaliste européenne et mondiale ; création entraînant une profonde déstabilisation des communes, des départements et des régions. Choix préjudiciable enfin avec, la suppression de la taxe professionnelle qui conduira à l’asphyxie des collectivités territoriales et qui met en cause gravement le principe constitutionnel de libre administration des collectivités territoriales.

Cet affaiblissement des compétences et de la démocratie locales ne profite pas pour autant aux administrations déconcentrées, affaiblies elles aussi par l’effet combiné d’une part de la LOLF et sa « fongibilité asymétrique », d’autre par de la RGPP entraînant une réduction des effectifs et des moyens de fonctionnement et d’investissement.

On peut identifier trois conséquences de la combinaison de ce double affaiblissement :

Premièrement, une dégradation des conditions matérielles et morales des fonctionnaires des trois fonctions publiques, de l’État, territoriale et hospitalière, avec : des réductions d’emplois, conséquences des contractions administratives ; le recours accru à la contractualisation, justifié par la mise en place des nouvelles structures, notamment des métropoles ; le développement du clientélisme, par le moyen de rémunérations et d’indemnités destinées à s’attacher les services d’exécutants serviles.

Deuxièmement, la réduction des services publics, relevant aussi bien des collectivités territoriales que de l’État, dont les directions seront réduites à huit au niveau régional et à trois au niveau départemental (voire deux pour les départements les moins peuplés). C’est, en même temps, le champ largement ouvert au secteur privé pour occuper les espaces abandonnés par la responsabilité publique.

Troisièmement, la mainmise renforcée du pouvoir présidentiel par le moyen des nouvelles compétences conférées au préfet de région, relais majeur du pouvoir central, écran imposé entre les services publics territoriaux et les ministères de tutelle, dénaturant le statut actuel des régions dans le but et l’espoir de les soustraire à l’opposition. Ces préfets de région, véritables proconsuls, maîtres d’œuvre de la réforme des collectivités territoriales puisque chargés de mener à son terme le schéma national de l’intercommunalité en 2014, de définir le périmètre des métropoles, de présider aux regroupements concernant les départements et les régions. Ils accentueront, au niveau des collectivités territoriales, la présidentialisation du régime, sa « dérive bonapartiste ».

II. LE « GRAND SOIR STATUTAIRE » N’AURA PAS LIEU

La contre-offensive doit être menée sur tous les terrains : social, politique, idéologique.

2.1. Défense et illustration des valeurs du pacte républicain, la nécessité d’une contestation idéologique de la politique sarkozyste

L’attaque frontale du président de la République et du gouvernement contre des composantes essentielle du pacte républicain et les valeurs de la citoyenneté précédemment rappelées : une conception de l’intérêt général qui n’est pas en France la somme des intérêts particuliers, une affirmation du principe d’égalité qui doit tendre à l’égalité sociale au-delà de l’égalité juridique, une exigence de responsabilité que fonde le principe de laïcité, élève le niveau de la réplique nécessaire pour faire échec à cette offensive mettant en cause la souveraineté nationale et populaire. Le livre blanc Silicani en manifeste l’importance puisqu’il consacre aux « valeurs » les 75 premières pages du rapport (sur 146), sans pour autant en tirer de conséquences pratiques. Au cours des dernières décennies, le domaine idéologique a été très négligé par le mouvement social (11) ; il convient donc de le réinvestir en rappelant les principes qui régissent notre conception du service public (égalité, continuité, adaptabilité) et plus spécialement de la fonction publique.

La politique que tente de mettre en place le pouvoir politique doit donc être combattue idéologiquement en prenant appui sur les dispositions actuelles du statut et sur les principes qui les sous-tendent. Le président de la République s’arroge un blanc-seing, dans la fonction publique comme en d’autres domaines, pour mettre en œuvre des réformes pour lesquelles il n’a pas été mandaté. C’est pourquoi j’ai pu parler à ce sujet de forfaiture (12). Il intervient discrétionnairement en méconnaissance des dispositions constitutionnelles et statutaires sur de nombreuses questions (13).

Face à un pouvoir qui les méprise, nous devons aider notre peuple à se réapproprier son histoire, la démarche scientifique et la morale républicaine.

2.2. Avancer des propositions de démocratisation et de modernisation.

Il n’y a en la matière aucune fatalité de la mise en œuvre de la néfaste politique du pouvoir sarkozyste qui vient d’essuyer récemment plusieurs échecs.

Le président de la République a été mis en échec sur la « Révolution culturelle » qu’il voulait provoquer dans la fonction publique.

Il voulait supprimer les classements de sortie des écoles de la fonction publique, classements relevant du principe du concours posé par l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et repris par le statut général des fonctionnaires. Le projet vient d’être reporté sine die par le ministre Éric Woerth.

Il s’était fixé l’objectif absurde et réactionnaire de non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Philippe Séguin, premier président de la Cour des comptes, a considéré que cette réforme était seulement – je le cite – « dictée par des considérations budgétaires de court terme ».

Il convient de répondre plus précisément aux nécessités actuelles et à venir de la fonction publique par des propositions de réformes améliorant le dispositif mis en place en 1983-1984. Le statut des fonctionnaire n’est pas un texte sacré et un texte qui n’évolue pas en fonction des besoins et de l’évolution des techniques risque la sclérose. Ces propositions pourraient concerner, par exemple : une véritable gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences ; la mise en œuvre de la double carrière (sur la base, par exemple, du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité (l’article 14 du titre 1er du SGF a posé la mobilité comme garantie fondamentale) ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs de la fonction publique ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

Défendre le statut général des fonctionnaires c’est défendre les droits de tous les salariés. Par analogie, ceux des agents publics qui ne sont pas sous statut mais sous différentes formes de relations contractuelles. Ceux des entreprises publiques qui ont bénéficié comme les fonctionnaires de statuts particuliers au lendemain de la seconde guerre mondiale. Mais aussi ceux des salariés qui relèvent du droit commun privé. S’il n’est évidemment pas question de transformer tous les salariés en fonctionnaires, tous appellent une meilleure couverture sociale quel qu’en soit le nom. C’est ainsi qu’une étude sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme a débouché sur la proposition d’un statut, défini comme la mise en cohérence de trente et une propositions (14). Depuis, dans le cadre de la réflexion sur la sécurisation des parcours professionnels, la CGT a avancé l’idée d’un « nouveau statut du travail salarié ». Il y a là une voie de recherche essentielle qu’il convient d’alimenter par un ensemble de propositions qui ne peuvent résulter que d’un travail de grande ampleur multidisciplinaire. Signalons toutefois les travaux importants de Robert Castel sur l’ « appropriation sociale » (15).

La réforme des collectivités territoriales provoque de toute part de fortes oppositions. Le grand chambardement des services publics territoriaux peut et doit être mis en échec. Pour contester l’approche présidentielle qui ne dit pas clairement son objectif, il convient de rappeler les principes sur lesquels il convient de se fonder pour fonder une organisation territoriale démocratique. En premier lieu, le principe d’indivisibilité de la République (art. 1er), siège de l’intérêt général explicité par la loi ; il s’ensuit qu’il ne doit pas y avoir de compétence législative propre des collectivités territoriales. En deuxième lieu, le principe de libre administration des collectivités territoriales (art. 72 de la constitution). Ces deux principes peuvent être contradictoires. Comment lever cette contradiction ? D’une part en reconnaissant une compétence générale à toutes les collectivités territoriales au-delà des compétences spécifiques et, d’autre part, en mettant en œuvre un principe de subsidiarité démocratique librement déterminée par les collectivités (J-J. Rousseau : « Où se trouve le représenté, il n’y a pas de représentant »). Au-delà, je ne veux pas me substituer aux élus et aux formations politiques qui vont s’exprimer largement sur le sujet au cours de la prochaine campagne des élections régionales.

Enfin une démarche globale a été entreprise au printemps 2008 pour la défense du service public sur le thème « Le service public est notre richesse ». Lancé par une soixantaine de personnalités de divers horizons : responsables syndicaux, anciens ministres, intellectuels et personnalités culturelles, parlementaires, dirigeants d’associations, ce texte a recueilli des dizaine de milliers de signatures. D’autres initiatives ont été prises comme la pétition lancée par Michel Vauzelle tendant à l’adoption d’une loi constitutionnelle sur le service public, l’Appel des appels, etc. Toutes ces initiatives ont convergé le 17 décembre 2009 à la Mutualité à Paris, dans la constitution d’un « Comité national pour des États généraux du service public » regroupant plusieurs dizaines d’associations, qui s’est donné un programme de travail et d’initiatives qui sera notamment marqué par des États généraux des services publics qui se tiendront à la mairie d’Orly les 11 er 12 décembre prochain.

2.3. Ancrer la défense et la promotion du service public dans l’avenir : Le XXIe siècle « âge d ‘or » du service public ?

La crise a dramatiquement marqué la nocivité d’une orientation fondée sur « une économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée ». Les remèdes apportés dans l’urgence : nationalisation, conférences des chefs d’État, plans de relance, nouvelles réglementations, etc., ont permis de parler d’un « retour de l’État », ce qui n’est pas contesté sous forme d’interventionnisme étatique.

Dans cette situation, la plupart des observateurs se sont plu à souligner le rôle d’ « amortisseur social » des services publics et de ce qui en est le cœur : la fonction publique :
– amortisseur en termes de pouvoir d’achat global ;
– amortisseur d’emploi et de limitation du chômage ;
– amortisseur quant à la protection sociale fondée sur la solidarité ;
– amortisseur en matière de préservation des droits à la retraite de notre système de répartition ;
– amortisseur éthique des manifestations d’affairisme, voire de corruption.

Beaucoup en on déduit qu’il fallait voir là l’explication selon laquelle la France s’en tirait plutôt mieux que ses voisins. Il y a là également une base nouvelle pour défendre et promouvoir les services publics. Quoiqu’il en soit, on peut déjà prévoir que le « grand soir statutaire » ou la « révolution culturelle » qu’envisageait le Président de la République n’aura pas lieu, parce que ce n’est plus possible compte tenu de la prise de conscience de l’opinion publique et la modification du fait de la crise du rapport des forces. Il est probable que le pouvoir préfèrera une politique de démembrement dans le style des lois sur la modernisation du 2 février 2007 et sur la mobilité du 3 août 2009.

Cette démarche ne doit pas se limiter à la défense des acquis, aussi légitimes soient-ils. La défense du service public dans notre pays n’est pas seulement justifiée par le souci de préservation de l’héritage démocratique légué par les générations antérieures, mais surtout parce qu’il s’agit d’options modernes, progressistes et démocratiques. S’il est vrai que la mondialisation libérale tend à occuper l’ensemble du champ des échanges marchands, la défense et la promotion de la conception française du service public n’a pas été pour rien dans le rejet du projet de traité constitutionnel européen en mai 2005.

Mais la mondialisation n’est pas seulement celle du capital pour importante qu’elle soit. Elle concerne tous les domaines de l’activité humaine, et notamment ceux présentant le caractère de service public (communications, transports, échanges culturels, solidarité humanitaire, etc.).

Notre époque est caractérisée par une prise de conscience croissante de l’unité de destin du genre humain, de la finitude de la planète, d’un « en commun » à définir politiquement, qui donnerait son vrai sens à la mondialisation à venir. Ainsi la protection de l’écosystème, la gestion de l’eau, celles des ressources du sol et du sous-sol, la production de nombre de biens et de services posent-ils avec force, et poseront de plus en plus, l’exigence de l’appropriation sociale des biens publics correspondants. La mise en commun et la convergence des démarches devraient conduire au développement de coopérations approfondies à tous les niveaux : national, international, mondial. Dans cette recherche commune d’universalité, le XXI° siècle pourrait ainsi être l’ « âge d’or » du service public et la France, en raison de l’expérience acquise au fil de son histoire, pourrait dans ce contexte apporter une contribution éminente au monde.

(1)- Une étude du Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) énumère ainsi les caractères respectifs des fonctions publiques de carrière et d’emploi et les dominantes dans certains pays :
* Fonction publique de carrière : nomination unilatérale du fonctionnaire et/ou contrat de droit public – recrutement en début de carrière – exigences légales de qualification ou de diplômes pour des carrières spécifiques – reconnaissance limitée de l’expérience professionnelle acquise dans le secteur privé – système de rémunération statutaire par avancement selon l’ancienneté – emploi à vie – code de bonne conduite comprenant des règles de discipline spécifiques – processus de travail reposant davantage sur les procédure que sur les objectifs – accent mis sur la fidélité, l’impartialité et le respect de la règle de droit – régimes de pension de retraite spécifiques. (Belgique, Espagne, France, Grèce, Portugal).
* Fonction publique d’emploi : relation contractuelle fondée en partie sur le droit commun du travail – quelle que soit la position, le recrutement est toujours pour un emploi spécifique – reconnaissance de l’experience professionnelle acquise dans le secteur privé – facilité de mobilité – absence de principe de l’ancienneté pour la détermination de la rémunération – système de promotion non formalisé – absence de l’emploi à vie – absence d’un régime spécifique de pension – gestion par la performance avec accords sur les objectifs à atteindre. (Allemagne, Autriche, Danemark, Italie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Suède).
CNFPT – Les fonctions publiques locales dans les 25 pays de l’Union européenne, Dexia, 2006.
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(2) Outre l’extension et la réorganisation d’ensemble du statut général, des apports spécifiques ont été réalisés par la réforme de 1983-1984-1986. Pour l’ensemble des fonctionnaires couverts par le Titre 1er : le remplacement de la bonne moralité comme condition d’accès à la fonction publique par les mentions au bulletin n° 2 du casier judiciaire, la suppression des références à la tuberculose, au cancer et aux maladies mentales (art. 5 actuel) ; la liberté d’opinion (art. 6) ; le remplacement de la nature des fonctions par la notion de condition déterminante de l’exercice des fonctions dans les recrutements séparés hommes-femmes ainsi que la publication tous les deux ans d’un rapport sur l’égalité (art. 6 bis et s.) ; le droit à la négociation sur les rémunérations, les conditions et l’organisation du travail reconnu aux organisations syndicales (art. 8) et dépôt d’un rapport tous les deux ans (art. 15) ; le droit de grève (art. 10) ; la mobilité entre et à l’intérieur des fonctions publiques comme garantie fondamentale (art. 14) ; le droit à la formation permanente (art. 22) ; l’obligation d’information (art. 27) ; etc. Pour les fonctionnaires de l’État qui disposaient déjà du statut général dans le Titre II : la 3° voie d’accès à l’ENA (art. 19) ; l’institution de la liste complémentaire (art. 20), de la mise à disposition (art. 41) ; la titularisation des contractuels (art. 73), etc. Par ailleurs, dans le domaine réglementaire ou des circulaires, par exemple : la circulaire du 7 août 1981 sur la pleine compétence des CTP ; la circulaire du 24 août 1981 sur l’utilisation des locaux administratifs pour des activités autres que de service ; les décrets du 28 mai 1982 (droit syndical dont l’heure mensuelle d’information syndicale, les CSFP, CAP, CTP, CHS) ; le décret du 28 novembre 1983 sur les relations entre l’administration et les usagers (qui sera abrogé à compter du 1er juillet 2007), etc.

