Un statut pour les travailleurs saisonniers du tourisme – Dialogues, Ajaccio 13 décembre 2007

Le rapport de 1999 réalisé à la demande de la ministre de l’Emploi et de la Solidarité et de la secrétaire d’État au Tourisme avait, dans un cas extrême, amorcé une réflexion tendant à améliorer la situation professionnelle et sociale des travailleurs saisonniers du tourisme et réduire, par là, l’écart entre les salariés régis par un statut (fonction publique, entreprises publiques) et ceux soumis à la loi du marché par le contrat, éventuellement dans le cadre de conventions collectives de branches. Dans un cas extrême, car j’avais alors caractérisé les travailleurs saisonniers du tourisme comme les « nouveaux prolétaires des temps modernes », et il n’était pas évident, pour un ancien ministre de la fonction publique, d’évoquer comme pour les fonctionnaires, l’idée de statut à leur propos.

Avant d’en rappeler les grandes lignes et de souligner l’actualité d’une telle démarche je voudrais rappeler quelques unes des idées générales mises en avant par ce rapport qui était le résultat d’un travail collectif fondé sur de très nombreuses études et consultations. Nous avions le sentiment de travailler aussi pour d’autres saisonniers, d’autres précaires, dans l’agriculture notamment ou pour les intermittents du spectacle, avec la volonté de sortir par le haut de cette précarité. Nous avons mis d’entrée l’accent sur la nécessité d’une meilleure connaissance du secteur, aboutissant pour la première fois à une statistique des saisonniers du tourisme. 31 propositions ont finalement été mises au point, mais nous n’avons pas voulu nous contenter d’en dresser une liste, une mise en cohérence convaincante nous est apparue nécessaire, et c’est ainsi que nous avons débouché sur l’idée de statut formalisé en cinq « lignes de force ».

1. Appliquer effectivement le droit existant

p1000762.1197623361.JPGUn résultat important de ce rapport a été de révéler que nombre des dispositions en vigueur n’étaient pas appliquées ou ne l’étaient que partiellement ou mal, s’agissant notamment de la présence de délégués de site, de l’existence de caisse pivot en matière de protection sociale, de médecine du travail, mais surtout de travail dissimulé parfois appelé « travail au gris » et de contournement du droit national par des opérateurs étrangers. Le rapport soulignait que l’application du droit était avant tout question de volonté et de moyens publics, en particulier en matière de médecine et d’inspection du travail. Il y a dans le tourisme de nombreux espaces de non droit.

2. Réactiver les négociations collectives

Dans un secteur aussi largement ouvert à l’initiative privée, c’est la forme la plus naturelle de l’organisation des relations entre employeurs et employés pour régler les problèmes de l’indemnisation du chômage, des formations transversales ou polyvalentes, des institutions représentatives du personnel, de la gestion du temps de travail. Malheureusement, le secteur est caractérisé par des organisations représentatives faibles et une certaine atonie du dialogue social. Le rapport proposait d’améliorer cette situation en développant l’information des saisonniers par l’élaboration d’un guide et la multiplication des maisons de saisonniers. Des progrès semblent avoir été réalisés dans ce domaine. Le rapport recommandait également de porter la recherche du dialogue social au niveau européen, où nous nous sommes exprimés à l’époque.

3. Élaborer un projet de loi relatif à la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme

C’était une pièce maîtresse du rapport qui comportait de nombreuses modifications du code du travail, du code général des impôts, de la sécurité sociale, etc. Un tel texte devrait porter en matière professionnelle sur les modalités de reconduction des contrats, sur la façon de mieux prendre en compte l’ancienneté, d’élargir le champ de validation des acquis professionnels ; en matière sociale des dispositions devraient conduire à des exonérations de TVA et de taxes locales sur le logement, à une organisation plus sûre de la protection de la prévention médicale, à une réforme de la caisse pivot pour la protection sociale. Ces mesures pourraient donner lieu à une ou plusieurs lois élaborées en cohérence.

4. Prendre les dispositions réglementaires nécessaires

Ces mesures législatives devraient normalement avoir pour conséquence l’élaboration de nombreux textes d’application : décrets en Conseil d’État et décrets simples, circulaires, dans le détail desquels il n’est pas nécessaire d’entrer puisqu’ils devaient porter sur les matières législatives qui viennent d’être évoquées. Notons néanmoins, en surplus, la mise au point d’un programme statistique (un secteur mal connu est souvent un secteur maltraité), l’institution d’un observatoire de l’emploi touristique.

5. Développer des partenariats

Les saisonniers devraient être présents dans les contrats de plan et de ville. C’est dans le cadre de ce type de relations que pourraient être le mieux traitées les questions de transport, d’information, de soutien aux travailleurs saisonniers, de construction de maisons qui leur seraient consacrées et où ils pourraient se retrouver pour échanger et trouver les moyens de défendre leurs droits. Dans cet esprit, le rapport évoquait aussi le recours à des groupements d’employeurs, la transmission de fiches d’aptitude, l’institution d’un passeport européen, etc.

À la suite de ce rapport, quelques mesures ont été prises concernant l’information et le logement des saisonniers. Cette rencontre peut être l’occasion d’en faire le bilan. Lors d’une des dernières rencontres auxquelles j’ai participé comme président de la section des affaires européennes et internationales et vice-président du Conseil national du tourisme, il a été proposé que le classement de certaines villes touristiques soit subordonné à l’existence d’un programme d’amélioration de la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme. Je n’ai pas connaissance que cette proposition ait été suivie d’effet. La proposition a été également faite par un responsable syndical du tourisme de réaliser, sept ans après sa publication, une évaluation des réformes engagées dans le cadre de ce rapport. Au moment où il est souvent question d’évaluation des politiques publiques et de culture du résultat cette proposition me semble toujours pertinente.

Le statut des travailleurs saisonniers reste ainsi une question d’actualité, mais presque tout est encore à faire.

 

Voir : Proposition pour l’amélioration de la situation sociale et professionnelle des travailleurs saisonniers du tourisme La Documentation française, 1999.

La rencontre des citoyennetés dans la mondialisation – Alger 8 et 9 Décembre 2007

Colloque de l’Association Algérienne pour le Développement de la Recherche
en Sciences Sociales (AADRESS) – Alger 8 et 9 Décembre 2007
L’ÉTAT NATION À L’HEURE DE LA MONDIALISATION
J’ai remarqué que tous les intitulés des interventions prévues par le programme de ce colloque présentaient la mondialisation comme une menace à conjurer, identifiée à la mondialisation du capital. Je ne conteste pas que cette réalité soit importante. Je voudrais toutefois prolonger certaines des remarques faites ce matin par MM. Ahmed Benbitour et Frank Renken pour développer une autre approche de la mondialisation, peut être plus positive, plus optimiste. À mes yeux, la mondialisation n’est pas seulement celle du capital qu’il suffirait de contester et de combattre pour assumer une action progressiste, c’est aussi un moment important, exceptionnel, du genre humain que nous avons la chance de vivre, qu’il convient d’abord d’analyser et de comprendre pour lui apporter une issue démocratique.

 

Je fonde cette affirmation sur deux types d’expériences. D’abord une expérience professionnelle : j’ai commencé dans la vie active comme ingénieur à la Météorologie nationale française et cela m’a vite appris que les perturbations ignoraient les frontières et que leur vie participait d’un système global régi par la thermodynamique, la mécanique des fluides et bien d’autres sciences de la nature. Avec des dizaines de milliers de météorologistes de la planète j’ai participé à des observations, des études, des prévisions réalisées selon des règles identiques sur l’ensemble du globe, ayant recours aux mêmes codes, aux mêmes langages pour les mêmes objectifs : connaître et prévoir. J’en ai tiré bien des réflexions philosophiques. Ensuite une expérience militante : j’ai été engagé trente-six ans dans une organisation politique, le parti communiste français, dont l’internationalisme était une valeur consubstantielle, ce qui n’a pas empêché des erreurs d’analyse, notamment concernant le fait colonial. Mais le « prolétaires de tous les pays, unissez vous ! » constituait une vérité première, tout comme cette phrase de Jean Jaurès : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène ». Nous sommes bien là dans le thème du colloque.

 

Je pense donc pouvoir affirmer que la mondialisation peut relever aussi d’un optimisme raisonnable. Dans une première partie, je m’efforcerai d’exposer des éléments de compréhension de cette mutation que l’on dit mondialisation ou globalisation (je ne pense pas, pour ma part qu‘il soit très utile de gloser sur les différences existant entre ces deux concepts). Dans une seconde partie, j’aborderai plus directement, le thème sur lequel je me suis engagé : « La rencontre des citoyennetés dans la mondialisation ».

 

1. LA MUTATION MONDIALE : UN MOUVEMENT DE DÉCOMPOSITION-RECOMPOSITION

 

p1000752.1197624445.JPGAlfred de Musset dans Confession d’un enfant du siècle écrit en 1836 : « Le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris ». Je pense que nous sommes aujourd’hui dans un moment de ce type, sans doute plus important encore que celui qu’évoquait le poète. De nombreux auteurs, comme Marcel Gauchet dans son livre Le désenchantement du monde ou encore l’intellectuel catholique René Rémond, dans un petit ouvrage intitulé Regard sur le XX° siècle, ont caractérisé ce siècle comme un siècle « prométhéen », dominé par l’épopée communiste, où l’homme a cru pouvoir dominer la nature grâce au pouvoir scientifique et forger lui-même son destin de toutes pièces. On sait ce qu’il en est advenu. Mais cela n’invalide en rien la caractérisation de la période ni la leçon de l’histoire.

 

1.1. Un monde désenchanté

 

Nous en sommes sortis pour entrer dans une période de transition vers on ne sait quelle nouvelle civilisation, mais où d’ores et déjà nous savons qu’elle concernera le monde entier. Dans l’immédiat, ce qui domine, c’est l’incertitude, le désarroi, l’incapacité dans laquelle nous nous trouvons de prévoir notre destin, car nous ne disposons pour explorer le présent et l’avenir que des outils théoriques du passé. C’est pourquoi on parle, sur le mode trivial, de « perte des repères ». Personne n’a encore réuni les outils théoriques permettant d’analyser correctement la décomposition du monde ancien et la recomposition du monde nouveau.

 

La décomposition s’exprime par une multitude de phénomènes disparates qui semblent n’avoir aucun lien entre eux, les uns inhérents au développement économique, les autres plus directement imputables au modèle libéral dominant. Les symptômes ne manquent pas pour caractériser une société profondément ébranlée, en proie à une angoisse de type millénariste, doutant de ses valeurs et de la possibilité d’agir sur le cours de son destin : du désastre de Tchernobyl à la désagrégation de la couche d’ozone, des trafics d’organes au sida, du développement des jeux de hasard à la multiplication des sectes, du chômage et de la précarité à la montée de l’insécurité, de l’importance des taux d’abstention dans les urnes à l’affaiblissement du sens civique, etc. Cette crise de civilisation nécessiterait une recherche multidisciplinaire qui permettrait de mieux distinguer le fondamental de l’occasionnel, la dérive évolutionniste de l’imputable au mode de production, ce qui ne contredirait pas la profonde unité dialectique du processus. À défaut, peut-on essayer d’identifier quelques uns des changements structurels intervenus au cours des dernières décennies.

 

1.2. Les facteurs de décomposition

 

Je voudrais simplement, pour ma part, évoquer cinq causes qui me semblent résider au cœur de la décomposition actuelle et qui peuvent constituer des points d’appui d’une réflexion sur la recomposition future mais peut être déjà à l’oeuvre.

 

La relativisation de l’État-nation dans le processus de mondialisation

 

Ce processus marque contradictoirement l’état social. La mondialisation est une donnée sans précédent qui identifie notre époque. « La Terre étant une sphère, ne permet pas aux hommes de se disperser à l’infini, mais les contraint à supporter malgré tout leur propre coexistence » avertissait déjà Emmanuel Kant en 1795 ; il est courant aujourd’hui de parler de Terre-patrie avec Edgar Morin. L’attention reste cependant centrée sur la mondialisation du capital qui a donné naissance a contrario à l’alter-mondialisation de ses contestataires. Il existe en réalité un mouvement global de mondialisation, mêlant potentialités et dominations, dont le capital n’est qu’une des dimensions et qui concerne également les communications, la culture, les mœurs, les sciences, l’information, le droit, la solidarité humanitaire, etc. Dans ces conditions nouvelles contemporaines, les États-nations qui ont structuré l’organisation mondiale des peuples sont appelés à s’interroger sur leur réalité contradictoire : ils n’ont jamais été aussi nombreux (quelque cent quatre vingt douze contre une cinquantaine au lendemain de la seconde guerre mondiale), mais leur existence est régulièrement contestée de l’intérieur comme de l’extérieur par des revendications infra et supranationales. Toutefois, « la nation est en vérité une idée géopolitique essentielle parce que, d’une part, elle se réfère à un territoire, son territoire, et que, d’autre part, elle implique la question du pouvoir » écrit le représentant de l’école française de géopolitique Yves Lacoste. Les conflits territoriaux se référant directement aux identités étatiques sont à l’origine de la plupart des affrontements régionaux. Des nationalismes s’exacerbent. Les cadres nationaux restent déterminants de l’organisation politique des peuples qui vivent, construisent, votent, réfléchissent avant tout dans le cadre de communautés nationales établies. Plus ou moins cohérentes et affirmées, ces communautés de citoyens sont conscientes de leur existence et demeurent les acteurs principaux des échanges qu’elles développent entre elles. Les nations doivent cependant organiser leur propre existence à l’intérieur comme à l’extérieur et faire le choix des compétences exercées aux différents niveaux. Le principe de subsidiarité intervient alors, dans le cadre d’un recours accru au droit international, pour effectuer cette répartition, non pas la subsidiarité de Thomas d’Aquin qui faisait procéder tout pouvoir de la volonté divine, mais celle du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau qui soutenait que « là où est le représenté il n’y a pas de représentant ». L’identité nationale doit se redéfinir en permanence, mais je considère que la nation est et demeure le niveau le plus pertinent d’articulation du particulier et du général.

 

La dénaturation du concept de classe sociale

 

Elle oblige à remettre sur le chantier l’analyse du procès de travail et la sociologie du monde du travail. La définition marxiste de la classe par référence aux rapports de production, eux-mêmes déterminés par la propriété des moyens de production, garde une pertinence certaine à la condition d’élargir le champ de l’analyse à celui où s’observe la confrontation du capital et du travail, c’est-à-dire le monde entier. En même temps que se différenciaient les catégories subissant l’exploitation capitaliste, se diversifiaient également les détenteurs du capital. La classe ouvrière, autrefois constituée de blocs relativement homogènes (les mineurs, les métallurgistes, les travailleurs du textile, les dockers, etc.) s’est réduite en nombre dans cette définition stricte tandis que se multipliaient les catégories socioprofessionnelles et que les frontières devenaient moins précises ; techniciens et employés des services ont formé des ensembles nombreux et de plus en plus complexes. Les classes moyennes ont vu leurs effectifs croître considérablement, sans qu’il soit possible de les situer clairement dans les rapports de production. La détention du capital s’est elle-même fortement technicisée, socialisée, semblant mettre une distance entre la propriété dudit capital et ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui, sa gouvernance, à laquelle la haute fonction publique a apporté d’importants renforts. Ces changements structurels ont eu d’importantes conséquences politiques. La classe pouvait être regardée comme le lieu de développement d’une citoyenneté de combat pour les catégories traditionnellement écartées du pouvoir institutionnel. La conscience de classe était le moteur de l’action tendant à changer l’ordre existant par la révolution. De la contradiction capital-travail dépendaient toutes les autres contradictions, ce qui n’est plus soutenable aujourd’hui face à la mise en péril de la planète tout entière, les montées intégristes, les discriminations diverses, celles notamment dont les femmes sont victimes. L’élection de la classe ouvrière comme classe révolutionnaire ne peut être présentée comme le moyen d’émancipation de la société toute entière, pas plus que l’évocation du concept flou de « multitude » selon Antonio Negri. Le développement des sciences et des techniques compte pour beaucoup dans ces changements sociologiques. Il a révélé des effets pervers sur l’environnement, conduit à des interrogations nouvelles sur les droits de la personne et l’avenir de l’humanité, soulignant avec plus de force que par le passé la nécessité de sa maîtrise. La révolution informatique a simultanément développé les capacités d’information, de connaissance, d’intervention des citoyens dans tous les domaines ainsi que les possibilités de leur manipulation à due concurrence.

 

Les bouleversements géopolitiques

 

Ils changent aussi les conditions de la transformation sociale. On entend par là aussi bien les changements intervenus dans les rapports des grandes puissances et la structuration de leurs échanges, que ceux constatés dans l’organisation et les relations des collectivités territoriales ou encore les transformations urbanistiques des dernières décennies. À la vision quelque peu simpliste d’un monde divisé en deux blocs assortis d’un mouvement des non-alignés a succédé la représentation d’un monde multipolaire marqué par la domination relative des États-Unis. Ainsi que l’écrit encore Yves Lacoste, « le monde est plus compliqué que ne le laissent croire les discours qui diabolisent l’hyperpuissance ». L’affrontement des blocs a été suivi d’une multiplication de conflits locaux dont les causes sont nombreuses : confrontations de souverainetés sur des territoires disputés, rapports de forces économiques et financières, guerres religieuses ou ethniques, etc. Cette nouvelle configuration exige une analyse beaucoup plus rigoureuse pour caractériser l’hyperpuissance des État-Unis au centre du monde en raison de leur économie forte mais endettée, de leur capacité à manipuler les références à la démocratie et aux droits de l’homme jusqu’à s’arroger le droit à la guerre préventive, d’un sentiment national affirmé mais qui ne peut masquer des tensions internes multiples, sociales, religieuses, ethniques, etc. Il convient également de mieux caractériser l’existence de coalitions divisées en Europe et en Asie, la construction très contradictoire d’une union européenne, l’étrange combinaison en Russie de l’héritage soviétique et d’un capitalisme d’oligarques, l’émergence de la nouvelle puissance économique de la Chine sous un régime communiste progressivement vidé d’idéologie, l’affirmation de la mosaïque indienne comme puissance économique majeure, la paupérisation du continent africain à l’avenir particulièrement incertain, la question cruciale israêlo-palestinienne sans perspective de solution proche, et la multitude des points chauds du globe (Balkans, anciennes républiques d’URSS, Afghanistan, Irak et Iran, Sri Lanka, etc.), irréductibles à une explication trop simpliste : le bien contre le mal, le capital contre le travail. Mais il y a également une géopolitique interne. Les politiques de déconcentration et de décentralisation successives tendent à redéfinir de nouveaux équilibres spatiaux. Les pulsions nationalistes et communautaristes se développent ça et là. La désertification des campagnes, un certain type d’urbanisation de masse, la création de grandes infrastructures ont bouleversé les cadres traditionnels dans lesquels se développaient classiquement la vie sociale et l’activité politique. Les concentrations de populations dans de grands ensembles déshumanisés se sont révélées destructrices de lien social, dès lors que les conditions de vie y devenaient particulièrement difficiles, la promiscuité pesante, et que les associations et les organisations politiques de terrain, elles-mêmes affaiblies, ne pouvaient plus assurer un minimum de cohésion et de solidarité. Le développement considérable des transports et des communications sous des formes extrêmement variées, à l’inverse, établit de nouveau rapports entre les régions et les pays, bases de solidarités nouvelles possibles, qui participent à l’émergence d’un bien commun au niveau planétaire.