(3) Il y aurait aujourd’hui 55 cadres d’emplois et 270 métiers dans la FPT.

(4) Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2008-2009, la Documentation française, 2009.
(5) Centre d’analyse stratégique, La note de veille, Quelles évolutions de l’emploi public dans les pays développés ?, n° 96, avril 2008.
(6) La baisse est de 5,8 % selon le FMI, de 8,4 % selon l’INSEE. Pour la France, on rappellera que cette baisse de la part des salaires a comme point de départ l’engagement pris à Bruxelles le 16 mai 1983 par Jacques Delors, alors ministre de l’Économie et des Finances, de désindexer les salaires par rapport aux prix.
(7)C’est sans doute en raison de cette présentation formellement rationnelle qu’en dépit de nombreuses réserves, la LOLF avait été adoptée sans opposition au Parlement.
(8) Au point que la RCB fut traduite par « Révolution cubaine au budget » à la direction de la Prévision du ministère de l’Économie et des Finances pendant les évènements de 1968.
(9) C’est dans le cadre de ce programme que j’ai conduit l’étude Immigration et développement économique et social, Rapports interministériels, La Documentation française, 1976.
(10) Il y a des précédents : le pdg de La Poste Jean-Paul Bailly n’a-t-il pas annoncé (Le Figaro, 25 octobre 2007) qu’en 2012 il y aurait autant de salariés de droit privé que de fonctionnaires à La Poste ?
(11)Voir notamment la faiblesse sinon l’inexistence des initiatives marquant le 60° anniversaire du statut de 1946.
(12) A. Le Pors, « La révolution de la fonction publique est une forfaiture », Le Monde, 26 septembre 2007.
(13) A. Le Pors, « Les fonctionnaires, citoyens de plein droit », Le Monde, 1er février 2008.
(14) A. Le Pors, Rapport sur la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme, La Documentation française, 1999.
(15) R. Castel, La montée des incertitudes, Éditions du Seuil, 2009.
Voir aussi : A. Le Pors, « Pour un statut des travailleurs salariés du secteur privé », Revue du droit du travail, mars 2010.

La place du cadre dans le contexte de la réforme territoriale – 1ères Rencontres des dirigeants de collectivités d’Aquitaine – Bordeaux, 8 octobre 2010

Où va la fonction publique territoriale ?

Le rapport élus-fonctionnaires de direction

Je ne saurais trop approuver l’initiative que constituent ces Pr.emières Rencontres des dirigeants des collectivités d’Aquitaine, à un moment où la réforme des collectivités territoriales, présentée comme l’Acte III de la décentralisation, achève son parcours parlementaire de manière bien peu digne. Au demeurant personne ne se hasarde aujourd’hui à prédire ce qu’elle sera effectivement. C’est donc peut être le bon moment pour s’interroger  sur le rôle des acteurs et en particulier sur celui de l’encadrement territorial, et je vous remercie pour l’honneur que vous me faites de m’associer à cette réflexion.

Je ne peux le faire, vous le comprendrez aisément, sans me référer à l’élaboration de l’architecture statutaire établie en 1983-1984, aux tendances qui se sont manifestées depuis, avant de m’interroger sur la responsabilité de l’encadrement de la fonction publique territoriale (FPT) dans les conditions actuelles.

I . LE SENS DE LA RÉFORME DE 1983-1984

La situation de la FPT en 1981

Je me suis expliqué longuement sur la situation de la FPT en 1981 avant la réforme et sur celle-ci, ici même à Bordeaux le 9 octobre 2009, à l’invitation du CNFPT, des directions concernées du ministère de l’Intérieur, de l’Université de Bordeaux IV et de la ville. La parution des actes du colloque étant imminente je n’insisterai pas. Je veux seulement rappeler que la FPT était jusque-là en situation d’infériorité vis-à-vis de la fonction publique de l’État (FPE). Une seule illustration : la loi de finances du 31 décembre 1937 avait interdit aux communes d’accorder à leurs agents des rémunérations supérieures à celles servies dans la FPE à qualification équivalente. En 1981 on compte 800 000 agents dans les collectivités territoriales (dont une forte proportion de contractuels) classés en 130 emplois types, plus de nombreux emplois spécifiques. Il s’agit d’une fonction publique d’emploi qu’Olivier Schrameck – alors conseiller technique du ministre de l’Intérieur – résumait ainsi : recrutement sur liste d’aptitude n’entraînant pas nécessairement nomination, absence de garantie de déroulement de carrière après recrutement, possibilité de licenciement d’un agent titulaire si son emploi est supprimé.

La réforme : du système de l’emploi à celui de la carrière

Après quelques hésitations et confrontations sur la traduction à donner de l’engagement du gouvernement d’améliorer les garanties statutaires des agents des collectivités territoriales, le choix a consisté à construire une fonction publique de carrière « à trois versants ». La difficulté était de combiner l’unité souhaitée et le respect de la diversités des fonctions. L’unité a résulté de l’architecture unifiée des quatre titres législatifs élaborés, mais surtout des principes sur lesquels j’ai souhaité fonder l’ensemble, à partir de références historiques significatives : le principe d’égalité posé par l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dont nous avons déduit que c’est par concours conduisant à l’établissement d’une liste par ordre de mérite que l’on accède aux emplois publics ; le principe d’indépendance résultant de la séparation du grade (propriété du fonctionnaire) et de l’emploi (à la disposition de l’administration) initié par une loi sur les officiers de 1834 ; enfin le principe de responsabilité se référant à l’article 15 de la Déclaration des droits et retenant la conception du fonctionnaire citoyen et non sujet. Le respect de la diversité résultait de la distinction des titres II, III et IV imposée pour la FPT par l’article 72 de la constitution et son principe de libre administration des collectivités territoriales.

Une amélioration des garanties statutaires des agents publics des collectivités territoriales

Je ne crains pas la contestation en disant que cette réforme a entraîné une amélioration franche de la condition des agents publics des collectivités territoriales devenus fonctionnaires à part entière, à parité avec les fonctionnaires de l’État. Je pense que, sans emphase, on peut parler de dignité restaurée. D’une part, ils ont été classés dans les catégories de base de la fonction publique, les corps et leurs statuts particuliers, les régimes spéciaux de protection sociale et de retraite, la reconnaissance nationale du droit syndical et des organismes paritaires. D’autre part, ils se sont vu reconnaître, à l’instar de l’ensemble des fonctionnaires, les droits expressément inscrits dans le titre 1er du statut général : droit de négociation conféré aux organisations syndicales, droit à la formation permanente, à l’information, droit de grève, liberté d’opinion, reconnaissance de la mobilité comme garantie fondamentale. Je veux aussi rappeler, que pour assurer la comparabilité de la FPE et de la FPT  un tableau de classement des corps, grades et emplois était prévu, de même qu’une commission mixte pour assurer la coordination des fonctions publiques, en même temps que des dérogations étaient retenues pour la FPT afin de respecter sa spécificité : recrutement direct de nombreux emplois de cabinet, de directeur des services des départements et des régions, des secrétaires généraux dans les grandes villes.

2 . UNE DÉNATURATION DE LA RÉFORME DE 1985 À 2010

Une situation statutaire globalement préservée mais dénaturée

Aujourd’hui, près de 26 ans après la création du statut de la FPT (incluant, je précise, titre I et titre III du statut général), on peut dire que l’architecture alors imaginée et mise en place a tenu : le statut général c’est plus de 500 articles et une longévité dépassant celle des constructions statutaires précédentes. Cela dit, il faut aussitôt ajouter que les atteintes subies n’ont pas cessé depuis sa création, la FPT pouvant apparaître comme le « maillon faible » de l’ensemble, en raison de son histoire et de ses caractéristiques spécifiques. D’abord la mise en place du nouveau statut s’est faite de manière particulièrement lente après 1984, modalités et délais de mise en œuvre n’ont pas été respectés. Mais c’est surtout la loi du 13 juillet 1987, dite loi Galland, qui a été la plus préjudiciable, un véritable bond en arrière vers une fonction publique d’emploi avec, en particulier : le retour au système des « reçus-collés » par le rétablissement de la liste d’aptitude, la transformation des corps en cadres rendant plus difficile la comparaison des fonctions publiques et, par là, la mobilité, la réduction des compétences des centres de gestion, l’encouragement au recrutement des non titulaires. Toutes les mesures qui se succéderont ensuite, poursuivront dans le même sens de la dénaturation.

 Une réappropriation du pouvoir des employeurs

Cette évolution peut également être lue comme une reconquête de prérogatives par les employeurs. C’est peu dire que nombre d’entre eux et leurs associations d’élus avaient été plus que réservés devant la réforme entreprise entre 1981 et 1984 en tant que le nouveau statut pouvait leur apparaître comme un carcan imposé à leur action. Les textes intervenus durant cette période peuvent être regardés comme autant de tentatives pour en desserrer l’étreinte. Au-delà de la loi Galland, il y a eu chaque année (à l’exception de l’année 1997) une ou plusieurs lois concernant la FPT. Je relève simplement celles qui me semblent les plus significatives :
–  la loi du 24 décembre 1994 (dite loi Hoëffel) qui, si elle a consacré formellement le système de la carrière en son principe, a généralisé le recrutement direct sans concours des agents de catégorie C ;
– les lois du 16 décembre 1996 et du 3 janvier 2001 qui, sous couvert de meilleure gestion de la précarité et de modernisation, ont fortement dérogé aux principes de recrutement ;
– la loi du 2 février 2007 dite « de modernisation » qui a, par de multiples dispositions, brouillé l’interface public-privé ;
– la loi du 7 février 2007 relative à la fonction publique territoriale qui a réduit de manière drastique les durées de formation initiale des catégories A et B ;
– la loi du 3 août 2009 « relative à la mobilité » qui a poursuivi le même objectif en élargissant notamment les possibilités de recrutement de contractuels, jusqu’à l’intérim ainsi que les cumuls d’emplois à temps non complet.
– la loi du 5 juillet 2010 relative à la rénovation du dialogue social qui a introduit en contrebande un intéressement collectif qui pourrait bien constituer le terrain du favoritisme.
Ces réformes successives m’apparaissent profondément déstabilisatrices, leur efficacité douteuse au regard des objectifs proclamés et de nature à favoriser l’arbitraire, voire le clientélisme.

Une tendance à la déréglementation qui s’aggrave

Les effets de ces mesures s’inscriront aujourd’hui dans le contexte d’une offensive sans précédent lancée par le Président de la République le 19 septembre 2007 sous le thème de la « révolution culturelle » dans la fonction publique, dont l’idée maîtresse consistait à mettre sur le même pied pour l’accès aux emplois publics : recrutement par concours et contrat de droit privé. Il avait diligenté à cette fin le Livre blanc de Jean-Ludovic Silicani que j’ai pu ainsi résumer : le contrat contre la loi, le métier contre la fonction, la performance individuelle contre l’efficacité sociale. Malheureusement pour ses promoteurs, cette attaque frontale contre le statut a provisoirement échoué en raison de la crise financière qui a montré qu’avec un secteur et un service publics étendus (un quart de sa population active), la France disposait d’un précieux « amortisseur social », tant du point de vue du pouvoir d’achat, que de celui de l’emploi, des systèmes de protection sociale et de retraite, mais aussi d’un point de vue éthique, face à la spectaculaire immoralité affichée par le secteur financier. Et puis je veux aussi mentionner l’importance des réactions des fonctionnaires et de l’opinion publique qui ont joué un rôle importants. Pour le moment donc, « le grand soir statutaire » n’aura pas lieu. Cela ne signifie pas que de nouvelles atteintes au statut ne seront pas tentées dans l’esprit des lois de 2007 et 2009 ou, plus percutant encore, sous la forme de propositions de lois diligentées par le gouvernement, telles que la proposition de loi de Jean-Pierre Gorges instituant, dans la FPT, le contrat comme règle et le statut comme exception correspondant aux seules fonctions régaliennes ; ou encore la proposition de loi de Jean-Frédéric Poisson sur la marchandisation des emplois entre collectivités territoriales et entreprises privées. Sans parler de la révision générale des politiques publiques (RGPP) et de la réforme des collectivités territoriales pendante au Parlement.

3 . LA RESPONSABILITÉ DES CADRES TERRITORIAUX AUJOURD’HUI

Défendre les valeurs de l’intérêt général, du service public et de la fonction publique

Les cadres territoriaux occupent une position stratégique entre des élus légitimés par leur élection au suffrage universel et des personnels placés par la loi dans une position statutaire et réglementaire. Cela leur confère, me semble-t-il, une responsabilité propre, vis-à-vis des uns et des autres, dans la défense des valeurs. Je veux parler de l’intérêt général qui ne se réduit pas dans notre pays à la somme des intérêts particuliers, du service public fondé sur les principes d’égalité, de continuité et d’adaptabilité qui participe si fortement de notre identité nationale, de la fonction publique dont j’ai rappelé précédemment les fondements républicains. C’est aussi de l’encadrement territorial que l’on attend une juste interprétation  des qualités du fonctionnaire-citoyen dans l’ensemble de ses droits et obligations. Je pense en particulier à la déontologie ainsi qu’au délicat exercice de la liberté d’opinion et des notions associées : la liberté d’expression et le devoir de réserve. Qu’il me soit permis également de rappeler que la recherche de l’efficacité sociale qui est l’objectif spécifique du service public est d’une tout autre exigence scientifique et morale que celle qui préside à la rentabilité d’entreprise, et je ne sais rien de plus navrant que ces élus et ces hauts fonctionnaires, de toutes fonctions publiques, qui pensent adopter une posture avantageuse en se prenant pour des managers et en usant des gouvernance, coaching, benchmaking, mainstreaming … Comme disait Pascal : « Qui veut faire l’ange … ».

Constituer une force de proposition

De manière plus constructive, je pense également qu’il entre dans les fonctions des cadres territoriaux d’être une force de proposition. L’extrême diversité des activités regroupées au sein de la FPT en fait un extraordinaire champ d’expérimentation pour l’ensemble des fonctions publiques. Je pense en premier lieu à la rationalisation des politiques publiques ; notion qui n’a rien à voir avec la révision générale actuellement mise en œuvre laquelle n’a aucun fondement méthodologique sérieux. Il est vrai que nous ne disposons pas aujourd’hui des instruments de calcul économique dont nous aurions besoin, cette recherche qui prospérait du temps de la planification à la française, de la rationalisation des choix budgétaires, est aujourd’hui délaissée au bénéfice des soi-disant lois du marché, inadéquates à la conduite du service public. Je pense également à la gestion des personnels et aux évolutions statutaires nécessaires, car le statut des fonctionnaires n’est pas un texte sacré et il doit s’adapter en permanence à l’évolution des besoins, des techniques, voire à l’environnement international. À l’inverse de la déréglementation bornée, de nombreux chantiers devraient être ouverts. Je pense, en particulier, à la gestion prévisionnelle des effectifs, à l’amélioration des complémentarités entre fonctions publiques, à l’adaptation des statuts particuliers et des classements indiciaires, à l’idée de double carrière vu l’allongement de la vie professionnelle, à la mise en œuvre pratique de la mobilité garantie fondamentale des fonctionnaires, à la formation continue déjà développée il est vrai dans la FPT mais aujourd’hui menacée, à l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs, aux conditions du dialogue social, au rôle des organismes paritaires, à la recherche de mécanismes permettant développer la solidarité financière entre territoires, etc.

Assurer la convergence des démarches des acteurs territoriaux

Enfin, placés dans l’interface élus-fonctionnaires, généralement fonctionnaires eux-mêmes mais directement associés à la prise de décision, les cadres de la FPT ont aussi, à l’évidence, un rôle politique au sens où ils doivent dépasser les césarismes comme les corporatismes pour en appeler à l’esprit de service public. Ils disposent pour cela de la compétence et de l’autorité, ce qui doit les conduire a jouer un rôle particulièrement important dans le contexte actuel de la réforme des collectivités territoriales, où la réduction des budgets des administrations déconcentrées se cumulera avec celle probable des recettes des collectivités territoriales. On peut attendre de ce double mouvement : une réduction et une précarisation de l’emploi, une intrusion du secteur privé sur les segments les plus profitables de secteurs abandonnés par le service public, un poids accru de l’autorité préfectorale, notamment au niveau régional. Dans ces conditions, la convergence des démarches des élus, des fonctionnaires territoriaux et des usagers, m’apparaît nécessaire pour faire respecter les principes qui me semblent devoir gouverner la matière : l’unité de la République, la libre administration des collectivités territoriales, la subsidiarité démocratique. Dans la réalisation de cette convergence, l’action de l’encadrement territorial m’apparaît décisif, ce qui justifie pleinement l’initiative de ces 1ères Rencontres des dirigeants de collectivités d’Aquitaine.

Socialisme : « Peut-on encore parler d’une perspective socialiste ? »- PCF Fontaine, le 23 septembre 2010

L’idée de socialisme connaît aujourd’hui une profonde désaffection à la suite de l’effondrement des pays du « socialisme réel », devant la dénaturation du modèle communiste chinois, en raison de la conversion de la social-démocratie à l’économie sociale de marché. S’il qualifie encore aujourd’hui en France le parti socialiste, ce n’est que par inertie. Le parti communiste français l’a quasiment éliminé de son vocabulaire. On peut y voir sans doute le contrecoup des échecs, à la fin du XXe siècle, des forces qui s’en réclamaient et le sentiment pour beaucoup que le capitalisme l’a définitivement emporté, au moins comme mode de production mondialisé. Cela ne devrait pas dispenser, pour autant, d’une analyse des derniers soubresauts de l’histoire, au regard notamment de ce qui se présentait, pour les uns comme une vision idéologique du bien-être et de la justice sociale, pour les autres comme une démarche scientifique vers un monde nouveau sous l’éclairage du matérialisme historique ; les différentes acceptions étant confondues dans le concept de « socialisme ».

Dans la situation de crise financière qui s’est brutalement aggravée à l’automne 2008 et, plus généralement dans un contexte de décomposition sociale profonde développée depuis plusieurs décennies, cette analyse doit être engagée et la recherche d’une alternative au capitalisme activement reprise. Il ne s’agit pas pour autant de reprendre seulement le raisonnement là où il a été laissé, mais de tirer les enseignements de l’histoire, d’écarter ce qui s’est révélé erroné et de remettre sur le chantier ce qui demeure valide. Cela est d’autant plus important que les forces conservatrices démontrent dans la crise qu’elles sont dépourvues de toute vision stratégique sur l’avenir du monde et qu’elles sont incapables de faire face aux besoins humains qui, de plus en plus, s’expriment au niveau planétaire. Il y a donc là une responsabilité particulière des hommes et des femmes de notre temps, une fois surmontée la déception de l’échec du rêve prométhéen du XXe siècle.

Il est utile, pour l’assumer, de revenir en arrière pour reprendre conscience de la trajectoire et s’interroger sur les difficultés rencontrées. Cette démarche doit déboucher sur l’identification de la situation actuelle, dont il est de moins en moins contesté qu’elle est une situation de crise systémique. Ces préalables sont indispensables pour répondre à la question aujourd’hui trop souvent esquivée : peut-on encore parler d’une perspective socialiste en France et dans le monde ? C’est la responsabilité des forces progressistes de notre temps qui, de ce point de vue, se distinguent radicalement des forces conservatrices. Nul besoin pour ces dernières d’imaginer un autre monde puisqu’elles dominent celui-ci et que la manipulation idéologique dénommée communication leur suffit – provisoirement – pour contenir la montée des colères et des revendications. Pour les forces progressistes, en revanche, il est nécessaire de démontrer en quoi le vieux monde d’exploitation et d’aliénation doit laisser place à un autre type de société, que l’on s’obstinera ici, non sans raisons, à qualifier de socialiste.

1. La trajectoire socialiste

Les origines

Il n’est pas sans intérêt de rappeler que le mot même de socialisme – si l’on écarte des analogies trop anciennes pour être véritablement utiles – est relativement récent : il date des années 1830 et il surgit dans un contexte où le capitalisme s’affirme comme force montante. Le docteur Guépin publie en 1832 un Traité d’économie sociale qui évoque une socialisation par un recours à la propriété collective. Pierre Leroux écrit en 1834 un article dans la Revue encyclopédique intitulé « De l’individualisme et du socialisme ». Robert Owen, en Grande-Bretagne, défend l’idée d’un social system et publie en 1836 le Nouveau monde moral, l’année même où, en France, Louis Raynaud réalise une étude intitulée « Socialistes modernes » consacrée aux saint-simoniens, à Charles Fourier et Robert Owen (1).

Le socialisme d’alors, on le sait, s’est surtout développé à la fois sur le mode utopique et empirique. Sous de multiples versions il est avant tout une protestation contre un système qui, s’il manifeste une réelle efficacité technique et économique, repose sur l’exploitation du plus grand nombre par une minorité. Lui est opposé un autre système qui met rapidement en cause la propriété industrielle comme base de domination sociale, préconise l’association des exploités et une générosité d’inspiration chrétienne qui rompt avec l’état de fait instauré par les religions et la conception statique du monde qui prévalait antérieurement. Le rationalisme est progressivement appelé en renfort dans la définition du nouvel état social désiré. Jusqu’au moment où Marx et Engels affirment, en 1848, la nécessité du passage d’un système à l’autre sur des bases réputées scientifiques dans le Manifeste du parti communiste. Il est symptomatique que ce texte, dont la fulgurance est encore sans égale, consacre de longs développements à la critique des versions du socialisme alors en débat : le socialisme réactionnaire (féodal, petit-bourgeois, allemand ou « vrai »), le socialisme conservateur ou bourgeois, le socialisme et le communisme critico-utopiques – les mots socialisme et communisme n’étant pas alors clairement distingués (2).

Le matérialisme historique

Selon la conception marxiste, l’état de la technique détermine le niveau et l’organisation des forces productives. Celles-ci impliquant une division du travail détermine la nature des rapports de production et l’existence de classes sociales. Le degré de complexité de la société rend indispensable, pour sa coordination et sa direction, la constitution de superstructures appropriées. La combinaison de ces différents éléments définit un mode de production caractéristique de la période historique au sein de laquelle il se forme, s’impose et dégénère. Car les contradictions qui ne manquent pas de se développer au sein de chaque mode finissent par rendre nécessaire le passage à un autre mode. Cette nécessité, pour autant, n’est pas fatalité, car ce sont en définitive les hommes qui font l’histoire. Selon cette dialectique, le matérialisme historique permet de distinguer jusqu’à présent la succession des modes de production suivants : le communisme primitif, l’esclavage, le féodalisme, le capitalisme. Sous le capitalisme, la contradiction fondamentale résulte du caractère social de la production et du caractère privé de la propriété (il s’agit ici de la propriété des moyens de production). L’État comme superstructure soutient les intérêts de la classe dominante, la bourgeoisie, mais doit intégrer également les exigences d’un développement socialisé (les services publics) et les acquis des classes opprimées ; il est donc lui même siège de contradictions résolues par des compromis, toujours précaires, fonction des rapports de forces des classes antagoniques.

La solution des contradictions du capitalisme nécessite le passage à un autre mode de production, le socialisme, dont les trois caractéristiques identifiantes sont : la propriété collective des grands moyens de production, le pouvoir politique de la classe ouvrière et de ses alliés, des progrès démocratiques décisifs pour l’ensemble de la société. Il s’agit plus d’un processus que d’un état stable marqué par la persistance de la division du travail, des conflits de classes aux intérêts opposés, d’un État détenteur d’un pouvoir politique fort (3). Au terme de ce processus peut alors advenir un autre mode de production dont la conception reste largement indéterminée mais qui se distingue du socialisme par la liquidation des survivances qui viennent d’être évoquées et notamment la disparition des classes, l’absorption de l’État par la société, une extension sans précédent des libertés permettant le plein épanouissement de l’individu. Ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire, mais la prospective de la suite apparaît hors de portée.

Réformisme ou révolution

Cette conception du matérialisme historique, schématiquement rappelée, a progressivement influencé la pensée socialiste de la seconde moitié du XIXe siècle, et fortement celle de la majeure partie du XXe siècle jusqu’au déclin puis l’effondrement du bloc soviétique. Trois périodes peuvent être distinguées.

La première s’étend des origines à la première guerre mondiale. Durant les premières décennies, les socialistes agissent dans une grande diversité d’objectifs idéologiques et d’organisations, généralement au sein de petits groupes subversifs et anarchistes, souvent confondus avec les républicains. Ils ne touchent au pouvoir que très brièvement sous la IIe République en 1848 (Louis Blanc) et la Commune de Paris (1871). Sur les ruines de cette dernière se fonde la IIIe République qui permettra à la bourgeoisie de récupérer l’héritage de 1789 mais va permettre aussi aux mouvements socialistes de se structurer en associations et partis, tandis que des avancées sociales sont engrangées, avec notamment le droit de grève (1864) et le droit syndical (1884). Le débat oppose alors les socialistes aux républicains de droite dont les préoccupations sociales ne sont pas inexistantes, mais qui soutiennent que des progrès peuvent être instaurés progressivement par la loi. Les socialistes doivent aussi composer avec des éléments plus radicaux qui ne font pas confiance à la République bourgeoise et prônent la révolution ou l’anarchie. Le conflit majeur oppose alors le marxiste Jules Guesde au socialiste humaniste Jean Jaurès ; il est interrompu par la guerre après une réunification précaire en 1905 au sein de la IIe Internationale donnant naissance en France à la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO).