 

Des changements dans le domaine des mœurs et des mentalités

 

Ils sont intervenus dans une période historiquement très courte et promettent d’évoluer encore de façon considérable. Les évènements survenus en France et dans de nombreux autres pays en 1968 en sont une manifestation très significative : le contrôle des naissances, la libération sexuelle, la part croissante des naissances hors mariage, la facilitation des séparations de couple, la multiplication des familles recomposées, la reconnaissance des différences d’orientation sexuelle ont changé considérablement la vocation politique de la famille et du couple et affecté la transmission générationnelle, mais ouvert aussi de nouveaux champs de solidarités. Dans son livre La citoyenneté à la française, la chercheuse Sophie Duchesne la définit comme le résultat de la tension existant entre, d’une part, la citoyenneté « par héritage » qui fait du citoyen le membre d’une communauté marquée par l’histoire, par la continuité de l’effort de générations sur le même sol, d’autre part, la citoyenneté « par scrupules » qui ne reconnaît le citoyen qu’en tant que simple redevable à la communauté dont il est membre et à laquelle il oppose l’humanité sans frontière, des droits de l’homme immanents et sa propre individualité. Sophie Duchesne considère que la citoyenneté est un concept à valeur universelle, mais elle souligne sa force particulière en France et son lien avec l’identité nationale, conséquence de la période révolutionnaire. Plus généralement, la reconnaissance de l’égalité de l’homme et de la femme est devenue une question majeure pour l’ensemble du genre humain. Dans ce domaine également les développements scientifiques jouent un rôle en intervenant sur la cellule humaine, le psychisme des individus, les relations qu’ils établissent entre eux grâce aux nano-sciences, à la biologie, à la révolution informatique, aux débuts de l’exploration de l’espace, ouvrant par là sans doute une ère nouvelle pour les individus et l’humanité, et posant avec acuité des questions d’éthique nouvelles.

 

L’affaiblissement des grandes idéologies

 

C’est peut être le facteur qui marque le plus significativement notre époque ; il siège au cœur de la crise actuelle. Les axiomes de la théorie néoclassique, qui sous-tendent la démarche des forces politiques se réclamant du libéralisme, ne correspondent plus à la réalité si tant est qu’ils aient pu la représenter dans le passé. Dans un monde qui exige plus que jamais l’ouverture de perspectives larges et de longue portée, le marché régulé par la concurrence est avant tout l’expression de rapports de forces court terme entre grands ensembles. Les ajustements successifs apportés à la théorie (concurrence imparfaite, biens collectifs, effets externes, avantages non marchands, etc.) ne sont pas parvenus à réduire l’écart croissant entre théorie et réalité ; dès lors la théorie s’est faite normative. Les limites financières sur lesquelles bute aujourd’hui l’État providence ont pour effet de réduire la base idéologique sur laquelle la social-démocratie prétendait fonder une politique de redistribution au service d’une plus grande justice sociale, sans contester le système capitaliste lui-même jugé définitivement le plus efficace dans la création de richesses. Cette acceptation des logiques de l’économie capitaliste l’a conduit à renoncer à toute remise en cause fondamentale du système dominant et à composer sur les valeurs politiques identifiante de la gauche. La tension, classique en France notamment, entre marxisme et catholicisme s’est beaucoup affaiblie ; la contradiction entre ces deux principaux pôles de la vie politique nationale est devenue moins féconde sans que de nouveaux antagonismes s’y soient substitués avec la même force. Le « désenchantement du monde » consécutif, analysé par Marcel Gauchet, tient autant à la désaffection des peuples vis-à-vis des promesses des religions du Livre que de la déception résultant de l’échec des idéaux messianiques, socialistes ou communistes, que le marxisme inspirait.

 

1.3. Les conséquences pour la recomposition

 

Je pense que l’on peut tirer trois conséquences majeures de cette analyse.

 

Premièrement, la mondialisation libérale tend à occuper l’ensemble du champ des échanges marchands. L’option que comportait le projet de traité constitutionnel européen rejeté par la France et les Pays Bas en 2005 en faveur d’une « économie de matché ouverte où la concurrence est libre et non faussée » l’exprime parfaitement.

 

Deuxièmement, l’idéologie des droits de l’homme a envahi l’espace laissé libre par l’affaissement des grandes idéologies messianniques. Loin de moi l’idée de récuser la référence aux droits de l’homme tels qu’ils s’expriment dans les divers textes qui les consacrent, a fortiori de parler de manière péjorative de « droit-de-l’hommisme » comme certains le font parfois. Mais nous devons aussi rester lucides : les droits de l’homme constituent un ensemble quelque peu confus, sans passé historiquement traçable et non porteurs de projet de société. Marcel Gauchet va jusqu’à dire que les droits de l’homme jouent dans la sphère sociale le rôle de régulateur qui est celui du marché dans la sphère économique.

 

Troisièmement, c’est sans doute le plus important pour l’avenir, il y a une prise de conscience croissante de l’unité de destin du genre humain, de la finitude de la planète, d’un « en commun » à définir politiquement, ce qui donne son vrai sens à la mondialisation à venir.

 

Dans cet esprit, pour ma part, j’ai développé ma réflexion selon deux axes.

 

Le premier, consiste a analyser les contradictions à l’œuvre dans la décomposition. Dans ce domaine j’ai écrit deux livres aux titres que je crois significatifs de l’intention : en 1994, Pendant la mue le serpent est aveugle (Éditeur Albin Michel), une phrase que je dois à Ernst Jünger et, en 2001, Éloge de l’échec (Éditeur Le Temps des cerises).

 

Le deuxième, se propose de rassembler l’héritage pour en faire un investissement de la recomposition. Il s’agit, en 1997, de Le nouvel âge de la citoyenneté (Éditions de l’Atelier) et de La citoyenneté (Presses universitaires de France, coll. Que sais-je ?).

 

C’est sur cette dernière voie que je voudrais maintenant intervenir.

 

 

2. LA CONVERGENCE DES CITOYENNETÉS, CONTRIBUTION À LA RECHERCHE D’UNIVERSALITÉ

 

L’idée de citoyenneté a accompagné l’affirmation des États nations. À cet égard il s’agit d’une conception moderne puisque le nombre des États nations a quadruplé depuis la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Pourtant il ne fait pas de doute que la mondialisation, qui n’est donc pas seulement celle du capital, ne peut manquer d’affecter le concept et sa traduction effective tant au niveau national que continental et mondial.

 

Il convient tout d’abord de préciser la problématique – plutôt que la définition – de la citoyenneté. L’exemple de la citoyenneté française peut être particulièrement utile dans la mesure où il s’agit de l’une des plus anciennes communautés nationales. « Ici on s’honore du titre de citoyen et on se tutoie ! » proclamait-on sous la Révolution française. Au niveau continental, les citoyennetés des pays européens doivent se situer par rapport à la citoyenneté européenne affirmée par les traités de Maastricht en 1992 et d’Amsterdam en 1999. Il n’y a pas identité entre nationalité et citoyenneté, même si elles se superposent encore aujourd’hui largement. Notre époque est cependant celle de la finitude de la planète et de la prise de conscience de l’unité de destin du genre humain. Dès lors, la question de l’émergence d’une citoyenneté mondiale doit être posée.

 

2.1. La problématique de la citoyenneté à base nationale : l’exemple de la citoyenneté française

 

L’approfondissement du concept de citoyenneté conduit à s’inscrire dans une longue généalogie : Athènes, Rome, les cités du Moyen-Âge, la Révolution Française. On tire de ces expériences multiples que la citoyenneté est le condensé des idées politiques d’une époque déterminée ; qu’il n’y a pas d’histoire de la citoyenneté mais une succession d’expérimentations ; que dans tous les cas il n’y a pas de citoyenneté sans valeurs fondatrices, sans exercice doté des moyens de droit nécessaires, sans aptitude à répondre aux défis de l’histoire c’est-à-dire sans dynamique propre.

 

Il n’y a pas de citoyenneté sans valeurs

 

Une conception de l’intérêt général – Elle a émergé en France au fil des siècles comme catégorie originale distincte de la somme des intérêts particuliers. Elle s’est incarnée dans de hautes figures de notre histoire et a donné naissance en son sein à la notion de service public, théorisée au sein d’une école juridique originale. On a considéré qu’il y avait service public lorsqu’il y avait mission d’intérêt général (définie par la représentation nationale), personne morale de droit public, relevant d’un droit spécifique : le droit administratif. Le service public, payé par l’impôt et non par les prix, s’est vu doté de prérogatives spécifiques. Notion simple à l’origine, celle-ci s’est complexifiée au fil du temps en raison même de son succès et de l’extension de son champ, de plus en plus hétérogène. La distinction public-privé est devenue moins claire donnant naissance à des formes hybrides (régies, concessions, délégations de service public). Le contrat a de plus en plus concurrencé la loi comme instrument de régulation. La notion de service public entre aujourd’hui en conflit avec la conception dominante au sein de l’Union européenne d’une « économie de marchée ouverte où la concurrence est libre et non faussée ». Il s’agit là d’une confrontation essentielle, les textes fondateurs de la Communauté européenne ignorant la notion de service public au profit de celle de « service d’intérêt économique général ». La notion de service public fondée sur les principes d’égalité, de continuité, d’adaptabilité et correspondant souvent à un monopole public justifié par la spécialisation de l’activité considérée, est nécessairement évolutive. Elle est également indissociable de la question de propriété publique.

 

Une affirmation du principe d’égalité – Il est énoncé dès l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et est consacré constitutionnellement par l’interdiction de toute distinction d’origine, de race ou de religion. Son article 6 a également proclamé l’égal accès des citoyens aux emplois publics « sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents ». Le problème constant a été de rapprocher égalité en droit et égalité sociale effective, la Déclaration des droits elle-même justifiant la possibilité de distinctions sociales au nom de l’ « utilité commune », aujourd’hui de l’intérêt général tel que défini précédemment. Il est donc conforme au principe d’égalité d’apporter des réponses différentes dans des situations différentes ou en raison d’un intérêt général, mais la distinction doit respecter un principe de proportionnalité. C’est au nom de cette interprétation que, faisant parfois référence à l’affirmative action en vigueur aux Etats Unis, des actions (et non des discriminations) positives ont été introduites : progressivité de l’impôt, quotient familial dans les cantines ou les écoles de musique, 3° voie d’accès à l’ENA réservée à des syndicalistes, militants associatifs ou élus, etc. C’est également sur cette base qu’a été abordée la question de l’égalité entre les femmes et les hommes ; la loi constitutionnelle du 8 juillet 1999 a modifié la Constitution pour prévoir que « la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives » et que les partis doivent contribuer à la mise en œuvre de ce principe selon des dispositions prévues par une loi du 6 juin 2000, dispositions qui ont été d’une efficacité limitée. C’est également sur la base de cette conception de l’égalité des citoyens et des citoyennes qu’a été défini le modèle français d’intégration fondé sur le droit du sol, opposé à la conception communautariste de la logique des minorités et du droit du sang.

 

Une exigence de responsabilité – Elle se décline en responsabilité pénale (« nul n’est pénalement responsable que de son propre fait », art. 121-1 du code pénal) ; civile, qui conduit à réparer l’inexécution d’un contrat ou un dommage causé de son propre fait (art. 1382 du code civil) ou de celui d’une personne ou d’une chose que l’on a sous sa garde (art. 1134 du code civil) ; administrative, qui invite à distinguer la responsabilité personnelle de la responsabilité de ou du service, la faute simple de la faute lourde, etc. Il y a aussi une dimension éthique de la responsabilité, responsabilité politique des élus et des fonctionnaires qui s’apprécie selon des règles, des modalités et des instances spécifiques et une responsabilité morale parfois difficile à caractériser en raison d’une globalisation croissante des risques et de la socialisation des assurances contractées. Au fond de la question de la responsabilité siège l’interrogation : quelle est l’origine des règles de la morale sociale ? La réponse apportée dans notre pays est qu’elle ne relève ni d’un ordre naturel, d’une fatalité, ou de l’intervention d’une quelconque transcendance, mais de la mise en œuvre du principe de laïcité. Celui-ci se fonde sur la dialectique de la liberté de conscience et de la neutralité de l’État dont les contradictions sont arbitrées par la notion juridique d’ordre public.

 

Il n’y a pas de citoyenneté sans exercice effectif doté des moyens nécessaires

 

Un statut du citoyen – La citoyenneté est un concept politique qui inclut un ensemble de droits et de devoirs dont l’énumération n’est en réalité explicite que par référence à la privation des droits civiques ; elle recouvre largement la qualité de national sans s’identifier à elle (tous les nationaux ne sont pas citoyens ; à l’inverse, les étrangers communautaires résidents disposent de la plupart des droits du citoyen français et sont soumis aux mêmes devoirs). Mais il existe aussi des dimensions économiques et sociales de la citoyenneté. La contribution différenciée à l’impôt est, à cet égard, un élément essentiel de l’exercice effectif de la citoyenneté ; trois articles de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 lui sont consacrés :
« Art. 13. Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.
Art. 14. Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.
Art. 15. La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

Le droit constitutionnel au travail est également partie intégrante de la citoyenneté et les choix de politique économique publique ne sont pas sans incidence sur les conditions de réalisation de la cohésion sociale et de mise en place de services publics ; la citoyenneté dans l’entreprise conduit à prendre en compte la possibilité d’intervention des travailleurs et de leurs organisations représentatives non seulement dans la définition des conditions matérielles et morales du travail mais aussi dans leur participation à la gestion. Les droits à la santé, à l’éducation, au logement, aux transports, à la culture ne sont pas dissociables de la citoyenneté car ils en conditionnent l’exercice effectif, les carences en la matière ont souvent un effet cumulatif, source de graves inégalités. Toutefois la citoyenneté est avant tout politique et le citoyen ne saurait s’effacer devant le travailleur ou l’allocataire social.

 

La démocratie locale – C’est un lieu privilégié de formation et d’exercice de la citoyenneté car le citoyen y est proche des lieux de pouvoir et particulièrement à même de se faire une opinion sur les objectifs à atteindre et les moyens à mettre en œuvre. La gestion des collectivités territoriales est régie par le principe de libre administration, posé par l’article 72 de la Constitution, principe limité par d’autres principes (unité et indivisibilité de la République), l’absence de domaine législatif propre, le contrôle de légalité, le contrôle budgétaire et la contractualisation. Comme au niveau national, on constate une personnalisation des exécutifs. Les modes de représentation présentent des disparités selon la taille des collectivités. Les élus sont de plus en pris entre l’administration classique et des réalisations managériales plus propices à la médiation. Le développement de l’intercommunalité permet des économies d’échelle et une meilleure efficacité, mais augmente le rôle des experts parfois au préjudice de l’autorité des élus. Ceux-ci, ne disposant pas d’un statut pourtant évoqué de façon récurrente, inclinent à cumuler les mandats : leurs droits ont augmenté sans leur permettre pour autant de développer leur activité en toute sécurité. La participation des citoyens à la délibération et à la gestion peut s’exercer sous des formes extrêmement diverses (commissions extra municipales, consultations obligatoires d’instances ad hoc, référendum communal, associations) mais ces moyens sont extrêmement encadrés et finalement de peu de portée. Il s’ensuit des taux d’abstention aux élections locales élevés et en croissance.

 

Les institutions – Elles conditionnent évidemment l’exercice de la citoyenneté. La citoyenneté, co-souveraineté régie par le contrat social est une création continue. La France est à cet égard un véritable laboratoire institutionnel (quinze constitutions en deux siècles). La combinaison de la souveraineté nationale et de la souveraineté populaire a été réglée par la constitution de la V° République en considérant que la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et la voie du référendum, celui-ci étant réglementé par les articles 11 et 89 de la Constitution. La loi, votée par le Parlement, est l’expression de la volonté générale de la communauté des citoyens. Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation, mais, sous la V° République, la clé de voûte est le Président de la République qui a le pouvoir exécutif sous réserve du cas de cohabitation. Les institutions doivent garantir la cohérence de l’État de droit, non seulement au regard des traités internationaux mais également quant aux rôles respectifs des juridictions judiciaires, administratives et du Conseil constitutionnel. Nous reviendrons sur ces questions.

 

Il n’y a pas de citoyenneté sans dynamique propre

 

Dans une situation en crise, la citoyenneté est fréquemment évoquée comme nouveau paradigme de recomposition, mais par un effet de mode, sans qu’aucun contenu soit véritablement recherché. Outre les causes de décomposition précédemment examinées, au plan individuel, il s’agit surtout de civilité, au mieux de civisme. Ce ne sont pas là sujets sans intérêt. Le sociologue Sébastien Roché a étudié les causes des incivilités : tolérance accrue aux petits délits, recours à la violence comme moyen de réassurance pour certains jeunes, déclin du courage d’aide à l’ordre public, départ des militants des quartiers difficiles. Mais il y a aussi crise des représentations, désuétude de la forme parti, affaiblissement de la bipolarisation droite-gauche, altération des médiations, domination du champ culturel par le marché, etc. La crise renvoie aujourd’hui chacun vers sa responsabilité propre. Moins soumis à la domination d’appareils qui ont souvent failli, les engagements dans une diversité extrême sont plus libres. Leur combinaison originale fait de chaque individu un sujet unique, doté de ce que l’on pourrait considérer comme un « génome » de citoyenneté. À l’inverse de la période précédente, la question serait alors de retrouver une nouvelle centralité pour la communauté des citoyens.

 

2.2. La citoyenneté comme outil d’intégration supranationale : l’exemple de la citoyenneté européenne

 

« Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront », avertissait Ernest Renan dans sa célèbre conférence à la Sorbonne sur le thème « Qu’est-ce qu’une nation ? », le 11 mars 1882. Et il ajoutait : « La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. » Plus d’un siècle plus tard, le moment serait-il venu ?

 

Le traité de Maastricht a introduit dans le traité instituant la Communauté européenne en 1992 une partie intitulée « La citoyenneté de l’Union ». Il s’agit d’une véritable novation.

 

Une citoyenneté de faible densité

 

Le traité a décidé en son article 17 : « Il est institué une citoyenneté de l’Union », mais c’est pour faire dépendre aussitôt cette citoyenneté de la nationalité de chaque État membre : « Est citoyen de l’Union toute personne ayant la nationalité d’un État membre ». Le traité d’Amsterdam a ajouté : « La citoyenneté de l’Union complète la citoyenneté nationale et ne la remplace pas. » Les articles suivants déclinent les droits et devoirs des citoyens européens.

 

Le droit de circulation et de séjour – Ce droit, placé en tête en raison de ses origines économiques, n’est pas réellement nouveau, mais il se trouve ainsi, en quelque sorte, constitutionnalisé (art. 18). Il consacre surtout le droit d’aller et venir des ressortissants européens au sein de l’Union, et plus spécialement de l’ « espace Schengen », sans affecter les politiques migratoires des États membres qui restent essentiellement nationales, même si se développent des efforts d’harmonisation. En revanche, dans la mesure où cette liberté de circulation et de séjour est fondée sur la réciprocité de la reconnaissance de ce droit par les États membres, elle tend à s’opposer à la « citoyenneté de résidence » qui avait pu s’établir dans différents pays en faveur de ressortissants des pays tiers.

 

Des droits politiques – Il s’agit tout d’abord du droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales et aux élections du Parlement européen, ouvert à tout ressortissant d’un d’État membre dans l’État où il réside (art. 19). Mais, aux élections pour le Parlement européen de 1994, seulement 5 ,6 % des ressortissants communautaires s’étaient inscrits sur les listes électorales d’un autre pays que leur pays d’origine dans l’ensemble de l’Union européenne (4,4 % en France) ; ils étaient environ 10 % aux élections de 1999. Si dès 1989, M. Duverger avait pu être candidat en Italie et élu au Parlement, en 1994, une seule candidate a été élue dans un pays autre que son pays d’origine. En revanche, il y en a eu quatre (sur une soixantaine de candidatures de ce type) en 1999 : deux en Belgique, une en Italie et une en France (D. Cohn-Bendit, de nationalité allemande) ; en 2004, le coureur automobile Ari Vatanen a été élu en France. S’agissant des élections municipales, la France a dû réviser sa constitution en application des dispositions de l’article 19 du traité (art. 88-3). L’introduction de ce droit a également eu pour effet de faire rebondir la question du droit de vote aux élections locales pour les étrangers non communautaires.