La deuxième période correspond à l’ « épopée communiste » qui débute avec la révolution bolchevique de 1917 et se termine dans les décennies 1980-1990. Le marxisme s’impose alors comme référence idéologique, ce qui aboutit à la scission du mouvement socialiste, en France au congrès de Tours (1920) et à la création majoritaire du Parti communiste français dans le cadre de la IIIe Internationale (4). La scission a pour effet de renvoyer les minoritaires socio-démocrates vers un réformisme parlementaire et de verser les éléments les plus radicaux dans l’anarcho-syndicalisme. Les oppositions entre réformistes et révolutionnaires sont particulièrement tranchées durant la période. L’installation sur une partie importante du globe – considérablement élargie au surplus après la seconde guerre mondiale – d’un régime clairement anticapitaliste, se présentant comme une continuation des révolutions antérieures, et notamment de la Révolution française et de la Commune de Paris, se réclamant de fondements rationnels convaincants pour une large élite intellectuelle mais aussi ouvrière, confèreront à ce socialisme, réellement établi en actes, un grand prestige. Les compromissions de la social-démocratie renforceront encore l’hégémonie idéologique d’un socialisme révolutionnaire qui anticipera sa perspective avec audace sous le nom de communisme. Cela n’empêchera pas pour autant des rapprochements et des mouvements unitaires temporaires, comme en France sous le Front populaire ou au lendemain de la seconde guerre mondiale.

On peut initier une troisième période au tournant des années 1980 où, pourtant dans un contexte d’aggravation de la crise du système capitaliste, les régimes communistes dépérissent puis s’effondrent sous l’effet d’une économie dirigée inefficace, d’une étatisation sclérosante et d’une perversion de l’esprit révolutionnaire gravement préjudiciable à la démocratie et attentatoire aux droits humains. Pourtant, dans un pays comme la France, l’imprégnation marxiste reste forte : ainsi, en 1981, dans un environnement international de plus en plus tourné vers l’ultralibéralisme (5), l’union des socialistes et des communistes l’emporte sur des bases issues d’un Programme commun de gouvernement, longuement discuté, mais largement influencé par le parti communiste en dépit de la régression historique que celui-ci connaît alors (6). Néanmoins, l’expérience sera de courte durée – un an, de mai 1981 à juin 1982 où est instauré un blocage des salaires et des prix – suivie d’un « tournant libéral » sous direction socialiste en mai 1983. Depuis, le parti communiste a perdu son identité idéologique et n’est plus en mesure d’influencer le courant social-démocrate dont il dépend électoralement. Celui-ci finit – sans doute l’un des derniers dans le monde – à abandonner toute référence au marxisme ou à une certaine radicalité, pour faire allégeance au libéralisme, auquel il ne se propose que d’appliquer une inflexion sociale et écologique .

La trajectoire socialiste semble ainsi se perdre, à ce stade de l’histoire, dans une indétermination surprenante alors que, de toute part, la « socialisation » des activités humaines s’accroît. Certains s’empressent d’annoncer la « fin de l’histoire » ponctuée par la victoire définitive du capitalisme, ou transposent cette histoire sur le terrain éminemment dangereux du « choc des civilisations ». Contrecoup de l’échec d’un XXe siècle prométhéen, la question socialiste ne se poserait-elle plus au XXI° siècle ?

2. La question socialiste

Une crise systémique

La récente crise financière internationale a révélé depuis 2008 une crise profonde du système capitaliste dominant dans le monde. Elle s’était manifestée antérieurement d’autres façons : crise pétrolière et des matières premières, crises financières régionales, conflits ethniques ou nationalistes, poussées d’intégrismes religieux, développement de réseaux maffieux, etc. La crise financière mondiale revêt une signification de plus grande ampleur. Le profit est de plus en plus recherché dans des opérations spéculatives développées au niveau mondial, plutôt que dans la base matérielle de la production. Les politiques d’endettement internes et externes des principales puissances capitalistes, au premier rang desquelles les Etats-Unis, ne cessent d’alimenter le recours à des moyens de financement externes, ceux de certains pays créanciers tout d’abord (Allemagne, Chine Japon), puis plus largement des « investisseurs financiers » mondiaux qui ont fini par constituer un ensemble largement autonome des États qui se trouvent ainsi mis progressivement sous tutelle de ces entités politiquement irresponsables. Les niveaux d’endettement atteints et les taux d’intérêts exorbitants exigés pas ces capitaux apatrides finissent par mettre en péril l’ensemble du système dont la fragilité se révèle dans les pays les plus lourdement endettés et les plus dépendants de la finance internationale. Dès lors, l’intervention des États devient indispensable pour redresser les situations financières les plus compromises et dégager de nouvelles ressources par la mise en œuvre de politiques de rigueur dont les peuples sont appelés à faire les frais. La mondialisation est à l’évidence celle du capital. Elle permet d’étendre à l’ensemble de la planète les mécanismes d’exploitation. Elle accentue des inégalités et est, par là, grosse de risques de conflits meurtriers, voire de nouvelles guerres mondiales

Mais cette mondialisation revêt des aspects très contradictoires. Si la mondialisation du capital retient l’attention, elle a directement pour effet de souligner le caractère global des problèmes rencontrés par les peuples. Le développement inégal accroît les contrastes, permet les comparaisons et rend les inégalités entre pauvres et riches d’autant plus insupportables. Dans l’espace laissé libre par les idéaux faillis du siècle précédent s’exprime le respect indifférencié des droits humains. L’un des aspects les plus contradictoires de l’ultralibéralisme est aussi la constitution de puissances économiques et financières dont l’existence même contredit les postulats de concurrence libre et d’efficacité de l’économie de marché, qui n’a rien de social par nature. La contradiction la plus fondamentale est cependant l’appel à l’intervention de l’État, qu’il s’agisse de l’intervention de l’État dans chaque pays ou des concertations, sommets et coopérations étatiques organisées au niveau des continents ou du monde pour sauver le système. Dans sa définition contemporaine, le capitalisme se renie lui-même dans la crise et avoue ses limites historiques.

En même temps que s’étend la mondialisation du capital on assiste à un extraordinaire développement des forces productives. Tous les domaines de la science sont sollicités et se développent en temps réel à l’échelle du monde. Les communications permettent des échanges sans précédents entre les nations et les individus grâce notamment à une révolution informatique au développement impétueux. La connaissance du corps humain et de la personne a fait des progrès encore inenvisageables il y a peu. La culture peut s’enrichir de meilleures connaissances réciproques et de moyens de diffusion multipliés à profusion. La protection de l’écosystème mondial fait surgir des exigences inédites. Progresse ainsi une prise de conscience d’un « bien commun » au niveau de la planète et de l’unité de destin du genre humain qui appelle avec force un autre mode de production et d’échange que celui dont la finalité se réduit au profit et à la volonté de puissance. C’est, par là, un appel à la solidarité entre les peuples, traduction dans notre temps du rêve antérieur d’internationalisme prolétarien.

Toutefois, ces constats aussi significatifs et convaincants qu’ils puissent être, n’entraînent pas automatiquement la conscience de l’unité planétaire et la nécessité de la mise en mouvement des peuples pour mettre en adéquation le développement des forces productives et des rapports de production avec les exigences du moment historique en termes d’efficacité, de justice, de démocratie et d’épanouissement de la personne. Dans l’immédiat, c’est le constat d’une décomposition sociale et d’un désarroi politique qui prévaut.

Décomposition sociale (8)

Les périodes de transition sont naturellement confuses et peuvent se charger d’angoisse car elles demeures façonnées par le passé et ne laissent pas facilement entrevoir ce qui naît et est appelé à se développer et à dominer à l’avenir. Tel est bien la nature de la période dans laquelle nous nous trouvons, entre un siècle « prométhéen » qui a vu surgir, se développer et faillir une épopée qui a soulevé les peuples et conduit au sacrifice d’innombrables militants et acteurs et un avenir que nous ignorons largement et pour l’exploration duquel nous ne disposons que des outils du passé (9). Cette décomposition se présente formellement sous l’aspect de multiples symptômes dont l’unité ne s’impose pas à l’évidence : le développement des jeux de hasard, la montée des sectes, l’affaiblissement du mouvement syndical, les pollutions de l’environnement, la multiplication des incivilités, une régression du sens civique, la dilution de la responsabilité individuelle, etc. Les cadres spatiaux de la vie en commun ont été profondément modifiés par les mouvements d’urbanisatio-désertification. L’évolution des mœurs a été considérable au cours des dernières décennies : les statuts du couple, de la famille et de l’école, qui conditionnaient largement la formation de la citoyenneté, ont été remis en question et conduisent à s’interroger sur la nouvelle répartition des responsabilités sociales. Les règles de la vie en société s’en trouvent bouleversées.

La conception traditionnelle de la citoyenneté est en crise. Elle consistait jusque-là en l’adhésion à un certain nombre de valeurs, de droits et devoirs partagés par la communauté des citoyens qui en avaient reçu l’héritage des générations antérieures et qu’ils avaient la responsabilité à leur tour de faire fructifier et de transmettre. Une conception plus utilitariste voire libérale s’est développée depuis peu, notamment dans une jeunesse privée d’identité historique, selon laquelle le citoyen appartient certes à une communauté, mais vis-à-vis de laquelle il n’a d’obligations qu’à la hauteur de ce qu’il reçoit d’elle. Dès lors se trouve relativisée l’importance de l’État-nation dans ses frontières – en dépit de l’augmentation de leurs nombre et des manifestations de nationalismes – tandis que les droits de l’homme en général suffisent comme référence idéologique et morale à la conduite de la vie. C’est aussi le résultat de la complexification de la notion de classe dans laquelle les travailleurs, largement écartés des lieux de pouvoir officiels, pouvaient trouver une appartenance sociale, en quelque sorte une citoyenneté de substitution. Aujourd’hui la classe ouvrière aussi bien que la bourgeoisie se sont stratifiées, différenciées, ont perdu en homogénéité et sont, par là, plus difficilement identifiables. En outre, les classes moyennes sont devenues plus nombreuses et leur sociologie reste délicate à établir.

La décomposition sociale constitue un champ de recherches pour le moment exploré de façon insuffisant, disparate. La connaissance des contradictions à l’œuvre est pourtant indispensable pour se déterminer correctement dans le champ politique actuel. Elle appellerait une théorisation ouvrant la voie à une meilleure caractérisation de la période de transition dans laquelle nous nous trouvons. Ce serait à la fois le moyen de conjurer l’intervention toujours possible de monstres suscités par la crise systémique, et de préparer les meilleures conditions d’avènement d’une société progressiste.

Dégénérescence des forces du socialisme

L’affaissement des idéologies messianiques est un aspect important de la décomposition. On n’évoquera que pour mémoire la désuétude des idéologies du libéralisme qui se réfèrent le plus souvent aux schémas de l’économie néoclassique. En concurrence parfaite, les acteurs agissant rationnellement et ayant une claire conscience de leurs intérêts personnels, les facteurs et produits étant parfaitement substituables, la société doit parvenir à un « optimum social », qui n’est au mieux que la préférence révélée des consommateurs, mais en aucun cas une mesure de l’intérêt général. Sauf qu’aucune de ces conditions n’est respectée dans la réalité (concurrence imparfaite, biens indivisibles, effets externes et avantages non marchands, barrières à l’entrée, prise en compte du long terme, etc.). Les axiomes de la théorie étant invalidés, celle-ci s’est faite normative (trop d’État, liberté d’entreprendre excessivement contrainte, flexibilité insuffisante, etc.). Mais, comme cela a été dit précédemment, le libéralisme a moins besoin de théorie et de modèle que le socialisme qui doit « inventer » une société nouvelle.

Ce n’est pas pour autant une préoccupation dominante des réformistes socio-démocrates qui, sauf exception et en de brèves périodes, n’ont généralement pas contesté le système capitaliste de manière frontale, considérant implicitement qu’il n’y a pas de modèle plus efficace pour la création de richesses, reportant les propositions de réforme sur la justice distributive et participative dans le cadre d’un bon fonctionnement de l’État providence dont le dernier avatar serait la société du care de Martine Aubry (10). Il s’agirait de s’intéresser à l’individu plus qu’au citoyen, à la solidarité plus qu’aux transformations structurelles (économie, institutions), à la morale plus qu’à la politique, aux arrangements et au contrat plus qu’à la loi. Ces socialistes se sont toujours voulus réalistes et pragmatiques, faisant passer la conquête du pouvoir avant tout autre considération. Cela les a conduits souvent dans les ornières de l’histoire : soutien inconditionnel à l’effort de guerre pendant la première guerre mondiale, non-intervention en Espagne, vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain de la majorité des élus, opposition au mouvement de décolonisation, validation des institutions de la Ve République, tournant libéral de 1983, privatisations massives et instauration du quinquennat du gouvernement Jospin, allégeance au libéralisme en 2008. Malgré cela, le parti socialiste n’a jamais détenu autant de mandats électoraux, s’il ne se réfère plus à quelque idéologie un tant soit peu consistante susceptible de justifier sa qualification de socialiste. Ses liens avec les catégories sociales qu’il représentait traditionnellement (ouvriers qualifiés, employés, fonctionnaires) se son relâchés et son activité s’est principalement repliée sur la gestion (11). Dans une situation de décomposition sociale, à défaut de perspectives enthousiasmantes, ces atouts lui assurent une position hégémonique à gauche et une participation au premier rang dans la conquête du pouvoir d’État à l’occasion de l’élection présidentielle au suffrage universel qu’il ne conteste pas.