 

Il s’agit ensuite du droit de pétition (premier alinéa art. 21, et art. 194). Le règlement intérieur du Parlement européen le prévoyait déjà ; il est donc constitutionnalisé. Pour autant, on n’a pas observé de changement de rythme dans le recours croissant à ce moyen, qui constitue pour le Parlement une bonne source d’information sur l’application du droit communautaire, mais qui n’a pas débouché, pour le moment, sur des réformes importantes.

 

Enfin, bien qu’elles ne figurent pas dans la partie consacrée à la citoyenneté de l’Union, on doit signaler certaines dispositions du traité qui constituent indéniablement des droits politiques du citoyen européen. Il s’agit, notamment, de l’élection du Parlement au suffrage universel pour la première fois en 1979, de l’ouverture partielle des fonctions publiques nationales (en France, loi du 26 juillet 1991, modifiant le statut général des fonctionnaires), de l’égalité des rémunérations des hommes et des femmes (art. 141 du traité) ainsi que de la reconnaissance de l’utilité des partis politiques (art. 191).

 

Des garanties juridiques – Le droit à la protection diplomatique et consulaire (art. 20) existait depuis la Convention de Vienne de 1961. La mesure retenue par le traité est une solution minimaliste par rapport aux propositions de la Commission, qui envisageait de reconnaître, au bénéfice des citoyens européens, un droit à la protection diplomatique de l’Union et des États membres eux-mêmes, alors qu’il ne s’agit ici que d’une protection limitée, à la discrétion de l’État considéré.

 

Le recours au médiateur (2e al., art. 21) ne constitue pas une réforme de plus grande portée que celle des institutions nationales de même nature. Il existe une grande confusion sur son rôle : la majorité des demandes qui lui dont adressées sont jugées irrecevables.

 

Il convient également de mentionner dans la catégorie des garanties juridiques des dispositions ne figurant pas dans la définition de la citoyenneté européenne : l’article 12 du traité interdit toute discrimination en raison de la nationalité et l’article 13 celles relatives au sexe, à la race ou à l’origine ethnique, à la religion ou aux convictions, à un handicap, à l’âge et à l’orientation sexuelle. L’article 6 du traité sur l’Union européenne déclare que l’Union respecte les droits fondamentaux et les principes généraux du droit communautaire.

 

Les autres attributs de la citoyenneté euro¬péenne – Outre l’introduction de la monnaie unique, on rappellera pour mémoire des droits économiques et sociaux épars dans les traités. On relèvera enfin des symboles qui peuvent être regardés comme participant d’une citoyenneté en gestation : le drapeau adopté en 1985, l’hymne en 1988, mais aussi le permis de conduire (1980), le passeport (1982) et la carte verte (1983).

 

Une citoyenneté de superposition

 

L’expérience de la citoyenneté européenne est courte, mais elle pose de nombreuses questions. Élaborée par en haut, elle n’a pas soulevé un grand intérêt de la part des citoyens. Création originale, on a pu parler à son sujet d’« objet politique non identifié » ou de « citoyenneté à l’état pur ».

 

Une citoyenneté sans autonomie – La citoyenneté, nous l’avons souligné, doit constituer un ensemble cohérent de valeurs, de droits et de devoirs, sinon, elle n’existe pas. On est donc normalement amené à s’interroger sur l’existence même de la citoyenneté européenne. La première difficulté réside dans la définition choisie : « Est citoyen de l’Union toute personne ayant la nationalité d’un État membre. » Cela veut dire qu’un Européen qui réside dans un pays de l’Union dont il n’est pas ressortissant est citoyen de son pays d’origine et qu’il dispose en plus des droits qui lui sont conférés par les articles 17 à 21 du traité. Les droits énumérés dans ces articles – qui ne comportent aucune mention des devoirs – ne sont à l’évidence ni suffisants ni assez cohérents pour constituer une véritable citoyenneté autonome au sens où nous l’entendons. « Évoquer une citoyenneté européenne reste largement une ambition incantatoire, sinon un abus de langage », estiment Paul Magnette et Mario Telo. La Charte des droits fondamentaux adoptée à Nice en décembre 2000 n’apporte pas, à cet égard, d’élément nouveau.

 

On aura également remarqué que presque tous les droits retenus n’existent que sous de nombreuses réserves émanant du traité lui-même ou de l’intervention des États. Ainsi, la liberté de circulation n’existe que sous réserve des limitations qui lui sont opposées par le traité ; les droits de vote et d’éligibilité sont conditionnés par des décisions du Conseil statuant à l’unanimité et les dérogations éventuellement réclamées par les États ; la protection diplomatique et consulaire suppose l’éta¬blissement de règles entre États membres et l’en¬gagement de négociations internationales avec les pays tiers.

 

Mais la faiblesse de la citoyenneté européenne tient surtout aux options économiques et financières dominantes de l’Union européenne, au détriment de la construction politique et sociale de l’Europe. Cela explique, sans doute, l’indifférence des citoyens, la faiblesse du militantisme sur le sujet et le niveau élevé des abstentions aux élections du Parlement européen. Il n’existe ni peuple ni nation européenne, et, dès lors, la citoyenneté européenne apparaît comme un concept de substitution. En dépit des étapes franchies dans la voie de la construction européenne, les gouvernements nationaux conservent un rôle déterminant, au sein du Conseil naturellement, mais également en ce qui concerne les décisions de la Commission.

 

Pour quelle communauté politique ? – C’est pourquoi on a aussi parlé de citoyenneté d’« attribution », de « conséquence », de « superposition », de citoyenneté européenne « à plusieurs vitesses ». Mais on ne doit sans doute pas déduire du fait que cette citoyenneté ne suive pas le schéma classique impliquant que la nation précède la citoyenneté qu’elle n’est promise à aucun avenir. On pourrait, au contraire, souligner sa valeur mobilisatrice, anticipatrice d’une communauté politique aujourd’hui encore imprécise. Jean-Claude Masclet estime que la reconnaissance de la citoyenneté appelle à la conscience d’une communauté politique, qu’elle contribue à cette prise de conscience et que celle-ci doit être relayée par un renforcement de la démocratie représentative. L’identification d’un corps électoral européen élisant une assemblée au suffrage universel direct, selon une procédure uniforme dans tous les États membres (art. 190), créerait, selon lui, de la souveraineté au bénéfice de l’institution concernée.

 

Il reste cependant à s’interroger sur les valeurs de cette citoyenneté. Celles qui fondent les citoyennetés nationales présentent, on le sait, de fortes contradictions, et leur convergence suppose une confrontation dont tout laisse penser qu’elle serait sévère, comme l’indiquent les débats entre Européens sur le service public, l’intégration, la place de la religion dans la société, par exemple. Quelles pourraient alors être les valeurs spécifiques d’une citoyenneté européenne ? On évoque parfois à ce sujet l’environnement, l’antiracisme, le dialogue des religions, l’accueil des réfugiés, le codéveloppement, la coopération et les flux migratoires, le multiculturalisme, la défense, les droits de la femme et les droits de l’homme. Mais, outre que ces questions sont déjà débattues au niveau national et qu’elles relèvent alors du choix plus général de valeurs cardinales évoquées précédemment, elles n’ont aucune raison d’être limitées à l’Europe, aussi élargie soit-elle, et, au-delà de la nation, elles peuvent être posées d’emblée de façon transnationale.

 

On peut toutefois émettre l’hypothèse, retenue par la plupart des auteurs, que la promotion de la citoyenneté européenne recouvre surtout une option implicite en faveur d’une organisation fédérale. C’est ce qu’exprime notamment Paul Magnette : « L’introduction de la citoyenneté dans le traité, parallèle à la définition du principe de subsidiarité, apparaît à cet égard comme un vestige du projet fédéral. Établir une relation directe entre l’Union et les citoyens, passant en quelque sorte par-dessus les États membres, relève en effet de la nature intime du fédéralisme. » La citoyenneté européenne appellerait alors l’élaboration d’une constitution de l’Union.

 

Des perspectives de développement – Elles sont ouvertes, mais très encadrées, par l’article 22 du traité qui prévoit que les droits retenus pourront être complétés par des dispositions arrêtées par le Conseil, statuant à l’unanimité sur proposition de la Commission, et après consultation du Parlement, dispositions dont le Conseil recommandera l’adoption par les États membres conformément à leurs règles constitutionnelles respectives. L’introduction de l’euro au 1er janvier 2002 ne doit pas masquer, en effet, que la construction de l’Europe politique qui s’était ac¬célérée avec la ratification du traité de Maastricht autorisée par le référendum du 20 septembre 1992 et celle du traité d’Amsterdam par le parlement le 20 mars 1999, a subi un échec sévère avec le rejet par la France et les Pays-Bas du projet de Traité constitutionnel en mai 2005. Par ailleurs, on peut penser que la novation juridique que constitue la citoyenneté européenne pourrait être heureusement croisée avec le principe de subsidiarité tel qu’il est défini à l’article 5 du traité : « Dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté n’intervient, conformément au principe de subsidiarité, que si et dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante par les États membres et peuvent donc, en raison des dimensions ou des effets de l’action envisagée, être mieux réalisés au niveau communautaire. »

 

2.3. À la recherche d’une convergence universelle : l’hypothèse d’une citoyenneté mondiale

 

L’arrimage de la citoyenneté à la nationalité connaît donc de nombreuses dérogations que le processus de mondialisation tend à multiplier. Doit-on pour autant en conclure que se constituent ainsi progressivement les bases d’une citoyenneté universelle ?

 

Divergence entre nationalité et citoyenneté

 

La nationalité n’entraîne pas la citoyenneté, bien qu’elle soit généralement déterminante de son existence ; mais l’inverse est également vrai : la citoyenneté n’est pas dans une relation biunivoque avec la nationalité. Ainsi, l’Américain Thomas Paine et l’Allemand Anacharsis Cloots – qui se proclamait « citoyen de l’humanité » – furent reconnus citoyens français et députés à la ¬Convention. Après avoir participé à la guerre de 1870 aux côtés de la France, l’Italien Garibaldi fut élu député dans quatre départements français. La citoyenneté et la nationalité sont d’autant plus aisément admises, que le moment historique est intense et traduit une communauté d’idéaux et de démarches de ses acteurs.

 

En revanche, la question est plus délicate lorsqu’il s’agit non d’individus mais de parties de la nation, de minorités exprimant des revendications nationales. Au début du siècle, l’Autrichien Karl Renner a proposé, à partir de l’analyse de la situation en Autriche-Hongrie, de découpler la citoyenneté de la nationalité pour ne pas avoir à modifier les frontières : la citoyenneté commune conférait à tout ressortissant de l’une des minorités nationale un statut défini par l’appartenance à l’État multinational. La citoyenneté soviétique se fondait sur la diversité des nationalités : russe, ukrainienne, biélorusse, etc. En France, le Conseil constitutionnel a refusé en 1991, de reconnaître un « peuple corse ». En revanche, l’accord sur la Nouvelle-Calédonie du 5 mai¬ 1998 prévoit que, dans les vingt années à venir, « des signes seront donnés de la reconnaissance progressive d’une citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie, celle-ci devant traduire la communauté de destin choisie et pouvant se transformer, après la fin de la période, en nationalité, s’il en était décidé ainsi ». La citoyenneté en Nouvelle-Calédonie divergerait de la citoyenneté française pendant la période de transition, entraînant éventuellement sa transformation qualitative en nationalité au terme du processus. L’évolution du statut de la Polynésie française conduit également à renforcer l’identité propre de ce pays d’outre-mer par la création d’une citoyenneté polynésienne.

 

Des bases pour une citoyenneté mondiale

 

Les exemples précédents, s’ils illustrent une dissociation plus ou moins marquée du couple nationalité-citoyenneté, ne sont toutefois pas expressément caractérisés par une vocation à l’universalité. La même remarque a été faite à propos de la citoyenneté européenne qui, faute de nation ou d’État européen, se définit en passant par la nationalité de chacun des États membres. De même si, à l’intérieur du cadre national, la notion de « nouvelle citoyenneté » tend à s’affranchir de ce déterminisme, c’est au nom d’un pragmatisme, et non d’un universalisme (sauf cas de prosélytisme religieux ou ethnique). Le niveau national n’est donc en rien un handicap au regard des préoccupations universalistes qui peuvent être poursuivies par la convergence des citoyennetés nationales.

 

Cela ne dispense pas, en tout état de cause, de rechercher au niveau mondial des points d’appui, juridiques notamment, pour accréditer la notion de citoyenneté mondiale à un moment où l’histoire de l’humanité se caractérise par la prise de conscience d’une communauté de destin pour le genre humain, mais aussi par une mondialisation qui se développe surtout sur le plan économique, certains auteurs n’hésitant pas à présenter le citoyen-consommateur comme l’esquisse d’une citoyenneté « postmoderne », citoyenneté sans concitoyenneté. Les 5 000 organisations non gouvernementales sont aussi quelquefois regardées comme les nouveaux vecteurs d’une « citoyenneté sauvage ».

 

Cette mondialisation est encore le fait de l’expansion des échanges, notamment ceux réalisés sur le réseau Internet, nouvel espace d’expression humaine, riche de possibilités et, en même temps, lourd de dangers pour les vies privées comme pour les États. En effet, ces derniers voient contesté, par une sorte d’autorégulation des « internautes », leur monopole de création de normes juridiques, ce qui conduit à tenter de définir les règles d’une nouvelle « civilité mondiale » reposant à la fois sur un équilibre acceptable par les acteurs et des préoccupations d’intérêt général.

 

Le droit international est marqué par ses origines occidentales, et si sa contribution à l’élaboration d’un ordre juridique international et mondial a été éminente, l’étroitesse de ses origines est aussi un handicap. L’article premier de la Charte des Nations Unies du 26 juin 1945 se prononce pour la paix et le règlement pacifique des différends, la coopération entre les nations. Surtout, l’article 2, pour la première fois dans l’histoire, fait interdiction aux États de recourir à la force et avance l’idée de sécurité collective. Participent aussi de cette base, qui permettrait d’asseoir progressivement le statut juridique d’une citoyenneté mondiale, des conventions internationales importantes, au premier rang desquelles : la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948, la Convention relative au statut des réfugiés du 28 juillet 1951, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels du 19 décembre 1966, la Convention relative aux droits de l’enfant du 26 janvier 1990.

 

Si l’on se réfère à la problématique ici retenue, on doit s’interroger sur les valeurs universelles qui pourraient finaliser une citoyenneté mondiale : la paix, la sécurité sous toutes ses formes, le droit au développement, la protection de l’écosystème mondial, la maîtrise scientifique, les droits de l’homme et du genre humain, parmi bien d’autres.

 

Quant aux moyens de l’exercice d’une telle citoyenneté, si les textes qui viennent d’être mentionnés peuvent les préfigurer, ils sont loin d’avoir acquis une autorité internationale indiscutable. Il n’en reste pas moins qu’une dynamique existe à ces différents niveaux (national, européen et mondial), et que des synergies peuvent dès maintenant s’y développer.

 

Que faire ?

 

L’ensemble de ces réflexions doit, comme cela a été souligné, être replacé dans une analyse plus générale et de long terme sur le moment ou nous en sommes de l’évolution du monde. Le phénomène de mondialisation est souvent – et à mon avis, à tort – réduit à sa réalité économique et plus particulièrement encore, au mouvement du capital. Il n’est pas question de nier cette réalité essentielle, mais de la replacer dans une évolution plus générale qui concerne tous les aspects du développement humain : politique, juridique, scientifique, culturel. Nous vivons un moment tout à fait singulier, la prise de conscience de la finitude de la planète et de la communauté de destin du genre humain. Cette affirmation heurte le jeu des intérêts particuliers et des antagonismes locaux. Il n’en reste pas moins que c’est à cette échelle qu’il convient de réfléchir, quitte à revenir ensuite à des analyses plus restreintes. Même si nous le vivons de manière différente en fonction de nos singularités historiques et de nos localisations géographiques, chacun à le sentiment que nous sommes aujourd’hui dans une situation de crise, au sens où nous ressentons bien qu’à l’avenir les choses ne pourront plus aller comme avant. L’échec de l’expérience du siècle dernier nous laisse dans un état de désarroi. C’est pourquoi l’interrogation sur « l’État nation à l’heure de la mondialisation » passe nécessairement par l’analyse de toutes les contradictions à l’œuvre dans la décomposition : contradiction capital-travail sans doute, mais pas seulement, contradictions sciences-obscurantismes, écosystème-développement, femmes-hommes, et autres également.

 

Dans ce contexte, le concept de citoyenneté peut jouer un rôle important en fédérant les valeurs et les dispositions constitutifs de l’héritage de chaque peuple et en en faisant un investissement à la fois pour conjurer les dérives monstrueuses toujours possibles en avenir aléatoire et pour explorer les voies nouvelles de l’évolution. La mise en commun et la convergence de ces démarches pose la question de la recherche d’universalité qui est la responsabilité de chaque peuple pour tendre ensemble vers un monde de paix et de prospérité. Ainsi, à titre d’exemple, je pense que se pose dès maintenant la question de l’organisation de services publics au niveau international et mondial dans un certain nombre de domaines : les communications, la protection de la nature, mais aussi l’eau et pourquoi pas les ressources du sol et du sous-sol. Ce siècle qui débute sous le signe du triomphe de la mondialisation libérale pourrait, au contraire, être celui de l’âge d’or des services publics, à condition d’en tirer toutes les conséquences en matière de propriété publique ou, plus généralement, d’appropriation sociale.

 

Comme celles des Bas-Empire, les périodes de décomposition sont sans doute les plus intéressantes de l’Histoire en raison de l’enchevêtrement de l’ancien et du nouveau qui les caractérise, de la richesse des contradictions qui animent leurs soubresauts, des défis qu’elles proposent aux hommes et aux femmes qui les vivent. Elles ne doivent pas nourrir le pessimisme du simple constat, mais stimuler l’optimisme auquel invite l’intelligence des situations complexes.

 

 

Contre la république « bonapartiste » – PCF, Assemblée nationale 6 décembre 2007

À l’origine la question posée était : « Transformer les institutions, est-ce une condition du changement ? ».

Ma réponse est : non. Les mutations institutionnelles interviennent comme consécration de changements politiques et non l’inverse. Les institutions ne sont pas tout l’État de droit et l’État de droit n’est pas toute la société.

Il convient donc de conserver sa spécificité au débat sur les institutions et de ne pas le noyer dans des considérations humanitaires ou relatives à la démocratie en général ou à la citoyenneté qui, pour être tout aussi importantes, sont parfois utilisées pour éviter de prendre ses responsabilités sur les questions institutionnelles.

Le travail sur les institutions doit être important et permanent, car les institutions résument une conception de l’organisation des pouvoirs : césarienne comme la constitution du 14 janvier 1852, démocratique comme la constitution du 24 juin 1793. En 1989, le PCF avait adopté un Projet constitutionnel complet précédé d’une Déclaration des libertés qui faisait le point sur l’ensemble des questions institutionnelles. Les principes sur lesquels il était fondé demeurent valables, même s’il conviendrait aujourd’hui d’approfondir l’articulation des dispositions institutionnelles nationales et internationales en ayant recours, à mon avis, à une conception démocratiques de la subsidiarité dans l’esprit de ce qu’en disaient Rousseau et Robespierre.

La France est un important laboratoire institutionnel : une quinzaine de constitutions en deux siècles.