Que reste-t-il du communisme (12) ? Rien, si l’on s’en tient à l’interrogation, car si le mot s’est, dans l’usage, substitué à celui de socialisme, nul n’a jamais soutenu avoi r installé dans quelque pays que ce soit un régime communiste ; ce qui souligne la nécessité de veiller au vocabulaire qui fait l’objet aujourd’hui d’importantes dérives (13). Quatre caractéristiques permettent de faire un bilan sommaire des expériences menées sous ce vocable au XXe siècle. Premièrement, les partis qui s’étaient constitués sur la base de cette idéologie sont aujourd’hui discrédités, que leur influence se soit effondrée (parti communiste français), qu’ils se soient fondus dans des mouvances réformistes (parti communiste italien), ou que le régime se soit transformé en simple appareil de pouvoir (parti communiste chinois). Si l’on considère les fonctions que reconnaissait le professeur Georges Lavau au PCF : consulaire et tribunitienne que l’on doit compléter par une fonction théoricienne, la comparaison des trois périodes de participation gouvernementale 1944-1947, 1981-1984, 1997-2002, illustre un déclin spectaculaire et incontestable, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur son état actuel (14). Deuxièmement, une contribution non négligeable à l’analyse économique. On peut certes critiquer la vision simpliste de la succession des modes de production, rappelée précédemment, dans un monde devenu si complexe ; il n’en reste pas moins qu’il est possible aujourd’hui de caractériser le mode de production capitaliste que l’on ne saurait regarder comme un état de nature, une fatalité, un horizon indépassable. Les économistes communistes français ont apporté une contribution intéressante dans les années 1960-1970 à l’analyse de ce mode autour du concept de capitalisme monopoliste d’État et l’on ne saurait sérieusement contester que l’analyse marxiste de l’économie capitaliste (la valeur, le salariat, l’exploitation, le profit) conserve une grande validité à l’échelle du monde entier. Troisièmement, la pratique communiste reposait sur une conception dévoyée du pouvoir politique, enchaînant une série de sophismes, fonctionnant sur un mode quasi-religieux légitimé par quelques dogmes : la dictature du prolétariat, le parti avant-garde, le centralisme démocratique, etc. Quatrièmement, l’épopée communiste laisse l’espoir légitime d’un monde plus juste qui conserve une certaine résonance dans notre pays et ce, quel qu’en soit le nom, ainsi que le formulent Jean-Luc Nancy et Jean-Christophe Bailly : « Le communisme, sans doute, est le nom archaïque d’une pensée encore tout entière à venir … Lorsqu’elle sera là, elle ne portera pas ce nom… » (15).

3. L’hypothèse socialiste

On ne s’étonnera pas que dans les conditions actuelles de la décomposition sociale et d’un affaissement idéologique spectaculaire subsiste néanmoins le goût du pouvoir. Cela a conduit, nous l’avons vu, à un replis sur la gestion des forces réputées être celles de la transformation sociale. Cela ne les engage pas à remettre en cause des structures économiques et des institutions existantes. Par voie de conséquence, le jeu des stratégies d’alliances à court ou moyen terme l’emporte sur le travail idéologique qui s’inscrit naturellement dans le temps long, mais est seul capable d’identifier clairement une force politique de changement. Dans cette période de transition, il est plus surprenant de constater la réaction de certains membres du parti communiste – ou qui ont appartenu à ce parti – récuser à ce point ce qu’ils ont adoré et qui semblent considérer que prendre le contre-pied d’une erreur passée doit nécessairement correspondre à une vérité. C’est ainsi que l’on choisit de récuser l’État confondu avec l’étatisation, que la propriété publique n’est plus jugée véritablement indispensable, que la « verticalité » de l’organisation doit laisser place à la « centralité horizontale » (16), que l’intérêt général doit surgir des assemblées de base des travailleurs, qu’il convient dans ces conditions de ne plus se dire marxiste mais marxien. L’obsession : récuser tout ce qui pourrait apparaître comme une réminiscence du soviétisme.

Il est proposé ici d’écarter cette stratégie puérile de la récusation pour s’interroger sur les insuffisances des analyses passées, en tirer les enseignements et commencer à remettre sur chantier les idées qui nous semblent toujours fondées, de les compléter ou de les transformer. Plus généralement : l’hypothèse socialiste est-elle toujours valable ? Rappelons que les trois piliers du socialisme dans son acception marxiste étaient les suivants : la propriété des grands moyens de production d’échange et de financement, le pouvoir de la classe ouvrière et de ses alliés, la démocratie du plus grand nombre permettant l’émergence d’un homme nouveau. À l’évidence, si ces propositions, pensons-nous, conservent une part (variable) de validité, elles doivent être refondées. Nous proposons de les examiner sous les trois thèmes suivants : l’appropriation sociale, la démocratie institutionnelle, la citoyenneté.

L’appropriation sociale

La propriété est un pouvoir. Un pouvoir des hommes sur des choses et, par là, un instrument possible de domination des hommes sur d’autres hommes. Les capitalistes s’intéressent à la question de la propriété ; comment expliquer dans ces conditions que la propriété publique ne soit plus abordée par les forces anti-capitalistes que de manière défensive, en réaction aux privatisations auxquelles la gauche elle-même a apporté une contribution remarquée .(17) Il fut un temps pourtant, où l’observation méthodique du mouvement du capital constituait pour la gauche, et tout particulièrement pour le parti communiste français, la pierre angulaire de ses constructions économiques et politiques. Cette nécessité aurait-elle diminué aujourd’hui ? Certainement pas, tout au contraire, mais l’influence de l’idéologie libérale, combinée avec l’obsession de la repentance vis-à-vis du régime soviétique, a asphyxié la recherche sur la question de la propriété comme sur celle de l’État (18).

Ce laisser-aller idéologique a de graves conséquences aussi bien théoriques que sociales. Il est d’autant plus dommageable qu’il se produit au moment même où se confirme la nécessité de traduire dans la réalité un besoin grandissant de solidarité internationale dans les domaines les plus divers des biens publics : gestion des ressources du sol et du sous-sol, protection de l’écosystème mondial, télécommunications, recherche scientifique, échanges culturels, relations administratives, etc., dont la définition et l’organisation collective ne peuvent relever que de la mise en commun des capacités des États-nations dans le cadre de règles de droit communes. Celles–ci ne pourront éluder la question de l’établissement de services publics au niveau planétaire dans les domaines précités et, par là, la question du patrimoine commun de l’humanité sur lequel ils devraient reposer. Le XXIe siècle pourrait ainsi être l’ « âge d’or » de tels services publics et la France serait tout naturellement appelée à jouer un rôle important dans leur conception, vu sa tradition en la matière. Ce serait aussi la meilleure réponse à apporter à l’opération de démantèlement des services publics entreprise par la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) et la révision générale des politiques publiques (RGPP) qui, au-delà de la régression du secteur public qu’elles organisent, caractérisent une démarche de négation de la démarche rationnelle dans la conduite des politiques publiques (19).

Dans cette perspective, la justification d’une propriété publique étendue demeure solidement fondée. Elle est d’abord politique : il s’agit de faire pièce à la domination du capital, d’assurer la cohésion sociale et de créer les meilleures conditions d’une citoyenneté affranchie. Elle est ensuite économique, car seule la propriété publique permet de développer des stratégies pluriannuelles, d’impulser un volontarisme d’ordre public dans l’administration des choses, de prendre correctement en compte les externalités. Elle est enfin sociale et culturelle, parce que la propriété publique concourt à la « dé-marchandisation » des rapports sociaux et que le secteur public a permis l’élaboration de statuts des personnels dont la base réglementaire prend le contrepied des relations contractuelles inégales du secteur privé.

Trois générations de propriétés peuvent être distinguées. La propriété individuelle a été reconnue comme un « droit inviolable et sacré » du citoyen par l’article 17 de la Déclaration des droits de 1789, qui lui a cependant fixé une limite : « la nécessité publique, légalement constatée », disposition reprise sous l’expression d’ « utilité publique » par l’article 545 de l’actuel code civil. Puis, la propriété publique a consacré une socialisation plus poussée des bases économiques et l’affirmation de la spécificité de l’intérêt général, ce qui a conduit le préambule de la constitution de 1946 à prévoir que « tout bien, toute entreprise dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité ». Ces dispositions ont été explicitées en 1972 par des critères conduisant à la définition d’un « seuil minimum de nationalisations » du Programme commun de gouvernement du parti communiste et du parti socialiste, le premier partisan de nationalisations « franches » (à 100 %, car il y a privatisation dès que le capital devient divisible, fut-il à majorité publique), tandis que le second inclinait en faveur de nationalisations « financières » (à 51 %) dans un contexte d’économie mixte. Finalement, furent nationalisées, on le sait, quelques dizaines de sociétés industrielles et bancaires dont la logique de développement ne fut guère réformée, malgré la loi de démocratisation du secteur public intervenue en juillet 1987 et les lois Auroux dont la promulgation s’étendit sur l’ensemble de la période. À tout le moins aurait-il fallu faire bloc de l’ensemble de ces dispositions pour convaincre de la mobilisation populaire nécessaire à l’appui de ces réformes. À l’inverse, la tentation existe aujourd’hui, prenant prétexte du bilan mitigé des nationalisations de 1982 et de l’effondrement du « socialisme réel », d’en déduire que parce que la propriété publique ainsi conçue n’est pas suffisante elle ne serait pas nécessaire, et d’en relativiser l’importance au profit d’une réflexion sur le crédit, l’immatériel, le management ou la gouvernance. Cette approche appelle une triple critique. Premièrement, elle conduit à donner la priorité à la gestion sur le pouvoir, validant par là les délégations de service public et la prolifération d’autorités administratives indépendantes, ces modalités constituant autant de démembrements de l’État. Deuxièmement, elle évacue les aspects stratégiques les plus globaux au nom d’une désétatisation de principe et d’une confuse « intervention citoyenne » ; or les principales justifications de la propriété publique se situent au niveau de la société tout entière, là où s’apprécie l’intérêt général. Troisièmement, elle fige le concept de propriété dans une acception purement juridique.

En réalité, c’est le contenu du concept de propriété appliqué aux formes les plus évoluées du mouvement du capital et du développement des forces productives qui appelle mise à jour. C’est pourquoi il importe de remettre cette question sur le chantier pour définir une troisième génération de la propriété, celle de l’appropriation sociale (20), qui formaliserait la combinaison des potentialités nouvelles : diversification fonctionnelle et géographique (infra et supranationale), intégration des éléments de maîtrise qui se situent aux plus hauts niveaux de l’organisation sociale (intervention des travailleurs, souveraineté nationale, contrôle technologique etc.), dynamique interne du secteur public prenant en compte l’évolution du rapport des forces nationales et internationales et les caractéristiques de la mondialisation (21). Une telle démarche est parfaitement compatible avec celle qui, partant d’une conception de l’ « économie des besoins », s’interroge sur la meilleure organisation des moyens de toute nature – y compris, par conséquent, le secteur public résultat de l’appropriation sociale – permettant de répondre à ces besoins (biens et services) de la manière la plus démocratique et socialement la plus efficace (22).

L’appropriation sociale se distingue ainsi de la simple propriété publique, qu’elle intègre, en ne se limitant pas à une expropriation juridique – ce qu’était la loi du 11 février 1982 – mais en étant également articulée à des objectifs de politique économique et sociale explicites. Elle peut aussi comporter d’autres « droits réels » ou contraintes de service public que la propriété publique (préemption, déclaration d’utilité publique, bail emphytéotique, etc.), sans perdre de vue pour autant, au niveau macroéconomique, l’importance du capital public dans l’établissement du rapport de forces avec le capital privé.

La démocratie institutionnelle

La revendication du pouvoir de la classe ouvrière et de ses alliés ne peut guère être maintenue en l’état en raison des transformations sociologiques substantielles qui ont marqué ces catégories, mais surtout parce qu’il n’est plus possible aujourd’hui de concevoir deux systèmes de normes : l’un qui concernerait la réglementation de l’avant garde révolutionnaire et qui correspondrait à des valeurs spécifiques, l’autre pour la société tout entière (23). Ce qui est requis en revanche, et tout simplement compréhensible, c’est que l’hypothèse socialiste comporte une vision de la démocratie souhaitable qui permette le pouvoir du peuple tout entier, un fonctionnement juste et harmonieux de la société et l’épanouissement des individus. La France est un véritable laboratoire institutionnel, elle a connu quinze textes constitutionnels depuis la Révolution française. La constitution de la Ve République peut être regardée comme le produit hybride de deux lignes de forces qui ont marqué l’histoire institutionnelle de la France. L’une, césarienne, peut prendre comme référence la constitution du 14 janvier 1852 de Louis-Napoléon Bonaparte. L’autre, démocratique, retiendra la constitution montagnarde du 24 juin 1793. L’actuelle constitution a été présentée à l’origine comme un essai de « parlementarisme rationalisé » ; elle a fonctionné comme « monarchie aléatoire » lorsque sont survenues les cohabitations ; elle connaît aujourd’hui une « dérive bonapartiste » inquiétante. Elle aura fait l’objet de dix-neuf modifications depuis 1992. Il est donc temps de remettre sur le chantier une réflexion délaissée par intérêt ou négligence en répondant à trois questions essentielles : quelle démocratie directe ? quelle démocratie représentative ? quelle subsidiarité (24) ?