1. Comment caractériser le moment institutionnel actuel ?

* Peut-on parler de « république bonapartiste » ?

J’ai utilisé fin août l’expression de « dérive bonapartiste » dans l’Humanité avec prudence. L’approfondissement du « bonapartisme m’a montré que ce qualificatif n’est pas dépourvu de pertinence, mais appelle à en maîtriser l’usage : démarche autocratique, démagogique et aventurière (pour la justification voir ma conférence devant la Nouvelle Action Royaliste du 24 octobre 2007 sur http://www.anicetlepors.blog.lemonde.fr )

* L’analyse séquentielle d’Édouard Balladur

Dans Le Monde du 25 septembre il distingue quatre étapes vers un régime présidentiel : 1/ 1962 (élection du PR au suffrage universel) ; 2/ 2000 (instauration du quinquennat avec inversion) ; 3/ la réforme actuelle centrée sur le thème-clé du renforcement des droits du Parlement, c’est « l’essentiel de nos réflexions » déclare-t-il ; 4/ l’étape à venir qui donne sens à l’actuelle : la suppression de la responsabilité du gouvernement devant le Parlement. Je pense qu’il est important d’analyser le projet de loi constitutionnel qui sera soumis prochainement au Parlement sous l’éclairage de ce processus : il n’est pas étonnant que dans la perspective d’un régime franchement présidentiel (déconnection de la responsabilité de l’exécutif devant le Parlement) la phase actuelle soit celle d’un renforcement (relatif et essentiellement formel) des prérogatives du Parlement. Une critique intrinsèque manquerait son but sans cet éclairage.

On est dont amené à caractériser trois phases dans l’évolution des institutions de la V° République : Le parlementarisme rationalisé (1958-1986)/ La monarchie aléatoire(1986-2000)/ La dérive bonapartiste (préparée par la réforme du quinquennat en 2000 et amorcée en 2007).

2. Le mot d’ordre de VI° République n’est pas pertinent

La réponse à cette évolution et aux menaces qu’elle contient est-elle l’ivocation d’une VI° République ? Non, pour les raisons suivantes :

* La vacuité de nombre de propositions de VI° République

C’est une facilité recouvrant souvent la confusion ou le vide des propositions.

* Les contenus contradictoires ôtent toute signification au thème

D’O. Besancenot à J-M. Le Pen en passant par M-G. Buffet et D. Voynet on peut espérer qu’il ne s’agit pas du même projet. Dès lors une proposition recouvrant tant de contenus différents et contradictoires est disqualifiée.

* Il s’agit d’un contresens historique

Toutes les républiques antérieures sont nées dans le drame, la fureur et le sang : I° , Révolution française le 21 septembre 1792 ; II°, émeutes de février 1848 et abdication de Louis-Philippe, constitution républicaine du 4 novembre 1848 : III°, la Commune de Paris et la République de haute lutte ; IV°, la seconde guerre mondiale ; V°, la constitution de la V° République consécutive au putsch d’Alger. Il manque aujourd’hui l’Événement. On ne doit pas parler avec tant de légèreté du changement de République.

Il faut donc se préoccuper du contenu avant du numéro, ce qui est une facilité.

3 . Les trois questions qui appellent une réponse franche et préalable

Le projet constitutionnel du PCF en 1989 était inspiré de la Constitution du 24 juin 1793, réputée « jacobine ». Or, je veux rappeler que cette constitution comportait des dispositions décentralisatrices jamais retrouvées depuis :

Art. 58 – Le projet [de loi] est imprimé et envoyé à toutes les communes sous ce titre : loi proposée.
Art. 59 – Quarante jour après l’envoi de la loi proposée, si, dans la moitié des départements, plus un, le dixième des assemblées primaires, de chacun d’eux, régulièrement formées, n’a pas réclamé, le projet est accepté et devient loi.

Sans entrer dans la complexité d’un débat juridique, trois questions sont en réalité discriminantes des positions politiques :

* Quelle place faire au référendum dans la démocratie directe ?

Je suis, pour ma part, pour un usage strictement limité au domaine constituant. O. Duhamel a écrit : « Le référendum peut être liberticide, les Bonaparte en ont apporté la preuve ».

Dans le même esprit, je suis contre le référendum d’initiative populaire, mais pour l’initiative populaire des lois et un droit de pétition élargi.

* Quel mode de scrutin pour quelle démocratie représentative ?

La démocratie représentative doit-elle avoir pour objectif la représentation fidèle des citoyens ou être l’instrument de constitution des majorités ? Je considère que la représentation doit être aussi fidèle que possible, c’est au débat politique de faire les majorités et non à la technique électorale.

D’où mon option en faveur du mode de scrutin proportionnel, qui règle par la même occasion la question de la parité femmes-hommes.

* Quel exécutif selon quel mode de désignation ?

C’est le gouvernement qui doit être responsable devant le Parlement (et non le Premier ministre, je n’utiliserai donc pas l’expression régime primoministériel).

Et surtout je suis contre l’élection du Président de la République au suffrage universel. C’est aujourd’hui la question centrale de tout positionnement politique en matière constitutionnelle. Certes, ce mode de scrutin est pratiqué dans d’autres pays sans se traduire par une évolution présidentialiste. Mais la tendance césarienne a toujours été présente en France et demeure aujourd’hui. Il faut donc que la position soit claire sur ce point.

Défense de la fonction publique et de ses statuts – Université de Bretagne Occidentale – Brest, 30 novembre 2007

L’histoire de la fonction publique, ni même celle du statut général des fonctionnaires, n’a pas commencé avec la loi du 19 octobre 1946. Pour donner toute sa signification à ce texte, il convient de le replacer dans une réflexion plus globale sur la conception française du service public, voire de l’intérêt général.

 

1. La conception française de l’intérêt général et du service public

 

La notion d’intérêt général a joué un rôle spécifique dans notre histoire nationale. C’était le « bien commun » sous l’Ancien régime. Il s’est incarné dans de grandes figures nationales de Richelieu à de Gaulle en passant par les acteurs de la Révolution française. Dès la fin du XIIIème siècle Philippe le Bel crée le Conseil d’État du roi pour traiter les affaires du royaume à part des affaires de droit commun. Pour autant sa définition est problématique. Les économistes parlent d’ « optimum social », ou de « préférence révélée des consommateurs ». Le juge administratif est prudent en droit positif : il parlera plutôt à l’occasion de déclaration d’utilité publique, d’ordre public.

 

L’évolution de la notion d’intérêt général s’est concentrée sous la forme du service public qui en est le vecteur. C’était une notion simple qui est devenue complexe en raison même de son enrichissement. En France, l’intérêt général est différent de la somme des intérêts particuliers, contrairement aux conceptions anglo-saxonnes. L’école française du service public a considéré très tôt qu’il y avait service public lorsqu’il y avait mission d’intérêt général, mise en œuvre par une personne morale de droit public et ayant recours à un droit et un juge spécifiques, le droit et le juge administratifs. Mais en s’étendant, le service public est devenu plus hétérogène. Régi par la loi et le règlement, il a dû subir progressivement la concurrence du contrat.

 

Les contradictions sont aujourd’hui exacerbées dans le cadre de la construction européenne qui ignore largement la notion de service public pour lui préférer celle de service d’intérêt économique général (SIEG) dont l’activité doit s’exercer, comme les activités privées dans le cadre de l’économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée. La Commission vient d’ailleurs de refuser une directive cadre sur les services publics au moment même où la Confédération européenne des syndicats lui a remis une pétition de plus de cinq cent mille signatures en faveur d’une telle directive. Cette influence, dominante dans l’Union européenne, pousse en France à la dérégulation, aux privatisations, à la remise en cause du monopole des entreprises publiques basées sur leur spécialisation, et par là également des statuts des personnels de ces entreprises adoptés à la même époque que le statut général des fonctionnaires.

 

Si le service public est le vecteur de l’intérêt général, la fonction publique est le cœur du service public.

 

2. La loi du 19 octobre 1946, premier statut démocratique des fonctionnaires

 

La loi du 19 octobre 1946 dont on a marqué le 60° anniversaire à la fin de l’année dernière peut être regardée comme la première expression majeure, en droit, de la conception française, démocratique, de la fonction publique. On en souligne d’autant mieux l’importance qu’on le situe dans une perspective historique, plutôt que de le statufier dans une sacralisation qui aurait une double conséquence négative. D’une part, cela tendrait à occulter les droits acquis avant 1946 par le mouvement social : la fixation par la loi de l’accès au dossier en 1905, les règles de l’avancement en 1911, du détachement en 1913, la loi Roustan en 1920, la reconnaissance de fait des syndicats de fonctionnaires en 1924 ; d’autres encore intégrés dans la jurisprudence du Conseil d’État qui ont conduit parfois à parler d’un « statut jurisprudentiel ». D’autre part, seraient sous-estimés les progrès enregistrés ultérieurement : l’obligation de négociation après 1968 puis, plus récemment, par exemple, l’inscription formelle dans le statut de droits aussi importants que le droit de grève, la liberté d’opinion ou la garantie de mobilité et surtout l’extension de la reconnaissance de la qualité de fonctionnaire, au-delà des fonctionnaires de l’État, à de nombreux agents de collectivités publiques : collectivités territoriales, établissements publics hospitaliers, établissements publics de recherche.

 

C’est souligner le caractère novateur du statut de 1946 que de rappeler qu’avant son adoption, l’idée même d’un statut était conçue par les gouvernants de l’époque comme l’instrument d’application du principe hiérarchique d’obéissance du fonctionnaire. C’est pourquoi le mouvement syndicat rejetait cette idée en parlant de « statut-carcan ». D’ailleurs le premier statut a été élaboré sous Vichy : c’était la loi du 14 septembre 1941, inspirée par la charte du travail de l’État français. Le statut de 1946 a donc ouvert la voie à l’affirmation d’une conception démocratique qui n’a cessé de s’affirmer et de se préciser ensuite. Car le statut de 1946 portait la marque de son époque, il reflétait nécessairement l’état de l’administration et de la société au lendemain de la seconde guerre mondiale. C’est ainsi, par exemple, qu’on y parle de « cadre » et non pas de « corps » de fonctionnaires, vocabulaire que nous ne reprendrions certainement pas aujourd’hui.

 

Si l’on se met ainsi dans une perspective historique, on peut avoir une appréciation positive sur l’évolution de la fonction publique et sur l‘enrichissement continu de la conception française de la fonction publique, en dépit des attaques et des atteintes dont elle a été constamment l’objet. On considère qu’il y avait environ 200 000 fonctionnaires de l’État en France au XIX° siècle, on en comptait moins de 700 000 avant la deuxième guerre mondiale, quelque 900 000 au 1er janvier 1946 (dont seulement 520 000 titulaires), 2,1 millions de fonctionnaires de l’État en 1981. Aujourd’hui, c’est 5,2 millions d’agents publics qui sont reconnus comme fonctionnaires, selon la définition qu’en donne la loi du 13 juillet 1983, c’est-à-dire salariés d’une collectivité publique dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle.

 

3. La fonction publique « à trois versants », une création continue, une évolution contradictoire

 

Le statut lui-même s’est profondément transformé. Quantitativement, le statut de la loi du 19 octobre 1946 comptait 145 articles. L’ordonnance du 4 février 1959 ramena ce nombre à 57. Dans le dispositif actuel, il y en a plus de 500. Qualitativement, à ceux qui glosent sur la rigidité du statut général on peut répondre que peu de textes ont fait la preuve d’une telle capacité à évoluer sur une aussi longue période. Bien sûr, cette évolution a été marquée par des avancées et des reculs, et nombre de ses articles ne sont pas bons, mais je pense qu’il ne faut pas donner de cette évolution une vision unilatéralement négative qui n’aiderait pas dans la conquête de nouveaux droits. La conception française de la fonction publique est une création continue qu’il faut analyser objectivement.

 

Cela nous conduit à reconnaître dans l’extension considérable du champ d’application et d’influence du statut général, la raison d’une plus grande hétérogénéité de situation des agents et donc une plus grande difficulté à assurer l’unité de l’ensemble dans le respect des diversités qui font la richesse des services publics. Cette difficulté a été rencontrée entre 1981 et 1984 lorsque nous avons entrepris de bâtir une nouvelle architecture statutaire intégrant des agents publics régis par le livre IV du code des communes pour les territoriaux et le Livre IX du code de la santé publique pour les hospitaliers, qui importaient nécessairement leurs singularités, leurs différences, dans le nouvel ensemble. Cette dialectique de l’unité et de la diversité a été réalisée, d’une part en refondant l’ensemble sur les principes républicains de la conception française de fonction publique, d’autre part en respectant les spécificités à la fois juridiques et professionnelles des différentes catégories concernées.

 

Je crois encore utile de rappeler les trois principes que j’évoquais alors pour fonder cette unité. D’abord, le principe d’égalité, par référence à l’article 6 de la Déclaration des doits de l’homme et du citoyen qui dispose que l’on accède aux emplois publics sur la base de l’appréciation des « vertus » et des « talents » c’est-à-dire de la capacité des candidats ; nous en avons tiré la règle que c’est par la voie du concours que l’on entre dans la fonction publique. Ensuite, le principe d’indépendance du fonctionnaire vis-à-vis du pouvoir politique comme de l’arbitraire administratif que permet le système dit de la « carrière » où le grade, propriété du fonctionnaire, est séparé de l’emploi qui est, lui, à la disposition de l’administration ; principe ancien que l’on retrouve déjà formulé dans la loi sur les officiers de 1834. Enfin, le principe de citoyenneté qui confère au fonctionnaire la plénitude des droits des citoyens et reconnaît la source de sa responsabilité dans l’article 15 de la Déclaration des droits de 1789, lequel indique que chaque agent public doit rendre compte de son administration ; conception du fonctionnaire-citoyen opposée à celle du fonctionnaire-sujet que Michel Debré définissait ainsi dans les années 1950 : « Le fonctionnaire est un homme de silence, il sert, il travaille et il se tait ».

 

C’est sur cette base qu’a donc été construite cette fonction publique « à trois versants », à la fois ensemble unifié et respectueux des différences comme l’indiquent ses quatre titres adoptés successivement de 1983 à 1986, l’un après l’autre car tout le monde ne marchait pas du même pas. Des conceptions contradictoires existaient aussi au sein même du gouvernement,, Gaston Deferre, ministre de l’Intérieur inclinant en faveur d’une fonction publique d’emploi pour les agents des collectivités territoriales alors que je défendais le système de la carrière. On peut discuter de l’équilibre ainsi retenu entre une unification intégrale (au demeurant impraticable sans modification constitutionnelle en raison du principe de libre administration de l’article 72) et une séparation complète des fonctions publiques qui aurait consacré une « balkanisation » conduisant inévitablement à leur hiérarchisation. Je pense pour ma part que la solution retenue était, dans l’ensemble, satisfaisante.

 

Outre cette extension et cette réorganisation d’ensemble de l’architecture statutaire, des apports spécifiques ont été réalisés par la réforme de 1983-1984-1986. Pour l’ensemble des fonctionnaires couverts par l Titre 1er : le remplacement de la bonne moralité comme condition d’accès à la fonction publique par les mentions au bulletin n° 2 du casier judiciaire, la suppression des références à la tuberculose, au cancer et aux maladies mentales (art. 5 actuel) ; la liberté d’opinion (art. 6) ; le remplacement de la nature des fonctions par la notion de condition déterminante de l’exercice des fonctions dans les recrutements séparés hommes-femmes, ainsi que la publication tous les deux ans d’un rapport sur l’égalité (art. 6 bis et s.) ; le droit à la négociation sur les rémunérations, les conditions et l’organisation du travail reconnu aux organisations syndicales (art.8) et dépôt d’un rapport tous les deux ans (art. 15) ; le droit de grève (art. 10) ; la mobilité entre et à l’intérieur des fonctions publiques comme garantie fondamentale (art. 14) ; le droit à la formation permanente (art. 22) ; l’obligation d’information (art. 27) ; etc. Pour les fonctionnaires de l’État qui disposaient déjà du statut général dans le Titre II : la 3° voie d’accès à l’ENA (art. 19) ; l’institution de la liste complémentaire (art. 20), de la mise à disposition (art. 41) ; la titularisation des contractuels (art. 73), etc. Par ailleurs, dans le domaine réglementaire ou des circulaires, par exemple : la circulaire du 7 août 1981 sur la pleine compétence des CTP ; la circulaire du 24 août 1981 sur l’utilisation des locaux administratifs pour des activités autres que de service ; les décrets du 28 mai 1982 (droit syndical dont l’heure mensuelle d’information syndicale, les CSFP, CAP, CTP, CHS) ; le décret du 28 novembre 1983 sur les relations entre l’administration et les usagers (abrogé à compter du 1er juillet 2007), etc.

 

Depuis, le système a résisté face aux multiples attaques dont il a été l’objet, mais pour autant son avenir n’est pas garanti. La première alternance politique entre 1986 et 1988 a permis au pouvoir politique, notamment avec la loi Galland du 13 juillet 1987, de s’attaquer au « maillon faible » du système : la fonction publique territoriale, de réintroduire des éléments de fonction publique d’emploi (listes d’aptitude, cadres d’emploi, recrutement de contractuels, etc.), de clientélisme, dans l’ensemble du statut général. La loi du 19 novembre 1982 sur les prélèvements en cas de grève a été abrogée par l’amendement Lamassoure, de même que la création de la 3° voie d’accès à l’ENA réservée aux détenteurs de mandats électifs, associatifs et syndicaux, etc. Je n’aurais garde d’oublier la mise hors fonction publique des PTT et de France-Télécom en 1990. Les attaques ont repris de 1993 à 1997 avec la réforme Hoëffel, et une stratégie de « mise en extinction » du statut général par la déréglementation, les privatisations, la contractualisation, etc., jusqu’à l’attaque frontale du rapport du Conseil d’État en 2003 proposant une autre conception de la fonction publique, une fonction publique d’emploi, alignée sur le modèle européen dominant. C’est ce modèle que voudrait imposer le président de la République.

 

On peut regretter, ensemble, que les conditions d’une riposte à ces attaques et remises en cause n’aient pas toujours été à la hauteur de l’enjeu. On ne s’étonnera pas que les adversaires d’une conception républicaine, démocratique, de la fonction publique, n’aient pas renoncé à tenter de la mettre à bas lorsque des gouvernements de la droite libérale ont été au pouvoir. Il est en revanche déplorable que les atteintes au statut général n’aient pas été remises en cause, et se soient trouvées par là consacrées, lorsque des gouvernements de gauche sont revenus au pouvoir, alors qu’il leur auraient suffit d’abroger purement et simplement les mesures prises par la droite.

 

4. Face à la « révolution culturelle » de Nicolas Sarkozy

 

Un certain nombre de facteurs ont pesé au cours de la dernière période sur l’avenir de la fonction publique et de ses statuts. On peut les résumer ainsi :

 

Le premier est la perspective récurrente de réforme statutaire. Un texte qui n’évolue pas, je l’ai dit, est promis à la sclérose et à terme à la disparition. Mais une chose est de s’interroger sur les modifications nécessaires, une autre est de remettre en cause les principes mêmes comme y tendait le rapport du Conseil d’État de 2003 et le projet Dutreil qui en faisait application tendant à fondre l’ensemble des corps de fonctionnaires en une trentaine de cadres d’emplois. L’affaire a été gelée jusqu’aux présidentielles, mais rapidement reprise aujourd’hui.

 

Le deuxième facteur est la mise en place de la LOLF dont je rappelle qu’elle a été adoptée sans opposition au Parlement. Elle pourrait être un moyen de rationalisation ; elle apparaît surtout aujourd’hui comme un instrument destiné a peser sur l’emploi dans la fonction publique et à favoriser l’arbitraire dans la gestion.

 

Le troisième est le développement de la contractualisation. C’est aujourd’hui un phénomène général : le contrat progresse au détriment de la loi, expression de la volonté générale. Comme le recommandait le rapport précité du Conseil d’État, dit « rapport Pochard », le contrat tend à devenir « une source autonome du droit de la fonction publique ».

 

Le quatrième facteur d’évolution est un nouveau retour probable sur le « maillon faible » du statut général, la fonction publique territoriale.

 

J’évoquerais pour mémoire, comme cinquième facteur, la place qui sera faite aux services publics en France et en Europe. À cet égard, le « non » opposé par le peuple français au traité constitutionnel européen le 29 mai 2005 demeure un point d’appui important pour la défense des statuts publics et pas seulement celui de la fonction publique. Le refus de directive sur les services publics par la Commission que j’ai évoqué montre que la question reste d’actualité.

 

Enfin, dernier facteur et non le moindre, le rapport des forces qu’il est possible d’établir en toute circonstance entre partisans et adversaires du statut général. Nos atouts sont nombreux et importants : une culture ancienne de l’intérêt général et du service public, des organisations syndicales expérimentées, un dispositif statutaire en place et qui a fait ses preuves.

 

C’est aujourd’hui à une offensive d’une tout autre ampleur que par le passé qu’il convient de faire face à ce qu’il a appelé une « révolution culturelle » et que j’ai qualifiée de « forfaiture ». Ce n’est plus une action de contournement du statut général, c’est une attaque frontale.

 

Sur la notion de « forfaiture »

 

Selon le dictionnaire Robert : « Crime dont un fonctionnaire public se rend coupable en commettant certaines graves infractions dans l’exercice de ses fonctions. » . L’expression est a fortiori extensible aux plus hautes autorités de l’État, c’est ainsi que le président du Sénat avait qualifié en 1962 la décision du président Pompidou de prendre l’initiative du recours au référendum sur la base de l’article 11 de la constitution (et non l’article 89) pour instaurer l’élection du président de la République au suffrage universel.

 

Il y donc, forfaiture lorsqu’une autorité publique outrepasse ses compétences par une action délictuelle ou lorsqu’un mandat est détourné des engagements qui le constituent et qui ont été strictement consacrés par le suffrage universel. En l’espèce, l’engagement de Nicolas Sarkozy en matière de fonction publique a été exprimé pendant la campagne électorale dans son discours de Périgueux du 13 octobre 2006, il tient en six lignes :

 

« Au fonctionnaire qui se sent mal payé, je dis que ma volonté est qu’il y ait moins de fonctionnaires mais qu’ils soient mieux payés et mieux considérés. Au fonctionnaire qui se sent démotivé parce que ces efforts ne sont jamais récompensés, je dis que mon objectif est que le mérite soit reconnu et les gains de productivité partagés. Au fonctionnaire qui est prisonnier des règles de gestion des corps je dis que mon objectif est de supprimer la gestion par corps pour la remplacer par une gestion par métier qui ouvrira des perspectives de promotion professionnelle beaucoup plus grandes. Je ne veux pas que la seule voie de réussite soit celle des concours et des examens. »

 

Si plusieurs des mesures annoncées à Nantes peuvent être devinées dans ces formulations générales on ne saurait en déduire le dispositif annoncé avec, ce qui a été rappelé : le rejet de la distinction public-privé, la gestion par corps réduite à l’exception, l’encouragement à quitter la fonction publique au bénéfice d’un pécule, le choix à l’entrée entre « le statut et un contrat de droit privé négocié de gré à gré », l’extension à la fonction publique du « travailler plus pour gagner plus » notamment par le moyen d’heures supplémentaires et le rachat des heures accumulées dans les comptes épargne-temps avec parallèlement réduction des effectifs, l’individualisation des carrières sur la base d’une réflexion sur la « culture du concours et sur la notation » afin d’échapper au « carcan des statuts »… le tout étant baptisé « révolution culturelle ».

 

Je considère donc que Nicolas Sarkozy n’a pas été mandaté pour engager ce qui est en réalité une « contre-révolution » dans la fonction publique, et c’est pourquoi je parle de forfaiture. Je dois ajouter d’ailleurs que c’est de sa part une constante s’agissant de sa pratique des institutions, mais il s’agit d’un autre sujet que j’ai traité par ailleurs sous le titre de « Dérive bonapartiste ».

 

Sur quelques-unes des réformes envisagées

 

Je rappelle les trois principes républicains fondant l’unité de la fonction publique « à trois versants » : égalité, indépendance, responsabilité. La réforme contrevient à ces trois principes sur trois points au moins : le contrat est opposé au statut, le métier à la fonction, l’individualisation des rémunérations à la recherche de l’efficacité sociale.

 

* Le contrat opposé au statut

 

Je veux tout d’abord souligner que les réformes proposées s’inscrivent dans un contexte de déréglementation et de privatisation dont on ne finirait pas d’exposer les cas multiples et les modalités (La Poste et France Télécom, Service des Poudres, SEITA, GIAT, IN, DCN) ; d’affaiblissement des organismes de programmation (CGP, intégration de la DP dans la DGTPE, disparition du CNE) ; d’extension du champ de la contractualisation au détriment de la loi, y compris dans la FP régalienne.

 

Pourquoi le fonctionnaire a-t-il été placé par la loi vis-à-vis de l’administration dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle ( art. 4 T I) ? et pourquoi les emplois permanents des collectivités publiques doivent-ils être occupés par des fonctionnaires (art. 3 T I) ? Parce que le fonctionnaire est au service de l’intérêt général à l’inverse du salarié de l’entreprise privée lié à son employeur par un contrat qui fait la loi des parties (art. 1134 du Code Civil). Remettre en cause cette spécificité c’est déconnecter le fonctionnaire de l’intérêt général pour le renvoyer vers des intérêts particuliers, le sien ou celui de clients ou d’usagers.

 

Le choix à l’entrée (avant ou après le concours ?) entre le statut et un contrat de droit privé conclu de gré à gré tourne ainsi le dos au principe d’égalité. En réalité on voit clairement ce qui découle de l’alternative ainsi proposée : la mise en extinction du statut général par recrutement parallèle et de manière croissante de personnels contractuels, le cas échéant bénéficiant de conditions avantageuses ce qui conduira à élever leur proportion comme le mouvement en est d’ailleurs amorcé, jusqu’à ce qu’ils deviennent plus nombreux que les fonctionnaires eux-mêmes. Il y a des précédents : le pdg de La Poste, Jean-Paul Bailly, ne vient-il pas d’annoncer (Le Figaro, 25.10.07) qu’en 2012 il y aurait autant de salariés de droit privé que de fonctionnaires à La Poste ? Or on sait que le statut général qui n’écarte pas, par dérogation au principe, le recrutement de contractuels en circonscrit strictement les motifs (art.4 TII).

 

La réforme proposée est donc franchement contraire principe d’égalité.

 

* Le métier opposé à la fonction

 

La façon dont on appréhende la notion de fonction publique dépend du niveau où l’on souhaite situer les activités qu’elle regroupe. Pour ma part je déclarais le 15 décembre 1983 : « Dans le système dit de la carrière, propre à la conception française, on ne sert pas l’État comme on sert une société privée. C’est une fonction sociale qui s’apparente aussi bien à la magistrature, au sens donné à ce mot dans l’ancienne Rome, qu’au service public moderne dans toute la gamme des technicités requises pour la mise en œuvre des fonctions collectives d’une société développée comme la société française ». On retiendra de cette quasi-définition la référence de la fonction publique à une magistrature et sa conception globale : le système de la carrière considère des travailleurs collectifs dont l’activité est nécessairement gérée sur l’ensemble d’une vie professionnelle.

 

Aujourd’hui on nous propose le métier comme concept de référence. C’est celui du secteur privé et assez largement celui de la fonction publique territoriale avant la réforme de 1983-84. Je ne considère pas la notion de métier comme péjorative dans la fonction publique ; elle peut avoir une utilité pour analyser les fonctions, et synthétiser un ensemble d’activités élémentaires, mais son usage n’est pas neutre selon qu’il s’agit d’activités régies par le marché ou relevant d’une fonction publique. Dans le premier cas c’est la donnée de base des activités participant à la production de biens ou de services. Dans le second cas c’est l’éclatement des fonctions en composantes parcellaires qui ne peuvent prendre sens que par rapport aux fonctions publiques intégrées, elles-mêmes ordonnées par rapport à l’intérêt général.

 

Ainsi la substitution du concept de métier à celui de fonction vise à rien moins que de substituer la logique du marché à celle du service public, une fonction de publique d’emploi à une fonction publique de carrière. Elle est accordée à la substitution du contrat à la loi.

 

Elle touche donc au cœur la conception française de fonction publique en remettant en cause le principe d’indépendance.

 

* L’individualisation des rémunérations opposée à la recherche de l’efficacité sociale

 

Le mérite est mis en avant pour mettre en accusation les pratiques actuelles. Personne n’a jamais contesté que le mérite doive être considéré pour rémunérer les fonctionnaires. On ne trouvera aucune déclaration de ma part prônant un égalitarisme généralisé, j’ai toujours affirmé le contraire, c’est-à-dire que le fonctionnaire qui travaille bien ne doit pas être rémunéré comme celui qui travaille mal. Le statut le permet, ce qui manque c’est le courage. En réalité, l’évocation du mérite et le thème de l’individualisation des rémunérations recouvre une remise en cause d’un ensemble des caractéristiques de la conception française de la fonction publique.

 

D’abord la notion de corps, c’est-à-dire de ces ensembles fonctionnels, regroupant le cas échéant plusieurs métiers dans une structure hiérarchique, organisés pour assumer certaines fonctions publiques spécifiques participant de fonctions publiques plus globales. On en critique le nombre en avançant des chiffres fantaisistes. Selon la DGAFP il y a aujourd’hui 300 à 500 corps et non pas 1500 et il ne faut jamais perdre de vue que 2 % des corps regroupent 70 % des fonctionnaires. Si la pratique n’est pas satisfaisante, les possibilités statutaires de mobilité existent par la voie du détachement, de la mise à disposition et ce n’est pas ceux qui, par la loi Galland du 13.7.87 ont supprimé la comparabilité entre FPE et FPT de se plaindre du défaut de mobilité, pas davantage ceux qui ont pratiqué d’année en année le gel indiciaire pour critiquer ensuite la rigidité des carrières.

 

Ensuite, les modalités de rémunérations. J’ai connu le temps où des négociations salariales actives bien que conflictuelles avaient lieu chaque année. Elles ont disparu et le système a été profondément dénaturé par la confusion sciemment entretenue entre les différentes composantes de la rémunération : rémunération indiciaire, GVT, primes, bonifications, etc. À l’évidence le gouvernement actuel veut pousser plus loin la confusion par l’individualisation, vraisemblablement sur le modèle que suggérait le rapport 2003 du Conseil d’État (p. 360), une rémunération en trois parties dépendant respectivement : de l’indice, de la fonction, de la performance. La part discrétionnaire pourrait dans ces conditions croître considérablement, en dehors de tout contrôle.

 

Enfin, cette atomisation salariale, s’ajoutant l’atomisation fonctionnelle et contractuelle, m’apparaît dangereuse en tant qu’elle isole le fonctionnaire des travailleurs collectifs auxquels il appartient dans l’organisation statutaire. Elle le rend par là plus vulnérable dans un contexte qui tendra à devenir plus clientéliste, plus sensible aux pressions administratives, politiques ou économiques. Elle conduit inévitablement à l’affaiblissement des organisations syndicales. C’est au bout du compte l’intégrité de la fonction publique qui risque d’être mise en cause et la responsabilité que conférait à l’agent public l’article 15 de la DDHC : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

 

C’est donc aussi le principe de responsabilité qui est mise en cause et, au-delà, la pleine citoyenneté du fonctionnaire.

 

Sur la démarche à développer en réponse à la « contre-révolution culturelle »

 

Écartons les faux débats : la question n’est pas de savoir s’il faut évoluer ou pas. À cet égard, je l’ai dit, il est peu de texte de l’importance du statut général qui aient autant évolué sur une si longue période. Il n’y a pas de texte sacré et un tel système qui ne s’adapterait pas aux besoins et aux techniques dépérirait. Ce n’est pas, pour autant, une raison pour remettre en cause les principes qui participent du pacte républicain. Fermeté sur les principes, souplesse dans la mise en œuvre.

 

La « contre-révolution culturelle » introduit en réalité un nouveau modèle, une autre conception de la fonction publique, une fonction publique d’emploi. C’est la FPT (« maillon faible » de la fonction publique « à plusieurs versants ») qui devient progressivement la référence et non plus jusqu’à présent la FPT. Il s’agit d’une stratégie cohérente que le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 « Perspectives pour la fonction publique » avait déjà théorisée. À cette cohérence, il faut répondre par une autre cohérence. Celle-ci passe toujours, à mon avis, par la réaffirmation des principes d’égalité, d’indépendance et de responsabilité. Ce débat droit prendre place dans le cadre du « Pacte service public 2012 » annoncé par le président de la République et, à cours terme, dans les conférences prévues jusqu’en mars 2008.

 

Pour autant cela ne doit pas empêcher la formulation de propositions de réformes statutaires ou non-statutaires. De mon point de vue, elle pourraient concerner, par exemple : la mise en œuvre de la double carrière (sur la base du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité ; une gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences (en lieu et place de cet aveugle non remplacement de la moitié des départs en retraite) ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs de la fonction publique ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

 

Il y a nécessité d’une mise en mouvement syndical sur ces questions en même temps que celles portant sur le pouvoir d’achat et les effectifs. Au-delà, il convient d’accorder un grand intérêt à la formation de l’opinion à une meilleure connaissance de la conception française de la fonction publique, du service public et de l’intérêt général.

 

5. Le statut général des fonctionnaires, un atout majeur pour le progrès social, l’efficacité économique et la démocratie politique

 

S’il est légitime que les fonctionnaires se mobilisent pour défendre leurs intérêts propres, leur action va bien au-delà et joue un rôle éminent dans la défense et la promotion des droits des autres salariés et de l’ensemble des citoyennes et des citoyens. Et ce pour des raisons à la fois sociales, économiques et politiques.

 

Sociales, car étant dans une position statutaire et réglementaire et non contractuelle, ils échappent aux rapports de forces souvent inégaux qui président aux différentes formes de contractualisation. Ils peuvent ainsi constituer une référence forte (sans transposition néanmoins) pour la progression de la notion de « statut du travail salarié ».

 

Economiques, car la fonction publique exige encore largement, même si les dérogations tendent à se multiplier, une base matérielle publique, une propriété publique étendue qui tend à faire échapper les activités regroupées dans la fonction publique à la marchandisation des rapports sociaux et à substituer la notion d’efficacité sociale à celle de rendement ou de rentabilité financière.

 

Politiques, car les fonctionnaires sont avant tout au service de l’intérêt général. C’est-à-dire qu’ils sont au service des valeurs cardinales de la citoyenneté, non seulement la conception française de l’intérêt général, mais aussi l’affirmation du principe d’égalité pour que l’égalité sociale rejoigne l’égalité en droit, mais encore l’exigence de responsabilité que fonde le principe de laïcité.

 

C’est tout cela qui fonde la dignité du fonctionnaire dont parle Roger Vailland dans ses Écrits intimes, « la dignité de ne pas avoir l’homme pour maître ».

Va-t-on vers un démantèlement de notre fonction publique ? – SNES 28 novembre 2007

Il y a un appauvrissement idéologique de la réflexion syndicale sur le service public et la fonction publique (faible commémoration du 60° anniversaire de la loi du 19.10.1946).

 

La mise en perspective témoigne du fait que le statut général des fonctionnaires n’a cessé d’évoluer de se transformer (1946, 1959, 1983-86) ; d’environ 1 million à 5,2 millions ; de 145 articles en 1946, 57 en 59, plus de 500 aujourd’hui pour la FP « à trois versants » respectant l’extrême diversité des fonctions et des activités.

 

L’unité de démarche est fondée sur la référence aux principes républicains : égalité, indépendance, responsabilité.

 

À l’évidence, l’élection du nouveau président de la République marque une nouvelle étape significative. J’ai pu parler à son sujet de « forfaiture », je voudrais expliciter cette appréciation, donner un avis sur certaines des propositions avancées dans son discours à l’IRA de Nantes le 19.9.07 et m’interroger ce qu’il faudrait faire pour contrecarrer l’entreprise présidentielle engagée.

 

Sur la notion de « forfaiture »

 

– Robert : « Crime dont un fonctionnaire public se rend coupable en commettant certaines graves infractions dans l’exercice de ses fonctions. » . L’expression est a fortiori extensible aux plus hautes autorités de l’État, c’est ainsi que le président du Sénat avait qualifié en 1962 la décision du président Pompidou de prendre l’initiative du recours au référendum sur la base de l’article 11 de la constitution (et non l’article 89) pour instaurer l’élection du président de la République au suffrage universel.

 

– Il y donc, forfaiture lorsqu’une autorité publique outrepasse ses compétences par une action délictuelle ou lorsqu’un mandat est détourné des engagements qui le constituent et qui ont été strictement consacrés par le suffrage universel.

 

– En l’espèce, l’engagement de Nicolas Sarkozy en matière de fonction publique a été exprimé pendant la campagne électorale dans son discours de Périgueux du 13 octobre 2006, il tient en six lignes :

 

« Au fonctionnaire qui se sent mal payé, je dis que ma volonté est qu’il y ait moins de fonctionnaires mais qu’ils soient mieux payés et mieux considérés. Au fonctionnaire qui se sent démotivé parce que ces efforts ne sont jamais récompensés, je dis que mon objectif est que le mérite soit reconnu et les gains de productivité partagés. Au fonctionnaire qui est prisonnier des règles de gestion des corps je dis que mon objectif est de supprimer la gestion par corps pour la remplacer par une gestion par métier qui ouvrira des perspectives de promotion professionnelle beaucoup plus grandes. Je ne veux pas que la seule voie de réussite soit celle des concours et des examens. »

 

– Si plusieurs des mesures annoncées à Nantes peuvent être devinées dans ces formulations générales on ne saurait en déduire le dispositif annoncé avec, ce qui a été rappelé : le rejet de la distinction public-privé, la gestion par corps réduite à l’exception, l’encouragement à quitter la fonction publique au bénéfice d’un pécule, le choix à l’entrée entre « le statut et un contrat de droit privé négocié de gré à gré », l’extension à la fonction publique du « travailler plus pour gagner plus » notamment par le moyen d’heures supplémentaires et le rachat des heures accumulées dans les comptes épargne-temps avec parallèlement réduction des effectifs, l’individualisation des carrières sur la base d’une réflexion sur la « culture du concours et sur la notation » afin d’échapper au « carcan des statuts »… le tout étant baptisé « révolution culturelle ».

 

– Je considère donc que Nicolas Sarkozy n’a pas été mandaté pour engager ce qui est en réalité une « contre-révolution » dans la fonction publique, et c’est pourquoi je parle de forfaiture. Je dois ajouter d’ailleurs que c’est de sa part une constante s’agissant de sa pratique des institutions, mais il s’agit d’un autre sujet que j’ai traité par ailleurs sous le titre de « Dérive bonapartiste ».

 


Sur quelques-unes des réformes envisagées

 

On rappelle les trois principes républicains fondant l’unité de la fonction publique « à trois versants » : égalité, indépendance, responsabilité. La réforme contrevient à ces trois principes sur trois points au moin : le contrat est opposé au statut, le métier à la fonction, l’individualisation des rémunérations à la recherche de l’efficacité sociale.