Quelle démocratie directe ? Le peuple souverain est à la source de toute légitimité. On distingue généralement, à cet égard, la souveraineté nationale de la souveraineté populaire. L’article 3 de la Constitution de la Ve République a résolu le problème en décidant que : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et la voie du référendum ». Il reste qu’il y a un champ où l’action populaire peut s’exercer directement, sans intermédiaire, c’est celui de la démocratie dite directe. Toutefois, l’intervention du peuple ne saurait faire l’objet d’une réglementation excessive. La démocratie directe c’est d’abord le plein exercice de droits et de libertés étendus. C’est aussi le fortuit, l’incodifiable, l’initiative, l’épopée, le talent. Il serait vain et quelque peu totalitaire de prétendre en tout point réglementer la vie, non seulement privée mais aussi publique. Pour autant, la démocratie directe ne saurait être purement spontanée, étrangère à toute forme de régulation institutionnelle. La souveraineté nationale et la souveraineté populaire doivent pouvoir être traduites partiellement dans des règles de droit. Des progrès peuvent, en effet, être réalisés en la matière. Par exemple, l’élargissement du droit de pétition et l’initiative populaire des lois. Cette dernière mesure ne serait à vrai dire pas une véritable novation : la Constitution de l’An I, pourtant réputée jacobine, prévoyait déjà l’intervention des communes et des assemblées primaires des départements dans l’élaboration de la loi (25). C’est cependant la question du référendum qui constitue en matière de démocratie directe la question la plus délicate. En reconnaissant à tous les citoyens le droit de concourir personnellement à l’expression de la volonté générale et à la formation de la loi, la Déclaration des droits de 1789 ouvrait la voie aux consultations référendaires et à la mise en mouvement politique du peuple. Mais on a vite pressenti les dangers du référendum et les risques qu’il pouvait faire courir à la démocratie dans les mains d’un pouvoir autoritaire relevant de la ligne de forces césarienne évoquée plus haut (26). La Constitution de 1946 ne retenait le référendum qu’en matière constitutionnelle, disposition à laquelle il apparaît nécessaire de revenir (27).

Quelle démocratie représentative ? Le choix fait ici est celui du régime parlementaire. Selon cette conception, le pouvoir exécutif appartient, sous la direction du Premier ministre, au Gouvernement. Responsable devant le Parlement, il détermine et conduit effectivement la politique de la nation. La légitimité émane du corps législatif, élu selon un scrutin égal, c’est-à-dire se rapprochant le plus possible de la proportionnelle. Le Président garde cependant un rôle prestigieux : il représente la France vis-à-vis de l’étranger, il est l’expression symbolique de l’unité et de l’indivisibilité de la République et le garant de la continuité des pouvoirs publics. Il n’est plus élu au suffrage universel direct, mais soit par un collège de grands électeurs soit par le Congrès du Parlement pour un mandat de sept ans non renouvelable.

Quelle subsidiarité ? La remise à plat des institutions est d’autant plus indispensable que des problèmes relativement nouveaux sont posés. Une réflexion sur les institutions nationales ne peut aujourd’hui faire l’économie d’une prise en compte des institutions infra et supranationales et de leur articulation. Un principe de subsidiarité a été introduit en 1992 par le traité de Maastricht dans les traités de l’Union européenne, qui fait la part belle à l’appréciation de la Cour de justice de l’Union européenne. La conception de la subsidiarité ici retenue est celle de Jean-Jacques Rousseau, émanant du peuple, inverse de celle de Thomas d’Aquin (28), descendante. Dans cette acception, rien n’interdirait de considérer que des dimensions spécifiques de la citoyenneté et des formes d’institutions appropriées pourraient se développer aux différents niveaux de l’organisation sociale, de la commune aux Nations Unies, que des délégations de compétences (et non de souveraineté) pourraient intervenir, tout en continuant d’affirmer que la nation est et demeure le niveau le plus pertinent d’articulation du particulier et de l’universel.

La citoyenneté

Selon la perspective ouverte par le matérialisme historique, devait découler de l’expropriation du capital et de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière un État fort garant de droits étendus pour le plus grand nombre. Mais cela ne signifiait ni la disparition de classes antagoniques ni la nécessité du combat politique pour faire progresser la démocratie. Devait se construire, à travers ce processus, un homme nouveau, guidé par la raison et en mesure de développer l’ensemble de ses facultés. Et ce n’est qu’après un certain temps d’affirmation de la société socialiste et de développement des forces productives que pouvaient être envisagés : la fin de la division du travail, la disparition des classes, le dépérissement de l’État, l’autorégulation de la société par des hommes libres, c’est-à-dire l’avènement du communisme. On le sait, les choses ne se sont pas passées ainsi : la propriété publique confisquée par l’État n’a pas été mise au service de l’ efficacité économique et sociale ; l’État s’est transformé en moyen d’oppression de larges couches de la population ; au delà de l’échec économique et politique du système, celui-ci s’est révélé incapable de faire émerger l’homme nouveau. C’est sans doute ce dernier point qui caractérise le plus clairement l’échec de l’expérience des pays dits du « socialisme réel ». Mais si cet échec a été le résultat des fautes et des erreurs que l’on sait, il tient aussi qu fait que la construction du nouveau statut de la personne n’a pas été considérée comme un objectif en soi, mais comme la conséquence des changements introduits dans l’économie et l’appareil d’État. Ce statut porte en France le nom de citoyenneté.

Il convient donc, avec l’appropriation sociale et la démocratie institutionnelle, d’accorder à la citoyenneté une importance majeure. Nous le pouvons d’autant mieux que nous disposons en France d’une histoire et d’une culture qui représentent des bases de travail importantes. Ce travail a cependant été longtemps délaissé du fait que la citoyenneté, certes regardée comme républicaine et marquée par le souvenir de la Révolution française, avait – au même titre d’autres concepts, la notion d’intérêt général, par exemple – été récupérée par la bourgeoisie pour en faire un instrument de consensus social. Elle ne relevait pas d’une analyse de classes et était donc suspecte pour cette raison. C’était une lourde erreur qu’il convient aujourd’hui de corriger, en se gardant d’une facilité d’usage du qualificatif trop souvent répandue, mais en en faisant un objet d’étude rationnelle (29). On ne peut ici qu’évoquer sommairement la problématique retenue qui fait aussi l’inventaire de très nombreuses questions qui sont autant de thèmes politiques importants : services publics, propriété publique, égalité hommes-femmes, intégration, laïcité, droits civiques, démocratie locale, institutions, etc.

Il n’y a pas de citoyenneté sans valeurs dans lesquelles se reconnaît la communauté des citoyens, même si c’est de façon très contradictoire. Une conception de l’intérêt général, catégorie éminente, distincte de la somme des intérêts particuliers. L’école française du service public a théorisé la notion de service public, vecteur de l’intérêt général dès la fin du XIXe siècle ; elle se trouve aujourd’hui contredite par la conception libérale qui préside à construction de l’Union européenne ; elle repose nécessairement sur une large appropriation sociale précédemment évoquée. Une affirmation du principe d’égalité qui tend à la réalisation de l’égalité sociale au-delà de l’égalité en droit, ce qui conduit à des dérogations au nom d’impératifs d’intérêt général ou pour compenser des différences de situations ; la réalisation de l’égalité femmes-hommes ou le modèle français d’intégration relèvent de cette conception. Une éthique de la responsabilité qui se décline de multiples façons, juridique mais aussi politique, administrative, morale et repose sur l’idée que ce sont les citoyens et les citoyennes qui fixent les règles de la morale sociale et non un état de nature, une fatalité ou une transcendance, et que c’est le principe de laïcité qui le leur permet.

Il n’y a pas de citoyenneté sans exercice effectif de celle-ci et les moyens nécessaires à cette fin. La citoyenneté recouvre aujourd’hui largement les attributs de la nationalité. Elle est avant tout politique (ce qui pose la délicate question du statut des étrangers) et comporte des droits et devoirs partiellement inventoriés dans l’État de droit ; mais elle comporte aussi nécessairement des dimensions économiques et sociales. L’exercice de ces droits devrait s’exercer prioritairement dans le cadre de la cité de proximité, c’est-à-dire sur la base d’une démocratie locale inspirée par le principe de libre administration des collectivités territoriales, mais la dialectique à instaurer entre le pouvoir central et les autorités locales déconcentrées ou décentralisés est particulièrement difficile à établir. Enfin, l’exercice de la citoyenneté s’exerce dans le cadre d’institutions dont il a été question précédemment et qui constituent en fait le modèle de la représentation que se fait la société de l’organisation des pouvoirs et de la démocratie.

Enfin, la citoyenneté est une création continue, co-souveraineté régie par le contrat social. Elle doit être examinée dans sa dynamique ; celle-ci a aujourd’hui la nature d’une crise de système et de société dont nous avons analysé précédemment les symptômes et les causes ; elle se traduit pas un état de décomposition sociale de l’ordre ancien, transition entre un XXe siècle prométhéen et un XXIe siècle dont des caractéristiques demeurent incertaines. Elle encourage la prise de conscience de l’unité de destin du genre humain et la nécessaire recherche d’une démarche commune pour résoudre les problèmes qui se posent de plus en plus au niveau de la planète. Il s’agit là d’un contexte favorable au développement de perspectives socialistes dans tous les pays et le développement d’une citoyenneté mondiale par l’affirmation de valeurs universelles, la définition de moyens communs, et le rêve d’un avenir qui méritera peut être alors de se dire communiste.

Conclusions et conséquences indicatives pour le temps présent

Outre l’échec du socialisme soviétique, l’allégeance social-démocrate au libéralisme, le mot même de socialisme est aujourd’hui dédaigné en raison du pessimisme individualiste de la décomposition sociale. Il reste cependant, dans une large partie de l’opinion, l’idée d’une autre société, juste, généreuse et humaine qui pourrait porter ce nom. Le communisme subit encore plus de désapprobation en raison d’une stigmatisation plus précise et d’une indétermination qui n’est pas nouvelle, mais qui n’est pas récupérable dans la solution des problèmes de l’heure. C’est pourtant la fuite en avant qu’ont choisi certains communistes (ou récents transfuges) en prenant appui sur une phrase de Marx prise comme définition du communisme : « Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses » (30), formule qui mettait en garde contre toute vision dogmatique de la transformation sociale, mais qui ne veut rien dire si elle est elle-même dogmatisée puisqu’elle est formellement applicable à tout régime et à tout gouvernement. Alain Badiou, de son côté, soulevant l’ « hypothèse communiste », considère que si l’idée communiste traverse l’histoire, « communiste » ne peut plus être l’adjectif d’une politique, a fortiori d’un parti, ce qui l’amène malheureusement, d’une manière bien peu dialectique, à critiquer en soi la démocratie et l’État. Ce sont là des facilités marquées par le désenchantement des expériences dites socialistes ou communistes du XIXe et du XXe siècle qui n’aident pas la formulation de propositions émancipatrices Dans le premier cas, cela conduit à nommer communiste une démarche qui est plus associative ou syndicale que politique et qui dispense de faire des propositions de transformation intelligibles dès aujourd’hui ; elle est en fait dépourvue de véritable perspective. Dans l’autre cas le caractère sommaire de l’hypothèse communiste, qui conserve cependant la nécessité d’un changement radical des structures de la société, est de peu d’utilité immédiate, incapable d’établir une relation sérieuse entre l’utopie et la réalité présente (31).

La difficulté est moins de dire aujourd’hui ce que pourrait être une société communiste, ce qui semble devoir rester hors de notre portée, que de mettre en perspective des changements suffisamment importants, quantitativement et qualitativement, qui soient compréhensibles et suffisamment réalistes pour investir des propositions politiques d’aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire pour cela de récuser les analyses antérieures, mais de les remettre sur le chantier de manière critique à la lumière des expériences des deux siècles passés, de les refonder en les complétant autant qu’il est nécessaire, en rupture sans doute, mais aussi en continuité. Une telle démarche, dans la confusion politique actuelle inhérente à la décomposition sociale, normale en période de transition, serait de nature à ré-identifier une force politique de transformation sociale, sinon de caractère révolutionnaire. C’est ce qui est ici suggéré en tirant des analyses précédentes des propositions, données à titre indicatif, récusant à la fois : la déclamation purement idéaliste, la repentance stérile et inutile, le confinement dans la seule gestion, fût-elle plus sociale.

À l’appropriation sociale doit nécessairement correspondre une propriété publique étendue, c’est-à-dire des nationalisations clairement énoncées dans les secteurs financier, industriel et des services . Ces nationalisations doivent répondre à des missions de service public et de politique industrielle qui leur sont explicitement associées dans le cadre d’une planification reposant sur une économie des besoins. Celle-ci doit faire l’objet d’un large débat démocratique associant étroitement les travailleurs des secteurs concernés qui doivent à cette fin disposer de droits d’intervention étendus. Les statuts publics doivent être confortés et un statut législatif des travailleurs salariés du secteur privé établi comme base nécessaire d’une citoyenneté effective dans l’entreprise. Sur ces bases relevant d’une conception de service public devraient être progressivement développés des réseaux internationaux de services publics.

La démocratie institutionnelle suppose l’établissement d’un régime parlementaire avec comme mesure emblématique la suppression de l’élection du président de la République au suffrage universel. Cela devrait conduire, dans l’immédiat, au refus motivé de candidature à cette élection. Responsable devant l’Assemblée nationale élue à la proportionnelle, il reviendrait au gouvernement de déterminer et de conduire la politique de la nation. L’usage du recours au référendum serait circonscrit aux questions constitutionnelles, tandis que l’initiative populaire des lois serait facilitée. C’est au niveau national que devrait être exclusivement défini l’intérêt général, tandis que la libre administration des collectivités territoriales s’exercerait dans le cadre d’une subsidiarité démocratique déterminée par la concertation entre les différents niveaux de décision. Cette subsidiarité serait développée au niveaux supranationaux sous forme de délégation de compétences souverainement approuvées.

La citoyenneté repose essentiellement sur la responsabilité du citoyen et la conduite rationnelle des politiques publiques. Son lien avec la nationalité doit, à ce stade, être fermement affirmé, ce qui peut aller de pair avec le développement de dimensions infra et supranationales clairement identifiées dans la perspective d’une citoyenneté mondiale. Les dérogations actuelles au principe intangible de laïcité doivent être progressivement réduites. Outre la laïcité, plusieurs composantes de la citoyenneté doivent, en outre, faire l’objet de recherches, de réglementations appropriées et participer à l’éducation nationale : la notion d’intérêt général, l’égalité femmes-hommes, le modèle d’intégration, le droit d’asile, les droits économiques et sociaux, la diversité culturelle.