 

* Le contrat opposé au statut

 

– Je veux tout d’abord souligner que les réformes proposées s’inscrivent dans un contexte de déréglementation et de privatisation dont on ne finirait pas d’exposer les cas multiples et les modalités (La Poste et France Télécom, Service des Poudres, SEITA, GIAT, IN, DCN) ; d’affaiblissement des organismes de programmation (CGP, intégration de la DP dans la DGTPE, disparition du CNE) ; d’extension du champ de la contractualisation au détriment de la loi, y compris dans la FP régalienne.

 

– Pourquoi le fonctionnaire a-t-il été placé par la loi vis-à-vis de l’administration dans une situation statutaire et réglementaire et non contractuelle ( art. 4 T I) ? et pourquoi les emplois permanents des collectivités publiques doivent-ils être occupés par des fonctionnaires (art. 3 T I) ? Parce que le fonctionnaire est au service de l’intérêt général à l’inverse du salarié de l’entreprise privée lié à son employeur par un contrat qui fait la loi des parties (art. 1134 du Code Civil). Remettre en cause cette spécificité c’est déconnecter le fonctionnaire de l’intérêt général pour le renvoyer vers des intérêts particuliers, le sien ou celui de clients ou d’usagers.

 

– Et c’est aussi parce que la loi est l’expression de la volonté générale qu’aux termes de l’article 6 de la DDHC (art. 6) « La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Ainsi le principe de l’égalité des citoyens entraîne nécessairement l’égal accès aux emplois publics. Et nous en avons déduit que, sauf dérogation prévue par la loi, les fonctionnaires sont recrutés par concours conduisant à une situation statutaire et réglementaire.

 

– Le choix à l’entrée (avant ou après le concours ?) entre le statut et un contrat de droit privé conclu de gré à gré tourne ainsi le dos au principe d’égalité. En réalité on voit clairement ce qui découle de l’alternative ainsi proposée : la mise en extinction du statut général par recrutement parallèle et de manière croissante de personnels contractuels, le cas échéant bénéficiant de conditions avantageuses ce qui conduira à élever leur proportion comme le mouvement en est d’ailleurs amorcé, jusqu’à ce qu’ils deviennent plus nombreux que les fonctionnaires eux-mêmes. Il y a des précédents : le pdg de La Poste Jean-Paul Bailly ne vient-il pas d’annoncer (Le Figaro, 25.10.07) qu’en 2012 il y aurait autant de salariés de droit privé que de fonctionnaires à La Poste ? Or on sait que le statut général qui n’écarte pas, par dérogation au principe, le recrutement de contractuels en circonscrit strictement les motifs (art.4 TII).

 

La réforme proposée est donc franchement contraire principe d’égalité.

 

* Le métier opposé à la fonction

 

– La façon dont on appréhende la notion de fonction publique dépend du niveau où l’on souhaite situer les activités qu’elle regroupe. Pour ma part je déclarais le 15 décembre 1983 : « Dans le système dit de la carrière, propre à la conception française, on ne sert pas l’État comme on sert une société privée. C’est une fonction sociale qui s’apparente aussi bien à la magistrature, au sens donné à ce mot dans l’ancienne Rome, qu’au service public moderne dans toute la gamme des technicités requises pour la mise en œuvre des fonctions collectives d’une société développée comme la société française ». On retiendra de cette quasi-définition la référence de la fonction publique à une magistrature et sa conception globale : le système de la carrière considère des travailleurs collectifs dont l’activité est nécessairement gérée sur l’ensemble d’une vie professionnelle.

 

– Aujourd’hui on nous propose le métier comme concept de référence. C’est celui du secteur privé et assez largement celui de la fonction publique territoriale avant la réforme de 1983-84. Je ne considère pas la notion de métier comme péjorative dans la fonction publique ; elle peut avoir une utilité pour analyser les fonctions, et synthétiser un ensemble d’activités élémentaires, mais son usage n’est pas neutre selon qu’il s’agit d’activités régies par le marché ou relevant d’une fonction publique. Dans le premier cas c’est la donnée de base des activités participant à la production de biens ou de services. Dans le second cas c’est l’éclatement des fonctions en composantes parcellaires qui ne peuvent prendre sens que par rapport aux fonctions publiques intégrées, elles-mêmes ordonnées par rapport à l’intérêt général.

 

– Ainsi la substitution du concept de métier à celui de fonction vise à rien moins que de substituer la logique du marché à celle du service public, une fonction publique d’emploi à une fonction publique de carrière. Elle est accordée à la substitution du contrat à la loi, du contrat au statut.

 

– Elle touche donc au cœur la conception française de fonction publique en remettant en cause le principe d’indépendance.

 


* L’individualisation des rémunérations opposée à la recherche de l’efficacité sociale

 

– Le mérite est mis en avant pour mettre en accusation les pratiques actuelles. Personne n’a jamais contesté que le mérite doive être considéré pour rémunérer les fonctionnaires. On ne trouvera aucune déclaration de ma part prônant un égalitarisme généralisé, j’ai toujours affirmé le contraire, c’est-à-dire que le fonctionnaire qui travaille mal ne doit pas être rémunéré comme celui qui travaille bien. Le statut le permet, ce qui manque c’est le courage. En réalité, l’évocation du mérite et le thème de l’individualisation des rémunérations recouvre une remise en cause d’un ensemble des caractéristiques de la conception française de la fonction publique.

 

– D’abord la notion de corps, c’est-à-dire de ces ensembles fonctionnels, regroupant le cas échéant plusieurs métiers dans une structure hiérarchique, organisés pour assumer certaines fonctions publiques spécifiques participant de fonctions publiques plus globales. On en critique le nombre en avançant des chiffres fantaisistes. Selon la DGAFP il y a aujourd’hui 300 à 500 corps et non pas 1500 et il ne faut jamais perdre de vue que 2 % des corps regroupent 70 % des fonctionnaires. Si la pratique n’est pas satisfaisante les possibilités statutaires de mobilité existent par la voie du détachement, de la mise à disposition et ce n’est pas ceux qui, par la loi Galland du 13.7.87 ont supprimé la comparabilité entre FPE et FPT de se plaindre du défaut de mobilité, pas davantage ceux qui ont pratiqué d’année en année le gel indiciaire pour critiquer ensuite la rigidité des carrières.

 

– Ensuite, les modalités de rémunérations. J’ai connu le temps où des négociations salariales actives bien que conflictuelles avaient lieu chaque année. Elles ont disparu et le système a été profondément dénaturé par la confusion sciemment entretenue entre les différentes composantes de la rémunération : rémunération indiciaire, GVT, primes, bonifications, etc. À l’évidence le gouvernement actuel veut pousser plus loi la confusion par l’individualisation, vraisemblablement sur le modèle que suggérait le rapport 2003 du Conseil d’État (p. 360) : une rémunération en trois parties dépendant respectivement : de l’indice, de la fonction, de la performance. La part discrétionnaire pourrait dans ces conditions croître considérablement, en dehors de tout contrôle.

 

– Enfin, cette atomisation salariale, s’ajoutant l’atomisation fonctionnelle et contractuelle, m’apparaît dangereuse en tant qu’elle isole le fonctionnaire des travailleurs collectifs auxquels il appartient dans l’organisation statutaire. Elle le rend par là plus vulnérable dans un contexte qui tendra à devenir plus clientéliste, plus sensible aux pressions administratives, politiques ou économiques. C’est au bout du compte l’intégrité de la fonction publique qui risque d’être mise en cause et la responsabilité que conférait à l’agent public l’article 15 de la DDHC : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

 

C’est donc aussi le principe de responsabilité qui est mise en cause et, au-delà, la pleine citoyenneté du fonctionnaire.

Sur la démarche à développer en réponse à la « contre-révolution culturelle »

 

– Écartons les faux débats : la question n’est pas de savoir s’il faut évoluer ou pas. À cet égard il est peu de texte de l’importance du statut général qui aient autant évolué sur une si longue période. Il n’y a pas de texte sacré et un tel système qui ne s’adapterait pas aux besoins et aux techniques dépérirait. Ce n’est pas, pour autant, une raison pour remettre en cause les principes qui participent du pacte républicain. Fermeté sur les principes, souplesse dans la mise en œuvre.

 

– La « contre-révolution culturelle » introduit en réalité un nouveau modèle, une autre conception de la fonction publique, une fonction publique d’emploi dominante au sein de l’Union européenne. C’est la FPT (« maillon faible » de la fonction publique « à plusieurs versants ») qui devient progressivement la référence et non plus jusqu’à présent la FPT. Il s’agit d’une stratégie cohérente que le rapport annuel du Conseil d’État de 2003 « Perspectives pour la fonction publique » avait déjà théorisée. À cette cohérence, il faut répondre par une autre cohérente. Celle-ci passe toujours à mon avis par la réaffirmation des principes d’égalité, d’indépendance et de responsabilité. Cet aspect idéologique a malheureusement été négligé au cours des dernières décennies, par le mouvement syndical, les fonctionnaires et l’opinion publique. Pire, lorsque des gouvernements de droite ont porté des atteintes au statut général, comme en 1987 (loi Galland, amendement Lamassoure, 3° voie de l’ENA), les gouvernements de gauche les ont consacrées lorsqu’ils sont revenus au pouvoir. Ce débat droit prendre place dans le cadre du « Pacte service public 2012 » annoncé par le président de la République et, à cours terme, dans les conférences prévues jusqu’en mars 2008.

 

– Pour autant cela ne doit pas empêcher la formulation de propositions de réformes statutaires ou non-statutaires. De mon point de vue, elle pourraient concerner, par exemple : la mise en œuvre de la double carrière (sur la base du rapport de Serge Vallemont) ce qui nécessiterait une politique de formation sans commune mesure avec ce qui existe ; les conditions d’affectation, de détachement et plus généralement de mobilité ; une gestion prévisionnelle des effectifs et des compétence (en lieu et place de cet aveugle non remplacement de la moitié des départs en retraite) ; l’amélioration de l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs de la fonction publique ; la remise en ordre des classements indiciaires et statutaires ; la résorption de la précarité et la titularisation des contractuels indûment recrutés sur des emplois permanents ; l’instauration de modalités sérieuses de négociation et de dialogue social ; le développement de l’évaluation des politiques publiques, etc.

 

– Il y a nécessité d’une mise en mouvement syndical sur ces questions en même temps que celles portant sur le pouvoir d’achat et les effectifs. Au-delà, participation à la formation de l’opinion à une meilleure connaissance de la conception française de la fonction publique, du service public et de l’intérêt général.

Le dialogue social – Formation ENM-ENG, 14 mars 2007

Droit et pratique de la négociation dans la fonction publique

 

 

Prendre en compte l’hétérogénéité des personnels concernés : les personnels des greffes sont des fonctionnaires ; les magistrats ne le sont pas, relevant de l’ordonnance portant loi organique relative au statut de la magistrature n° 58-1270 du 22 décembre 1958, modifiée par la loi organique du 25 juin 2001.

Néanmoins, par la référence aux principes régissant la conception française de l’intérêt général, à ceux relatifs à la conception française du service public et de la fonction publique, il y a communauté d’inspiration pour aborder des problèmes tels que ceux du dialogue social.

Au cœur de celui-ci dans la fonction publique, le droit de la négociation et sa pratique abordés successivement.


1. Le droit de la négociation dans la fonction publiqu
e

Le droit de la négociation suppose un bref rappel du cadrage historique du statut général et du droit syndical des fonctionnaires dont il est une composante essentielle.

1.1. L’émergence du statut général et du droit syndical dans la fonction publique

– l’affirmation spécifique de la notion d’intérêt général : Philippe le Bel à la fin du 13° siècle et l’amorce de la dualité juridictionnelle ; l’école française du service public ; la confrontation avec la conception dominante au sein de l’Union européenne : la loi et le contrat.

– la loi du 19 octobre 1946, première expression de la conception démocratique :
. avant (1905 accès au dossier, 1911 avancement, 1913 détachement, 1920 Roustan, 1924 reconnaissance de fait des syndicats, « statut jurisprudentiel » du CE, loi du 14 septembre 1941).
. après (1968 obligation de négociation, 1983-1984 droit de grève, liberté d’opinion , garantie de mobilité, extension à 5,2 millions de fonctionnaires).
. l’hostilité du mouvement syndical et la notion de « statut carcan » (principe hiérarchique).

– La fonction publique « à trois versants » ; les trois principes (égalité, indépendance, responsabilité) ; les trois versants ; les autres réformes non statutaires (3° voie ENA, titularisation, décrets sur droit syndical et organismes consultatifs, loi du 19 octobre 1982 sur le droit de grève, décret du 28 novembre 1983…).

1.2. Le droit de la négociation

– art. 8 du titre 1er du SGF : « Le droit syndical est garanti aux fonctionnaires. Les intéressés peuvent librement créer des organisations syndicales, y adhérer et y exercer des mandats … Les organisations syndicales de fonctionnaires ont qualité pour conduire au niveau national avec le Gouvernement des négociations préalables à la détermination de l’évolution des rémunérations et pour débattre avec les autorités chargées de la gestion, aux différents niveaux, des questions relatives aux conditions et à l’organisation du travail. »

– le droit syndical est reconnu aux fonctionnaires par le statut de 1946 mais sous une forme laconique et non assorti du droit de négociation. Jusque-là les conséquences ne sont pas tirées de la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels en faveur des fonctionnaires en raison de leurs obligations spécifiques liées à la continuité du service public. Dans un commentaire sur un arrêt du Conseil d’État de 1922, Hauriou écrit : « pas de lutte des classes à l’intérieur de la hiérarchie administrative et, par suite, pas de syndicats de fonctionnaires parce que la forme syndicale est liée à la lutte des classes ». Pourtant des associations puis des syndicats de fait se constitueront et seront officiellement tolérés par le Cartel des gauches en 1924.

– les moyens que ne prévoyaient pas la loi du 19 octobre 1946 seront envisagés par une circulaire Chaban-Delmas du 14 septembre 1970 (suite 1968), mais surtout définis par le décret du 28 mai 1982 accompagnant le même jour une série de nouveaux décrets sur les organismes consultatifs paritaires (CSFP, CAP, CTP, CHS) antérieurs à l’article 8 du T 1er du SGF précité.

– sur l’article 8, j’ai déclaré le 3 mai 1983 à l’AN : « ce droit de négociation aujourd’hui reconnu aux fonctionnaires ne change rien à la position juridique du fonctionnaire qui est et demeure dans une situation statutaire et réglementaire » (pour ne pas suggérer une dérive vers une position contractuelle). C’est plus qu’une demande d’avis, moins qu’un engagement contractuel, la recherche d’un accord consensuel appelé souvent « protocole », correspondant à une sorte d’engagement moral réciproque. Pour autant, pas de valeur juridique de ces textes et tout se termine finalement par des actes unilatéraux. Il est donc erroné, jusqu’à présent, de parler de « politique contractuelle » dans la fonction publique, quand bien même le rapport annuel du CE de 2003 exprime l’idée que la contractualisation pourrait devenir « une source autonome du droit de la fonction publique ».

– contenu du décret du 28 mai 1982 relatif à l’exercice du droit syndical dans la fonction publique :
. liberté de constitution avec information de l’administration.
. conditions d’exercice : locaux syndicaux, réunions, affichages, distributions.
. situation des représentants syndicaux : autorisations spéciales d’absence, décharges d’activité de service.

– voir aussi l’article 9 du T 1er du SGF : « Les fonctionnaires participent par l’intermédiaire de leurs délégués siégeant dans des organismes consultatifs à l’organisation et au fonctionnement des services publics, à l’élaboration des règles statutaires et à l’examen des décisions individuelles relatives à leur carrière. Ils participent à la définition et à la gestion de l’action sociale, culturelle, sportive et de loisirs dont ils bénéficient ou qu’ils organisent … »
. organismes purement consultatifs conformes au préambule de la constitution de 1946 et institués en 1946 (art. 20 à 22). Pas de déclin du pouvoir hiérarchique, l’État ne peut pas renoncer à ses prérogatives.
. CSFP, CAP, CTP, CHS définis aux articles 12 à 16 du T II pour l’État.


2. La pratique de la négociation dans la fonction publique

Tirer les enseignements de mon expérience et les resituer dans l’appréciation de la réflexion de J. Fournier sur le dialogue social (2001).

2.1. Enseignements d’une expérience de la négociation dans la fonction publique ;

Trois considérations sur les conditions d’une négociation de qualité :

* La négociation n’est pas indépendante du contexte culturel

– Conception idéologique de la fonction publique : fonction publique de carrière ou d’emploi ; idéologie managériale ou FP référence de société ;  rentabilité ou efficacité sociale et caractère multidimensionnel des décisions ; GPE contre GRH.

– Statut général des fonctionnaires ; position réglementaire, non contractuelle ; négociations sanctionnées par textes réglementaires à défaut d’accords (« contractualisation » hypothéquée). Dualité de cultures (CFDT et autres).

– Respect des cultures et des rites : syndicats généralement compétents et influents ; pas de supériorité manifeste de la compétence administrative. Complexité du droit de la fonction publique. Nécessité de la référence plus large au contexte (intérêt général ; comptes de la nation).

– Les impératifs de la relation directions syndicales – mandants ; dramaturgie de la négociation (exemples 1981-1984) ; respect des rites (suspensions de séance, compte rendus syndicaux).

– Symboles et novations : code ou statut (code prévu par la loi de modernisation du 2 février 2007), 3° voie ENA (hostilité conjointe AAE de l’ENA et CGT).

* La négociation doit intégrer le temps et les rythmes

– L’existence d’un contentieux ancien : les appréciations péjoratives des pouvoirs publics : nantis, porteurs de pancartes, sécurité d’emploi, culpabilisation devant l’opinion publique. Exemples : gel indiciaire (Barre 1976), non-titulaires, clause de sauvegarde 1983-1984, négociations salariales 2000-2001 et acte unilatéral depuis y. c. « protocole d’accords » du 25 janvier 2006).

– L’importance de la conjoncture : il y a des moments privilégiés de dialogue, ceux des réformes attendues et/ou voulues ; « il y a un temps pour tout ».
Exemples : 1946, 1958, 1968, 1981.
Comportement des fonctionnaires gestionnaires.
« Effet de cliquet » (asymétrie droite-gauche).

– Concertation permanente et « respiration » de la négociation. Exemples : textes de 1982-1984 (notamment non-titulaires), loi du 19 octobre 1982 (et amendement Lamassoure), projet de décret sur la notation.

* La négociation vaut enfin par son cadre et son contenu

– Information et transparence : traitements des hauts fonctionnaires rendus publics le 27 janvier 1981 ; résultats globaux des élections aux CAP le 28 janvier 1981(conséquence sur CSFP) ; rapports annuels FP et égalité F/H (bi-annuel) ; communications en Conseil des ministres.

– L’importance des moyens permanents de la concertation. CSFP, CAP, CTP (circulaires du 7 août 1981 sur CTP, 12 sur droits syndicaux base 14 septembre 1970 et 24 sur utilisation des locaux administratifs), CHS. Concertation « de type nouveau » lors de l ‘assemblée plénière avec les syndicats le 3 septembre 1981.
Groupes ad hoc (missions, comités, réseaux, CP, etc.).

– L’unité de vue gouvernementale : le risque de double différenciation Premier ministre-ministre de la Fonction publique. Rôle des directeurs de cabinet et des conseillers techniques. Les réseaux non-officiels réels ou supposés (exemple : P. Mauroy-FEN ou A. Le Pors-CGT).

– « Du grain à moudre » : contenu suffisant de négociation (exemple de la négociation salariale de l’automne 1982).
Possibilité de globalisation du « quantitatif » et du « qualitatif », relevés de conclusions globaux ou séparés (10 mars 1982).
Des mises en perspective (exemple : gestion prévisionnelle des effectifs, ARTT, égalité d’accès des femmes et des hommes, etc.) et sentiment de participation à un dessein clair.

2.2. Considérations tirées de cette expérience sur le rapport de Jacques Fournier

Pour mémoire : le rapport de la commission du « renouveau du dialogue social dans les juridictions » présidée par Serge Vallemont.

3 axes :

* Revivifier la concertation

– Généraliser les élections pour la constitution des CTP ; mettre fin  à la parité dans les CTP devenant des CTC ; mieux intégrer ces CTC dans le déroulement des processus de décision ; prévoir un budget pour les études ; clarifier les rôles respectifs des CTC et des CHS ; rôle prépondérant des représentants du personnel dans l’orientation des politiques sociales.

> Pourquoi pas des élections pour les CTP mais l’avantage n’est pas certain et risque d’affaiblissement de l’autorité des syndicats ; contre la fin de la parité au nom d’un véritable débat contradictoire quand bien même il ne s’agit que d’organisme consultatif ; mieux insérer sans doute le rôle de ces comités dans les processus de décision mais ils seront affaiblis et sous contrainte (fongibilité asymétrique de la LOLF, p. ex 😉 ; le rôle des représentants du personnel dans l’orientation des politiques sociales est déjà prévu à l ‘art. 8 du T 1er.

* Développer la négociation

– Elargir le champ ouvert à la négociation et à la convention ; instauration de l’obligation de négocier ; préciser les conditions de validité des conventions ; permettre aux accords d’acquérir une force juridique.

> C’est déjà prévu à l’art. 8 du T 1er, la véritable avancée serait une participation effective aux missions de l’administration et à l’organisation des services qui reste exclue ; l’obligation de négocier risque de demeurer un vœux pieux ; risque à s’engager sur le terrain de la validation réglementaire des accords conclu ce qui obligerait à en préciser le champ et le degré d’accord, facteurs restrictifs des conventions elles-mêmes ; la procédure d’homologation des accords régulièrement conclus (notion d’acte réglementaire négocié) reste floue et marque paradoxalement un surcroît de formalisme et de rigidité dans la négociation.

* Réarticuler le dialogue social

– Se donner des principes généraux ; traiter les questions communes aux trois FP ; organiser le dialogue social au sein de l’État, dans la fonction publique territoriale et le secteur hospitalier ; identifier et diffuser les « bonnes pratiques » du dialogue social.

>  Les principes de cohérence maximale et de proximité maximale évoqués par le rapport partent d’un bon sentiment ; traiter des questions communes aux 3 FP aurait pu se faire dans le cadre, notamment, de la réunion des CS des FP, supprimée par la loi Galland ; l’organisation du dialogue social et l’instauration de la confiance ? C’est bien là tout le problème …

UNE EXPÉRIENCE DE ROGER VAILLAND, Centenaire de la naissance de Roger Vailland (1907-2007) – Bourg en Bresse 24 novembre 2007

Centenaire de la naissance de Roger Vailland (1907-2007)
Bourg-en-Bresse 23-24 novembre 2007

Je pense avoir presque tout lu Roger Vailland. J’ai aussi l’impression d’avoir tout oublié. Je suis certain pourtant d’avoir beaucoup retenu de sa lecture. J’ai eu l’occasion récemment de dire à peu près la même chose du marxisme. Autant d’imprégnations qui font ce que je suis finalement, sans pouvoir clairement démêler ce qui relève de ceci ou de cela. Mais est-ce bien indispensable ? Ni ma vie personnelle, ni mon expérience professionnelle ou militante ne s’identifient à celles de Roger Vailland et pourtant j’ai toujours eu – et je garde – le sentiment d’une grande proximité de réflexion, d’analyse, voire de posture.

 

Il m’arrive encore de reprendre des mots au sens inventé par Roger Vailland. Dire d’une femme qu’elle est « allurée » parce que je trouve qu’elle a de l’allure, ou d’un camarade qu’il s’est « désintéressé », pour signifier qu’il a perdu tout intérêt pour… Et j’ai souvent conclu une conférence sur la fonction publique par cette brève remarque de la page 100 des Écrits intimes (les seules pages relues dans la perspective de cette réunion, plus de huit cents néanmoins) : « La mentalité fonctionnaire … ne pas oublier – comme chez les postières, les instituteurs – la dignité de ne pas avoir l’homme pour maître. » Une remarque d’une grande actualité au moment de la « contre-révolution culturelle » que veut appliquer l’actuel président de la République à la fonction publique.

 

Plus généralement, si je m’en tiens à l’essentiel et au mieux assuré de mon expérience et de mon souvenir de Roger Vailland, j’insisterai sur trois idées. En premier lieu, la notion de « saison » fortement présente dans sa vie et son œuvre. En deuxième lieu, sa contribution éminente à la définition d’une « éthique » militante. En troisième lieu, le rôle du jeu et le risque encouru de l’échec, notre saison est-elle celle de l’ « Éloge de l’échec » ? Trois idées qui me semblent particulièrement utiles pour y voir plus clair dans la situation de décomposition politique profonde où, de mon point de vue, nous nous trouvons aujourd’hui.

 

Sur la notion de « saisons  » de la vie et de l’histoire

 

Autant que je me souvienne, Roger Vailland a surtout appliqué la notion de saison à sa propre vie (les simplistes, les surréalistes, la Résistance, l’alcool, la drogue, le communisme…). Cette idée simple m’apparaît importante : elle souligne que l’enchaînement des états successifs procède d’un développement contradictoire qui rend nécessaire cette succession, à la fois aléatoire sur le long terme, mais strictement déterminée dans une conjoncture particulière. Elle est importante également en ce qu’elle enseigne qu’il n’y a pas de fin de l’histoire, que celle-ci est faite de séquences successives, chacune d’elles enfantant la suivante. Et cela est vrai non seulement pour l’histoire collective, mais aussi pour les histoires individuelles : à preuve la tenue de ces rencontres Roger-Vailland pour ce qui le concerne.

 

À titre personnel, j’ai souvent pensé mon propre parcours de cette façon. Professionnellement j’ai été météorologiste pendant douze ans, puis économiste pendant les douze années suivantes, puis politique professionnel (sénateur puis ministre) pendant sept ans, enfin conseiller d’État le reste du temps. Politiquement et socialement j’ai d’abord adhéré à la Jeune République issue du mouvement du Sillon de Marc Sangnier et à la CFTC pendant quelques années, puis à la CGT et trente-six ans au Parti communiste. Je suis aujourd’hui électron libre sur plusieurs thèmes, formellement « désintéressé » du jeu politique environnant.

 

Mais le plus important est de souligner l’intérêt de cette analyse séquentielle au niveau de la société tout entière, tant il est vrai que la vie de l’homme d’action épouse nécessairement les saisons par lesquelles passe la société dont il est membre. Il existe plusieurs types de découpages possibles. Ainsi l’analyse marxiste, fondée sur le matérialisme historique, traduction du matérialisme dialectique en histoire, m’a – avec beaucoup d’autres – convaincu longtemps que l’histoire était écrite à l’avance : au féodalisme succédait nécessairement le capitalisme, lui-même subdivisé en plusieurs séquences (de concurrence, monopoliste, monopoliste d’État), puis le socialisme et enfin le communisme (après on ne savait pas). D’une autre façon, Marcel Gauchet dans Le désenchantement du monde a décrit l’évolution à très long terme du genre humain en distinguant la période pluriséculaire de domination de l’Église, puis le rêve prométhéen socialiste des deux derniers siècles, débouchant aujourd’hui sur l’idéologie faiblement caractérisée des droits de l’homme.

 

René Rémond, d’une autre façon, dans son livre Regard sur le siècle, considère que le XX° siècle a commencé en 1917 avec la Révolution bolchevique d’Octobre et qu’il s’est achevé en 1991 avec la disparition de l’Union soviétique. Pour lui aussi, ce fut un siècle prométhéen dominé par l’épopée communiste. Il ne dit pas quelle est la séquence suivante, et là est bien notre problème. Pour ma part je considère, dans cette problématique des « saisons », que nous sommes dans une période de transition, de décomposition sociale, au sens de ce qu’écrivait Alfred de Musset en 1936 dans Confession d’un enfant du siècle : « Le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris ».

 

À ce sujet, on parle aujourd’hui de « pertes de repères ». Cinq causes, notamment, me semblent pouvoir expliquer ce qui peut être aussi regardé comme un « désenchantement » sinon un « désintéressement » au sens précédemment indiqué : l’affaiblissement de l’allégeance à l’Ètat nation, la dénaturation de la notion de classe, les bouleversements spatiaux accompagnés des menaces contre l’écosystème, l’évolution des mœurs, et surtout l’effondrement des grandes idéologies de caractère messianique sous-tendant les principales familles politiques, la théorie économique néo-classique pour le libéralisme, l’État providence pour la social-démocratie, le marxisme pour le mouvement communiste. D’où une angoisse de type millénariste, des replis individualistes, la perte de perspectives politiques. Un sentiment du type de celui qu’évoquait Roger Vailland dans un article du Nouvel Observateur du 26 novembre 1964 sous le titre « Éloge de la politique » : « Et nous voici de nouveau dans le désert. Mais je ne veux pas croire qu’il ne se passera plus jamais rien. Que les citoyens n’exerceront plus leur pouvoir qu’en mettant un bulletin dans l’urne pour désigner comme souverain (à leur place) un monsieur qui a une bonne tête à la télévision ». Et il en appelait aux intellectuels, défaillants, pour conclure : « En attendant que revienne le temps de l’action, des actions politiques, une bonne, belle, grande utopie (comme quand nous pensions en 1945 que « l’homme nouveau » serait créé dans les dix années qui allaient suivre) ce ne serait peut-être déjà pas si mal ».

 

Mais quelle que soit la saison, l’appel simultané de Roger Vailland au citoyen souverain et au penseur politique pose la deuxième question que je souhaite aborder.

 

Sur la définition d’une « éthique » du militant

 

Je crois la démarche politique de Roger Vailland profondément morale. J’entends par là qu’il n’a cessé de se poser la question de la dialectique à développer entre action collective et subjectivité et d’apporter à cette contradiction une réponse personnelle de pleine responsabilité. Beaucoup d’entre nous, sans doute, ont eu à faire face à ce type de problème, qu’en conviction, dans son for intérieur, on formule souvent, par la question suivante : « Faut-il se tromper avec tout le monde ou avoir raison tout seul ? » Choix impossible entre allégeance et arrogance. Et pourtant il faut choisir. L’adhésion de Roger Vailland au PCF n’a pas été aisée, demandée en 1942 il n’a pas eu de réponse et, une fois admis, il y a toujours été tenu à distance jusqu’à ce qu’il quitte le Parti en ne reprenant pas sa carte en 1957. Dans un autre genre, j’ai moi-même adhéré au Parti le 29 septembre 1958, lendemain du vote à 80 % en faveur de la Constitution de la V° République, sans joie particulière, en quelque sorte pour régulariser administrativement ma situation politique puisque seul le PCF, en tant que parti, avait appelé à voter « non » et que j’étais moi-même très hostile à cette constitution, née du putsch d’Alger.

 

Roger Vailland considérait que la vie d’un homme véritable a un caractère tragique, mais que la tragédie doit être affrontée et que le bonheur et le plaisir même sont consubstantiels à cet affrontement et en sont en quelque sorte la récompense. Il doit y avoir un dialogue permanent entre la politique et la subjectivité, qui s’enrichissent réciproquement dans cet échange. On ne peut servir une grande cause si on a une vie minable ; l’action politique crée ainsi un héros positif si celui-ci ne se laisse pas subvertir par elle. La question est de dominer le drame, d’établir dans l’action même une distance avec cette action, de soi avec soi, selon sa formule. On a pu dire à propos de Roger Vailland que son œuvre avait intégré le communisme à l’inverse du sort commun où c’est le communisme qui a généralement intégré ses plus dévoués serviteurs. Même durant sa période stalinienne Roger Vailland n’a pas plié sa vie à la politique.

 

Dans l’acception léniniste classique, les intérêts du peuple étaient portés par la classe ouvrière, la classe la plus directement et la plus durement exploitée (le prolétariat) ; l’action de celle-ci était conduite par sa partie la plus consciente et la plus active, son avant-garde révolutionnaire constituée par le parti de la classe ouvrière, le parti communiste ; celui-ci, organisé sur le modèle militaire hiérarchisé, était lui-même dirigé par un collectif réputé détenir la science et le pouvoir, avec à sa tête un chef charismatique. Cette forte construction était cimentée par un certain nombre de concepts ayant valeur de dogmes dans les conditions de l’époque : la dictature du prolétariat, le centralisme démocratique, la direction autocratique. Le messianisme qui sous-tendait le mouvement fondait la légitimité de la direction : la mettre en cause c’était contester l’identité révolutionnaire du collectif dirigeant, s’en prendre au rôle du parti, nier la vocation émancipatrice de la classe ouvrière et finalement trahir les intérêts du peuple lui-même.

 

Cette succession de sophismes, aggravée par l’accaparement bureaucratique des pouvoirs, a justifié, on le sait, les pires exactions. On conçoit que Roger Vailland ait eu quelque difficulté à se plier à cette implacable logique. On peut biaiser un temps avec l’appareil mais un temps seulement. Ce genre de situation a des effets pervers redoutables. Ainsi, combien de fois n’ai-je pas vu des camarades soupçonnés de déviation par rapport à la ligne de la direction tenter dans un premier temps de surenchérir dans l’orthodoxie pour parer les accusations. On peut aussi – c’était ma méthode préférée – avoir recours à un certain humour pour défendre à contre-emploi l’idée de modèle (au sens scientifique du concept) au moment où la direction rejetait toute idée de modèle (au sens soviétique du modèle). Ou bien prôner un centralisme démocratique « haut de gamme » pour ne pas être contre la règle, tout en critiquant implicitement la pratique « bas de gamme » de la direction. Ou encore préconiser la « rupture » au nom de la révolution pour en appeler à un changement des méthodes de ladite direction. Mais le rôle de fou du roi n’a qu’un temps et il risque de se charger progressivement d’indignité. C’est pourquoi je m’en suis lassé moi-même.

 

Un dernier aspect éthique que je voudrais évoquer – bien que je ne souhaite pas m’étendre sur les questions relatives à la vie intime de Roger Vailland, a fortiori sur la mienne – est la liaison que Roger Vailland établit entre la politique et l’amour, entre la révolution et l’amour. On sait qu’il a été souvent considéré comme un libertin attardé du XVIII° siècle, qu’il tenait le lit pour un lieu de vérité et qu’il n’y avait pas pour lui de contradiction entre l’amant, le militant et l’action collective. Il n’est pas seul à avoir fait le rapprochement. Ainsi Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux déduit de « Je t’aime – Moi aussi » : « Une révolution en somme – non loin peut être de la révolution politique : car dans l’un et l’autre cas, ce que je fantasme c’est le Nouveau absolu, le réformisme (amoureux) ne me fait pas envie ». Francesco Alberoni dans Le choc amoureux franchit le pas : « Dans l’état (amoureux) naissant, règnent les principes du communisme : chacun donne selon ses possibilités, chacun reçoit selon ses besoins ». Pour ma part – et je n’en dirai pas davantage – il m’est arrivé d’écrire : « Pour être un grand amoureux, il faut être un grand mathématicien, un grand musicien, un grand météorologiste, un grand économiste, les choses s’ajoutent et ne se concurrencent pas ».

 

Mais Aragon nous dit qu’il n’y a pas d’amour heureux. Quant au communisme, on a bien du mal aujourd’hui a dire sérieusement en quoi il consiste. Et pourtant personne n’a renoncé à être amoureux et nous restons nombreux à tenir pour idéal l’utopie que précédemment Roger Vailland appelait de ses vœux, faute d’une actualité plus satisfaisante. D’où la question :

 

Sommes-nous dans la saison de l’ « Éloge de l’échec » ?

 

Le jeu est fortement présent dans l’œuvre de Roger Vailland ; pas seulement dans La Loi. Pour lui, celui qui a le plus de chance de gagner est celui qui n’a pas peur de perdre. Son héros positif n’est pas plus dominé par le jeu que par la politique. En quelque sorte il joue et se regarde jouer. Il n’est pas asservi aux règles venant d’en haut ou de l’extérieur. Pour autant son action est consciente, déterminée, volontaire, rationnelle. Sachant qu’il agit dans un avenir aléatoire, il s’engage et il voit. Il arrive ainsi à Roger Vailland d’opposer au communiste sclérosé celui qui s’efforce, autant que possible, de penser par lui-même et qui, même s’il agit sous influence et sous domination, finira par gagner.

 

C’est aussi dans cet esprit que j’ai écrit en 2001 un livre précisément intitulé Éloge de l’échec. Mon idée était alors que, face à l’écroulement du système du socialisme réel, et ayant moi-même démissionné du comité central du PCF en juin 1993 et du Parti en mars 1994, il fallait que je fasse, pour mon propre compte, le bilan de cette aventure. Il ne pouvait s’agir d’un règlement de compte – dès lors qu’il n’avait pas d’objet et ne pouvait avoir d’effet politique – mais de tirer la leçon d’une période, à la fois tranche de vie personnelle et épopée collective. J’avais amorcé cette réflexion dès 1994 en publiant Pendant la mue le serpent est aveugle – chronique d’une différence, dans lequel j’analysais, sur le mode politico-psychologique mes dix dernières années au PCF.

 

Je ne veux pas m’étendre sur le contenu de l’Éloge de l’échec qui n’était pas centré sur la question politique mais couvrait également – je pourrais dire à la manière de Roger Vailland – le rôle de l’échec dans la vie quotidienne, le travail, l’amitié, la famille, la religion, la culture, la mort et, bien sûr, l’amour. Je m’efforçais de montrer, premièrement, que l’échec est une notion relative, qu’il n’y a pas d’échec absolu, qu’il pose la question du système de référence, que le temps fait beaucoup à l’affaire, qu’il est inhérent à la démarche scientifique, qu’il stimule l’esprit critique. Deuxièmement, que l’échec met l’effort en valeur, qu’il est formateur, qu’il porte témoignage d’authenticité, qu’il invite à se remettre de façon permanente en question. Troisièmement, que l’échec libère, car la réussite est souvent un stéréotype qui enferme, qu’il invite à la tolérance, à la sagesse, tant il est vrai comme l’écrit Cioran – un autre penseur à qui je dois beaucoup – dans ses Entretiens, qui ressemblent fort aux Écrits intimes de Roger Vailland, que « L’échec est une expérience capitale et féconde ».

 

Je crois beaucoup aujourd’hui à cette introspection nécessaire à la fois individuelle et collective. L’une des tâches politiques les plus importantes du moment me semble en effet de procéder à l’inventaire du passé prométhéen, pour en tirer toutes les leçons utiles à une conduite présente et future guidée par la raison et non par le jeu aveugle des forces marchandes. Malheureusement, nous ne disposons pour le moment que des outils intellectuels du passé pour explorer les voies de l’avenir, raison de plus pour entreprendre sans délai le travail sur les contradictions à l’œuvre dans la décomposition. Il ne s’agit en rien d’entretenir une névrose, par expérience j’ai acquis au contraire la conviction que cette démarche est de nature à nourrir l’optimisme de la volonté.