Il est clair qu’une démarche politique qui se fondrait aujourd’hui sur de telles options risquerait d’être contraire à certains intérêts électoraux à court terme. Stratégies d’alliances électorales immédiates ou choix politiques fondamentaux, telle est bien la question.

Anicet Le Pors

 

(1) Pierre Bezbakh, Histoire du socialisme français, préface de Maurice Agulhon, Larousse, 2005. C’est aussi en 1836 qu’Alfred de Musset écrit dans La confession d’un enfant du siècle « on ne sait à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris », caractéristique d’un désarroi qui n’est pas sans similitude, après la Révolution française, l’Empire, la Restauration et la révolte de 1830, avec la situation de « pertes de repères » que nous connaissons aujourd’hui comme on le verra plus loin. C’est en raison de cette similitude que j’ai mis cette citation en exergue de Les racines et les rêves, Éditions du Télégramme, 2010.

(2) Karl Marx-Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste, Éditions de l’Humanité, 2008. Introduction de Patrick Le Hyaric ; contributions de Yvon Quiniou, Bernard Vasseur, Michel Muller, Ken Loach, Isabelle Garo, Roger Martelli, Cynthia Fleury.
(3) On ne manquera pas de s’étonner que les contributions qui accompagnent la publication précitée du Manifeste du Parti Communiste en 2008 n’évoquent pratiquement pas – à une ou deux exceptions près – le socialisme, ainsi que les questions de la propriété et de l’État qui tiennent pourtant la plus grande place dans le texte de Marx et d’Engels.
(4) La 1ère internationale avait été créée en 1865, la IIe en 1889, la IIIè en 1919.
(5) Tandis que François Mitterrand est élu le 10 mai 1981 Président de la République française, les Britanniques élisent Margaret Thatcher (1979), les Américains Ronald Reagan (1981), les Allemands Helmut Kohl (1982).
(6) Évoquons notamment la réalisation d’un champ important de nationalisations, l’extension des droits des travailleurs, la réduction des durées de travail, etc.
(7) Malencontreusement c’est en juin 2008, soit quelque mois avant que n’éclate la crise financière qui verra un « retour de l’État », que le parti socialiste adopte une déclaration de principes consacrant son allégeance à l’ « économie sociale et écologique de marché » faisant suite à la déclaration de Lionel Jospin : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché ».
(8) Le thème a été successivement développé dans Pendant la mue le serpent est aveugle, Albin Michel, 1993 ; Éloge de l’échec, Le Temps des Cerises Éditeur, 2001 ; Les racines et les rêves, 3° partie, ibid.
(9) Dans la mythologie grecque, Prométhée était un Titan auquel on attribuait la création de la race humaine. Il voulut capturer le feu du ciel pour le donner aux hommes et il attira la colère de Zeus qui le fit attacher à un rocher où un oiseau de proie lui dévorait le foie. L’adjectif « prométhéen » qualifie le recherche de la connaissance en vue de la maîtrise du destin et la foi en l’homme.
(10) Evelyne Pieiller, « Liberté, égalité et …care », Le Monde diplomatique, septembre 2010. À ce sujet, je relève avec intérêt que, de même que je considère plus loin que le communisme n’a jamais existé nulle part, Jacques Fournier dans une critique du livre de Serge Guérin De l’État providence à l’État accompagnant (Michalon Éditeur, 2010), affirme de son côté : « Pour me résumer je dirai que nous n’avons ni à défendre, ni à pourfendre, ni à dépasser, un État Providence qui selon moi n’a jamais existé (…)
. Le rôle de l’Etat n’est pas seulement d’accompagner. Il est aussi de promouvoir, en se mettant au service d’une volonté collective de transformation sociale. »
(11) Rémi Lefèbvre, « Les pièges de la professionnalisation », Le Monde diplomatique, octobre 2009.
(12) Anicet Le Pors, « Que reste-t-il du communisme ? », Revue de géopolitique, octobre 2005. Également : « À quoi sert le PCF ? », Le Monde, 19 mai, 1999.
(13) Notamment sous forme d’abus d’usage des mots anglo-saxons ce qui n’est qu’un symptôme de plus de la vacuité idéologique.
(14) Anicet Le Pors, « À quoi sert le PCF ? », Le Monde, 19 mai 1999.
(15) Jean-Luc Nancy et Jean-Christophe Bailly, La comparution, Christian Bourgois éditeur, 1991.
(16) Selon les formules utilisées par Lucien Sève dans un texte non publié intitulé « Que faire maintenant ? » en avril 2010. Voir également à ce propos : Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, I. Marx et nous, Èditions La Dispute, 2004 ; ainsi que « Le grand chantier marxien de Lucien Sève », L’Humanité, 16 juin 2004.
(17) « Lionel Jospin privatise plus qu’Alain Juppé », Le Monde, xxx .
(18) Roger Martelli dans sa contribution associée à la publication du Manifeste précitée dont on a rappelé qu’il faisait une place essentielle à la question de la propriété se borne à ce commentaire sur la question « la liberté ne procède pas mécaniquement de la propriété ». Paul Boccara, par ailleurs, évoque « … le fétichisme de la propriété publique », Économie et politique, juillet-août 2008.
(19) Rappelons qu’après la suppression du Commissariat général du Plan, dans le cadre des 374 mesures arrêtées par les comités de modernisation des politiques publiques, ont également été supprimés : le Conseil national d’évaluation, le Haut Conseil du secteur public, le Haut Conseil à la coopération internationale ; on relève également : la dissolution de la Direction de la prévision, du Comité d’enquête sur le coût et le rendement des services publics, des Archives de France dns des ensembles plus vastes, etc.
(20) Anicet Le Pors, « La gauche, le capital et les stratégies d’appropriation sociale », Le Monde, 23 septembre 1998. Pour une analyse plus approfondie du concept, voir : L’appropriation sociale (en collaboration), Editions Syllepse et Fondation Copernic, 2002.
(21) Précisons à ce sujet que la réglementation européenne ne fait pas obstacle à la nationalisation puisque l’article 345 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dispose que « Le présent traité ne préjuge en rien le régime de la propriété dans les États membres ». On peut penser néanmoins qu’en cas de nationalisation dans un État membre la commission serait particulièrement attentive à déceler toute entrave à la concurrence de ce fait.
(22) Voir sur ce point Jacques Fournier, « Pour une économie des besoins », Raison présente, n° 173, 1er trimestre 2010.
(23) C’est ce que je m’étais efforcé d’expliquer à la fin du 27e congrès du PCF en m’opposant à la nouvelle candidature de Georges Marchais au poste de secrétaire général qui marquait son engagement dans un troisième septennat, alors que le 27 e congrès venait d’adopter le principe d’un septennat non renouvelable pour le Président de la République (position abandonnée depuis).
(24) On rappellera toutefois que le Parti communiste français avait fait cet effort en rendant public en décembre 1989, sur mon rapport, une Déclaration des libertés placée en tête d’un Projet constitutionnel complet pour marquer à sa manière le bicentenaire de la Révolution française.
-(25) «Art. 58. – Le projet est imprimé et envoyé à toutes les communes de la République, sous ce titre : loi proposée.
Art. 59. – Quarante jour après l’envoi de la loi proposée, si, dans la moitié des départements, plus un, le dixième des assemblées primaires de chacun d’eux, régulièrement formées, n’a pas réclamé, le projet est accepté et devient loi. ».
(26) Olivier Duhamel le souligne : « le référendum peut être liberticide : les Bonaparte en ont apporté la preuve », Droit constitutionnel et politique, Seuil, 1993, p. 116.
(27) Depuis la Libération, seulement 3 référendums sur 27 ont été perdus par ceux qui les ont organisés (2 sur 10 depuis 1958).

(28) Jean-Jacques Rousseau : « Où se trouve le représenté, il n’y a plus de représentant », Contrat social.
(29) On trouvera les développements nécessaires sur le sujet dans les ouvrages précédemment signalés mais principalement dans La citoyenneté, PUF, coll. Que sais-je ?, 4° éd., 2010 et Anicet le Pors, « Quelle citoyenneté ? », La Pensée, (à paraître, mars 2011).
(30) Karl Marx, Lette circulaire, 1879.
(31) À ma connaissance, en dehors du parti socialiste de la manière qui a été dite et, sur le modé déclamatoire avant son congrès de novembre, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), seul le Mouvement des jeunes communistes (MJC) fait aujourd’hui une référence expresse au socialisme. Position que fustige Lucien Sève( dans le texte non publié précité) en ces termes « Et voici que le Mouvement des jeunes communistes adopte un texte d’orientation (L’Humanité du 19 avril 2010) qui fixe pour objectif la construction d’un socialisme du XXIe siècle (…) Gravement coupables sont ceux qui ont mis dans la tête de jeunes communistes d’aujourd’hui cette idée historiquement indéfendable (…) et stratégiquement nocive ». Les jeunes communistes ne sont donc pas réputés pouvoir penser par eux-mêmes …
Proposition qui s’oppose à celle de la constitution de « pôles publics » parfois évoqués dans certains secteurs (énergie, transports, finances) qui ne comportent en général aucune annonce de nouvelles nationalisations et dont l’indétermination est la preuve du renoncement à engager une épreuve de force avec le capital dominant sur la question de la propriété.

La citoyenneté française en péril ! Quelle réplique ? – AGORA-AGLO, Pau le 16 septembre 2010

(Schéma) 

Une longue « généalogie » : Athènes (1/10), Rome (Oligarchie et assimilation, la loi), les villes du Moyen-Age (l’Université, La Politique d’Aristote, libertés commerciales, La République de Bodin, Le Léviathan de Hobbes, Le Prince de Machiavel… L’Esprit des lois de Montesquieu, le Contrat social de Rousseau), la Révolution française (DDHC et 1793 : « Ici, on s’honore… »), 1848 (esclavage, s. u. masculin, liberté de la presse…), 1871, 1944, 1958, 1962… Différenciation coloniale.  La citoyenneté européenne. Réactivation dans la crise. Le triptyque : valeurs-exercice-dynamique.

1.    LES VALEURS DE LA CITOYENNETE

1.1.    Une conception de l’intérêt général

1.1.1.    Une définition problématique.

– optimum social, préférence révélée des consommateurs, formalisation mathématique.

– la prudence du juge administratif en droit positif : responsabilité politique + subsidiaire du principe d’égalité ; défense nationale, justice … ; DUP, ordre public (« lancer de nain ») ; pas de détournement de pouvoir ; divergences internationales ; Conseil constitutionnel ; «  Le service public comme vecteur (Ph. Le Bel, P/p ; les grandes figures).

1.1.2.    La crise du service public.

– une notion simple devenue complexe : l’intérêt général différent de la somme des intérêts particuliers. Mission x personne morale de droit public x droit et juge administratif. Impôt. Prérogatives. Extension et hétérogénéité (régie, EPIC c. concession, SS, fédés. sport.. Contractualisation c. réglementation par la loi.

– service d’intérêt général et construction européenne. Objectif de « cohérence économique, sociale et territoriale » (art. 4 TFUE) pose le principe de concurrence pour services publics mais dans des conditions leur permettant d’accomplir leurs missions.  Marginalisation : art. 93 ; intervention de la Commission auprès des États en cas de non observation (art. 106) ; jurisprudence extensive du champ de concurrence  mais aussi reconnaissance des services d’intérêt général ; exemple des télécommunications ; protocole n° 26 du TFUE sur les SNEIG. Régime de propriété dans les États membres non préjugé (art. 345).

1.1.3.    Service public et secteur public.

– refondation du service public : monopole-spécialisation. Complexification. Dérégulation. AAI. EPA-EPIC-SEM … La Poste, France-Télécom. Réformes par accumulation de principes ; séparation doctrine s.p. …

– notion d’appropriation sociale : les trois générations de la propriété ; patrimoine commun de l’humanité ; biens à destination universelle.

1.2. Une affirmation du principe d’égalité

1.2.1. Élaboration du principe.

– un principe fondateur : de l’affirmation du principe à la réalité sociale. Art. 1er DDHC. Nombreuses décisions du juge administratif (fiscalité, H/F, usagers s.p…).

– sa consécration constitutionnelle : égalité des citoyens devant la loi sans distinction d’origine, de race ou de religion. 40 % des décisions du CC. Vote patronal prudhommales. Quotas de femmes. Pas pour découpage circonscriptions.

– application du principe en tenant compte des différences de situations selon une certaine proportionnalité (maximum-minimum).

1.2.2. Confrontation du principe et de la réalité.

– égalité et différenciation : discriminations interdites ; 1+2+3° voie ENA ; écoles de musique. Pas de « peuple corse ». Accès en fac. Ou thérapie en cas de pénurie. Conséquences sociales de la connaissance du génome. « affirmative action » et effet de signalisation. Intercommunalité et péréquation ou aménagement rationnel du territoire. « Égalité des chances ? »

– égalité et parité : 1944-1946 ; sous représentation politique ; « la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux fonctions et mandats électifs ». « nature » ou « conditions déterminantes » des fonctions ; recrutements séparés. Art. 141 traité d’Amsterdam. Art. 3 Constitution. Loi 6 juin 2000 sur dispositions scrutins de listes et pénalités financières.

1.2.3. Égalité et intégration.

– le modèle français d’intégration : droit du sol et égalité c. droit du sang et logique des minorités. Contre Bonaparte transmission de la nationalité par la filiation. 1851 : double droit du sol. Simple droit du sol à majorité depuis 1889. France : longtemps pays d’émigration ; d’immigration au XIX° . Arrêt de l’immigration du travail en 1974.