 

Cette voie de recherche doit, à mon avis, être complétée par une réflexion sur l’héritage républicain que nous ont transmis les générations antérieures afin d’en faire un investissement de nature à conjurer les dérives monstrueuses toujours possibles et à prospérer dans la recomposition à venir – car il y aura la « saison » de la recomposition, il ne faut pas en douter. C’est dans cet esprit – qu’il est aisé de rattacher à la pensée de Roger Vailland – que j’ai cru devoir écrire plusieurs ouvrages et articles – dont un Que sais-je ? – sur La citoyenneté, concept que le mouvement communiste a malheureusement méprisé, voire stigmatisé au nom d’une analyse de classe dogmatique, mais qui me semble aujourd’hui capable de fédérer ce qu’il y a d’essentiel dans une pensée de progrès. Cette pensée ne peut aujourd’hui se former qu’à partir des engagements individuels responsables et divers de chacun et de chacune d’entre nous, autant de « génomes de citoyenneté » qu’il faudra ordonner ensuite dans une centralité à inventer.

 

Je ne sais si Roger Vailland aurait souscrit à cette manière de voir. Ce n’est pas sûr, et cela n’a pas d’importance. Ce qui est intéressant c’est qu’il reste présent aujourd’hui dans notre réflexion.

« Au service de l’intérêt général » – POUR, revue de la Fédération syndicale unitaire (FSU) novembre 2007

Depuis la loi du 19 octobre 1946 le statut général des fonctionnaires a constamment évolué. Ce premier statut démocratique est étroitement lié aux avancées réalisées à la Libération après la 2ème guerre mondiale. Loin d’être sclérosé il représente une composante du pacte républicain. Les attaques qu’il subit touchent à des éléments essentiels de notre cohésion sociale, à l’opposé d’ une vision progressiste de l’évolution de l’administration.

Pour : Quels sont d’après vous les principes fondateurs auxquels il faut rester attaché?

La réforme de la fonction publique que j’ai initiée en 1983-84 repose sur trois principes fondateurs caractéristiques de la conception française : l’égalité, l’indépendance, la responsabilité. Ainsi le fonctionnaire, citoyen à part entière, n’est pas un sujet du pouvoir politique, ni de l’administration, mais assume une responsabilité importante car il sert l’intérêt général.

Pour : La société française bouge. Quelles sont les évolutions nécessaires ?

Le statut doit continuer à évoluer encore en fonction des besoins des citoyens à l’égard des administrations de l’État et des autres collectivités publiques, notamment territoriales. L’impact des évolutions technologiques et notamment l’informatique concerne au premier plan l’administration. La fonction publique est un modèle social pour l’ensemble de la société. Elle représente une référence qui pourrait, dans une certaine mesure, être transposée pour concevoir un « statut du travail salarié » tout au long de la vie.

Pour : Peut-on observer la Fonction Publique en France, et donc les services publics, sans considérer le contexte de mondialisation des échanges, de l’économie, de la communication?

Notre fonction publique, souvent qualifiée «d’exception française», est une des expériences les plus anciennes d’organisation administrative au service de l’intérêt général. A l’étranger, l’image de la fonction publique française est associée aux notions d’efficacité, de compétence et de non corruption. Elle y sert souvent de référence aux réformes statutaires. En Allemagne, il n’y a que 700 000 fonctionnaires au sens où nous l’entendons en France. Ils y occupent des fonctions régaliennes mais ne disposent de droits sociaux réduits. Les autres fonctions sont assurées par des employés sous contrat. Cette importance des contrats affaiblit la position du fonctionnaire vis-à-vis des pressions politiques ou de l’arbitraire administratif.

Pour : Quelles sont les problématiques actuelles ? Comment se déclinent-t-elles pour les fonctionnaires et les usagers?

Deux conceptions de la fonction publique s’opposent. La Fonction publique d’emploi organise un certain nombre de métiers sans perspective d’évolution significative et dont les rémunérations relèvent d’un cadre plus ou moins contractuel. Dans la fonction publique de carrière, le fonctionnaire est titulaire de son grade, et son emploi est à la disposition de l’administration. Cette séparation caractérise la spécificité française.
Ceci étant, il faudrait modifier le statut général pour améliorer la mobilité insuffisante, les conditions de détachement d’une administration à l’autre, la promotion et l’accès des femmes aux emplois supérieurs de la fonction publique. Il faut abroger la loi Galland de 1987, qui avait marqué un retour de la fonction publique territoriale vers une fonction publique d’emploi et encouragé le recrutement de contractuels.
Nos services publics offrent des garanties aux usagers. Il faut trouver les formes adéquates pour recueillir leurs avis et leurs attentes en prenant appui sur une évaluation sérieuse des politiques publiques.

Pour : Comment comprendre l’adhésion , même relative de l’opinion publique à la volonté de diminution du nombre de fonctionnaires, alors que cela conduira à la réduction des services publics?

Ceux qui mettent en avant l’intégration forcée de notre pays dans l’union européenne telle qu’elle est aujourd’hui et veulent assujettir à toute force notre société à une mondialisation dominée par le mouvement du capital et la rentabilité rencontrent en France une fonction publique animée par une logique de démocratie et d’efficacité sociale. Notre fonction publique est un obstacle à la logique du marché. Il y a une contradiction entre notre conception de la fonction publique, et le contrat prôné aujourd’hui par Nicolas Sarkozy, à l’instar de modèles étrangers.
La loi, comme le précise l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, est l’expression de la volonté générale. Les fonctionnaires en sont les acteurs de premier rang. Nous avons donc de bonnes raisons de défendre la conception française au plan international et notamment, dans le cadre de l’Europe actuelle.

Une loi de dénaturation de la fonction publique – La semaine juridique 27 février 2007

S’inscrivant dans le cadre conceptuel du rapport annuel du Conseil d’État de l’année 2003 , le prédécesseur de l’actuel ministre de la Fonction publique, Renaud Dutreil, avait entrepris, d’avril 2004 à mai 2005, d’engager une grande réforme statutaire. Celle-ci, prenant appui sur les griefs habituellement ressassés contre les fonctionnaires et la fonction publique (inefficacité, corporatisme, privilégiature), visait à mettre en place une fonction publique rompant avec la conception républicaine formalisée par le Statut général, en faisant de la contractualisation une « source autonome du droit de la fonction publique » et en alignant notre système de fonction publique « de carrière » sur le modèle de fonction publique « d’emploi » dominant au sein de l’Union européenne . La réaction des organisations syndicales et de quelques esprits vigiles, ainsi que, vraisemblablement, la perspective de la prochaine élection présidentielle, ont conduit le gouvernement à renoncer provisoirement à ce projet au profit d’une stratégie moins ostentatoire, de portée plus limitée, mais gardant la même orientation : tel est le sens de la loi dite « de modernisation de la fonction publique » que le ministre Christian Jacob vient de faire adopter par la Parlement.

La nouvelle loi contient en effet des dispositions qui constituent autant d’atteintes caractérisées à la conception française de la fonction publique. Ainsi, les règles déontologiques sont rendues plus laxistes : le délai  d’incompatibilité entre les activités exercées par un fonctionnaire cessant ses fonctions et une activité lucrative dans une entreprise, un organisme privé ou une activité libérale est ramené de cinq à trois ans ; les cumuls entre activité publique et privée sont considérablement assouplis pour un fonctionnaire en vue de créer ou de reprendre une entreprise,  ou pour un dirigeant de société privée embauché en qualité de non-titulaire  de droit public (jusqu’à deux ans) ; la détention de parts sociales de capital  par les fonctionnaires est mise sur le même plan que la production d’œuvres d’art ; les agents titulaires et non-titulaires à temps incomplet peuvent simultanément exercer une activité privée lucrative dans des conditions renvoyées à un décret en Conseil d’État. D’autres dispositions sont également susceptibles de déstabiliser le fonctionnement des organes de représentation et de gestion (constitution de commissions administratives relatives à plusieurs corps) ou l’égalité de traitement  des fonctionnaires par l’introduction de l’expérimentation dans certaines administrations (entretien professionnel pour l’évaluation de la valeur professionnelle).

Plus généralement, la loi tend essentiellement à brouiller l’interface entre le public et le privé. Ainsi, la mise à la disposition qui n’était jusqu’à présent qu’une situation particulière de la position d’activité devient le moyen essentiel de la mobilité largement et réciproquement ouverte au privé sans présenter les garanties du détachement dès lors frappé d’obsolescence, alors que c’est sa réforme qui s’imposait pour dépasser les obstacles actuels au passage, notamment, d’une fonction publique à l’autre. L’article 22 du titre 1er du Statut général avait consacré en 1983 le droit individuel à la formation du fonctionnaire ; sur le fond la nouvelle loi n’apporte donc rien. En revanche, d’une part, elle renvoie à un décret en Conseil d’État la détermination des conditions et modalités d’utilisation et de financement de ce droit, mais surtout, d’autre part, elle place dans la partie législative du code du travail l’explicitation des modalités de la formation professionnelle des agents publics, ce qui gomme les spécificités de la formation au service public. La loi n’innove pas non plus en matière d’action sociale, sinon en prévoyant que « le bénéfice de l’action sociale implique une participation du bénéficiaire à la dépense engagée », ce qui passera difficilement pour une avancée sociale.

La proposition prévue à l’article 56 de la loi de « procéder par ordonnance à l’adoption de la partie législative du code général de la fonction publique » aurait pu retenir favorablement l’attention en vue de remettre un peu d’ordre dans l’architecture de la fonction publique « à trois versants » mise en place en 1983, 1984 et 1986 et modifiée de nombreuses fois depuis. Cette codification, alors évoquée, avait été vivement combattue à l’époque par des organisations syndicales qui y voyaient une remise en cause de la notion de statut. Alors même que la codification pourrait être regardée aujourd’hui comme un progrès de la réforme administrative , comment ne pas voir, dans les conditions de dénaturation et de confusion public-privé créées par la nouvelle loi, que cette harmonisation se ferait a minima ? Proposons qu’elle ne puisse intervenir qu’après l’abrogation de la loi Galland du 13 juillet 1987 (qui a ramené la fonction publique territoriale vers une fonction publique d’emploi) et de toutes les dispositions législatives prises par les gouvernements hostiles à la conception française de la fonction publique et consacrées par connivence  ou lâcheté par les autres.

Anicet Le Pors

ministre de la Fonction publique et des Réformes administratives (1981-1984)
conseiller d’État (h)

« LA CITOYENNETE » – Schéma du Que sais-je ? (3° édition)

Une longue généalogie : Athène, Rome, les villes du Moyen-Age, la Révolution française, 1848 jusqu’à la citoyenneté européenne décrètée. Le triptyque : valeurs-exercice-dynamique ;

1. LES VALEURS DE LA CITOYENNETE

1.1. Une conception de l’intérêt général

1.1.1. Une définition problématique.

– optimum social, préférence révélée des consommateurs.

– la prudence du juge administratif en droit positif : DUP, ordre public. Le service public comme vecteur.

1.1.2. La crise du service public.

– une notion simple devenue complexe : l’intérêt général différent de la somme des intérêts particuliers. Mission x personne morale de droit public x droit et juge administratif. Extension et hétérogénéité. Contractualisation.

– service d’intérêt général et construction européenne : ignorance dans le traité instituant la Communauté européenne (art. 73 , 86, 87). Economie de marché ouverte. Traité d’Amsterdam : “ service d’intérêt économique général ”.

1.1.3. Service public et secteur public.

– refondation du service public : monopole-spécialisation, dérégulation.

– notion d’appropriation sociale : les trois générations de la propriété ; patrimoine commun de l’humanité.

1.2. Un principe d’égalité

1.2.1. Elaboration du principe.

– un principe fondateur : de l’affirmation du principe à la réalité sociale.

– sa consécration constitutionnelle : égalité des citoyens devant la loi sans distinction d’origine, de race ou de religion.

– application du principe en tenant compte des différences de situations selon une certaine proportionnalité (maximum-minimum).

1.2.2. Confrontation du principe et de la réalité.

– égalité et différenciation : discriminations interdites ; 3° voie ENA et écoles de musiques ; affirmative action et effet de signalisation.

– égalité et parité : 1944-1946 ; sous représentation politique ; “ la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux fonctions et mandats électifs ”.

1.2.3. Egalité et intégration.

– le modèle français d’intégration : droit du sol et égalité c. droit du sang et logique des minorités.

– logique des minorités et multiculturalisme : les quatre critères définissant les minorités (culture, langue, religion, ethnie), les trois revendications (autonomie de gestion des affaires propres, langue et administration, diaspora transnationale). Du droit à la différence à la différence des droits.

1.3. Une éthique de la responsabilité

1.3.1. Dimension juridique de la responsabilité.

– responsabilité pénale : art. 121-1 du CP “ nul n’est responsable pénalement que de son propre fait ”. socialisation des risques et mise en cause élus et fonctionnaires.

– responsabilité civile : art. 1382 CC inexécution d’un contrat ; réparation d’un dommage causé. Personne ou chose que l’on a sous sa garde (art. 1134 CC).
– responsabilité administrative : “ le roi ne peut mal faire ”. Faute de/du service. Faute simple, lourde.

1.3.2. Dimension éthique de la responsabilité.

– responsabilité politique : Ancien Régime. Gouvernement. Président de la République. Fonctionnaires.

– responsabilité morale : globalisation des risques et responsabilité personnelle. Qui fait les règles de la morale sociale ?

1.3.3. La laïcité

– lois sur l’enseignement laïque de 1880-83 de J. Ferry. 1905. Une forte dialectique : neutralité de l’Etat et liberté de conscience. Contradctions et ordre public.

– Islam et laïcité : foulard islamique. Pas de loi (Coran, jeunes filles, non exhaustivité).

– laïcité valeur universelle.

Ces trois valeurs : force idéologique ; capacité de rassemblement ; isolement en Europe.


2. L’EXERCICE DE LA CITOYENNETE

2.1. Le statut du citoyen

2.1.1. La citoyenneté politique.

– les droits civiques : la Déclaration DHC mêle droits de l’homme et droits du citoyen. Le citoyen peu présent dans texte constitutionnel (art.1 et 34). Renvoi à CP (vote, fonction publique, décoration, armes, impôts …).

– avant tout nationale : restriction droit de vote (sauf communautaires art. 88-3). Tous les nationaux ne sont pas citoyens.

2.1.2. La citoyenneté économique.

– travail et cohésion sociale : déficits publics. Substitution capital-travail. Droit au travail, droit constitutionnel.
– citoyenneté dans l’entreprise : importance des droits du travail. Intervention sur les conditions de travail et sur la gestion.

2.1.3. La citoyenneté sociale.

– le social dans la citoyenneté. Caractère cumulatif des carences.

– citoyen, travailleur, allocataire social.

2.2. Le citoyen dans la cité

2.2.1. libre administration des collectivités territoriales.

– la mise en oeuvre du principe : art.72 Const. , loi du 2 mars 82.
– un principe de portée limitée : par d’autres principes, par l’absence de domaine législatif propre, par le contrôle de légalité et le contrôle budgétaire, par la contractualisation.

– la personnalisation des exécutifs.

2.2.2. La démocratie représentative locale.

– un équilibre des pouvoirs favorable aux exécutifs : disparité des modes de représentation. Désaffection électorale. Le chef de l’exécutif irresponsable après élection.

– des élus entre administration et management : extension des possibilité et des droits. Développement de la gestion privée. Effet de l’intercommunalité (rôle des experts). Dégradation du statut des fonctionnaires territoriaux.

2.2.3. La difficile intervention des citoyens.

– recherche de la tranpearence. Participation institutionnelle (art. L300-2 CU). Consultations obligatoires. Commissions extramunicipales. Comités d’initiative et de consultation d’arrondissement PLM.

– référendum communal très encadré, purement consultatif. Rôle des associations.

2.3. Le citoyen et les institutions

15 constitutions. 2 lignes de forces.

2.3.1. Le peuple souverain.

– souveraineté nationale et souveraineté populaire. La citoyenneté, co-souveraineté régie par le contrat social est une création continue.

– les moyens de la démocratie directe : plein exercice droitts et libertés, droit de pétition, initiative populaire des lois.

– la question du référendum : confine au plébiscite. Art. 11 et 89 de la C.

2.3.2. La loi expression de la volonté générale.

– la loi est votée par le Parlement.

– le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation.

– la clé de voute sous la V° R : le Président de la République. La cohabitation.

2.3.3. La cohérence de l’Etat de droit.

– facteurs externes de cohérence : art. 55 C. Arrêt Nicolo. Art 88-4 : transmission aux assemblées des propositions communautaires de valeur législative.

– facteurs internes : dualité des ordres juridictionnels. CSM, CE, CC. Rôle du Conseil constitutionnel.

– cohérence controversée : cohabitation, élection du PR au suffrage universel, mode de scrutin, instabilité constitutionnelle (13 révisions en 8 ans).

3. LA DYNAMIQUE DE LA CITOYENNETE

3.1. La crise de la citoyenneté

3.1.1. Crise de l’individualité.

– civisme et incivilité ; cause selon S. Roché : tolérance aux petits délits, départ gauche, réassurance, déclin du courage d’aide à ordre public.

– pertes des repères : Etat-nation, classe, cadre géographique, famille, idéologies messianniques.

3.1.2. Crise des représentations.

– “ Là ou est le représenté … ”. désuétude de la forme parti : affaiblissement bipolarisation D/G (socio., éco., idéol.).

– altération des médiations : associations (ambivalence, lobbying, scandale) : médias (audimat, manipulation, marché-journalistique-culturel).

3.1.3. Citoyenneté et nationalité.

– modèles de citoyenneté : extériorisation par rapport au politique ; à la française (par héritage et par scrupule) ; nouvelle citoyenneté.

– du national à l’universel : renvoi à responsabilité propre. Génome de citoyenneté. Nouvelle centralité ?

– liaison citoyenneté-nationalité : progressiste puis identitaire. “ La nation est et demeure … ”.

3.2. L’émergence de citoyennetés transnationales.

3.2.1. Une citoyenneté européenne décrètée.

– après une longue marche, une citoyenneté a minima.

– une faible densité : “ Il est institué une citoyenneté de l’Union … ”. Circulation, séjour, vote pétition, protection diplomatique, médiateur. Hymne, drapeau, etc.

3.2.2. Une citoyenneté de superposition.

– OPNI, sans autonomie (s’ajoute), réserves, options économiques et financières.

– pour quelle communauté politique ? Quel triptyque VxExD ? Des perspectives de développement (art.22). Renan.

3.2.3. Citoyenneté et mondialisation.

– divergence ancienne entre nationalité et citoyenneté : Thomas Paine, Anarchasis Cloots, Garibaldi, Autriche-Hongrie, URSS, etc. Nouvelle Calédonie, Polynésie, peuple corse ?

– bases d’une citoyenneté mondiale : convergences de Terre-patrie, ONG, consommation, Internet, droit international.

– une utopie : quels VxExD ?

3.3. Droits de l’homme et droits du citoyen

Rivero. Divorce entre libertés et pouvoirs. La raison d’Etat.

3.3.1. Le défi de la raison d’Etat.

– raison d’Etat légitime : science de l’administration. Laïcisation de l’Etat.

– raison d’Etat illégitime : l’Etat comme finalité. Exemples : Greenpeace, écoutes, états de guerre, de siège, d’urgence, art. 16, actes de gouvernement, réserves ou résistances sournoises.

3.3.2. Les droits de l’homme une antithèse insuffisante.

– un ensemble banal, ajouter le droit d’assistance humanitaire.

– une problématique limitée : ensemble incertain, dénominateur minimal, statut personnel, limites, radicalisation.

– M. Gauchet : espace laissé libre par échec des religions dans l’ordre séculier et des rêves prométhéens ; ici et maintenant de valeurs immanentes a-historiques ; indignation et révolte + médiation : autorégulation des rapports sociaux analogue à celle du marché dans l’ordre économique.

3.3.3. Les droits du citoyen une réponse appropriée.

– englobent les droits de l’homme.

– raisonner la raison d’Etat : injonctions de la Cour européenne en vue d’une satisfaction équitable ; contrôle réglementaire au plan interne.

– maîtriser la raison d’Etat : VxExD.