– logique des minorités et multiculturalisme : les quatre critères définissant les minorités (culture, langue, religion, ethnie), les trois revendications (autonomie de gestion des affaires propres, langue et administration, diaspora transnationale). Convention cadre pour la protection des minorités nationales au CE en 1995. Charte européenne des langues régionales et minoritaires au CC en 1999. Révision const. de la loi du 23 juil. 2008 : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Du droit à la différence à la différence des droits.  Cicéron.

1.3. Une éthique de la responsabilité

1.3.1. Dimension juridique de la responsabilité.

– responsabilité pénale : « vengeance » ou « justice » privée. art. 121-1 du CP  « nul n’est responsable pénalement que de son propre fait ». socialisation des risques et mise en cause élus et fonctionnaires. Mise en cause personnes morales (environnement) et collectivisation de la responsabilité qui la dilue. Délit si pas diligences normales. Responsabilité du propriétaire d’un véhicule (auteur de l’infraction non identifié).

– responsabilité civile : réparation d’un dommage causé (art. 1382 CC). Personne ou chose que l’on a sous sa garde (art. 1384 CC). Inexécution d’un contrat (art. 1134 CC), exécution ou dommages et intérêts ; mais obligation de moyens ou de résultats ?

– responsabilité administrative : «  le roi ne peut mal faire ». Arrêt Blanco 1873. Faute de/du service, individuelle. Faute simple, lourde (en réduction : police, impôts, contrôle administratif). Responsabilité de l’État sans faute pour le bien des victimes ou des usagers.

1.3.2. Dimension éthique de la responsabilité.

– responsabilité politique : Ancien Régime, réformes qui échouent. Séparation des pouvoirs sous la Révolution. Art. 71 constitution de l’an VIII. 10 ministres inquiétés depuis la Révolution. Gouvernement et art. 49-3 ; motion de censure. Président de la République : haute trahison, décision CC du 22 janvier 1999 ; puis révision en 2007 : destitution par le Parlement pour « manquement à ses devoirs ». Sanction électorale. Fonctionnaires et art. 28 SGF t.II. Crime de bureau ?

– responsabilité morale : globalisation des risques et responsabilité personnelle. Qui fait les règles de la morale sociale ?

1.3.3. La laïcité.

– lois sur l’enseignement laïque de 1880-83 de J. Ferry. 1905. Loi du 10 juillet 1989 (pluralisme, information). Une forte dialectique : liberté de conscience et neutralité de l’Etat. Contradictions et ordre public. Commission Stasi et égalité des religions. Dérogations (calendrier, financements, Alsace-Moselle). Décret du 16 mai 2009 sur la collation des grades ; aussi esprit critique.

– Islam et laïcité. Principe d’ordre public et principe de police administrative de non interdiction de portée générale et absolue. Foulard islamique et existence d’une loi : réserves (Coran, jeunes filles, non exhaustivité) ; finalement loi du 15 mars 2004 ? Question du « voile intégral ». Carrés musulmans et lieux de culte.

– laïcité valeur universelle. France singulière (Portugal). Convergence sur non-intervention de l’État, liberté religieuse et absence d’interférence juridique. Accent mis sur la liberté religieuse dans l’UE.

Ces trois valeurs : force idéologique ; capacité de rassemblement ; isolement en Europe.

2.    L’EXERCICE DE LA CITOYENNETE

2.1.    Le statut du citoyen

Le citoyen « saint laïc ». Les droits civiques : Burdeau. Enfant et privation de droits civiques. La constitution l’évoque peu.

2.1.1.    Un concept politique.

– la Déclaration DHC mêle droits de l’homme et droits du citoyen. Le citoyen peu présent dans texte constitutionnel (art.1, 34, 75 et 88-3). Renvoi à CP (vote, fonction publique, décoration, armes, impôts …). Exercice des libertés publiques. Création d’un défenseur des droits par la loi du 23 juil. 2008.

– avant tout nationale : art. 3 de la constitution. Restriction droit de vote (sauf communautaires art. 88-3, sauf maire et adjoint). Tous les nationaux ne sont pas citoyens. Mode de scrutin. Mineurs et interdits de droits civiques exclus du vote (art. L. 6 du code électoral).

2.1.2.    La dimension économique.

– travail et cohésion sociale : déficits publics et santé, école, protection. Substitution capital-travail. Droit au travail, droit constitutionnel. Droit à la formation.

– citoyenneté dans l’entreprise : importance des droits du travail. Intervention sur les conditions de travail et sur la gestion. 1864, 1884… Travail du dimanche. Statut du travail salarié. Citoyenneté de ou dans l’entreprise. Ethic Business.

2.1.3.    La dimension sociale.

– le social dans la citoyenneté. Caractère cumulatif des carences et « vies » inégales. LDH.

– revenu de citoyenneté ? travail et activité ; citoyen-travailleur-allocataire social.

2.2. Le citoyen dans la cité

2.2.1. La libre administration des collectivités territoriales.

– la mise en oeuvre du principe : art.72 Const. , loi du 2 mars 82 (exécutif et contrôle a posteriori). Garanties statutaires et statut de l’élu.
Loi constitutionnelle du 28 mars 2003 : organisation décentralisée de la République ; expérimentation possible sous conditions ; droit de pétition pour inscription à l’ordre du jour d’une assemblée délibérante ; référendum y compris décisionnel dans certains cas ; autonomie financière de principe ; compensations financières si transfert de compétences.
Projet de réforme des collectivités territoriales actuel (acte III) : regroupesments, métropoles, conseillers territoriaux, suppression de la taxe professionnelle.

– un principe de portée limitée : par d’autres principes (indivisibilité de la République), par l’absence de domaine législatif propre, par le contrôle de légalité et le contrôle budgétaire (CRC), par la contractualisation.

2.2.2. La démocratie représentative locale.

– un équilibre des pouvoirs favorable aux exécutifs : disparité des modes de représentation. Désaffection électorale. Le chef de l’exécutif irresponsable après élection.

– des élus entre administration et management : extension des possibilité et des droits. Cumul des mandats. Développement de la gestion privée. Effet de l’intercommunalité (90%, rôle des experts). Dégradation du statut des fonctionnaires territoriaux (loi Galland, et depuis : de modernité, de mobilité).

2.2.3. La difficile intervention des citoyens.

– recherche de la transparence. Participation institutionnelle (art. L300-2 CU). Consultations obligatoires. Commissions extra-municipales. Comités d’initiative et de consultation d’arrondissement PLM.

– référendum communal très encadré, purement consultatif à l’origine peut être décisionnel depuis la réforme de la loi  constitutionnelle de 2003. Rôle des associations.

2.3. Le citoyen et les institutions

15 constitutions. Montesquieu, Voltaire, Rousseau. 2 lignes de forces Louis-Napoléon Bonaparte 14 janvier 1852 et Constitution du 24 juin 1793 (assemblées primaires, députés élus pour un an). V° hybride. 24 modifications depuis 1958, 19 depuis 1992, la plus importante le 28 juillet 2008.

2.3.1. Le peuple souverain.

– souveraineté nationale (dr) et souveraineté populaire (dd). Indivisibilité et compétences déléguables. V° République (art. 3). La citoyenneté, co-souveraineté régie par le contrat social est une création continue.

– les moyens de la démocratie directe : plein exercice droits et libertés, démocratie représentative et participative, droit de pétition, initiative populaire des lois. Pas de réglementation excessive. Loi de 2003 : référendum et pétition au niveau territorial ; loi de 2008 : possibilité de référendum sur proposition de loi soutenue par un cinquième des membres u Parlement et un dixième des électeurs sur sujet de l’art. 11.

– la question du référendum : confine au plébiscite. Art. 11 et 89 de la C. « Le référendum peut être liberticide, les Bon aparte en ont administré la preuve » (O. Duhamel). 3 perdus sur 27 depuis la Libération ; 2/10 de 1958-2005.

2.3.2. La loi expression de la volonté générale.

– taux d’abstention croissant à toutes les élections (sauf présidentielle). La loi est votée par le Parlement. L’élaboration de la loi est entre les mains du gouvernement (ordre du jour, amendements téléguidés, y c. propositions de lois). Transferts de compétences à l’UE. Politique spectacle.

– le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation.

– la clé de voûte sous la V° R : le Président de la République. Les cohabitations (86-88, 93-95, 97-2002). Possibilité de s’exprimer devant le congrès depuis 2008.

2.3.3. La cohérence de l’Etat de droit.

– facteurs externes de cohérence : art. 55 C. Arrêt Nicolo du CE en 89. Art 88-4 : transmission aux assemblées des propositions communautaires de valeur législative.

– facteurs internes : dualité des ordres juridictionnels. CSM, CE, CC. Montée en puissance du rôle du Conseil constitutionnel, organisme politique en forme juridictionnelle. Possibilité pour les citoyens de saisir le CC de l’inconstitutionnalité d’une loi (filtrage du CE et de la CC).

– cohérence controversée : cohabitation, élection du PR au suffrage universel, mode de scrutin, instabilité constitutionnelle.

–  parlementarisme rationalisé-monarchie aléatoire-dérive bonapartiste ?


3.    LA DYNAMIQUE DE LA CITOYENNETE

3.1.    La crise de la citoyenneté

3.1.1.    Crise de l’individualité.

– civisme et incivilité ; jeunes sans identité historique ; causes selon S. Roché : tolérance aux petits délits, départ gauche, réassurance, déclin du courage d’aide à ordre public.

3.1.2.    Crise des représentations.

– “ Là ou est le représenté … ” (J-J. Rousseau). désuétude de la forme parti : affaiblissement bipolarisation D/G (socio., éco., idéol.).

– altération des médiations : associations (ambivalence, lobbying, scandale) : médias (audimat, manipulation, marché-journalistique-culturel).

3.1.3. Crise de système : pertes des repères : au-delà des symptômes : Etat-nation (entre infra et supranationalité), classe, cadre géographique,  famille et moeurs, idéologies messianiques.

3.2. Les droits du citoyen et les droits de l’homme

Rivero. Divergences possibles entre libertés et pouvoirs.

3.2.1. Le modèle de citoyenneté en question

– métamorphose ou mutation (E. Morin). Identité nationale et citoyenneté.

– citoyenneté à la française : par héritage ou par scrupules (S. Duchesne). Nouvelle citoyenneté. Vers le « régime des identités » de P. Nora ? Légitimation supranationale.

3.2.2. Les droits de l’homme en substitut ?

– le champ large de la Déclaration universelle de 1948. Problème de l’art. 28 du droit d’ingérence.

– les déclarations constituent un ensemble incertain. Dénominateur minimal commun. Difficulté à penser le multiple (M. Delmas-Marty). Nombreuses réserves et dérogations. Peu de droits à protection absolue (torture, esclavage, non rétroactivité).

– faiblesse face à la raison d’État. Les droits de l’homme comme régulateurs dans la sphère sociale (M. Gauchet).

3.2.3. Face à la raison d’État

– la raison d’État légitime (t. echnologie du pouvoir) et illégitime. La citoyenneté sur le terrain du pouvoir, les droits de l’homme sur celui des libertés.

– des moyens de coercition existent : déclaration de violation de la Convention européenne avec « satisfaction équitable », sanctions économiques. En interne, le contrôle de la raison d’État souvent conduit à des impasses (secret de l’instruction et secret défense).

3.3. La citoyenneté dans la mondialisation

Renan « Qu’est-ce qu’une nation ? » 11 mars 1882.

3.3.1. Du national à l’universel

– liaison citoyenneté-nationalité : Thomas Paine, Garibaldi, K. Renner, URSS, Nouvelle-Calédonie, peuple corse. Progressiste puis identitaire (nombre lié à décolonisation et effondrement bloc soviétique ; réflexes nationalistes). “ La nation est et demeure … ”.

– renvoi à responsabilité propre. Recours pour excès de pouvoir. « Génome » de citoyenneté et Amartya-Sen. Nouvelle centralité ?

3.3.2. L’institution d’une citoyenneté européenne

– après une longue marche, une citoyenneté a minima, une définition problématique.

– une faible densité : « Il est institué une citoyenneté de l’Union … ». Circulation, séjour, vote pétition, protection diplomatique, médiateur. Hymne, drapeau, passeport, carte verte, assurance, etc. Droit de vote aux étrangers non communautaires ?

– une citoyenneté de superposition. OPNI, sans autonomie (s’ajoute), réserves, options économiques et financières. La Charte des droits fondamentaux n’apporte pas grand chose de nouveau. Options économiques et financières essentielles (trop de droit et d’économie, pas assez de politique et de social).

– pour quelle communauté politique ? Quel triptyque VxExD ? Des perspectives de développement (art. 25 TUE). Résultat du référendum du 26 mai 2005 sur traité de Lisbonne, puis, Pays-Bas, Irlande …

3.3.3. La perspective d’une citoyenneté mondiale.

– la nation n’est légitime que par sou ouverture sur l’universel. Espace fini géographique et anthropologique.

– l’émergence de valeurs universelles : certaines communément admises (paix, sécurité, développement, protection de l’écosystème, droits de l’homme …). D’autres plus discutés (intérêt général, service public, droit du sol, laïcité …). Confrontation convergence.

– un processus diversifié de mondialisation : du capital, post-moderne par la consommation, ONG ; Internet et civilité mondiale, Bases du droit international : Déclaration de 1948, Charte des Nations Unies, CG sur réfugiés de 1951 …

– la conscience d’une communauté de destin : croissance de l’en-commun appelant progrès de l’unité de destin du genre humain. Synergie des citoyennetés nationales et continentales.